LE TRAITRE

Sur le trottoir de l’avenue de Breteuil, Guérande consulta sa montre : une heure du matin. La bise d’automne était froide, il releva sur son habit noir le collet de son pardessus. Son second mouvement fut d’appeler une voiture ; il dirigea vers son gousset un geste instinctif et sourit sans gaieté. « Ils auraient bien pu me payer mon cachet ce soir même ! » songea-t-il. Il avait joué sept ou huit morceaux : deux sonates de Mozart, une autre de Bach, un menuet de Couperin, accompagnéles Roses d’Ispahan, de Fauré, pour la maîtresse de la maison, qui professe à l’égard de la musique contemporaine une admiration dont celle-ci se pourrait passer sans en souffrir, etOn ne doit faire aux enfants nulle peine, pour un monsieur dont il ignorait le nom, mais qu’il fallait, paraît-il, absolument faire chanter. Guérande haussa les épaules : uns heure de marche jusqu’à la rue Victor Massé. « Que la vie est bête, murmura-t-il, que la vie est bête ! » Car la nuit et la solitude, quand la soirée s’est passée sans la pointe d’excitation que donne un bon repas, sans sympathie avec les hommes et les femmes qui vous entourent, et dans la conscience importune d’une posture stipendiée, suggèrent des généralisations pessimistes. On ne sait plus pourquoi le monde est fait, et on le trouve mal fait. Guérande considérait les hautes maisons neuves, dont quelques fenêtres, encore éclairées, plongeaient sur lui un regard de lumineux dédain. « Ils sont riches, là-dedans, se dit-il. Je ne les envie pas ; mais si du moins ils pouvaient comprendre !… Bah ! ce n’est pas leur faute, ils ne sont peut-être pas si bêtes que ça ; personne ne comprend jamais personne, voilà tout. Ils ne m’ont pas seulement demandé de jouer ma musique… »

Il venait d’arriver à un résultat. Il savait maintenant pourquoi il se sentait le cœur lourd et la bouche amère : pour un motif personnel, au bout du compte. Il n’en fut pas plus fier, ni humilié. Il réfléchit seulement : « Comme on pense vite, quand on est tout seul, et qu’on n’est pas devant son piano. » Puis : « Et ça ne me sert à rien. Ces idées-là sont morales ou abstraites ; elles ne sont pas musicales ! » Alors il s’efforça d’admirer l’ombre et la lumière. Sous les quatre rangées d’arbres de la spacieuse avenue, les étoiles radieuses des réverbères muaient étrangement la couleur des feuilles. Non plus du vert : de l’argent, du bleu, du bronze. C’était contre nature et délicieux. Paris se taisait, on l’eût cru, et l’on se serait trompé ; mais une pédale retombait sur cet immense instrument toujours sonore. Le silence mentait. Ce n’était pas du vrai silence : un ensemble d’accords étouffés dans une laine épaisse, obscure… « Ça, au moins, s’affirma Guérande, ce ne sont plus des idées, ce sont des sensations. Encore un instant, et elles vont se transformer, je rentrerai dans mon métier. » Et il ne quitta plus des yeux les beaux arbres paisibles.

Un grand calme était entré dans son âme. Il s’efforça de le posséder plus grand encore, de se faire une âme heureuse, expectante, vide, pour recevoir la communion. Il connaissait cela : le moment rare et sublime où le cerveau, en une seconde, s’emplit d’une joie surhumaine et sans cause. Et après on crée. Je veux dire qu’on travaille, qu’on recompose, qu’on essaie de prolonger et de reconstituer dans le temps ce qui a été hors du temps… Brusquement, une secousse physique le fit rentrer dans la vie extérieure, dans la vie des hommes et des faits immédiats, brutaux, qui exigent un acte, une décision : une ombre venait, un instant, de se montrer derrière un tronc d’arbre et d’y rentrer, muette. Et derrière celle-là il eut l’impression vague, la prescience plutôt, qu’il y en avait d’autres, derrière d’autres arbres. Trois ou quatre. Quelques minutes auparavant, alors qu’il souffrait dans sa fierté, dans sa sensibilité, triste, découragé, déprimé, stérile, il n’eût pris d’autre décision que de fuir. Sa résolution, au contraire, fut rapide, exacte, spirituelle : car il y a presque ordinairement de l’esprit dans le sang-froid. « Ah ! les pauvres gens ! C’est eux qui sont volés ! » Et, dans la même seconde : « J’ai tout avantage à les en avertir ! » Il tira gaiement de sa poche une petite bourse d’acier.

— J’ai quarante-cinq sous, cria-t-il. Si vous les voulez ?…

Et il continua sa marche, sans presser le pas, sans détours, montrant toujours sa bourse, content de se trouver naturellement si brave. Un homme sortit de l’ombre du platane. Sa casquette était enfoncée très profondément sur ses yeux, mais l’on voyait, au duvet de son menton et de ses joues, qu’il n’avait pas vingt ans. Il allongea la main.

— C’est-il vrai, ça ?

Il compta : un billet de deux francs et des sous. Il dit :

— Nib de galetouse ! C’est tout ?

Guérande retourna ses poches.

— Il y a aussi ma montre, fit-il. En acier. Douze cinquante.

L’homme proféra, d’une voix plus haute :

— C’est un pané !

Il rendit même la bourse, dédaigneux.

— Je vous remercie, dit Guérande.

Il avait donné à sa voix le ton de la plus simple et même indifférente politesse. Ce n’était pas le moment d’une ironie, qui eût sans doute été mal prise. Et il passa.

Une autre ombre apparut. Cette fois, l’homme avait un chapeau melon, un pantalon noir, un veston court de la même couleur, une chemise et un faux col bas très sale, une cravate noire. Face terreuse d’alcoolique. « J’ai déjà vu de ces figures, pensa Guérande. Chez les huissiers ? Aux courses ? Les deux, très probablement. » Et il reprit sans crier, d’un air de confidence :

— Puisque je n’ai que quarante-cinq sous ! Vous n’avez donc pas entendu ?

Il voulut de nouveau en faire la preuve. L’homme secoua la tête.

— L’autre a regardé, fit-il d’une voix molle… Quelle mouise ! On n’est pas fadé, ce soir…

Guérande s’excusa :

— Ce n’est pas ma faute, allez !

— Non, dit l’homme au chapeau melon, ce n’est pas votre faute, je le pense bien… C’est des fois une consolation, vous voyez. Une consolationpour vous.

Ces paroles dénotaient un esprit tourné vers la philosophie, et comme une nuance de fraternelle pitié. Guérande en profita.

— Ecoutez, dit-il, je crois qu’il y en a encore, là-bas ?…

— Oui, fit l’homme. Deux. Des copains. On s’est mis ensemble, ce soir. Et pourquoi, bon Dieu de bon Dieu ?

— Eh bien, vous ne pourriez pas m’accompagner ? Si je dois me remettre à expliquer comme ça, jusqu’au bout de l’avenue, c’est ennuyeux. Je vous les donnerai pour la peine, mes quarante-cinq sous.

— Pour quatre ? dit l’homme amèrement. Ah ! c’est pas la peine. Mais pour la chose de vous faire conduite, je veux bien tout de même.

— Ça vous réchauffera ! expliqua Guérande.

L’homme au chapeau melon ne répondit pas à cette plaisanterie. Il marcha. En route, il lui prit d’interroger :

— Comment qu’ça se fait qu’vous êtes dans la mouise, vous, en habit noir ? C’est donc qu’vous êtes officier ?

— Moi ? fit Guérande étonné. Pourquoi ?

— Mis en homme du monde, et si déchard ! Alors, comme on est tout près de l’Ecole militaire…

— Je suis un pauvre musicien.

— Alors, c’est pas bon non plus, ça ? On vit de bricoles ? C’qu’y a du monde qui vit de bricoles !

— Et vous ?

— Y a les courses. Des fois on gagne, avec son argent. Des fois on ramasse un bon ticket.

— Dans les poches ? suggéra Guérande.

— Où qu’ça s’trouve.

De nouveau, le silence plana sur la grande avenue.

— C’est donc pas votre métier, ordinairement ? demanda le musicien.

— Quoi ?

— … Ce que vous faites ce soir ?

— Non. Mais y a huit jours qu’on fait plus rien, sur la pelouse. On sait pas comment on vit. Tout est à la manque. On n’avait plus l’sou pour Maisons, demain ; alors, on s’est dit qu’en essayant comme ça on ferait bien quarante ou cinquante, des fois : la peau, oui, la peau !

La forme oblongue du dôme des Invalides commençait de se profiler vaguement sur le ciel. Un rayon de lune, perçant les nuages, jeta sur ce toit métallique une mince et dérisoire lueur d’or.

L’allégresse de Guérande avait changé de cause. Elle n’était plus intellectuelle, extatique, pensive, mais physique et active. Il dominait une situation difficile, il avait triomphé, tout seul, par sa seule bonne humeur et sa bravoure. Il en avait de la reconnaissance à celui qu’il coudoyait. S’il n’eût craint que ce geste ne lui parût offensif, il lui eût volontiers frappé affectueusement sur l’épaule.

— C’est pourtant des gens riches, par ici, continua l’homme au chapeau melon, regardant les belles maisons de pierre.

— C’est riche, dit Guérande, bien entendu, c’est riche ! Mais c’est des bourgeois tranquilles, ils ne sortent pas après minuit. Et ceux qui viennent les voir, on leur fait chercher des voitures. Que diable alliez-vous faire là ? Vous ne savez pas votre affaire !

— Si vous aviez eu du pognon, fit l’homme, froissé, vous auriez vu !

— Mais je n’en avais pas, poursuivit Guérande. Et personne n’en aura, de ceux qui descendront : des serveurs, peut-être. On vient de leur donner dix francs. Bonne idée, que de risquer la correctionnelle pour deux billets de cent sous !

— On fait comme on peut, dit l’homme tristement.

— Et dire, éclata Guérande, qu’en ce moment la partie bat son plein dans les cercles, que dans une heure vous verrez sortir le gagnant, l’heureux gagnant, heureux, confiant, un peu saoul, un cigare à la bouche, reconnaissable à vingt pas, et les poches pleines de billets de banque. Vous êtes idiots !

— Monsieur, dit l’homme avec une sorte de respect, on est des pauvres bougres, vous comprenez, on ne sait pas !

De nouveau, ils se turent. Puis l’homme interrogea, avec timidité :

— Ces… choses-là, ces cercles, comme vous dites, où c’que c’est ?

— Ma foi, dit Guérande, je passe devant, c’est ma route. Si vous voulez venir…

Quand Guérande a fini de conter cette histoire, on s’écrie, on lui demande :

— Mais où l’avez-vous laissé, votre voleur ?

— Où il fallait. Et je suis parti.

— Et alors, qu’est-ce qu’il a fait, qu’est-ce qui est arrivé ?

— Je n’en sais rien, mais je m’en f…


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