Une fois encore, Mᵐᵉ Carmin restait seule. Mais le départ de Laurent était plutôt un soulagement pour elle, ce dont son malheureux cœur ne se pouvait consoler.
Adorer son enfant et se féliciter qu’il soit parti!
Cependant, ne plus voir ce beau visage implacable et froid, ne plus être près de celui qui restait si loin d’elle, mais qu’absout par l’âme il le fût aussi par le corps, n’était-ce pas plus normal, plus logique, plus rassurant?
Après de bien longues délibérations, le conseil de famille, composé de l’oncle Jacques, del’abbé Lost et de la pauvre mère, avait décidé de la nouvelle destinée du garçon.
Une petit dot à la fillette compromise avait fait taire les grondements de toute la paysannerie, soulevée, une fois de plus, contre le château. Mais comme la ruine réelle menaçait la fortune de Mᵐᵉ Carmin si Laurent continuait à mettre à mal le féminin environnant (sans compter le danger des vengeances embusquées, sans compter la honte des scandales répétés), les trois, pendant fort longtemps, avaient, sans la trouver, cherché la solution.
Il leur avait d’abord paru, tant leur crainte de l’adolescent était immense, que l’important était de ne rien lui dire, afin qu’il ne prît pas aussitôt quelque terrible revanche. L’éloigner sans explications, c’était le principal. Mais où l’envoyer?
Il ne fallait plus songer aux collèges, encore moins à la sombre maison d’amélioration. «Si on l’engageait comme pilotin sur quelque paquebot?...» avait enfin plaisanté le tuteur.
C’est en tournant autour de cette idée, pourtant, que la bonne inspiration leur était venue à la longue.
L’abbé Lost:
—Ecoutez! J’ai un cousin, à Paris, qui est contremaître dans une grande maison d’automobiles. Puisque Laurent avait manifesté le désir d’avoir une auto, ne pensez-vous pas qu’il accepterait d’entrer dans cette maison?... On paierait ce qu’il faudrait pour son apprentissage de mécanicien, et peut-être que, pour finir, il se ferait une situation honorable dans une industrie fort à la mode à présent, qui compte même un grand nom de l’aristocratie française.
A la fin de la séance, après bien des discussions et bien des larmes, Mᵐᵉ Carmin avait consenti. Restait à persuader Laurent, chose redoutable dont l’abbé Lost, pour finir, avait été chargé.
Le lendemain, au sortir du déjeuner, il avait retenu l’enfant.
Un quart d’heure plus tard, il réapparaissait, tout joyeux, devant la mère et l’oncle.
—Il accepte!...
Et voilà comme Laurent partit pour Paris, accompagné de son tuteur.
Avait-il compris pour quelle raison? Quoi qu’il en fût, il n’en laissa rien voir.
Paris!
En baissant les yeux, l’abbé Lost avait dit: «Si le pauvre enfant veut continuer ses débauches, Paris est si grand! Personne, du moins, ne le saura...»
La surveillance du gérant de la maison d’automobiles était bien lointaine. Celle du contremaître valait mieux. L’abbé connaissait et appréciait son cousin, homme du peuple intelligent, ferme et doux. Laurent, habitué maintenant à la discipline, du moins à la surface, souffrirait beaucoup moins d’être gouverné par quelqu’un qui lui apprendrait un métier de son goût, que de vivre aux mains de ceux qui, pendant deux ans, l’avaient retenu prisonnier en n’occupant son activité débordante qu’à des études qu’il avait toujours haïes.
Et, de nouveau, chaque semaine, une lettre arrivait au château, donnant des nouvelles du petit.
Quel changement de style! Le contremaître écrivait comme il pouvait, naïve calligraphie d’écolier, orthographe de primaire.
Laurent a l’air de bien mordre à la mécano. Il est intelligent et débrouillard. Hier, il a conduit pour la première fois. Il n’aura peur de rien...
—Mon fils sous les ordres d’un ouvrier!... Mon fils apprenti!... Mon fils tout seul dans Paris, dans Paris!...
Mais elle sentait bien que rien d’autre n’eût été mieux pour cet enfant impossible, terrifiant, dont tout le monde avait peur. La vie, pour ce gamin-là, ne pouvait être qu’une série d’équilibres instables. «Tant que ça tiendra, ça tiendra!... disait le curé. C’est toujours ça de pris, après tout!»
Et comme trois mois venaient de passer sans rien apporter de fâcheux, la mère, une fois de plus, se prit à espérer.
«Je savais bien que mon fils ne pouvait pas mal tourner. Il arrive souvent que les enfants les plus difficiles deviennent des hommes très sérieux. Avec le travail et dans l’atmosphère qui lui plaît, en pleine liberté, il va se calmer peu à peu, se ranger, et tous ses terribles enfantillages—car ce n’étaient que des enfantillages—vont se transformer en fortes qualités. D’abord, Jacques mel’a dit lui-même un soir: mon fils est né pour de grandes choses. Loin de nous, loin de moi, il comprendra mieux. Il me pardonnera. Il m’aimera de nouveau... Il m’aimera, mon cher, cher petit!...»
Cependant l’oncle Jacques, sans le dire, attendait. Qu’attendait-il? Des événements. Des manifestations nouvelles. Des malheurs, pour tout dire. Sa dévorante curiosité s’impatientait. Le dernier des Buonavita finissant dans les automobiles, cela, pour lui, manquait d’allure.
Un matin des derniers jours d’octobre, un ronflement insolite, venu du bout du parc, étonna tout le château. Sans que personne eût eu le temps de se rendre compte d’où tombait cette nouveauté, devant le perron, pour le saisissement des servantes et de Mᵐᵉ Carmin accourues, une auto de course, dite dauphin, basse, découverte, effilée à l’arrière, fit son apparition dans les feuilles mortes, et s’arrêta; d’où sauta, souple et mince, un Laurent couvert de poussière, dont la tête, serrée dansun passe-montagne noir, était celle d’un petit guerrier du moyen-âge.
Il monta vivement les quelques marches, et dit d’un ton bref:
—Bonjour!...
Les filles firent entendre des exclamations, des rires. Mᵐᵉ Carmin, après une seconde d’hésitation, saisit le garçon aux épaules pour l’embrasser.
—Laurent!... Toi!... Tout seul?...
Il laissa les baisers s’appuyer sur ses joues brunes, évita les yeux de toutes les femmes et dit, avec une ironie glacée:
—Je n’ai pourtant pas seize ans!... Mais voilà mon permis!
Déconcertée, Mᵐᵉ Carmin se tut. Ce fut Clémentine qui demanda:
—Monsieur vient pour longtemps?...
—Je repars demain!... jeta-t-il en regardant ailleurs.
Puis, autoritaire:
—On déjeune bientôt?... J’ai faim!
Sans attendre la réponse, il passa, prit l’escalier et monta tout droit à sa chambre.
Mᵐᵉ Carmin, abasourdie, pensait à plusieurschoses à la fois. «La politesse a l’air d’être finie... Tout de même, il revient ici, chez lui; c’est donc qu’il admet encore l’existence de son foyer... Comme il est sûr de lui, comme il conduit bien, comme il est beau!»
L’ensemble de ces réflexions la laissait plutôt satisfaite. Il y avait de l’admiration plein son âme, et aussi le sentiment qu’enfin son fils était à sa place dans l’existence.
—Allez vite prévenir monsieur Jacques; qu’il vienne déjeuner avec nous!... Ce soir, nous inviterons monsieur le curé!
Tout à coup, l’arrivée de Laurent lui semblait une fête. Un peu de joie gonfla son cœur. Il lui sembla que tout allait changer, elle crut en l’avenir.
Le déjeuner fut presque animé, tant l’oncle Jacques posa de questions. Laurent affectait de ne pas remarquer l’existence de sa mère, mais enfin il daigna répondre à son tuteur autrement que par monosyllabes.
—Paris?... Oui, c’est amusant. J’ai des copains qui me plaisent... Le métier?... Oui, ça me va...
Il s’étendit sur des choses techniques aux-quelles les autres ne comprenaient goutte. Sa voix, mieux affermie, déjà mâle, était brusque comme son regard, qui se manifestait par éclairs vite éteints sous les paupières. Et, bien qu’il la méprisât si visiblement, Mᵐᵉ Carmin était heureuse. Il y avait si longtemps qu’il n’avait parlé! C’était une vraie résurrection. «Il finira bien par me pardonner...» songeait-elle avec un cœur battant.
Au moment du café, l’adolescent tira de sa poche un paquet de cigarettes, des allumettes, et se mit à fumer. Mᵐᵉ Carmin retint son étonnement scandalisé; l’oncle Jacques, prudent, ne fit aucune remarque. Il dévorait des yeux ce petit que tant de mystère environnait et qui ne disait rien de précis sur sa vie à Paris. Il se sentait frustré de tout ce qu’il ignorait. Mais n’osant pousser trop loin son interrogatoire, il avait l’impression de marcher sur un volcan. Enfin, il trouva quelque chose:
—Puisque nous avons fini de déjeuner, tu vas me faire voir ta voiture en détail. Moi qui n’y connais rien, ça m’instruira.
Gagner sa confiance! Lui plaire pour qu’il se décidât à parler de lui-même!
Ils descendirent les marches du perron, s’approchèrent de l’auto. Mᵐᵉ Carmin, sans oser suivre, regarda de loin, à travers la porte vitrée.
Laurent relevait le capot, démontait son joujou, donnait des explications. Cela dura peut-être un heure. La mère, complaisante, admirant son fils en silence, murmurait des prières pour remercier Dieu.
L’oncle Jacques, enfin, remonta les marches.
—Il m’emmène faire un tour! Nous reviendrons avant la nuit!
Entre ses dents, il avoua, penché vers sa sœur:
—Ça me fait une peur bleue, ce machin-là! Mais enfin si ça amuse le petit!
Toute la maisonnée sortit pour assister au départ. Laurent avait remis, sur ses boucles noires, son bonnet archaïque; l’oncle Jacques, emmitouflé, cramponné d’avance, regardait tout le monde d’un air de condamné à mort.
Quand ils démarrèrent, une clameur unanime les salua. Le jardinier faisait de grands gestes, les servantes tenaient leur main surleur bouche. En quelques secondes, le «dauphin» grondant avait disparu.
—Vite, mon chapeau!... cria Mᵐᵉ Carmin. Je cours chez monsieur le curé!
Elle avait un peu de rouge aux pommettes, et comme un sourire sur sa bouche habituée aux courbes de la désolation.
** *
Ils n’étaient rentrés qu’à la nuit noire, les phares allumés. Le couvert était mis, l’abbé Lost était déjà là.
Pour préparer ce dîner qu’elle devinait un des grands bonheurs de sa vie, Mᵐᵉ Carmin avait passé deux heures dans la cuisine à confectionner un gâteau compliqué. Et c’était une chose bien émouvante, même pour de simples domestiques, de constater qu’une femme pareille avait encore au fond d’elle-même de telles réserves de fraîcheur, et cette application de petite fille dont les mains tremblent, tant elle craint de ne pas réussir.
Ensuite, elle avait été chercher des fleurs pour égayer le couvert.
Heureuse de tout, satisfaite de tous, elle continuait à sourire, pauvre visage mortifié par les larmes qui reprenait vie avec tant d’empressement.
Quand ils s’assirent tous à table:
—Eh bien!... fit gaiement l’abbé Lost, et cette promenade? Racontez-nous vos débuts, oncle Jacques!
Il y avait une bouteille de vin fin, il y avait les fleurs, il y avait, outre la lampe, quatre bougies, il y avait une nappe étincelante, il y avait la belle argenterie et les beaux verres.
L’oncle Jacques, à ses heures, était spirituel, comme tous les vieux Normands. Le récit de sa tournée en auto fit rire même Laurent. Roi du dîner, celui-ci, les yeux assombris d’orgueil, se délectait de l’admiration apeurée qui l’entourait. Il se versait du vin pur jusqu’au haut de son verre, pour l’inquiétude et la surprise de sa mère. «On dirait qu’il y est habitué!...» remarquait-elle intérieurement.
Les plaisanteries de l’abbé, les réponses du tuteur, quelques mots dits par Laurent, tout cela faisait un dîner brillant, une fête, certes!
Quand il fallut se quitter enfin, le cœur deMᵐᵉ Carmin se serra. «Les deux autres partis, Laurent ira se coucher sans même me dire bonsoir...»
Mais, les portes refermées, comme elle entrait, hésitante, dans le petit salon, elle vit, sans y croire, que Laurent la suivait.
Il la laissa s’asseoir dans le fauteuil, au coin du petit feu dansant, puis il fit un grand pas vers elle. Elle crut qu’elle allait s’évanouir. «Ça y est!... Il a quelque chose à me dire! Il me pardonne. Oh! mon Dieu! mon Dieu!...»
Il eut son geste de petit bouc, pour rejeter en arrière la touffe des boucles noires. Le feu l’éclairait d’un côté, lueur sur la bouche violente, lueur dans le grand œil gris, large ouvert. La tête levée, Mᵐᵉ Carmin subit tout entier le regard écrasant du petit, ce regard dont l’étrange puissance faisait trembler, ce regard qui vous prenait vos forces. La brusque voix masculine prononça vite, dans un éclat sourd:
—Je veux de l’argent!
Elle tressaillit des pieds à la tête. Elle n’avait pas le temps de comprendre qu’il n’était venu que pour cela. Mais elle sentait se déchirerson cœur. Humblement, ses yeux obéirent. Elle murmura, consternée d’entendre sa propre voix prononcer cela:
—Bien, Laurent, je vais t’en donner...
Elle s’était levée. Avec des mouvements d’automate, elle alluma la bougie. Il la regarda passer, les yeux mauvais, la bouche serrée. Quand elle revint, il tendit la main sans mot dire. C’était un billet de cent francs. Il le prit, l’examina, l’enfonça dans sa poche. Trois grands pas sur le tapis. Il était sorti du salon.
A l’aube, le ronflement de l’auto réveilla la maison. Mᵐᵉ Carmin s’était précipitée à la fenêtre. Elle ne vit que la queue de la voiture disparaissant au tournant.
** *
Madame,
Je vous dirai que Laurent a quitté notre maison. On lui avait donné une voiture à essayer pour une heure, il est resté deux jours parti,prétendant qu’il avait été vous voir. Le patron s’est fâché, le gosse aussi. Ça a fait du vilain, naturellement. Le soir, il n’était plus à l’atelier. Il avait de l’argent sans qu’on sache comment. Nous ne savons pas où il est passé. S’il est rentré chez vous, nous voudrions bien en être informés.
Croyez, Madame, à mon regret et à mes respects.
Le cri d’indignation que jeta Mᵐᵉ Carmin à la lecture de cette lettre passa par sa gorge comme un cri de joie.
Pour la première fois depuis qu’il était né, Laurent était accusé à tort. Il lui sembla soudain que son fils était un innocent, un martyr, et que tout ce qu’il avait fait de néfaste jusqu’à ce jour disparaissait, effacé par cette erreur dont il était victime.
Frémissante, étrangement heureuse, elle s’assit à son bureau, prit sa plume.
Défendre son enfant! Etre sûre, enfin, que c’était lui qui avait raison!
Monsieur,Mon fils a bien fait de se fâcher et de quitter votre maison. J’aurais agi de même à sa place.Car il avait le bon droit pour lui.Il est parfaitement vrai qu’il soit venu me voir et que ce voyage lui ait pris deux jours, puisqu’il a passé la nuit chez moi, chez lui.Quant à l’argent dont il disposait, c’est moi qui le lui ai donné. Vous voyez donc, Monsieur, qu’il y a là une méprise tout à fait indigne. Du reste, mon frère va se rendre à Paris pour tirer cette affaire au clair.Mes civilités distinguées.
Monsieur,
Mon fils a bien fait de se fâcher et de quitter votre maison. J’aurais agi de même à sa place.Car il avait le bon droit pour lui.Il est parfaitement vrai qu’il soit venu me voir et que ce voyage lui ait pris deux jours, puisqu’il a passé la nuit chez moi, chez lui.
Quant à l’argent dont il disposait, c’est moi qui le lui ai donné. Vous voyez donc, Monsieur, qu’il y a là une méprise tout à fait indigne. Du reste, mon frère va se rendre à Paris pour tirer cette affaire au clair.
Mes civilités distinguées.
O force de l’illusion, miracle de la tendresse maternelle! En écrivant cette lettre, elle crut qu’en vérité son fils était venu pour la voir, comme un enfant ordinaire que tient le désir d’embrasser sa mère. Elle oublia que l’argent qu’elle avait donné lui avait été extorqué, que cet argent avait été l’unique but du voyage. Il lui sembla qu’elle était une femme comme les autres, aimée par un fils honnête et câlin.Et le sourire qui errait sur sa bouche en relisant sa lettre lui faisait du bien jusqu’au fond de son être.
Agitée, elle relut encore, cacheta, sonna.
—Vite, Maria, qu’on attelle. J’ai une lettre urgente à porter à la poste. Et en attendant que la voiture soit avancée, allez tout de suite me chercher monsieur de Bonnevie. J’ai à lui parler!
** *
L’oncle Jacques, sa valise à la main, montait dans la victoria, le lendemain, se rendant à Paris pour y retrouver son neveu. Le télégraphiste parut.
—Une dépêche pour Mâme Carmin!
Quand ils eurent déchiré:
«Laurent mécanicien dans maison autosl’Ailée. Tout va bien. Lettre suit.»
C’était un télégramme du contremaître. Mᵐᵉ Carmin se mit à pleurer et à rire.
—Tu vois!... dit l’oncle Jacques, il se débrouille tout seul, maintenant!
Il ajouta:
—Quelle chance de ne pas aller à Paris! Je déteste les voyages!
La lettre vint le lendemain, écrite par le gérant lui-même. Inquiet de ce départ de son apprenti payant, dont il était, somme toute, responsable, il s’était mis en campagne pour le retrouver. Il n’avait pas été long à découvrir Laurent. La maisonl’Ailée, après examen, l’avait engagé.
Votre fils, Madame, est une mauvaise tête, mais c’est un mécanicien hors ligne, et je ne m’étonne pas qu’on l’ait pris tout de suite. Il peut se faire une situation dans «l’Ailée», qui est une maison autrement importante que la nôtre et qui a besoin de casse-cou comme lui. Tout est donc bien qui finit bien...
Votre fils, Madame, est une mauvaise tête, mais c’est un mécanicien hors ligne, et je ne m’étonne pas qu’on l’ait pris tout de suite. Il peut se faire une situation dans «l’Ailée», qui est une maison autrement importante que la nôtre et qui a besoin de casse-cou comme lui. Tout est donc bien qui finit bien...
—Décidément, conclut l’oncle Jacques, ce garçon-là finira dans la peau d’un honnête industriel.
—Dieu t’entende!... soupira la mère.
Mais elle ne parla pas des cent francs qu’elle avait donnés.
** *
Un peu de répit suivit. La correspondance échangée entre Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie et le directeur del’Ailéerassurait la mère, certaine, maintenant, d’avoir des nouvelles en cas d’événement grave. Cependant, elle devait s’attendre à rester des mois sans aucune lettre, ignorant tout de l’existence de son fils.
C’est ce qui ne manqua pas d’arriver. L’hiver passa, puis le printemps vint. Il fallait s’y résigner. Aller à Paris ou bien y envoyer Jacques, c’était risquer de détruire le nouvel équilibre instable où se maintenait si miraculeusement le petit.
Les prières de Mᵐᵉ Carmin se faisaient chaque jour plus ardentes. Dévorée de dévotion, de souci, d’espoir, le geste de plus en plus nerveux, la silhouette de plus en plus mince, elle hantait à petits pas saccadés son château, son parc, l’église. Les gens du village la regardaient avec un respect attendri de pitié. Tous devinaient sa souffrance, tous espéraient pour elle des jours moins durs. On la savait sans nouvelles de son fils effrayant.Et les mères hochaient la tête quand elle passait.
«S’n’ éfant lui en a déjà fait voir de brutales, disaient-elles. Est malheureux pour une dame comme elle, qu’est bien convenable et d’eune si grande famille!»
Le mois de mai, rayé de pluie, faisait ses fleurs sous l’averse, allongeait ses herbes. Un petit coup de soleil passait qui, sous le ciel couleur d’ardoise, illuminait par rangées les ronds pommiers immaculés. Fraîcheurs éclatantes et parfums légers remplissaient la campagne, étourdie de chants d’oiseaux.
Ce fut par un des rares matins sans pluie de ce printemps en larmes qu’on entendit, dans le parc, le bruit impressionnant du moteur.
—Le voilà!...
Toutes les voix criaient. Mᵐᵉ Carmin, les mains jointes, attendit les déboires.
C’était une énorme voiture, la plus grande taille fabriquée parl’Ailée, un monstre dévorateur d’espace.
Il en descendit, avec Laurent, deux garçons inconnus, presque aussi jeunes que lui, la casquette sur les yeux et la voix faubourienne.
—Mes amis!... présenta-t-il sans dire leurs noms.
Jacques de Bonnevie était déjà là.
—Quelle bonne surprise! Tu déjeunes avec nous, Laurent? Nous invitons tes amis, n’est-ce pas, Alice?
—Mais certainement... répondit-elle, effarée, sans oser embrasser son fils.
Grandi, la lèvre rasée, les yeux plus fulgurants que jamais sous ses boucles descendues en frange, beau comme un jeune dieu sombre:
—Non!... répliqua-t-il. Nous n’avons pas le temps. Nous avons trop de route à faire. Je suis venu seulement pour leur montrer la case.
Et, sans plus s’occuper de personne, il fit monter les deux petites grouapes, qui ricanaient, intimidées, jusqu’à sa chambre. Il leur ouvrit ensuite les portes de la salle à manger, des salons, puis les emmena dans le parc.
L’oncle Jacques n’osait pas suivre, ni la mère.
—Ma pauvre Alice, mais il a l’air d’une «terreur», ton fils, comme ils disent. Qu’est-ce que c’est que ces petits apaches qu’il nous amène?...
Et, tout doucement, il se frottait les mains, signe de joie.
Tout à coup, Laurent revint au château, tout seul, ayant laissé ses amis dans le parc.
—Je veux dire quelque chose à maman... annonça-t-il.
L’oncle Jacques, discrètement, s’éloigna. Mᵐᵉ Carmin avait compris. Refermée la porte de la salle à manger:
—Tu veux de l’argent, n’est-ce pas?
—Oui.
Elle n’essaya pas de résister. Elle monta, résignée.
Mais, quand elle tendit son billet de cent francs:
—C’est pour rire?... demanda-t-il avec dédain.
—Eh bien!... Je te donnerai encore cent francs. Ça fera deux cents... c’est...
Il l’interrompit:
—C’est cinq cents francs qu’il me faut!
Elle n’hésita qu’une seconde. Le regard gris foncé la magnétisait, plein d’une impatience menaçante. Et voici. Si près de son haleine, elle s’en apercevait: il sentait l’alcool.
—Je...
—Non!... Non!.... supplia-t-elle. Ne te fâche pas. Je vais te les chercher.
Et, sans plus remercier que la première fois, sans dire au revoir, il la quitta.
Cinq minutes plus tard, l’auto ronflait. Les trois amis étaient repartis.
** *
Encore des saisons qui passent...
«Il va avoir seize ans demain...»
Elle pleurait. Ce jour d’automne était triste et ravagé comme une pauvre âme humaine.
Quelques jours plus tôt, elle avait reçu de son fils ce télégramme péremptoire:
«Envoyer d’urgence trois mille francs. Dettes à payer.»
Et elle les avait envoyés.
Seize ans. Des dettes. Est-ce que vraiment il buvait? Et tout le reste qu’on ne pouvait même deviner?... «Qu’est-ce que c’est que ces petits apaches qu’il nous amène?...»
Le dos tendu, la tête courbée d’avance, elle attendait les catastrophes.
Un jour de plein printemps, Jacques de Bonnevie surgit au château, son journal à la main.
—Alice!... Alice!...
La bouche blanche, les yeux creux, complètement aphone, elle demanda:
—Eh bien?... Quoi?...
Oh! spectre de la Justice une fois encore debout devant elle!
—Alice!... Alice!... Regarde! Le portrait de Laurent dans le journal.
La voix coupée du coup, elle ne put même pas articuler ce qu’elle voulait dire.
—Son portrait?... Il... Il a donc tué?...
Mais, avec des gestes frénétiques de vieil enfant fou, brandissant ses feuilles, dansant presque, Jacques de Bonnevie cria:
—Tu ne devines pas, n’est-ce pas? Eh bien, voilà: il vient de gagner la courseParis-Lisbonne!
—Il va falloir repeindre les persiennes, nettoyer le perron, laver les rideaux, encaustiquer les escaliers....
Mᵐᵉ Carmin, agitée, parcourait tout le château glacé par l’hiver, et que ce beau printemps ne parvenait pas à réchauffer. Tressaillante, elle croyait sans cesse entendre, au bout du parc, le bourdonnement de l’automobile qui, d’une minute à l’autre, allait amener le petit conquérant.
—Comme il va être fier de nous racontertout cela! Les journaux, c’est très joli, mais l’entendre lui-même!
A seize ans et demi, gagner cinquante mille francs et une voiture de courses, sans compter les sommes versées par les fabricants de pneus, de bougies, de phares, et ainsi de suite, cela vaut bien de passer son baccalauréat!
Un orgueil immense la redressait. Les gens du village la félicitaient.
Elle avait accroché le portrait de Laurent, paru dans le journal, à la place d’honneur, dans le grand salon. Et l’oncle Jacques avait accroché ce portrait, lui aussi, dans son pavillon, avec cette inscription:Carmine Buonavita, triomphateur.
Dans le tourbillon de cette course, racontée publiquement en détail, le petit avait dû tout oublier, tout pardonner. Quel tournant dans sa vie, et comme il prenait bien sa revanche!
«Laurent, mon chéri, mon fils à moi...»
Elle avait osé lui écrire, certes! Et, dans cette lettre, tout ce qu’elle n’avait pu lui dire depuis plus de quatre ans s’exhalait enfin, au courant de sa plume exaltée. «Viens vite!Nous t’attendons tous. Je fais faire des travaux au château pour ta réception. Ce sera, enfin, le plus beau jour de ma vie...»
Les deux journées qu’elle passa dans l’attente furent tout enivrées. Le printemps avait l’air de pavoiser pour fêter l’enfant, les oiseaux semblaient chanter pour le glorifier. Mᵐᵉ de Bonnevie connut, ces deux jours-là, le bonheur des mères antiques, quand leurs fils revenaient des jeux, couronnés et suivis par les acclamations.
La nuit, elle ne pouvait dormir, étonnée que la joie la tînt éveillée, au lieu de l’ordinaire chagrin.
Le troisième jour, levée avec l’aube, elle commença de tendre l’oreille. «Je suis sûre que c’est aujourd’hui qu’il va venir!... Heureusement que tout est prêt pour le recevoir!»
Les scintillements du petit matin roulé dans la rosée, les profondeurs du parc, la nage des cygnes sur la pièce d’eau, le gonflement des nuages blancs dans le bleu du beau temps, elle contemplait tout cela, debout derrière sa fenêtre repeinte, seule vivante du château dormant. Elle contemplait cela comme un rêveur,elle qui, jamais, ne s’était attardée aux beautés de la terre.
Elle entendit les servantes descendre, la vie recommencer.
«Tout à l’heure, ce sera l’auto que j’entendrai! Que ce sera beau de l’écouter venir du fond du parc, si vite, si vite que j’aurai juste le temps de descendre en courant!»
Trois coups à la porte.
—Entrez, Clémentine!
C’est l’heure de donner les ordres. Pourvu que François trouve du poisson à la ville, pourvu...
—Une lettre pour Madame!
Elle était devenue toute rouge. Sur l’enveloppe, la marque del’Ailée. Dans un coin, ceci: «Envoi de Laurent Carmin de Bonnevie.»
—Il ne viendra donc pas ce matin!...
Mais elle ne pouvait pas être déçue. Une lettre de Laurent! La première lettre qu’il lui écrivait!
Une espèce de pudeur charmante lui fit souhaiter d’être seule pour lire cela, seuleavec son cœur qui lui faisait mal à force de plaisir.
Elle se dépêcha de donner des ordres. Et, Clémentine sortie, Mᵐᵉ Carmin, comme une jeune fille, tendrement, puérilement, embrassa l’enveloppe avant de l’ouvrir.
Que ses doigts tremblèrent sur ce bienheureux bout de papier! Qu’elle eut de peine à l’ouvrir, cette enveloppe adorable!
—Ah?... Qu’est-ce que c’est que ça?...
Il est difficile, parfois, de saisir tout de suite le sens des choses qui arrivent. Mᵐᵉ Carmin ne comprit pas d’emblée.
Dans l’enveloppe, il n’y avait rien que sa lettre à elle, sa lettre à Laurent, non décachetée, intacte.
Elle retourna cela deux ou trois fois avant d’accepter la vérité. Mais, quand elle en fut bien sûre, laissant retomber ses mains, elle resta où elle était, sur sa chaise, la tête si basse, dans une immobilité si complète, qu’on l’eût crue morte subitement, là, sous le coup du camouflet suprême.
** *
Il avait gagné cinquante mille francs, sans compter le reste, et la célébrité. Il avait sa voiture à lui, celle quel’Ailéelui donnait. Pendant plus de deux ans on ne le revit pas.
Mᵐᵉ Carmin, rapidement grisonnante, était maintenant presque une vieille femme. Son visage tragique faisait peur aux enfants. L’oncle Jacques, morne et voûté, continuait ses travaux de maniaque, bien fades au regard de la vie, la vie qu’il avait cru pouvoir lire comme une page, la plus belle page de son œuvre. Laurent disparu le laissait déçu définitivement, doutant presque, à présent, de ce qu’il avait si bien cru la vérité.
Combien de fois, la loupe à la main, examina-t-il la photographie révélatrice, posée à côté de la gravure italienne!
«Voilà... se disait-il. Les enfants ont des velléités qui s’arrêtent tout à coup. Tous les prodiges en sont là. Si Laurent avait continué... Mais il a bien tourné, contre toute attente, et je suis sûr qu’il est en train, avec lapetite fortune qu’il a gagnée, de constituer une maison de commerce. Le nom de Buonavita servant de marque à une automobile nouveau modèle, ce n’est pas cela, non, que j’avais rêvé, moi!.... Une seule chose ressemblante: sa haine éternelle contre sa mère. Mais si, pour le reste, il était autrement que je ne le suppose, on en aurait des nouvelles par les journaux. Puisqu’il n’est plus àl’Ailée, c’est qu’il est ailleurs, travaillant de son métier, préparant quelque nouveau succès qui nous épatera quelque beau matin...»
Mais le beau matin attendu par l’oncle Jacques fut tout autre.
C’était en plein été, le parc grondant d’insectes, l’espèce de désespoir du grand soleil pesant sur les choses dès sept heures. Les cygnes, fatigués par la chaleur qui, déjà, vibrait à tous les horizons, dormaient, la tête sous l’aile, couchés sur l’herbe de la grande pelouse. Dans les appartements aux persiennes fermées, le silence de juillet régnait seul au château. Mᵐᵉ Carmin revenait de la messe de six heures, fantôme noir au regard funèbre. Chaque matin, depuis plus de deux ans, etquels que fussent le temps et la saison, elle assistait à cette première messe de l’abbé Lost, sombre carmélite civile.
Quatre ou cinq paysans, hommes et femmes, se précipitèrent, comme elle passait la barrière qui sépare l’église du parc.
—Mâme Carmin!... Mâme Carmin!... Oh! si vous saviez!...
—Eh bien?... Qu’est-ce qu’il y a?... demanda-t-elle, essayant de s’intéresser au malheur des autres.
—Mâme Carmin!... Vot’ manoir qu’est sur la route de Fleurbois... qu’ vous avez loué pendant si longtemps à des Rouennais...
—Oui?... Eh bien?...
Le menton en avant, elle acceptait le nouveau déboire. Son avarice inquiète, en la faisant souffrir subitement, souffrir pourautre chose, la délivrait un instant de son chagrin majuscule.
—Quoi?... continua-t-elle, les lèvres crispées. Un incendie? Des cambrioleurs?...
—Ah!... Mâme Carmin!...
Ils hésitaient soudain, gênés de savoir ce qu’elle ne soupçonnait même pas.
—Mais enfin!... Allez-vous parler?...
Le plus vieux, alors, s’avança:
—Mâme Carmin, c’est... c’est M’sieu Laurent qu’est r’venu!
Il se dépêcha de finir, effrayé par le visage tendu vers lui:
—Il est r’venu, c’te nuit, tout probable. Et il s’est installé dans le manoir, avec une bande de garçons, et aussi des créatures de ville, Mâme Carmin... Ils ont trois autos dans la cour. Et la vie qu’ils font là n’dans, c’est un carnaval comme y n’ s’en est jamais vu! On entend l’ bastringue jusqu’à mi-route!
Il n’en dit pas plus long. Car la malheureuse, avec des cris aigus, courait déjà vers le château.
** *
Ce fut l’abbé Lost, comme toujours, qui se chargea d’aller trouver Laurent. Dans ce manoir où il scandalisait tout le pays, ce manoirqu’il avait pris d’assaut, où il avait dû entrer par effraction pour s’y installer avec ses amis, il s’agissait d’être reçu d’abord, ensuite de convaincre Laurent qu’il était impossible qu’il restât là, si près du château de sa mère, en compagnie des personnes inavouables qu’on avait vu passer, extravagantes et fardées, dans les rues du village.
Le temps que dura l’absence du curé—deux heures environ—sembla mortellement long à la mère suppliciée, plus long encore à l’oncle Jacques, avide de nouvelles.
Tous deux étaient au petit salon quand l’abbé Lost revint, au trot doux de la victoria. Levés d’un bond, ils coururent à lui. Mais, sans attendre un mot, le prêtre, tombant assis sur un fauteuil:
—Je suis outré, Madame! Je suis absolument outré!... Vous croyez peut-être que j’ai vu Laurent?... Pas du tout! Il m’a fait recevoir par des filles perdues et des voyous de la dernière espèce. Ils ont osé m’insulter, malgré ma robe. Ils ont...
Les mains sur les yeux, l’abbé se voilait la face.
La scène qui suivit fut confuse et lamentable. Comme ils battaient fort, ces trois cœurs, endormis depuis plus de deux ans dans le silence et la stagnation! Les événements se précipitaient si vertigineusement qu’on n’avait même pas le loisir de les enregistrer.
Une heure plus tard, Jacques de Bonnevie montait à son tour dans la victoria.
—Tu savais si bien le prendre, toi!... Je suis sûre qu’il te recevra, qu’il t’écoutera...
Tant de peine pour arriver à obtenir que Laurent s’en allât, lui qu’elle n’avait pas vu depuis plus de deux ans, lui pour lequel elle se consumait de tendresse et de désespoir! Des idées folles lui passaient par la tête: «Si j’y allais, moi?» Et, de songer qu’il n’était pas à une heure de voiture, elle se tordait les bras.
Cinq heures.
—Jacques ne revient pas, monsieur l’abbé. Je crois que c’est bon signe, n’est-ce pas?
L’abbé levait les yeux au ciel, en silence. Et elle, interprétant ce geste, sentant ce qu’il y avait de réprobation dans l’attitude du prêtre:
—Qu’est-ce que vous voulez, monsieur l’abbé! C’est vous qui l’avez mis dans les automobiles, qui l’avez envoyé tout seul à Paris... Il fallait bien s’attendre à ce qui arrive! Il a dix-neuf ans dans quelques jours, il est à l’âge des passions, il fait comme les autres!
Presque agressive, elle le défendait d’avance, son petit, cette jeune bête féroce qu’elle aimait, malgré tout, avec le divin acharnement maternel.
Tout à coup:
—J’entends la voiture!... Voilà Jacques qui revient!
Il fit une entrée stupéfiante. Il frappait ses mains l’une contre l’autre, il riait; à peine s’il pouvait parler.
Enfin:
—Si tu voyais ça, Alice! Si tu voyais ça!... On se demande où il a été les chercher, ses amis! Ça y est, tu sais, ça y est!... C’est la «Grande Compagnie» dans toute sa splendeur!
Elle l’avait saisi par le bras, tandis que l’abbé, formalisé, reculait.
—Tu l’as vu?... Tu lui as parlé?...
—Mais non!... Pas du tout!... Mais ce que j’ai vu ma suffi!
Il acheva, dans un cri d’enthousiasme:
—C’est admirable!
—Monsieur de Bonnevie... commença l’abbé, permettez-moi de m’étonner...
Et tout ce qui vint ensuite ne fit qu’accuser le désordre où pantelaient ces trois êtres, chacun suivant aveuglément le rythme de son battement de cœur personnel.
La nuit. La grande nuit où tout se tait enfin.
Mᵐᵉ Carmin, sans même songer à se coucher, continuait, seule dans sa chambre, les mauvais rêves de la journée. Et le déchirement de tout son être était tel qu’elle ne pouvait même plus pleurer. Prostrée par instants, les coudes sur la table, ou bien marchant de long en large, elle souffrait dans son âme comme d’autres dans leur chair, incommensurablement.
Etait-il onze heures? Etait-il minuit? Elle crut entendre des pas, dehors, devant le perron. Elle écouta quelques moments.
—Je me suis trompée... D’ailleurs, qu’importe?
Et, tout à coup, au pied de sa fenêtre, une voix qui tâchait de ne pas trop se faire entendre:
—Maman!... c’est moi!... Viens m’ouvrir!
Etait-ce une hallucination de son cerveau malade à force de souffrance?
Tout doucement, elle ouvrit sa fenêtre, poussa la persienne. En bas, dans le faible clair de lune, une silhouette immobile, la tête levée vers la croisée éclairée.
—Laurent?... appela-t-elle d’une voix étouffée, c’est toi?
—Oui, c’est moi. Viens m’ouvrir!... J’ai à te parler.
Allait-elle avoir peur, peur de son fils?
Elle répondit, affaiblie dans tout son corps par l’émotion:
—Je descends! Attends-moi!
Et comme elle glissait dans les escaliers,une bougie à la main, comme elle s’énervait à tirer sans bruit les barres de la porte, l’espoir, une dernière fois, envahit son cœur incorrigible.
«Peut-être qu’il vient... qu’il vient me dire qu’il me pardonne...»
La porte était ouverte. Dans la lueur remuante de la bougie, il apparut, grand, pâle, les yeux immenses, les boucles noires de sa tête sans chapeau dérangées comme par un coup de vent—le vent de la course qu’il venait de faire en auto, sans doute. Et, tout de suite, à son haleine, à l’on ne sait encore quoi qu’elle devina dans l’ombre: «Il est ivre!...» pensa-t-elle.
—Allons au petit salon... dit-il.
Elle le précédait, éclairant leur marche indécise.
Ils ne s’assirent ni l’un ni l’autre. La bougie répandait sa petite lumière et ses grandes ombres à travers les meubles. Le silence de la demeure endormie était écrasant.
Il se tenait devant elle, sauvage et viril, ses belles mâchoires légèrement bleuies par la barbe rasée. Un grand foulard de trois couleurs pendait le long de ses habits bien ajustés.
—Il me faut dix mille francs... dit-il sans attendre. Tu vas me les donner.
Malgré ses yeux qui l’hypnotisaient, qui la clouaient sur place, elle eut la force d’articuler:
—Non, Laurent.
—Non?...
Il avait fait un pas, avançant sur elle. Elle vit qu’il titubait un peu.
—Tu es ivre!... prononça-t-elle avec un dégoût immense.
—Ça se peut!... ricana-t-il. Mais ça ne m’empêche pas de savoir ce que je veux!
Et, tout à coup, sa colère éclata, rauque, étouffée par le souci de ne pas éveiller la maison.
—Tu vas me les donner, tu entends?... sans ça... sans ça je mettrai le feu, je tuerai, je ferai n’importe quoi! N’importe quoi!...
Fût-ce l’horreur? Fût-ce la terreur? Elle ouvrit grande la bouche; et Laurent vit qu’elle allait crier.
—Ne crie pas!... gronda-t-il en la saisissant brutalement au bras, ou bien...
Elle ne voulut pas entendre le reste de cette parole inadmissible.
—Laurent!... Laurent... tais-toi!... Je vais te donner ce que tu demandes... Un chèque que tu pourras toucher au chef-lieu. Seulement, écoute... écoute!... Il faut que tu t’en ailles, dès demain, avec tes amis. Tu ne peux pas me déshonorer plus longtemps! Il paraît que tu...
—C’est bon!... coupa-t-il. Va me chercher le chèque! Après, nous verrons!
Elle reprit la bougie, et, le laissant dans l’obscurité, furtive, dramatique, elle sortit du salon en courant.
** *
Le lendemain, à la surprise de tout le pays, le manoir de la route de Fleurbois était vide. La bande avait dû repartir avant le lever du jour, car personne n’avait rien vu.
Mᵐᵉ Carmin, alitée, couvait le secret de sa nuit. Nul ne saurait jamais ce qui s’était passé entre elle et son fils. Elle savait, maintenant, que sa ruine était certaine. Laurent, en deux ans, avait dévoré l’argent gagné dans sa course Paris-Lisbonne.
—Il me prendra jusqu’à mon dernier sou!
Cela, c’était le cri de l’avarice. Il y en avait un autre, bien plus abominable:
—Il me tuera un jour!...
Elle ajoutait en fermant les yeux:
—... Si je ne meurs pas de chagrin avant...
Au bout de trois jours elle put se lever, chancelante et défaite. Les servantes la soignaient, le cœur saignant devant cette crucifixion. Et l’oncle Jacques aussi la soignait, qui, rabroué par le curé, n’osait plus rien dire.
Il y avait cinq jours qu’elle était sur pied quand la nouvelle lui fut apportée. Les trois autos étaient revenues au manoir. Laurent et ses amis étaient là de nouveau.
Alors, vaincue, ayant fait appeler l’abbé Lost et son frère:
—Je suis décidée, leur dit-elle. Je ne peux plus rester ici. Demain je commence mes bagages et j’écris à mon notaire pour mettre le château en vente.
Après avoir pris cette détermination qu’elle savait inébranlable, Mᵐᵉ Carmin se sentit l’âme comme assainie.
Partir!
Pour ne se donner pas le temps de s’appesantir sur des pensées profondément amères, elle se mit tout de suite à l’œuvre et passa le reste de la journée à ranger ses papiers.
Jacques de Bonnevie, consterné, restait près d’elle, la suppliant de renoncer à son projet. Mais elle ne l’écoutait même pas.
Quand ils eurent dîné tous deux, elle passadans le petit salon pour y commencer la correspondance que comportait son départ. Son frère l’avait suivie, la tête basse.
—Et moi?... répétait-il, et moi?... Qu’est-ce que je deviens, dans tout ça?... Et l’abbé?... Ce n’est pas possible que tu nous lâches comme ça, voyons!...
Absorbée, elle écrivait, sans lui répondre, sans le regarder.
—Alors, bonsoir!... dit-il enfin. Je vais me coucher.
—Jacques, répondit-elle d’un air singulier, je te demande, au contraire, de rester près de moi...
Il ne comprit pas. Il ne pouvait pas deviner qu’elle avait peur, peur de son fils-nocturne.
—Bien... fit-il. Alors je vais dormir... Si j’avais su, j’aurais apporté mes papiers.
Il sommeillait, elle écrivait.
Contractée dans l’effort de rester lucide et froide, elle établissait le calcul de tout ce que Laurent lui avait coûté, depuis la balafre de Clémentine jusqu’aux dix mille francs extorqués six jours plus tôt. Ensuite, elle faisaitl’énumération de ses biens, leur rapport exact, puis supputait le prix auquel elle allait vendre son château. Les chiffres s’alignaient sur le papier, vivants comme des êtres pour cette Normandie regardante.
Elle venait de faire la preuve d’une longue addition, et trempait sa plume pour continuer ses calculs. Quatre fort grands coups dans la porte d’entrée la firent sursauter, lui arrachant un cri d’épouvante.
Jacques avait bondi.
Mᵐᵉ Carmin joignit les mains. Ses dents claquaient.
—N’ouvrons pas... chuchota-t-elle, c’est Laurent!
—Laurent?... A cette heure-ci?...
Là-dessus, les coups redoublèrent. Et, pour leur ébahissement terrifié, des cris de femme percèrent la nuit.
—Au secours!... Au secours!... Ouvrez! Ouvrez!
On entendit le remue-ménage des domestiques, en haut. François, le jardinier, parut à la porte du salon, une bougie dans une main,son fusil dans l’autre, puis les trois servantes affolées.
—Madame... Madame... On a regardé par la fenêtre... Il y a un clair magnifique. On a vu. C’est une femme toute seule, qu’a des cheveux dans le dos... Tenez!... la voilà qui recommence!...
—Allons ouvrir!... dit Jacques de Bonnevie, livide.
Le fusil braqué, le jardinier marchait devant. Mais ce fut Jacques qui, la porte ouverte, parla.
—Qui êtes-vous?... Qu’est-ce que vous voulez?...
—Oh! m’sieurs et dames, ne me tuez pas!...
L’inconnue reculait, les mains suppliantes. Elle bredouilla rapidement, en proie à l’effroi:
—J’ai fini par trouver votre château. J’étais passée devant en auto... Il faut que vous veniez vite, vite!... Ils se sont tous battus, là-bas... Il y en a un de tué à coups de bouteille, et Laurent...
Un sanglot l’interrompit. Les doigts aux joues, elle reprit:
—Laurent a un coup de couteau dans le ventre! Il va mourir!
Elle se remit à crier, délirante, en répétant:
—Il va mourir!... Il va mourir!...
Mᵐᵉ de Bonnevie ne sut pas comment elle se trouvait dehors, secouant cette femme aux épaules.
—Qu’est-ce que vous dites?... Qu’est-ce que vous dites?...
Un mélange de chypre et d’alcool l’inondait d’une odeur canaille. Les cheveux défaits de l’autre s’entortillaient autour de ses mains.
—Je suis Fifi, hoquetait la malheureuse, amie de Laurent!... J’ai tout vu. Je vous dis qu’il va mourir si vous ne venez pas le sauver tout de suite!...
Que se passa-t-il? A qui revint l’initiative de la chose. Quelques moments plus tard, le tonneau roulait sur la route illuminée de lune, au galop du cheval fouetté par Jacques. Mᵐᵉ de Bonnevie, à côté de lui, la fille cramponnée derrière avec le jardinier, personne ne disait plus un mot.
Tout était allumé dans le manoir. Mais le silence y régnait.
—Oh!... rugit la fille en entrant. Ils sont tous partis! Ah! les...
Elle n’essayait même pas d’atténuer les ordures que vomissait son indignation.
Hagarde, encore fardée malgré les larmes qui la barbouillaient, à demi-dévêtue, elle montrait, aux lumières, un visage d’environ trente ans, joues molles entre les mèches teintes au henné, petites narines ouvertes, bouche sensuelle, avec de magnifiques yeux bleus, largement bistrés par le vice et le koh’l.
Dans la maison subitement vide, abandonnés au fond de la salle à manger, il n’y avait plus que le cadavre et le blessé, l’un sous la table et l’autre dans un coin, chacun entouré de sa petite mare de sang.
Le désordre de la nappe, chavirée avec sa vaisselle, les chaises brisées, les bouteilles de champagne cassées, disaient la bataille après la fête, éloquence tragique.
Mᵐᵉ Carmin s’était ruée dès le seuil. A genoux près de Laurent évanoui, lui soulevantla tête, elle sentit deux autres mains, brûlantes et douces, mêlées aux siennes. Fifi, la fille, était à côté d’elle, à genoux comme elle.
—Vite!... Vite, François, reprenez la voiture, allez chercher le médecin à la ville!
—Surtout, ne le soulevons pas!... murmurait l’oncle Jacques, penché sur le blessé.
—Ah! si seulement je savais conduire l’auto!... se lamenta Fifi. Ils lui ont laissé la sienne. Je l’ai vue en entrant dans la cour.
Une crise de passion la jeta sur Laurent, dont elle se mit à baiser la bouche avec fureur.
—Mon Laurent!... Ils me l’ont tué!... Ah! je t’aime! Je t’aime!... Depuis trois ans il me battait, il me faisait tout!... Ça m’était égal! C’était mon homme! Moi qui pourrais être sa mère, il n’avait qu’à me regarder avec ses yeux qui font peur, je lui obéissais. Tout le monde lui obéissait, d’abord! C’était un chef, celui-là! Quand il vous regardait un homme, il en faisait un chien. Quand il vous regardait une femme... Ah! les garces!... Elles le voulaient toutes. Et si généreux! Il donnait tout ce qu’il avait! Et peurde rien!... De rien!... Pas plus des flics que des autres bandes! Il réussissait tous ses coups! Il était toujours le plus fort! Il fallait le voir se battre!... Et quand il chantait, avec sa voix qui vous chavirait!... Et ils t’ont arrangé comme ça, toi! Toi!... Laurent! Laurent!... C’est ta Fifi!... Ta Fifi pour la vie, tu sais bien!... Laurent, mon gosse, ouvre-les, tes grandes châsses qui vous décarcassent, qui vous font obéir, même quand on ne veut pas!...
Un frisson parcourut tout le corps de Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie. Elle le savait bien, elle, qu’ils faisaient obéir, les yeux de Laurent, même quand on ne voulait pas.
Une sorte de rage la soulevait, d’entendre les cris d’amour de cette prostituée qui était «l’amie de Laurent», alors qu’elle, la mère, n’avait jamais rien eu de lui que haine et mépris. Apprendre par celle-là tout ce qu’elle n’avait pas su! «Il chantait donc toujours?... Il avait donc retrouvé sa belle voix?...» Et la jalousie qui la tordait, en cette minute, l’empêchait même de comprendre quelles révélations sur l’existence mystérieuse de son filsressortaient des propos incohérents de la créature de mauvaise vie.
Cependant, debout à côté des deux femmes à genoux, l’oncle Jacques, lui, hochait lentement la tête.
** *
On ne put le transporter qu’à l’aube. Sorti de son évanouissement, il gémissait, prononçait des mots sans suite.
Un premier pansement, fait sur place par le médecin, avait arrêté le sang.
—Je crois qu’il s’en tirera, Madame... Attendons le chirurgien du chef-lieu. Ma dépêche sera mise à la première heure...
Après les constatations des gendarmes, le cortège s’était mis en route, Laurent à demi couché dans la voiture, les autres à pied.
Fifi suivait aussi, mais elle n’entra pas au château, chassée par le regard des domestiques.
Quand Laurent fut allongé dans le lit qu’on avait en hâte improvisé dans un coin du petitsalon, il ne tarda pas à recouvrer tout à fait ses sens; et ses premières paroles furent une série d’injures et de menaces épouvantables. Il continuait le rythme de la rixe.
Ayant enfin compris, reconnu les lieux et les gens, il fit un geste brusque pour se relever. Toutes les mains l’avaient ensemble recouché.
—Laurent!... sanglota Mᵐᵉ de Bonnevie, c’est moi, ta maman... Tu es blessé, mon chéri!... Tu veux bien que je te soigne, dis?...
Il la toisa d’un regard tel qu’elle recula. L’abbé Lost s’était approché.
—Laurent!... Tu me reconnais bien, n’est-ce pas?...
—F...-moi la paix, tous!... vociféra-t-il en essayant des bonds sous les mains qui le maintenaient. Ce n’est pas vous tous que je veux! C’est Fifi que je veux! Où est-elle, la charogne?... Pourquoi n’est-elle pas là?... Je la veux, vous entendez?... Je ne veux qu’elle! Elle toute seule!...
Et comme, frappée à mort, se laissant tomber assise sur une chaise, la mère songea, les dents serrées: «Il l’aime!»
—Allez chercher cette fille!... ordonna le médecin. Il va se faire mourir, s’il continue à s’agiter!
Ce fut silencieusement et comme écrasée de honte qu’elle entra dans ce château, dans ce salon familial, elle, la fille du ruisseau, que la présence du prêtre obligeait à courber la tête. Elle s’était rajustée de son mieux, avait tordu ses cheveux teints, lourdement, sur sa nuque. Et sa robe décolletée et mouillée de vin et de sang, son parfum vicieux, son fard, scandalisaient les fauteuils de tapisserie criarde, ouvrage lent des heures provinciales, exécuté par des mains dévotes.
—C’est toi, Fifi?...
Presque bas, elle répondit:
—C’est moi, Laurent.
—Viens ici. Où étais-tu, chameau?
Il esquissa le geste de la gifle. Puis, comme elle s’agenouillait à son chevet, il dit:
—Donne-moi à boire!...
Et ce fut elle, désormais, elle seule qui le soigna.
Il y eut une visite de la police, en vue d’un interrogatoire. Mais comme le blessé, hurlant, éclatait en injures, le médecin s’interposa:
—Vous reviendrez plus tard...
Ce fut enfin le chirurgien, vers quatre heures du soir.
Dans la salle à manger, tous attendaient, glacés. Fifi seule dut rester avec les deux docteurs, Laurent l’ayant exigé.
—L’opération n’est pas possible, dit le chirurgien en sortant du petit salon. Mon collègue vous expliquera. Ma présence n’est plus utile.
A Jacques de Bonnevie et à l’abbé, qui le reconduisaient, il confia, baissant la voix:
—Il est perdu. Il n’en a plus que pour quelques heures...
Cependant, Mᵐᵉ Carmin, assise à l’écart dans la salle à manger, repoussée là par les yeux de son fils, semblait plongée dans des réflexions obscures. Devinait-elle, avec son instinct de mère, ce que le chirurgien venait d’apprendre aux autres? L’heure du dernier déchirement approchait, après toutes les tortures de sa vie crucifiée. Laurent allait mourir, mourir sans lui avoir pardonné, sans l’avoir jamaisaimée. Incapable d’aimer? Non, puisque cette fille était près de lui.
Comme le tuteur et l’abbé revenaient lentement, se dirigeant vers elle avec un visage qui cherchait comment lui dire la vérité:
—Je sais... murmura-t-elle simplement.
Ils furent effrayés de son calme.
L’abbé commençait:
—Il faut que j’essaie... le pauvre enfant!... Que j’essaie de le confesser...
Mᵐᵉ de Bonnevie l’interrompit.
—Attendez un instant, monsieur l’abbé.
Surpris, ils la suivirent. Elle entra dans le petit salon; et, sans oser s’approcher du lit, distante et solennelle:
—Ecoute, Laurent! Je veux que tu comprennes enfin quelle tendresse j’ai pour toi. Puisque tu aimes tant ta compagne...
Elle ravala péniblement le sanglot de son amour maternel et de son orgueil d’honnête femme, à jamais humiliés.
—Puisque tu aimes tant ta compagne, eh bien! moi, ta mère, je te donne mon consentement. Cela peut se faire ici, tout de suite,étant donné ton état... Voilà! Epouse-la, Laurent! Et je l’aimerai bien à cause de toi.
Elle était plus pâle que le mourant. Les yeux fermés, appuyée au mur, elle attendit le mot qu’il allait dire; le mot qu’il ne pouvait pas ne pas dire pour reconnaître le sacrifice suprême qu’elle lui faisait.
La fille, à genoux, les mains sur les yeux, s’était mise à pleurer.
Laurent avait tourné brusquement la tête. Il regarda sa mère. Du fond des mystères de la mémoire, du fond de son enfance déjà lointaine, dédaigneusement, impérialement, sur le ton même qu’avait eu jadis l’oncle Jacques, lors de la scène au pavillon:
—Un Carmine Buonavita, dit-il, n’épouse pas une catin!
** *
Il mourut au crépuscule, après une agonie violente comme toute sa courte existence.
Enfin calme et pour toujours, visage admirable sculpté par la mort, front étrange defaune, mains croisées sur un chapelet ironique, on eût dit qu’il allait, d’un instant à l’autre, se redresser pour quelque flot d’insultes, pour quelque geste d’énergumène.
A sa droite et à sa gauche, deux bougies brûlaient. Sourdement, les sanglots de la mère et de la maîtresse rythmaient le parfait silence du soir. Et comme, debout au pied du lit, l’abbé Lost, consterné, murmurait des prières pour ce mort qu’il n’avait pas pu confesser, Jacques de Bonnevie se pencha vers son oreille:
—J’espère bien, prononça-t-il, que, sur sa tombe, on écrira la vérité.
Le prêtre s’était retourné, surpris. A voix basse, l’historien prononça lentement, les yeux fixés sur le cadavre:
—Lorenzo Carmine Buonavita, dernier du nom, chef de Grande Compagnie.
FIN