Puis, en se tournant du côté du port, le capitaine de laKarystaobserva qu'il s'y faisait un mouvement très prononcé. De nombreuses embarcations se dirigeaient vers les navires de guerre. Des signaux s'échangeaient entre ces navires et le mât de pavillon dressé au sommet de la citadelle, dont les batteries et les casemates disparaissaient derrière un rideau d'aloès gigantesques.
Évidemment — et, à tous ces symptômes, un marin ne pouvait s'y tromper — un ou plusieurs navires se préparaient à quitter Corfou. Si cela était, la population corfiote, on doit le reconnaître, y prenait un intérêt vraiment extraordinaire.
Mais déjà le soleil avait disparu derrière les hauts sommets de l'île, et, avec le crépuscule assez court sous cette latitude, la nuit ne devait pas tarder à se faire.
Nicolas Starkos jugea donc à propos de quitter la terrasse. Il redescendit sur l'esplanade, laissant en cet endroit la plupart des spectateurs qu'un sentiment de curiosité y retenait encore. Puis, il se dirigea d'un pas tranquille vers les arcades de cette suite de maisons, qui borne le côté ouest de la place d'Armes.
Là ne manquaient ni les cafés, pleins de lumières, ni les rangées de chaises disposées sur la chaussée, occupées déjà par de nombreux consommateurs. Et encore faut-il observer que ceux-ci causaient plus qu'ils ne «consommaient», si toutefois ce mot, par trop moderne, peut s'appliquer aux Corfiotes d'il y a cinquante ans.
Nicolas Starkos s'assit devant une petite table, avec l'intention bien arrêtée de ne pas perdre un seul mot des propos qui s'échangeaient aux tables voisines.
«En vérité, disait un armateur de la Strada Marina, il n'y a plus de sécurité pour le commerce, et on n'oserait pas hasarder une cargaison de prix dans les Échelles du Levant!
— Et bientôt, ajouta son interlocuteur — un de ces gros Anglais qui semblent toujours assis sur un ballot, comme le président de leur chambre — on ne trouvera plus d'équipage qui consente à servir à bord des navires de l'Archipel!
— Oh! ce Sacratif!… ce Sacratif! répétait-on avec une indignation véritable dans les divers groupes.
— Un nom bien fait pour écorcher le gosier, pensait le maître du café, et qui devrait pousser aux rafraîchissements!
— À quelle heure doit avoir lieu le départ de laSyphanta? demanda le négociant.
— À huit heures, répondit le Corfiote.
— Mais, ajouta-t-il d'un ton qui ne marquait pas une confiance absolue, il ne suffit pas de partir, il faut arriver à destination!
— Eh! on arrivera! s'écria un autre Corfiote. Il ne sera pas dit qu'un pirate aura tenu en échec la marine britannique…
— Et la marine grecque, et la marine française, et la marine italienne! ajouta flegmatiquement un officier anglais, qui voulait que chaque État eût sa part de désagrément en cette affaire.
— Mais, reprit le négociant en se levant, l'heure approche, et, si nous voulons assister au départ de laSyphanta, il serait peut-être temps de se rendre sur l'esplanade!
— Non, répondit son interlocuteur, rien ne presse. D'ailleurs, un coup de canon doit annoncer l'appareillage.»
Et les causeurs continuèrent à faire leur partie dans le concert des malédictions proférées contre Sacratif.
Sans doute, Nicolas Starkos crut le moment favorable pour intervenir, et, sans que le moindre accent pût dénoncer en lui un natif de la Grèce méridionale:
«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses voisins de table, pourrais-je vous demander, s'il vous plaît, quelle est cetteSyphanta, dont tout le monde parle aujourd'hui?
— C'est une corvette, monsieur, lui fut-il répondu, une corvette achetée, frétée et armée par une compagnie de négociants anglais, français et corfiotes, montée par un équipage de ces diverses nationalités, et qui doit appareiller sous les ordres du brave capitaine Stradena! Peut-être parviendra-t-il à faire, lui, ce que n'ont pu faire les navires de guerre de l'Angleterre et de la France!
— Ah! dit Nicolas Starkos, c'est une corvette qui part!… Et pour quels parages, s'il vous plaît?
— Pour les parages où elle pourra rencontrer, prendre et pendre le fameux Sacratif!
— Je vous prierai alors, reprit Nicolas Starkos, de vouloir bien me dire qui est ce fameux Sacratif?
— Vous demandez qui est ce Sacratif?» s'écria le Corfiote stupéfait, auquel l'Anglais vint en aide, en accentuant sa réponse par un «aoh!» de surprise.
Le fait est qu'un homme qui en était à ignorer encore ce qu'était Sacratif, et cela en pleine ville de Corfou, au moment même où ce nom était dans toutes les bouches, pouvait être regardé comme un phénomène.
Le capitaine de laKarystas'aperçut aussitôt de l'effet que produisait son ignorance. Aussi se hâta-t-il d'ajouter:
«Je suis étranger, messieurs. J'arrive à l'instant de Zara, autant dire du fond de l'Adriatique, et je ne suis point au courant de ce qui se passe dans les îles Ioniennes.
— Dites alors de ce qui se passe dans l'Archipel! s'écria leCorfiote, car, en vérité, c'est bien l'Archipel tout entier queSacratif a pris pour théâtre de ses pirateries!
— Ah! fit Nicolas Starkos, il s'agit d'un pirate?…
— D'un pirate, d'un forban, d'un écumeur de mer! répliqua le gros Anglais. Oui! Sacratif mérite tous ces noms, et même tous ceux qu'il faudrait inventer pour qualifier un pareil malfaiteur!»
Là-dessus l'Anglais souffla un instant pour reprendre haleine.Puis:
«Ce qui m'étonne, monsieur, ajouta-t-il, c'est qu'il puisse se rencontrer un Européen qui ne sache pas ce qu'est Sacratif!
— Oh! monsieur, répondit Nicolas Starkos, ce nom ne m'est pas absolument inconnu, croyez-le bien; mais j'ignorais que ce fût lui qui mît aujourd'hui toute la ville en révolution. Est-ce que Corfou est menacée d'une descente de ce pirate?
— Il n'oserait! s'écria le négociant. Jamais il ne se hasarderait à mettre le pied dans notre île!
— Ah! vraiment? répondit le capitaine de laKarysta.
— Certes, monsieur, et, s'il le faisait, les potences! oui! les potences pousseraient d'elles-mêmes, dans tous les coins de l'île, pour le happer au passage!
— Mais alors, d'où vient cette émotion? demanda Nicolas Starkos. Je suis arrivé depuis une heure à peine, et je ne puis comprendre l'émotion qui se produit…
— Le voici, monsieur, répondit l'Anglais. Deux bâtiments de commerce, le _Three Brothers _et le _Carnatic, _ont été pris, il y a un mois environ, par Sacratif, et tout ce qui a survécu des deux équipages a été vendu sur les marchés de la Tripolitaine!
— Oh! répondit Nicolas Starkos, voilà une odieuse affaire, dont ce Sacratif pourrait bien avoir à se repentir!
— C'est alors, reprit le Corfiote, qu'un certain nombre de négociants se sont associés pour armer une corvette de guerre, une excellente marcheuse, montée par un équipage de choix et commandée par un intrépide marin, le capitaine Stradena, qui va donner la chasse à ce Sacratif! Cette fois, il y a lieu d'espérer que le pirate, qui tient en échec tout le commerce de l'Archipel, n'échappera pas à son sort!
— Ce sera difficile, en effet, répondit Nicolas Starkos.
— Et, ajouta le négociant anglais, si vous voyez la ville en émoi, si toute la population s'est portée sur l'esplanade, c'est pour assister à l'appareillage de laSyphantaqui sera saluée de plusieurs milliers de hurrahs, quand elle descendra le canal de Corfou!»
Nicolas Starkos savait, sans doute, tout ce qu'il désirait savoir. Il remercia ses interlocuteurs. Puis, se levant, il alla de nouveau se mêler à la foule qui remplissait l'esplanade.
Ce qui avait été dit par ces Anglais et ces Corfiotes n'avait rien d'exagéré. Il n'était que trop vrai! Depuis quelques années, les déprédations de Sacratif se manifestaient par des actes révoltants. Nombre de navires de commerce de toutes nationalités avaient été attaqués par ce pirate, aussi audacieux que sanguinaire. D'où venait-il? Quelle était son origine? Appartenait-il à cette race de forbans, issus des côtes de la Barbarie? Qui eût pu le dire? On ne le connaissait pas. On ne l'avait jamais vu. Pas un n'était revenu de ceux qui s'étaient trouvés sous le feu de ses canons, les uns tués, les autres réduits à l'esclavage. Les bâtiments qu'il montait, qui eût pu les signaler? Il passait incessamment d'un bord à un autre. Il attaquait tantôt avec un rapide brick levantin, tantôt avec une de ces légères corvettes qu'on ne pouvait vaincre à la course, et toujours sous pavillon noir. Que, dans une de ces rencontres, il ne fût pas le plus fort, qu'il eût à chercher son salut par la fuite, en présence de quelque redoutable navire de guerre, il disparaissait soudain. Et, en quel refuge inconnu, en quel coin ignoré de l'Archipel, aurait-on tenté de le rejoindre? Il connaissait les plus secrètes passes de ces côtes, dont l'hydrographie laissait encore à désirer à cette époque.
Si le pirate Sacratif était un bon marin, c'était aussi un terrible homme d'attaque. Toujours secondé par des équipages qui ne reculaient devant rien, il n'oubliait jamais de leur donner, après le combat, la «part du diable», c'est-à-dire quelques heures de massacre et de pillage. Aussi ses compagnons le suivaient-ils partout où il voulait les mener. Ils exécutaient ses ordres quels qu'ils fussent. Tous se seraient fait tuer pour lui. La menace du plus effroyable supplice ne les eût pas fait dénoncer le chef, qui exerçait sur eux une véritable fascination. À de tels hommes, lancés à l'abordage, il est rare qu'un navire puisse résister, surtout un bâtiment de commerce, auquel manquent les moyens suffisants de défense.
En tout cas, si Sacratif, malgré toute son habileté, eût été surpris par un navire de guerre, il se fût plutôt fait sauter que de se rendre. On racontait même que, dans une affaire de ce genre, les projectiles lui ayant manqué, il avait chargé ses canons avec les têtes fraîchement coupées aux cadavres qui jonchaient son pont.
Tel était l'homme que laSyphantaavait la mission de poursuivre, tel ce redoutable pirate, dont le nom exécré causait tant d'émotion dans la cité corfiote.
Bientôt, une détonation retentit. Une fumée s'éleva dans un vif éclair au-dessus de terre-plein de la citadelle. C'était le coup de partance. LaSyphantaappareillait et allait descendre le canal de Corfou, afin de gagner les parages méridionaux de la mer Ionienne.
Toute la foule se porta sur la lisière de l'esplanade, vers la terrasse du monument de sir Maitland.
Nicolas Starkos, impérieusement entraîné par un sentiment plus intense peut-être que celui d'une simple curiosité, se trouva bientôt au premier rang des spectateurs.
Peu à peu, sous la clarté de la lune, apparut la corvette avec ses feux de position. Elle s'avançait en boulinant, afin d'enlever à la bordée le cap Bianco, qui s'allonge au sud de l'île. Un second coup de canon partit de la citadelle, puis un troisième, auxquels répondirent trois détonations qui illuminèrent les sabords de laSyphanta. Aux détonations succédèrent des milliers de hurrahs, dont les derniers arrivèrent à la corvette, au moment où elle doublait la baie de Kardakio.
Puis, tout retomba dans le silence. Peu à peu, la foule, s'écoulant à travers les rues du faubourg de Kastradès, eut laissé le champ libre aux rares promeneurs qu'un intérêt d'affaires ou de plaisir retenait sur l'esplanade.
Pendant une heure encore, Nicolas Starkos, toujours pensif, demeura sur la vaste place d'armes, presque déserte. Mais le silence ne devait être ni dans sa tête ni dans son coeur. Ses yeux brillaient d'un feu que ses paupières ne parvenaient pas à masquer. Son regard, comme par un mouvement involontaire, se portait dans la direction de cette corvette, qui venait de disparaître derrière la masse confuse de l'île.
Lorsque onze heures sonnèrent à l'église de Saint-Spiridion, Nicolas Starkos songea à rejoindre Skopélo au rendez-vous qu'il lui avait donné près du bureau de la Santé.
Il remonta donc les rues du quartier qui se dirigent vers le Fort-Neuf, et bientôt il arriva sur le quai.
Skopélo l'y attendait.
Le capitaine de la sacolève alla à lui:
«La corvetteSyphantavient de partir! lui dit-il.
— Ah! fit Skopélo.
— Oui… pour donner la chasse à Sacratif!
— Elle ou une autre, qu'importe!» répondit simplement Skopélo, en montrant le gig, qui se balançait, au pied de l'échelle, sur les dernières ondulations du ressac.
Quelques instants après, l'embarcation accostait laKarysta, etNicolas Starkos sautait à bord en disant:
«À demain, chez Elizundo!»
L'inattendu
Le lendemain, vers dix heures du matin, Nicolas Starkos débarquait sur le môle et se dirigeait vers la maison de banque. Ce n'était pas la première fois qu'il se présentait au comptoir, et il y avait toujours été reçu comme un client dont les affaires ne sont point à dédaigner.
Cependant, Elizundo le connaissait. Il devait savoir bien des choses de sa vie. Il n'ignorait même pas qu'il fût le fils de cette patriote, dont il avait un jour parlé à Henry d'Albaret. Mais personne ne savait et ne pouvait savoir ce qu'était le capitaine de laKarysta.
Nicolas Starkos était évidemment attendu. Aussi fut-il reçu dès qu'il se présenta. En effet, la lettre arrivée quarante-huit heures auparavant et datée d'Arkadia, venait de lui. Il fut donc immédiatement conduit au bureau où se tenait le banquier, qui prit la précaution d'en refermer la porte à clef. Elizundo et son client étaient maintenant en présence l'un de l'autre. Personne ne viendrait les déranger. Nul n'entendrait ce qui allait être dit dans cet entretien.
«Bonjour, Elizundo, dit le capitaine de laKarysta, en se laissant tomber sur un fauteuil avec le sans-gêne d'un homme qui serait chez lui. Voilà bientôt six mois que je ne vous ai vu, bien que vous ayez eu souvent de mes nouvelles! Aussi, n'ai-je pas voulu passer si près de Corfou, sans m'y arrêter, afin d'avoir le plaisir de vous serrer la main.
— Ce n'est pas pour me voir, ce n'est pas pour me faire des amitiés que vous êtes venu, Nicolas Starkos, répondit le banquier d'une voix sourde. Que me voulez-vous?
— Eh! s'écria le capitaine, je reconnais bien là mon vieil ami Elizundo! Rien aux sentiments, tout aux affaires! Il y a longtemps que vous avez dû fourrer votre coeur dans le tiroir le plus secret de votre caisse — un tiroir dont vous avez perdu la clef!
— Voulez-vous me dire ce qui vous amène et pourquoi vous m'avez écrit? reprit Elizundo.
— Au fait vous avez raison, Elizundo! Pas de banalités! Soyons sérieux! Nous avons aujourd'hui de très graves intérêts à discuter, et ils ne souffrent aucun retard!
— Votre lettre me parle de deux affaires, reprit le banquier, l'une qui rentre dans la catégorie de nos rapports accoutumés, l'autre qui vous est purement personnelle.
— En effet, Elizundo.
— Eh bien, parlez, Nicolas Starkos! J'ai hâte de les connaître toutes les deux!»
On le voit, le banquier s'exprimait très catégoriquement. Il voulait, par là, mettre son visiteur en demeure de s'expliquer, sans se dépenser en faux-fuyants ni échappatoires. Mais, ce qui contrastait avec la netteté de ces questions, c'était le ton un peu sourd dont elles étaient faites. Bien évidemment, de ces deux hommes, placés en face l'un de l'autre, ce n'était pas le banquier qui tenait la position.
Aussi, le capitaine de laKarystane put-il cacher un demi- sourire, dont Elizundo, les yeux baissés, ne vit rien.
«Laquelle des deux questions aborderons-nous d'abord? demandaNicolas Starkos.
— D'abord, celle qui vous est purement personnelle! répondit assez vivement le banquier.
— Je préfère commencer par celle qui ne l'est pas, répliqua le capitaine d'un ton tranchant.
— Soit, Nicolas Starkos! De quoi s'agit-il?
— Il s'agit d'un convoi de prisonniers, dont nous devons prendre livraison à Arkadia. Il y a là deux cent trente-sept têtes, hommes, femmes et enfants, qui vont être transportés à l'île de Scarpanto, d'où je me charge de les conduire à la côte barbaresque. Or, vous le savez, Elizundo, puisque nous avons souvent fait des opérations de ce genre, les Turcs ne livrent leur marchandise que contre argent ou contre du papier, à la condition qu'une bonne signature lui donne une valeur certaine. Je viens donc vous demander votre signature, et je compte que vous voudrez bien l'accorder à Skopélo, quand il vous apportera les traites toutes préparées. — Cela ne fera aucune difficulté, n'est-il pas vrai?»
Le banquier ne répondit pas, mais son silence ne pouvait être qu'un acquiescement à la demande du capitaine. Il y avait d'ailleurs des précédents qui l'engageaient.
«Je dois ajouter, reprit négligemment Nicolas Starkos, que l'affaire ne sera pas mauvaise. Les opérations ottomanes prennent une mauvaise tournure en Grèce. La bataille de Navarin aura de funestes conséquences pour les Turcs, puisque les puissances européennes s'en mêlent. S'ils doivent renoncer à la lutte, plus de prisonniers, plus de ventes, plus de profits. C'est pourquoi ces derniers convois qu'on nous livre encore dans d'assez bonnes conditions, auront-ils acquéreurs à haut prix sur les côtes de l'Afrique. Ainsi donc, nous trouverons notre avantage à cette affaire, et vous, le vôtre, par conséquent. — Je puis compter sur votre signature?
— Je vous escompterai vos traites, répondit Elizundo, et n'aurai pas de signature à vous donner.
— Comme il vous plaira, Elizundo, répondit le capitaine, mais nous nous serions contentés de votre signature. Vous n'hésitiez pas à la donner autrefois!
— Autrefois n'est pas aujourd'hui, dit Elizundo, et, aujourd'hui, j'ai des idées différentes sur tout cela!
— Ah! vraiment! s'écria le capitaine. À votre aise, après tout! - - Mais est-il donc vrai que vous cherchiez à vous retirer des affaires, comme je l'ai entendu dire?
— Oui, Nicolas Starkos! répondit le banquier d'une voix ferme, et, en ce qui vous concerne, voici la dernière opération que nous ferons ensemble… puisque vous tenez à ce que je la fasse!
— J'y tiens absolument, Elizundo», répondit Nicolas Starkos d'un ton sec.
Puis, il se leva, fit quelques tours dans le cabinet, mais sans cesser d'envelopper le banquier d'un regard peu obligeant. Revenant enfin se placer devant lui:
«Maître Elizundo, dit-il d'un ton narquois, vous êtes donc bien riche, puisque vous songez à vous retirer des affaires?»
Le banquier ne répondit pas.
«Eh bien, reprit le capitaine, que ferez-vous de ces millions que vous avez gagnés, vous ne les emporterez pas dans l'autre monde! Ce serait un peu encombrant pour le dernier voyage! Vous parti, à qui iront-ils?»
Elizundo persista à garder le silence.
«Ils iront à votre fille, reprit Nicolas Starkos, à la belle Hadjine Elizundo! Elle héritera de la fortune de son père! Rien de plus juste! Mais qu'en fera-t-elle? Seule, dans la vie, à la tête de tant de millions?»
Le banquier se redressa, non sans quelque effort, et, rapidement, en homme qui fait un aveu dont le poids l'étouffe:
«Ma fille ne sera pas seule! dit-il.
— Vous la marierez? répondit le capitaine. Et à qui, s'il vous plaît? Quel homme voudra d'Hadjine Elizundo, quand il connaîtra d'où vient en grande partie la fortune de son père? Et j'ajoute, quand elle-même le saura, à qui Hadjine Elizundo osera-t-elle donner sa main?
— Comment le saurait-elle? reprit le banquier. Elle l'ignore jusqu'ici, et qui le lui dira?
— Moi, s'il le faut!
— Vous?
— Moi! Écoutez, Elizundo, et tenez compte de mes paroles, répondit le capitaine de laKarystaavec une impudence voulue, car je ne reviendrai plus sur ce que je vais vous dire. Cette énorme fortune, c'est surtout par moi, par les opérations que nous avons faites ensemble et dans lesquelles je risquais ma tête, que vous l'avez gagnée! C'est en trafiquant des cargaisons pillées, des prisonniers achetés et vendus pendant la guerre de l'Indépendance, que vous avez encaissé ces gains, dont le montant se chiffre par millions! Eh bien, il n'est que juste que ces millions me reviennent! Je suis sans préjugés, moi, vous le savez du reste! Je ne vous demanderai pas l'origine de votre fortune! La guerre terminée, moi aussi, je me retirerai des affaires! Mais je ne veux pas, non plus, être seul dans la vie, et j'entends, comprenez-moi bien, j'entends qu'Hadjine Elizundo devienne la femme de Nicolas Starkos!»
Le banquier retomba sur son fauteuil. Il sentait bien qu'il était entre les mains de cet homme, depuis longtemps son complice. Il savait que le capitaine de laKarystane reculerait devant rien pour arriver à son but. Il ne doutait pas que, s'il le fallait, il ne fût homme à raconter tout le passé de la maison de banque.
Pour répondre négativement à la demande de Nicolas Starkos, au risque de provoquer un éclat, Elizundo n'avait plus qu'une chose à dire, et, non sans quelque hésitation, il la dit:
«Ma fille ne peut être votre femme, Nicolas Starkos, parce qu'elle doit être la femme d'un autre!
— D'un autre! s'écria Nicolas Starkos. En vérité, je suis arrivé à temps! Ah! la fille du banquier Elizundo se marie?…
— Dans cinq jours!
— Et qui épouse-t-elle? demanda le capitaine, dont la voix frémissait de colère.
— Un officier français.
— Un officier français! Sans doute, un de ces Philhellènes qui sont venus au secours de la Grèce?
— Oui!
— Et il se nomme?…
— Le capitaine Henry d'Albaret…
— Eh bien, maître Elizundo, reprit Nicolas Starkos, qui s'approcha du banquier et lui parla les yeux dans les yeux, je vous le répète, lorsque ce capitaine Henry d'Albaret saura qui vous êtes, il ne voudra plus de votre fille, et, lorsque votre fille connaîtra la source de la fortune de son père, elle ne pourra plus songer à devenir la femme de ce capitaine Henry d'Albaret! Si donc vous ne rompez pas ce mariage aujourd'hui, demain il se rompra de lui-même, car demain les deux fiancés sauront tout!… Oui!… Oui!… de par le diable, ils le sauront!»
Le banquier se releva encore une fois. Il regarda fixement le capitaine de laKarystaet, alors, d'un accent de désespoir, auquel il n'y avait point à se tromper:
«Soit!… Je me tuerai, Nicolas Starkos, dit-il, et je ne serai plus une honte pour ma fille!
— Si, répondit le capitaine, vous le serez dans l'avenir comme vous l'êtes dans le présent, et votre mort ne fera jamais qu'Elizundo n'ait été le banquier des pirates de l'Archipel!»
Elizundo retomba, accablé, et ne put rien répondre, lorsque le capitaine ajouta:
«Et voilà pourquoi Hadjine Elizundo ne sera pas la femme de cet Henry d'Albaret, pourquoi elle deviendra, qu'elle le veuille ou non, la femme de Nicolas Starkos!»
Pendant une demi-heure encore, cet entretien se prolongea en supplications de la part de l'un, en menaces de la part de l'autre. Non certes, il ne s'agissait pas d'amour, lorsque Nicolas Starkos s'imposait à la fille d'Elizundo! Il ne s'agissait que des millions dont cet homme voulait avoir l'entière possession, et aucun argument ne le ferait fléchir.
Hadjine Elizundo n'avait rien su de cette lettre, qui annonçait l'arrivée du capitaine de la _Karysta; _mais, depuis ce jour, son père lui avait paru plus triste, plus sombre que d'habitude, comme s'il eût été accablé par quelque préoccupation secrète. Aussi, lorsque Nicolas Starkos se présenta à la maison de banque, elle ne put se défendre d'en ressentir une inquiétude plus vive encore. En effet, elle connaissait ce personnage pour l'avoir vu venir plusieurs fois pendant les dernières années de la guerre. Nicolas Starkos lui avait toujours inspiré une répulsion dont elle ne se rendait pas compte. Il la regardait, semblait-il, d'une façon, qui ne laissait pas de lui déplaire, bien qu'il ne lui eût jamais adressé que des paroles insignifiantes, comme eût pu le faire un des clients habituels du comptoir. Mais la jeune fille n'avait pas été sans observer qu'après les visites du capitaine de laKarysta, son père était toujours, et pendant quelque temps, en proie à une sorte de prostration, mêlée d'effroi. De là son antipathie, que rien ne justifiait du moins jusqu'alors, contre Nicolas Starkos.
Hadjine Elizundo n'avait point encore parlé de cet homme à Henry d'Albaret. Le lien qui l'unissait à la maison de banque ne pouvait être qu'un lien d'affaires. Or, des affaires d'Elizundo, dont elle ignorait d'ailleurs la nature, il n'avait jamais été question dans leurs entretiens. Le jeune officier ne savait donc rien des rapports qui existaient, non seulement entre le banquier et Nicolas Starkos, mais aussi entre ce capitaine et la vaillante femme dont il avait sauvé la vie au combat de Chaidari, qu'il ne connaissait que sous le seul nom d'Andronika.
Mais, ainsi qu'Hadjine, Xaris avait eu plusieurs fois l'occasion de voir et de recevoir Nicolas Starkos au comptoir de la Strada Reale. Lui aussi, il éprouvait à son égard les mêmes sentiments de répulsion que la jeune fille. Seulement, étant donné sa nature vigoureuse et décidée, ces sentiments se traduisaient chez lui d'une autre façon. Si Hadjine Elizundo fuyait toutes les occasions de se trouver en présence de cet homme, Xaris les eût plutôt recherchées, à la condition «de pouvoir lui casser les reins,» comme il le disait volontiers.
«Je n'en ai pas le droit, évidemment, pensait-il, mais cela viendra peut-être!»
De tout cela, il résulte donc que la nouvelle visite du capitaine de laKarystaau banquier Elizundo ne fut vue avec plaisir ni par Xaris, ni par la jeune fille. Bien au contraire. Aussi, ce fut un soulagement pour tous les deux, lorsque Nicolas Starkos, après un entretien dont rien n'avait transpiré, eut quitté la maison et repris le chemin du port.
Pendant une heure, Elizundo resta enfermé dans son cabinet. On ne l'y entendait même pas bouger. Mais ses ordres étaient formels: ni sa fille, ni Xaris ne devaient entrer, sans avoir été demandés expressément. Or, comme la visite avait duré longtemps, cette fois, leur anxiété s'était accrue en raison du temps écoulé.
Tout à coup, la sonnette d'Elizundo se fit entendre — un coup timide, venant d'une main peu assurée.
Xaris répondit à cet appel, ouvrit la porte qui n'était plus refermée en dedans, et se trouva en présence du banquier.
Elizundo était toujours dans son fauteuil, à demi affaissé, l'air d'un homme qui vient de soutenir une violente lutte contre lui- même. Il releva la tête, regarda Xaris, comme s'il eût eu quelque peine à le reconnaître, et, passant la main sur son front:
«Hadjine?» dit-il d'une voix étouffée.
Xaris fit un signe affirmatif et sortit. Un instant après, la jeune fille se trouvait devant son père. Aussitôt, celui-ci, sans autre préambule, mais les yeux baissés, lui disait d'une voix altérée par l'émotion:
«Hadjine, il faut… il faut renoncer au mariage projeté avec le capitaine Henry d'Albaret!
— Que dites-vous, mon père?… s'écria la jeune fille, que ce coup imprévu atteignit en plein coeur.
— Il le faut, Hadjine! répéta Elizundo.
— Mon père, me direz-vous pourquoi vous reprenez votre parole, à lui et à moi? demanda la jeune fille. Je n'ai pas l'habitude de discuter vos volontés, vous le savez, et, cette fois, je ne les discuterai pas davantage, quelles qu'elles soient!… Mais, enfin, me direz-vous pour quelle raison je dois renoncer à épouser Henry d'Albaret?
— Parce qu'il faut, Hadjine… il faut que tu sois la femme d'un autre!» murmura Elizundo.
Sa fille l'entendit, si bas qu'il eût parlé.
«Un autre! dit-elle, frappée non moins cruellement par ce second coup que le premier. Et cet autre?…
— C'est le capitaine Starkos!
— Cet homme!… cet homme!»
Ces mots s'échappèrent involontairement des lèvres d'Hadjine qui se retint à la table pour ne pas tomber. Puis, dans un dernier mouvement de révolte que cette résolution provoquait en elle:
«Mon père, dit-elle, il y a dans cet ordre que vous me donnez, malgré vous peut-être, quelque chose que je ne puis expliquer! Il y a un secret que vous hésitez à me dire!
— Ne me demande rien, s'écria Elizundo, rien!
— Rien?… mon père!… Soit!… Mais, si, pour vous obéir, je puis renoncer à devenir la femme d'Henry d'Albaret… dussé-je en mourir… je ne puis épouser Nicolas Starkos!… Vous ne le voudriez pas!
— Il le faut, Hadjine! répéta Elizundo.
— Il y va de mon bonheur! s'écria la jeune fille.
— Et de mon honneur, à moi!
— L'honneur d'Elizundo peut-il dépendre d'un autre que de lui- même? demanda Hadjine.
— Oui… d'un autre!… Et cet autre… c'est Nicolas Starkos!»
Cela dit, le banquier se leva, les yeux hagards, la figure contractée, comme s'il allait être frappé de congestion. Hadjine, devant ce spectacle, retrouva toute son énergie. Et, en vérité, il lui en fallut pour dire, en se retirant:
«Soit mon père!… Je vous obéirai!»
C'était sa vie à jamais brisée, mais elle avait compris qu'il y avait quelque effroyable secret dans les rapports du banquier avec le capitaine de la _Karysta! _Elle avait compris qu'il était dans les mains de ce personnage odieux!… Elle se courba, elle se sacrifia!… L'honneur de son père exigeait ce sacrifice!
Xaris reçut la jeune fille entre ses bras, presque défaillante. Il la transporta dans sa chambre. Là, il sut d'elle tout ce qui s'était passé, à quel renoncement elle avait consenti!… Aussi, quel redoublement de haine se fit en lui contre Nicolas Starkos!
Une heure après, selon son habitude, Henry d'Albaret se présentait à la maison de banque. Une des femmes de service lui répondit qu'Hadjine Elizundo n'était pas visible. Il demanda à voir le banquier… Le banquier ne pouvait le recevoir. Il demanda à parler à Xaris… Xaris n'était pas au comptoir.
Henry d'Albaret rentra à l'hôtel, extrêmement inquiet. Jamais pareilles réponses ne lui avaient été faites. Il résolut de revenir le soir et attendit dans une profonde anxiété.
À six heures, on lui remit une lettre à son hôtel. Il regarda l'adresse et reconnut qu'elle était de la main même d'Elizundo. Cette lettre ne contenait que ces lignes:
«Monsieur Henry d'Albaret est prié de considérer comme non avenus les projets d'union formés entre lui et la fille du banquier Elizundo. Pour des raisons qui lui sont tout à fait étrangères, ce mariage ne peut avoir lieu, et monsieur Henry d'Albaret voudra bien cesser ses visites à la maison de banque.
Tout d'abord, le jeune officier ne comprit rien à ce qu'il venait de lire. Puis, il relut cette lettre… Il fut atterré. Que s'était-il donc passé chez Elizundo? Pourquoi ce revirement? La veille, il avait quitté la maison, où se faisaient encore les préparatifs de son mariage! Le banquier avait été avec lui ce qu'il était toujours! Quant à la jeune fille, rien n'indiquait que ses sentiments eussent changé à son égard!
«Mais aussi, la lettre n'est pas signée Hadjine! se répétait-il. Elle est signée Elizundo!… Non! Hadjine n'a pas connu, ne connaît pas ce que m'écrit son père!… C'est à son insu qu'il a modifié ses projets!… Pourquoi?… Je n'ai donné aucun motif qui ait pu… Ah! je saurai quel est l'obstacle qui se dresse entre Hadjine et moi!»
Et, puisqu'il ne pouvait plus être reçu dans la maison du banquier, il lui écrivit, «ayant absolument le droit, disait-il, de connaître les raisons qui faisaient rompre ce mariage à la veille de s'accomplir».
Sa lettre resta sans réponse. Il en écrivit une autre, deux autres: même silence.
Ce fut alors à Hadjine Elizundo qu'il s'adressa. Il la suppliait, au nom de leur amour, de lui répondre, dût-elle le faire par un refus de jamais le revoir!… Nulle réponse.
Il est probable que sa lettre ne parvint pas à la jeune fille. Henry d'Albaret, du moins, dut le croire. Il connaissait assez son caractère pour être sûr qu'elle lui aurait répondu.
Alors, le jeune officier, désespéré, chercha à voir Xaris. Il ne quitta plus la Strada Reale. Il rôda pendant des heures entières autour de la maison de banque. Ce fut inutile. Xaris, obéissant peut-être aux ordres du banquier, peut-être à la prière d'Hadjine, ne sortait plus.
Ainsi se passèrent en vaines démarches les journées du 24 et du 25 octobre. Au milieu d'angoisses inexprimables, Henry d'Albaret croyait avoir atteint l'extrême limite de la souffrance!
Il se trompait.
En effet, dans la journée du 26, une nouvelle se répandit, qui allait le frapper d'un coup plus terrible encore.
Non seulement son mariage avec Hadjine Elizondo était rompu — rupture qui était maintenant connue de toute la ville — mais Hadjine Elizundo allait se marier avec un autre! Henry d'Albaret fut anéanti en apprenant cette nouvelle. Un autre que lui serait le mari d'Hadjine!
«Je saurai quel est cet homme! s'écria-t-il. Celui-là, quel qu'il soit, je le connaîtrai!… J'arriverai jusqu'à lui!… Je lui parlerai… et il faudra bien qu'il me réponde!»
Le jeune officier ne devait pas tarder à apprendre quel était son rival. En effet, il le vit entrer dans la maison de banque; il le suivit lorsqu'il en sortit; il l'épia jusqu'au port, où l'attendait son canot au pied du môle; il le vit regagner la sacolève, mouillée à une demi-encablure au large.
C'était Nicolas Starkos, le capitaine de laKarysta.
Cela se passait le 27 octobre. Des renseignements précis qu'Henry d'Albaret put obtenir, il résultait que le mariage de Nicolas Starkos et d'Hadjine Elizundo était très prochain, car les préparatifs se faisaient avec une sorte de hâte. La cérémonie religieuse avait été commandée à l'église de Saint-Spiridion pour le 30 du mois, c'est-à-dire à la date même, qui avait été antérieurement fixée au mariage d'Henry d'Albaret. Seulement, le fiancé, ce ne serait plus lui! Ce serait ce capitaine, qui venait on ne sait d'où pour aller où l'on ne savait!
Aussi Henry d'Albaret, en proie à une fureur qu'il ne pouvait plus maîtriser, était-il résolu à provoquer Nicolas Starkos, à l'aller chercher jusqu'au pied de l'autel. S'il ne le tuait pas, il serait tué, lui, mais au moins, il en aurait fini avec cette situation intolérable!
En vain se répétait-il que, si ce mariage se faisait, c'était avec l'assentiment d'Elizundo! En vain se disait-il que celui qui disposait de la main d'Hadjine, c'était son père!
«Oui, mais c'est contre son gré!… Elle subit une pression qui la livre à cet homme!… Elle se sacrifie!»
Pendant la journée du 28 octobre, Henry d'Albaret essaya de rencontrer Nicolas Starkos. Il le guetta à son débarquement, il le guetta à l'entrée du comptoir. Ce fut en vain. Et, dans deux jours, cet odieux mariage serait accompli — deux jours, pendant lesquels le jeune officier fit tout pour arriver jusqu'à la jeune fille ou pour se trouver en face de Nicolas Starkos!
Mais, le 29, vers six heures du soir, un fait inattendu se produisit, qui allait précipiter le dénouement de cette situation.
Dans l'après-midi, le bruit se répandit que le banquier venait d'être frappé d'une congestion au cerveau. Et, en effet, deux heures après, Elizundo était mort.
Vingt millions en jeu
Quelles seraient les conséquences de cet événement, nul n'eût encore pu le prévoir. Henry d'Albaret, dès qu'il l'apprit, dut tout naturellement penser que ces conséquences ne pourraient que lui être favorables. En tout cas, c'était le mariage d'Hadjine Elizundo ajourné. Bien que la jeune fille dût être sous le coup d'une douleur profonde, le jeune officier n'hésita pas à se présenter à la maison de la Strada Reale, mais il ne put voir ni Hadjine ni Xaris. Il n'avait donc plus qu'à attendre.
«Si, en épousant ce capitaine Starkos, pensait-il, Hadjine se sacrifiait aux volontés de son père, ce mariage ne se fera pas, maintenant que son père n'est plus!»
Ce raisonnement était juste. De là, cette déduction toute naturelle, c'est que si les chances d'Henry d'Albaret s'étaient accrues, celles de Nicolas Starkos avaient diminué.
On ne s'étonnera donc pas que, dès le lendemain, un entretien à ce sujet, provoqué par Skopélo, eût lieu à bord de la sacolève entre son capitaine et lui. C'était le second de laKarystaqui, en rentrant à bord vers dix heures du matin, avait rapporté la nouvelle de la mort d'Elizundo — nouvelle qui faisait grand bruit par la ville.
On aurait pu croire que Nicolas Starkos, aux premiers mots que lui en dit Skopélo, allait s'abandonner à quelque mouvement de colère. Il n'en fut rien. Le capitaine savait se posséder et n'aimait point à récriminer contre les faits accomplis.
«Ah! Elizundo est mort? dit-il simplement.
— Oui!… Il est mort!
— Est-ce qu'il se serait tué? ajouta Nicolas Starkos à mi-voix, comme s'il se fût parlé à lui-même.
— Non, répondit Skopélo, qui avait entendu la réflexion du capitaine, non! Les médecins ont constaté que le banquier Elizundo était mort d'une congestion…
— Foudroyé?…
— À peu près. Il a immédiatement perdu connaissance et n'a pu prononcer une seule parole avant de mourir!
— Autant vaut qu'il en ait été ainsi, Skopélo!
— Sans contredit, capitaine, surtout si l'affaire d'Arkadia était déjà terminée…
— Entièrement, répondit Nicolas Starkos. Nos traites ont été escomptées, et, maintenant, tu pourras prendre, contre argent, livraison du convoi de prisonniers.
— Eh! de par le diable, il était temps! s'écria le second. Mais, capitaine, si cette opération est achevée, et l'autre?
— L'autre?… répondit tranquillement Nicolas Starkos. Eh bien! l'autre s'achèvera comme elle devait s'achever! Je ne vois pas ce qu'il y a de changé dans la situation! Hadjine Elizundo obéira à son père mort, comme elle eût obéi à son père vivant, et pour les mêmes raisons!
— Ainsi, capitaine, reprit Skopélo, vous n'avez point l'intention d'abandonner la partie?
— L'abandonner! s'écria Nicolas Starkos d'un ton qui indiquait sa ferme volonté de briser tout obstacle. Dis donc, Skopélo, crois-tu qu'il y ait au monde un homme, un seul, qui consente à fermer la main, quand il n'a qu'à l'ouvrir pour qu'il y tombe vingt millions!
— Vingt millions! répéta Skopélo, qui souriait en hochant la tête. Oui! c'est bien à vingt millions que j'avais estimé la fortune de notre vieil ami Elizundo!
— Fortune nette, claire, en bonnes valeurs, reprit NicolasStarkos, et dont la réalisation pourra se faire sans retard.
— Dès que vous en serez possesseur, capitaine, car maintenant, toute cette fortune va revenir à la belle Hadjine…
— Qui, elle, me reviendra, à moi! Sois sans crainte, Skopélo! D'un mot je puis perdre l'honneur du banquier, et, après sa mort comme avant, sa fille tiendra plus à cet honneur qu'à sa fortune! Mais je ne dirai rien, je n'aurai rien à dire! La pression que j'exerçais sur son père, je l'exercerai toujours sur elle! Ces vingt millions, elle sera trop heureuse de les apporter en dot à Nicolas Starkos, et, si tu en doutes, Skopélo, c'est que tu ne connais pas le capitaine de laKarysta!»
Nicolas Starkos parlait avec une telle assurance, que son second, quoique peu enclin à se faire des illusions, se reprit à croire que l'événement de la veille n'empêcherait pas l'affaire de se conclure. Il n'y aurait qu'un retard, voilà tout.
Quelle serait la durée de ce retard, c'était uniquement la question qui préoccupait Skopélo et même Nicolas Starkos, bien que celui-ci n'en voulût point convenir. Il ne manqua pas d'assister, le lendemain, aux obsèques du riche banquier, qui furent faites très simplement et ne réunirent même qu'un petit nombre de personnes. Là, il s'était rencontré avec Henry d'Albaret; mais, entre eux, il n'y avait eu que quelques regards d'échangés, rien de plus.
Pendant les cinq jours qui suivirent la mort d'Elizondo, le capitaine de laKarystaessaya vainement d'arriver jusqu'à la jeune fille. La porte du comptoir était close à tous. Il semblait que la maison de banque fût morte avec le banquier.
Du reste, Henry d'Albaret ne fut pas plus heureux que Nicolas Starkos. Il ne put communiquer avec Hadjine par visite ni par lettre. C'était à se demander si la jeune fille n'avait point quitté Corfou sous la protection de Xaris, qui ne se montrait nulle part.
Cependant, le capitaine de laKarysta, loin d'abandonner ses projets, répétait volontiers que leur réalisation n'était que retardée. Grâce à lui, grâce aux manoeuvres de Skopélo, aux bruits que celui-ci répandait avec intention, le mariage de Nicolas Starkos et d'Hadjine Elizundo ne faisait de doute pour personne. Il fallait seulement attendre que les premiers temps du deuil fussent écoulés, et, peut-être aussi, que la situation financière de la maison eût été régulièrement établie.
Quant à la fortune que laissait le banquier, on savait qu'elle était énorme. Grossie, naturellement par les bavardages du quartier et les on-dit de la ville, elle arrivait déjà à être quintuplée. Oui! on affirmait qu'Elizondo ne laissait pas moins d'une centaine de millions! Et quelle héritière, cette jeune Hadjine, et quel homme heureux, ce Nicolas Starkos, auquel sa main était promise! On ne parlait plus que de cela dans Corfou, dans ses deux faubourgs, jusque dans les derniers villages de l'île! Aussi les badauds affluaient-ils à la Strada Reale. Faute de mieux, on voulait au moins contempler cette maison fameuse, dans laquelle il était entré tant d'argent, et où il devait en rester tant, puisqu'il en était si peu sorti!
La vérité, c'est que cette fortune était énorme. Elle se montait à près de vingt millions, et, ainsi que l'avait dit Nicolas Starkos à Skopélo dans leur dernier entretien, fortune en valeurs facilement réalisables, non en propriétés foncières.
Ce fut ce que reconnut Hadjine Elizundo, ce que Xaris reconnut avec elle, pendant les premiers jours qui suivirent la mort du banquier. Mais, ce qu'ils furent aussi amenés à reconnaître, ce fut par quels moyens cette fortune avait été gagnée. En effet, Xaris avait assez l'habitude des affaires de banque pour se rendre compte de ce qu'avait été le passé du comptoir, lorsque les livres et les papiers eurent été mis à sa disposition. Elizundo avait, sans doute, l'intention de les détruire plus tard, mais la mort l'avait surpris. Ils étaient là. Ils parlaient d'eux-mêmes.
Hadjine et Xaris ne savaient que trop, maintenant, d'où venaient ces millions! Sur combien de trafics odieux, sur combien de misères reposait toute cette richesse, ils n'avaient plus à l'apprendre! Voilà donc comment et pourquoi Nicolas Starkos tenait Elizundo! Il était son complice! Il pouvait le déshonorer d'un mot! Puis, s'il lui convenait de disparaître, il eût été impossible de retrouver ses traces! Et c'était son silence qu'il faisait payer au père en lui arrachant sa fille!
«Le misérable!… le misérable! s'écriait Xaris.
— Tais-toi!» répondait Hadjine.
Et il se taisait, car il sentait bien que ses paroles allaient atteindre plus loin que Nicolas Starkos!
Cependant, cette situation ne pouvait tarder à se dénouer. Il fallait, d'ailleurs, qu'Hadjine Elizundo prît sur elle de précipiter ce dénouement dans l'intérêt de tous.
Le sixième jour après la mort d'Elizundo, vers sept heures du soir, Nicolas Starkos, que Xaris attendait à l'escalier du môle, était prié de se rendre immédiatement à la maison de banque.
Dire que cette communication fut faite d'un ton aimable, ce serait aller trop loin. Le ton de Xaris n'était rien moins qu'engageant, sa voix rien moins que douce, quand il aborda le capitaine de laKarysta. Mais celui-ci n'était pas homme à s'émouvoir de si peu, et il suivit Xaris jusqu'au comptoir, où il fut aussitôt introduit.
Pour les voisins, qui virent entrer Nicolas Starkos dans cette maison, si obstinément fermée jusqu'alors, il n'était plus douteux que les chances ne fussent en sa faveur.
Nicolas Starkos trouva Hadjine Elizundo dans le cabinet de son père. Elle était assise devant le bureau, sur lequel se voyaient un grand nombre de papiers, documents et livres. Le capitaine comprit que la jeune fille avait dû se mettre au courant des affaires de la maison, et il ne se trompait pas. Mais connaissait- elle les rapports que le banquier avait eus avec les pirates de l'Archipel, voilà ce qu'il se demandait.
À l'entrée du capitaine, Hadjine Elizundo se leva — ce qui la dispensait de lui offrir de s'asseoir — et elle fit signe à Xaris de les laisser seuls. Elle était vêtue de deuil. Sa physionomie grave, ses yeux fatigués par l'insomnie, indiquaient, en toute sa personne, une grande lassitude physique, mais nul abattement moral. Dans cet entretien, qui allait avoir de si graves conséquences pour tous ceux dont il serait question, son calme ne devait pas l'abandonner un seul instant.
«Me voici, Hadjine Elizundo, dit le capitaine, et je suis à vos ordres. Pourquoi m'avez-vous fait demander?
— Pour deux motifs, Nicolas Starkos, répondit la jeune fille, qui voulait aller droit au but. Tout d'abord, j'ai à vous dire que ce projet de mariage que m'imposait mon père, vous le savez bien, doit être considéré comme rompu entre nous.
— Et moi, répliqua froidement Nicolas Starkos, je me bornerai à répondre qu'en parlant ainsi, Hadjine Elizundo n'a peut-être pas réfléchi aux conséquences de ses paroles.
— J'ai réfléchi, répondit la jeune fille, et vous comprendrez que ma résolution doit être irrévocable, puisque je n'ai plus rien à apprendre sur la nature des affaires que la maison Elizundo a faites avec vous et les vôtres, Nicolas Starkos!»
Ce ne fut pas sans un vif déplaisir que le capitaine de laKarystareçut cette très nette réponse. Sans doute, il s'attendait bien à ce qu'Hadjine Elizundo lui notifiât son congé en bonne forme, mais il comptait aussi briser sa résistance, en lui apprenant ce qu'avait été son père et quels rapports le liaient à lui. Or, voici qu'elle savait tout. C'était donc une arme, sa meilleure peut-être, qui se brisait dans sa main. Toutefois, il ne se crut pas désarmé, et il reprit d'un ton quelque peu ironique:
«Ainsi, vous connaissez les affaires de la maison Elizundo, et, les connaissant, vous tenez ce langage?
— Je le tiens, Nicolas Starkos, et le tiendrai toujours, parce que c'est mon devoir de le tenir!
— Dois-je donc croire, répondit Nicolas Starkos, que le capitaineHenry d'Albaret…
— Ne mêlez pas le nom d'Henry d'Albaret à tout ceci!» répliqua vivement Hadjine.
Puis, plus maîtresse d'elle-même, et, pour empêcher toute provocation qui eût pu survenir, elle ajouta:
«Vous savez bien, Nicolas Starkos, que jamais le capitaine d'Albaret ne consentira à s'unir à la fille du banquier Elizundo!
— Il sera difficile!
— Il sera honnête!
— Et pourquoi?
— Parce qu'on n'épouse pas une héritière dont le père a été le banquier des pirates! Non! Un honnête homme ne peut accepter une fortune acquise d'une façon infâme!
— Mais, reprit Nicolas Starkos, il me semble que nous parlons là de choses absolument étrangères à la question qu'il s'agit de résoudre!
— Cette question est résolue!
— Permettez-moi de vous faire observer que c'était le capitaine Starkos, non le capitaine d'Albaret, qu'Hadjine Elizundo devait épouser! La mort de son père ne doit pas avoir plus changé ses intentions qu'elle n'a changé les miennes!
— J'obéissais à mon père, répondit Hadjine, je lui obéissais, sans rien savoir des motifs qui l'obligeaient à me sacrifier! Je sais, à présent, que je sauvais son honneur en lui obéissant!
— Eh bien, si vous savez… répondit Nicolas Starkos.
— Je sais, reprit Hadjine en lui coupant la parole, je sais que c'est vous, son complice, qui l'avez entraîné dans ces affaires odieuses, vous qui avez fait entrer ces millions dans la maison de banque, honorable avant vous! Je sais que vous avez dû le menacer de révéler publiquement son infamie, s'il refusait de vous donner sa fille! En vérité! avez-vous jamais pu croire, Nicolas Starkos, qu'en consentant à vous épouser, je fisse autre chose que d'obéir à mon père?
— Soit, Hadjine Elizundo, je n'ai plus rien à vous apprendre! Mais, si vous étiez soucieuse de l'honneur de votre père pendant sa vie, vous devez l'être tout autant après sa mort, et, pour peu que vous persistiez à ne pas tenir vos engagements envers moi…
— Vous direz tout, Nicolas Starkos! s'écria la jeune fille avec une telle expression de dégoût et de mépris qu'une sorte de rougeur monta au front de l'impudent personnage.
— Oui… tout! répliqua-t-il.
— Vous ne le ferez pas, Nicolas Starkos!
— Et pourquoi?
— Ce serait vous accuser vous-même!
— M'accuser, Hadjine Elizundo! Pensez-vous donc que ces affaires aient été jamais faites sous mon nom? Vous imaginez-vous que ce soit Nicolas Starkos qui coure l'Archipel et trafique des prisonniers de guerre? Non! En parlant, je ne me compromettrai pas, et, si vous m'y forcez, je parlerai!»
La jeune fille regarda le capitaine en face. Ses yeux, qui avaient toute l'audace de l'honnêteté, ne se baissèrent pas devant les siens, si effrayants qu'ils fussent.
«Nicolas Starkos, reprit-elle, je pourrais vous désarmer d'un mot, car ce n'est ni par sympathie ni par amour pour moi que vous avez exigé ce mariage! C'était simplement pour devenir possesseur de la fortune de mon père! Oui! je pourrais vous dire: Ce ne sont que ces millions que vous voulez!… Eh bien, les voilà!… prenez- les!… partez!… et que je ne vous revoie jamais!… Mais je ne dirai pas cela, Nicolas Starkos!… Ces millions, dont j'hérite… vous ne les aurez pas!… Je les garderai!… J'en ferai l'usage qui me conviendra!… Non! vous ne les aurez pas!… Et maintenant, sortez de cette chambre!… Sortez de cette maison!… Sortez!»
Hadjine Elizundo, le bras tendu, la tête haute, semblait alors maudire le capitaine, comme Andronika l'avait maudit, quelques semaines avant, sur le seuil de la maison paternelle. Mais, ce jour-là, si Nicolas Starkos avait reculé devant le geste de sa mère, cette fois, il marcha résolument vers la jeune fille:
«Hadjine Elizundo, dit-il à voix basse, oui! il me faut ces millions!… D'une façon ou d'une autre, il me les faut… et je les aurai!
— Non!… et plutôt les anéantir, plutôt les jeter dans les eaux du golfe! répondit Hadjine.
— Je les aurai, vous dis-je!… Je les veux!»
Nicolas Starkos avait saisi la jeune fille par le bras. La colère l'égarait. Il n'était plus maître de lui. Son regard se troublait. Il eût été capable de la tuer!
Hadjine Elizundo vit tout cela en un instant. Mourir! Eh! que lui importait maintenant! La mort ne l'eût point effrayée. Mais l'énergique jeune fille avait autrement disposé d'elle-même… Elle s'était condamnée à vivre.
«Xaris!» cria-t-elle.
La porte s'ouvrit. Xaris parut.
«Xaris, chasse cet homme!»
Nicolas Starkos n'avait pas eu le temps de se retourner qu'il était saisi par deux bras de fer. La respiration lui manqua. Il voulut parler, crier… Il n'y parvint pas plus qu'il ne parvint à se dégager de cette effroyable étreinte. Puis, tout meurtri, à demi étouffé, hors d'état de rugir, il fut déposé à la porte de la maison.
Là, Xaris ne prononça que ces mots:
«Je ne vous tue pas, parce qu'elle ne m'a pas dit de vous tuer!Quand elle me le dira, je le ferai!»
Et il referma la porte.
À cette heure, la rue était déjà déserte. Personne n'avait pu voir ce qui venait de se passer, c'est-à-dire que Nicolas Starkos venait d'être chassé de la maison du banquier Elizundo. Mais on l'avait vu y entrer, et cela suffisait. Il s'ensuit donc que, lorsque Henry d'Albaret apprit que son rival avait été reçu là où on refusait de le recevoir, il dut penser, comme tout le monde, que le capitaine de laKarystaétait resté vis-à-vis de la jeune fille dans les conditions d'un fiancé.
Quel coup cela fut pour lui! Nicolas Starkos, admis dans cette maison d'où l'excluait une consigne impitoyable! Il fut tenté, tout d'abord, de maudire Hadjine, et qui ne l'eût fait à sa place? Mais il parvint à se maîtriser, son amour l'emporta sur sa colère, et, bien que les apparences fussent contre la jeune fille:
«Non! non!… s'écria-t-il, cela n'est pas possible!… Elle… à cet homme!… Cela ne peut être!… Cela n'est pas!»
Cependant, malgré les menaces par lui faites à Hadjine Elizundo, Nicolas Starkos, après avoir réfléchi, s'était décidé à se taire. De ce secret, qui pesait sur la vie du banquier, il résolut de ne rien dévoiler. Cela lui laissait toute facilité d'agir, et il serait toujours temps de le faire, plus tard, si les circonstances l'exigeaient.
C'est ce qui fut bien convenu entre Skopélo et lui. Il ne cacha rien au second de laKarystade ce qui s'était passé pendant sa visite à Hadjine Elizundo. Skopélo l'approuva de ne rien dire et de se réserver, tout en observant que les choses ne prenaient point une tournure favorable à leurs projets. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était que l'héritière ne voulût pas acheter leur discrétion en abandonnant l'héritage! Pourquoi? En vérité, il n'y comprenait rien.
Pendant les jours suivants, jusqu'au 12 novembre, Nicolas Starkos ne quitta pas son bord, même une heure. Il cherchait, il combinait les divers moyens qui pourraient le conduire à son but. D'ailleurs, il comptait un peu sur l'heureuse chance, qui l'avait toujours servi pendant le cours de son abominable existence… Cette fois-ci, il comptait à tort.
De son côté, Henry d'Albaret ne vivait pas moins à l'écart. Ses tentatives pour revoir la jeune fille, il n'avait pas cru devoir les renouveler. Mais il ne désespérait pas.
Le 12, au soir, une lettre lui fut apportée à son hôtel. Un pressentiment lui dit que cette lettre venait d'Hadjine Elizundo. Il l'ouvrit, il regarda la signature: il ne s'était pas trompé.
Cette lettre ne contenait que quelques lignes, écrites de la main de la jeune fille. Voici ce qu'elle disait:
«Henry,
«La mort de mon père m'a rendu ma liberté, mais vous devez renoncer à moi! La fille du banquier Elizundo n'est pas digne de vous! Je ne serai jamais à Nicolas Starkos, un misérable! mais je ne puis être à vous, un honnête homme! Pardon et adieu!
Au reçu de cette lettre, Henry d'Albaret, sans prendre le temps de réfléchir, courut à la maison de la Strada Reale…
La maison était fermée, abandonnée, déserte, comme si Hadjine Elizundo l'eût quittée avec son fidèle Xaris pour n'y jamais revenir.