Le 20 juillet, la corvette relâcha au port d'Hermopolis, dans l'île de Syra, cette patrie du fidèle Eumée, si poétiquement chantée par Homère. À l'époque actuelle, elle servait encore de refuge à tous ceux que les Turcs avaient chassés du continent. Syra, dont l'évêque catholique est toujours sous la protection de la France, mit toutes ses ressources à la disposition d'Henry d'Albaret. En aucun port de son pays, le jeune commandant n'eût trouvé meilleur ni plus cordial accueil.
Un seul regret se mêla à cette joie qu'il ressentit de se voir si bien reçu: ce fut de ne pas être arrivé trois jours plus tôt.
En effet, dans une conversation qu'il eut avec le consul de France, celui-ci lui apprit qu'une sacolève, portant le nom deKarysta, et naviguant sous pavillon grec, venait, soixante heures auparavant, de quitter le port. De là, cette conclusion que laKarysta, en fuyant l'île de Thasos, pendant le combat de la corvette avec les pirates, s'était dirigée vers les parages méridionaux de l'Archipel.
«Mais peut-être sait-on où elle est allée? demanda vivement Henry d'Albaret.
— D'après ce que j'ai entendu dire, répondit le consul, elle a dû faire route pour les îles du sud-est, si ce n'est même à destination de l'un des ports de la Crète.
— Vous n'avez point eu de rapport avec son capitaine? demandaHenry d'Albaret.
— Aucun, commandant.
— Et vous ne savez pas si ce capitaine se nommait NicolasStarkos?
— Je l'ignore.
— Et rien n'a pu faire soupçonner que cette sacolève fît partie de la flottille des pirates qui infestent cette partie de l'Archipel?
— Rien; mais s'il en était ainsi, répondit le consul, il ne serait pas étonnant qu'elle eût fait voile pour la Crète, dont certains ports sont toujours ouverts à ces forbans!»
Cette nouvelle ne laissa pas de causer au commandant de laSyphantaune véritable émotion, comme tout ce qui pouvait se rapporter directement ou indirectement à la disparition d'Hadjine Elizundo. En vérité, c'était une mauvaise chance d'être arrivé si peu de temps après le départ de la sacolève. Mais, puisqu'elle avait fait route pour le sud, peut-être la corvette, qui devait suivre cette direction, parviendrait-elle à la rejoindre? Aussi Henry d'Albaret, qui désirait si ardemment se trouver en face de Nicolas Starkos, quittait-il Syra dans la soirée même du 21 juillet, après avoir appareillé sous une petite brise qui ne pouvait que fraîchir, à s'en rapporter aux indications du baromètre.
Pendant quinze jours, il faut bien l'avouer, le commandant d'Albaret chercha au moins autant la sacolève que les pirates. Décidément, dans sa pensée, laKarystaméritait d'être traitée comme eux et pour les mêmes raisons. Le cas échéant, il verrait ce qu'il aurait à faire.
Cependant, malgré ses recherches, la corvette ne parvint pas à retrouver les traces de la sacolève. À Naxos, dont on visita tous les ports, laKarystan'avait point fait relâche. Au milieu des îlots et des écueils qui entourent cette île, on ne fut pas plus heureux. D'ailleurs, absence complète de forbans, et cela dans des parages qu'ils fréquentaient volontiers.
Pourtant, le commerce est considérable entre ces riches Cyclades, et les chances de pillage auraient dû tout particulièrement les y attirer.
Il en fut de même à Paros, qu'un simple canal, large de sept milles, sépare de Naxos. Ni les ports de Parkia, de Naussa, de Sainte-Marie, d'Agoula, de Dico, n'avaient reçu la visite de Nicolas Starkos. Sans doute, ainsi que l'avait dit le consul de Syra, la sacolève avait dû se diriger vers un des points du littoral de la Crète.
LaSyphanta, le 9 août, mouillait dans le port de Milo. Cette île, que les commotions volcaniques ont faite pauvre, de riche qu'elle fut jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, est maintenant empoisonnée par les vapeurs malignes du sol, et sa population tend de plus en plus à s'amoindrir.
Là, les recherches furent également vaines. Non seulement laKarystan'y avait point paru, mais on ne trouva même pas à donner la chasse à un seul de ces pirates, qui écumaient habituellement la mer des Cyclades. C'était à se demander, vraiment, si l'arrivée de laSyphanta, très à propos signalée, ne leur donnait pas le temps de prendre la fuite. La corvette avait fait assez de mal à ceux du nord de l'Archipel, pour que ceux du sud voulussent éviter de se rencontrer avec elle. Enfin, pour une raison ou pour une autre, jamais ces parages n'avaient été si sûrs. Il semblait que les navires de commerce pussent y naviguer désormais en toute sécurité. Quelques-uns de ces grands caboteurs, chébecs, senaux, polacres, tartanes, felouques ou caravelles, rencontrés en route, furent interrogés; mais, des réponses de leurs patrons ou capitaines, le commandant d'Albaret ne put rien tirer qui fût de nature à l'éclairer.
Cependant, on était au 14 août. Il ne restait plus que deux semaines pour atteindre l'île de Scarpanto, avant les premiers jours de septembre. Sortie du groupe des Cyclades, laSyphantan'avait plus qu'à piquer droit au sud pendant soixante-dix à quatre-vingts lieues. Cette mer, c'est la longue terre de Crète qui la ferme, et déjà les plus hautes cimes de l'île, enveloppées d'éternelles neiges, se montraient au-dessus de l'horizon.
Ce fut dans cette direction que le commandant d'Albaret résolut de faire route. Après être arrivé en vue de la Crète, il n'aurait plus qu'à revenir vers l'est pour gagner Scarpanto.
Cependant, laSyphanta, en quittant Milo, poussa encore dans le sud-est jusqu'à l'île de Santorin, et fouilla les moindres replis de ses falaises noirâtres. Dangereux parages, desquels il peut à chaque instant surgir un nouvel écueil sous la poussée des feux volcaniques. Puis, prenant pour amers l'ancien mont Ida, le moderne Psilanti, qui domine la Crète de plus de sept mille pieds, la corvette courut droit dessus sous une jolie brise d'ouest-nord- ouest, qui lui permit d'établir toute sa voilure.
Le surlendemain, 15 août, les hauteurs de cette île, la plus grande de tout l'Archipel, détachaient sur un horizon clair leurs pittoresques découpures, depuis le cap Spada jusqu'au cap Stavros. Un brusque retour de la côte cachait encore l'échancrure au fond de laquelle se trouve Candie, la capitale.
«Votre intention, mon commandant, demanda le capitaine Todros, est-elle de relâcher dans un des ports de l'île?
— La Crète est toujours aux mains des Turcs, répondit Henry d'Albaret, et je crois que nous n'avons rien à y faire.
À s'en rapporter aux nouvelles qui m'ont été communiquées à Syra, les soldats de Mustapha, après s'être emparés de Retimo, sont devenus maîtres du pays tout entier, malgré la valeur des Sphakiotes.
— De hardis montagnards, ces Sphakiotes, dit le capitaine Todros, et qui, depuis le début de la guerre, se sont justement fait une grande réputation de courage…
— Oui, de courage… et d'avidité, Todros, répondit Henry d'Albaret. Il y a deux mois à peine, ils tenaient le sort de la Crète dans leurs mains. Mustapha et les siens, surpris par eux, allaient être exterminés; mais, sur son ordre, ses soldats jetèrent bijoux, parures, armes de prix, tout ce qu'ils portaient de plus précieux, et, tandis que les Sphakiotes se débandaient pour ramasser ces objets, les Turcs ont pu s'échapper à travers le défilé dans lequel ils devaient trouver la mort!
— Cela est fort triste, mais, après tout, mon commandant, lesCrétois ne sont pas absolument des Grecs!»
Qu'on ne s'étonne pas d'entendre le second de laSyphanta, qui était d'origine hellénique, tenir ce langage. Non seulement à ses yeux, et quel qu'eût été leur patriotisme, les Crétois n'étaient pas des Grecs, mais ils ne devaient pas même le devenir à la formation définitive du nouveau royaume. Ainsi que Samos, la Crète allait rester sous la domination ottomane, ou tout au moins jusqu'en 1832, époque à laquelle le sultan devait céder à Méhemet- Ali tous ses droits sur l'île.
Or, dans l'état actuel des choses, le commandant d'Albaret n'avait aucun intérêt à entrer en communication avec les divers ports de la Crète. Candie était devenue le principal arsenal des Égyptiens, et c'est de là que le pacha avait lancé ses sauvages soldats sur la Grèce. Quant à la Canée, à l'instigation des autorités ottomanes, sa population aurait pu faire un mauvais accueil au pavillon corfiote qui battait à la corne de la _Syphanta. _Enfin, ni à Gira-Petra, ni à Suda, ni à Cisamos, Henry d'Albaret n'eût obtenu de renseignements, qui eussent pu lui permettre de couronner sa croisière par quelque importante capture.
«Non, dit-il au capitaine Todros, il me paraît inutile d'observer la côte septentrionale, mais nous pourrions tourner l'île par le nord-ouest, doubler le cap Spada et croiser un jour ou deux au large de Grabouse.»
C'était évidemment le meilleur parti à prendre. Dans les eaux mal famées de Grabouse, laSyphantatrouverait peut-être l'occasion, qui lui était refusée depuis plus d'un mois, d'envoyer quelques bordées aux pirates de l'Archipel.
En outre, si la sacolève, comme on pouvait le croire, avait fait voile pour la Crète, il n'était pas impossible qu'elle fût en relâche à Grabouse. Raison de plus pour que le commandant d'Albaret voulût observer les approches de ce port.
À cette époque, en effet, Grabouse était encore un nid à forbans. Près de sept mois avant, il n'avait pas fallu moins d'une flotte anglo-française et d'un détachement de réguliers grecs sous le commandement de Maurocordato, pour avoir raison de ce repaire de mécréants. Et, ce qu'il y eut de particulier, c'est que ce furent les autorités crétoises elles-mêmes qui refusèrent de livrer une douzaine de pirates, réclamés par le commandant de l'escadre anglaise. Aussi, celui-ci fut-il obligé d'ouvrir le feu contre la citadelle, de brûler plusieurs vaisseaux et d'opérer un débarquement pour obtenir satisfaction.
Il était donc naturel de supposer que, depuis le départ de l'escadre alliée, les pirates avaient dû préférablement se réfugier à Grabouse, puisqu'ils y trouvaient des auxiliaires si inattendus. Aussi Henry d'Albaret se décida-t-il à gagner Scarpanto en suivant la côte méridionale de la Crète, de manière à passer devant Grabouse. Il donna donc ses ordres, et le capitaine Todros s'empressa de les faire exécuter.
Le temps était à souhait. D'ailleurs, sous cet agréable climat, décembre est le commencement de l'hiver et janvier en est la fin. Île fortunée, que cette Crète, patrie du roi Minos et de l'ingénieur Dédale! N'était-ce pas là qu'Hippocrate envoyait sa riche clientèle de la Grèce qu'il parcourait en enseignant l'art de guérir?
LaSyphanta, orientée au plus près, lofa de façon à doubler le cap Spade, qui se projette au bout de cette langue de terre, allongée entre la baie de la Canée et la baie de Kisamo. Le cap fut dépassé dans la soirée. Pendant la nuit — une de ces nuits si transparentes de l'Orient — la corvette contourna l'extrême pointe de l'île. Un virement vent devant lui suffit pour reprendre sa direction au sud, et, le matin, sous petite voilure, elle courait de petits bords devant l'entrée de Grabouse.
Pendant six jours, le commandant d'Albaret ne cessa d'observer toute cette côte occidentale de l'île, comprise entre Grabouse et Kisamo. Plusieurs navires sortirent du port, felouques ou chébecs de commerce. LaSyphantaen «raisonna» quelques-uns, et n'eut point lieu de suspecter leurs réponses. Sur les questions qui leur furent faites au sujet des pirates auxquels Grabouse pouvait avoir donné refuge, ils se montrèrent d'ailleurs extrêmement réservés. On sentait qu'ils craignaient de se compromettre. Henry d'Albaret ne put même savoir, au juste, si la sacolèveKarystase trouvait en ce moment dans le port.
La corvette agrandit alors son champ d'observation. Elle visita les parages compris entre Grabouse et le cap Crio. Puis, le 22, sous une jolie brise qui fraîchissait avec le jour et mollissait avec la nuit, elle doubla ce cap et commença à prolonger d'aussi près que possible le littoral de la mer Lybienne, moins tourmenté, moins découpé, moins hérissé de promontoires et de pointes que celui de la mer de Crète, sur la côte opposée. Vers l'horizon du nord se déroulait la chaîne des montagnes d'Asprovouna, que dominait à l'est ce poétique mont Ida, dont les neiges résistent éternellement au soleil de l'Archipel.
Plusieurs fois, sans relâcher dans aucun de ces petits ports de la côte, la corvette stationna à un demi-mille de Rouméli, d'Anopoli, de Sphakia; mais les vigies du bord ne purent signaler un seul bâtiment de pirates sur les parages de l'île.
Le 27 août, laSyphanta, après avoir suivi les contours de la grande baie de Messara, doublait le cap Matala, la pointe la plus méridionale de la Crète, dont la largeur, en cet endroit, ne mesure pas plus de dix à onze lieues. Il ne semblait pas que cette exploration dût amener le moindre résultat utile à la croisière. Peu de navires, en effet, cherchent à traverser la mer Lybienne par cette latitude. Ils prennent, ou plus au nord, à travers l'Archipel, ou plus au sud, en se rapprochant des côtes d'Égypte. On ne voyait guère, alors, que des embarcations de pêche, mouillées près des roches, et, de temps à autre, quelques-unes de ces longues barques, chargées de limaçons de mer, sorte de mollusques assez recherchés dont il s'expédie d'énormes cargaisons dans toutes les îles.
Or, si la corvette n'avait rien rencontré sur cette partie du littoral que termine le cap Matala, là où les nombreux îlots peuvent cacher tant de petits bâtiments, il n'était pas probable qu'elle fût plus favorisée sur la seconde moitié de la côte méridionale. Henry d'Albaret allait donc se décider à faire directement route pour Scarpanto, quitte à s'y trouver un peu plus tôt que ne le marquait la mystérieuse lettre, lorsque ses projets furent modifiés dans la soirée du 29 août.
Il était six heures. Le commandant, le second, quelques officiers, étaient réunis sur la dunette, observant le cap Matala. En ce moment, la voix de l'un des gabiers, en vigie sur les barres du petit perroquet, se fit entendre:
«Navire par bâbord devant!»
Les longues-vues furent aussitôt dirigées vers le point indiqué, à quelques milles sur l'avant de la corvette.
«En effet, dit le commandant d'Albaret, voilà un bâtiment qui navigue sous la terre…
— Et qui doit bien la connaître puisqu'il la range de si près! ajouta le capitaine Todros.
— A-t-il hissé son pavillon?
— Non, mon commandant, répondit un des officiers.
— Demandez aux vigies s'il est possible de savoir quelle est la nationalité de ce navire!»
Ces ordres furent exécutés. Quelques instants plus tard, réponse était donnée qu'aucun pavillon ne battait à la corne de ce bâtiment, ni même en tête de sa mâture.
Cependant, il faisait assez jour encore pour que l'on pût, à défaut de sa nationalité, estimer au moins quelle était sa force.
C'était un brick, dont le grand mât s'inclinait sensiblement sur l'arrière. Extrêmement long, très fin de formes, démesurément mâté, avec une large croisure, il pouvait, autant qu'on pouvait s'en rendre compte à cette distance, jauger de sept à huit cents tonneaux et devait avoir une marche exceptionnelle sous toutes les allures. Mais était-il armé en guerre? Avait-il ou non de l'artillerie sur son pont? Ses pavois étaient-ils percés de sabords dont les mantelets eussent été baissés? C'est ce que les meilleures longues-vues du bord ne purent reconnaître.
En effet, une distance de quatre milles, au moins, séparait alors le brick de la corvette. En outre, avec le soleil qui venait de disparaître derrière les hauteurs des Asprovouna, le soir commençait à se faire, et l'obscurité, au pied de la terre, était déjà profonde.
«Singulier bâtiment! dit le capitaine Todros.
— On dirait qu'il cherche à passer entre l'île Platana et la côte! ajouta un des officiers.
— Oui! comme un navire qui regretterait d'avoir été vu, répondit le second, et qui voudrait se cacher!»
Henry d'Albaret ne répondit pas; mais, évidemment, il partageait l'opinion de ses officiers. La manoeuvre du brick, en ce moment, ne laissait pas de lui paraître suspecte.
«Capitaine Todros, dit-il enfin, il importe de ne pas perdre la piste de ce navire pendant la nuit. Nous allons manoeuvrer de manière à rester dans ses eaux jusqu'au jour.
Mais, comme il ne faut pas qu'il nous voie, vous ferez éteindre tous les feux à bord.»
Le second donna des ordres en conséquence. On continua d'observer le brick, tant qu'il fut visible sous la haute terre qui l'abritait. Lorsque la nuit fut faite, il disparut complètement, et aucun feu ne permit de déterminer sa position.
Le lendemain, dès les premières lueurs de l'aube, Henry d'Albaret était à l'avant de laSyphanta, attendant que les brumes se fussent dégagées de la surface de la mer.
Vers sept heures, le brouillard se dissipa, et toutes les lunettes se dirigèrent vers l'est.
Le brick était toujours le long de terre, à la hauteur du cap Alikaporitha, à six milles environ en avant de la corvette. Il avait donc sensiblement gagné sur elle pendant la nuit, et cela, sans qu'il eût rien ajouté à sa voilure de la veille, misaine, grand et petit hunier, petit perroquet, ayant laissé sa grand'voile et sa brigantine sur leurs cargues.
«Ce n'est point l'allure d'un bâtiment qui chercherait à fuir, fit observer le second.
— Peu importe! répondit le commandant. Tâchons de le voir de plus près! Capitaine Todros, faites porter sur ce brick.»
Les voiles hautes furent aussitôt larguées au sifflet du maître d'équipage, et la vitesse de la corvette s'accrut notablement.
Mais, sans doute, le brick tenait à garder sa distance, car il largua sa brigantine et son grand perroquet — rien de plus. S'il ne voulait pas se laisser approcher par laSyphanta, très probablement aussi, il ne voulait pas la laisser en arrière.
Toutefois, il se tint sous la côte, en la serrant d'aussi près que possible.
Vers dix heures du matin, soit qu'elle eût été plus favorisée par le vent, soit que le navire inconnu eût consenti à lui laisser prendre un peu d'avance, la corvette avait gagné quatre milles sur lui.
On put l'observer alors dans de meilleures conditions. Il était armé d'une vingtaine de caronades et devait avoir un entrepont, bien qu'il fût très ras sur l'eau.
«Hissez le pavillon», dit Henry d'Albaret.
Le pavillon fut hissé à la corne de brigantine, et il fut appuyé d'un coup de canon. Cela signifiait que la corvette voulait connaître la nationalité du navire en vue. Mais, à ce signal, il ne fut fait aucune réponse. Le brick ne modifia ni sa direction ni sa vitesse, et s'éleva d'un quart afin de doubler la baie de Kératon.
«Pas poli, ce gaillard-là! dirent les matelots.
— Mais prudent, peut-être! répondit un vieux gabier de misaine. Avec son grand mât incliné, il vous a un air de porter son chapeau sur l'oreille et de ne pas vouloir l'user à saluer les gens!»
Un second coup de canon partit du sabord de chasse de la corvette — inutilement. Le brick ne mit point en panne, et il continua tranquillement sa route, sans plus se préoccuper des injonctions de la corvette que si elle eût été par le fond.
Ce fut alors une véritable lutte de vitesse qui s'établit entre les deux bâtiments. Toute la voilure avait été mise dessus à bord de laSyphanta, bonnettes, ailes de pigeons, contre-cacatois, tout, jusqu'à la voile de civadière. Mais, de son côté, le brick força de toile et maintint imperturbablement sa distance.
«Il a donc une mécanique du diable dans le ventre!» s'écria le vieux gabier.
La vérité est que l'on commençait à enrager à bord de la corvette, non seulement l'équipage, mais aussi les officiers, et plus qu'eux tous, l'impatient Todros. Vrai Dieu! il eût donné sa part de prises pour pouvoir amariner ce brick, quelle que fût sa nationalité!
LaSyphantaétait armée, à l'avant, d'une pièce à très longue portée, qui pouvait envoyer un boulet plein de trente livres à une distance de près de deux milles.
Le commandant d'Albaret — calme, au moins en apparence — donna ordre de tirer.
Le coup partit, mais le boulet, après avoir ricoché, alla tomber à une vingtaine de brasses du brick.
Celui-ci, pour toute réponse, se contenta de gréer ses bonnettes hautes, et il eut bientôt accru la distance qui le séparait de la corvette.
Fallait-il donc renoncer à l'atteindre, aussi bien en forçant de toile qu'en lui envoyant des projectiles? C'était humiliant pour une aussi bonne marcheuse que laSyphanta!
La nuit se fit sur les entrefaites. La corvette se trouvait alors à peu près à la hauteur du cap Péristéra. La brise vint à fraîchir, assez sensiblement même pour qu'il fût nécessaire de rentrer les bonnettes et d'établir une voilure de nuit plus convenable.
La pensée du commandant était bien que, le jour venu, il n'apercevrait plus rien de ce navire, pas même l'extrémité de ses mâts que lui masquerait soit l'horizon dans l'est, soit un retour de la côte.
Il se trompait.
Au soleil levant, le brick était toujours là, sous la même allure, ayant conservé sa distance. On eût dit qu'il réglait sa vitesse sur celle de la corvette.
«Il nous aurait à la remorque, disait-on sur le gaillard d'avant, que ce serait tout comme!»
Rien de plus vrai.
En ce moment, le brick, après avoir donné dans le canal Kouphonisi entre l'île de ce nom et la terre, contournait la pointe de Kakialithi, afin de remonter la partie orientale de la Crète.
Allait-il donc se réfugier dans quelque port, ou disparaître au fond de l'un de ces étroits canaux du littoral?
Il n'en fut rien.
À sept heures du matin, le brick laissait porter franchement dans le nord-est et se lançait vers la pleine mer.
«Est-ce qu'il se dirigerait sur Scarpanto?» se demanda Henry d'Albaret, non sans étonnement.
Et, sous une brise qui fraîchissait de plus en plus, au risque d'envoyer en bas une partie de sa mâture, il continua cette interminable poursuite, que l'intérêt de sa mission, non moins que l'honneur de son bâtiment, lui commandait de ne point abandonner.
Là, dans cette partie de l'Archipel, largement ouverte à tous les points du compas, au milieu de cette vaste mer que ne couvraient plus les hauteurs de la Crète, laSyphantaparut reprendre d'abord quelque avantage sur le brick. Vers une heure de l'après- midi, la distance d'un navire à l'autre était réduite à moins de trois milles. Quelques boulets furent encore envoyés; mais ils ne purent atteindre leur but et ne provoquèrent aucune modification dans la marche du brick.
Déjà les cimes de Scarpanto apparaissaient à l'horizon, en arrière de la petite île de Caso, qui pend à la pointe de l'île, comme la Sicile pend à la pointe de l'Italie.
Le commandant d'Albaret, ses officiers, son équipage, purent alors espérer qu'ils finiraient par faire connaissance avec ce mystérieux navire, assez impoli pour ne répondre ni aux signaux ni aux projectiles.
Mais vers cinq heures du soir, la brise ayant molli, le brick retrouva toute son avance.
«Ah! le gueux!… Le diable est pour lui!… Il va nous échapper!» s'écria le capitaine Todros.
Et, alors, tout ce que peut faire un marin expérimenté dans le but d'augmenter la vitesse de son navire, voiles arrosées pour en resserrer le tissu, hamacs suspendus, dont le branle peut imprimer un balancement favorable à la marche, tout fut mis en oeuvre — non sans quelque succès. Vers sept heures, en effet, un peu après le coucher du soleil, deux milles au plus séparaient les deux bâtiments.
Mais la nuit vient vite sous cette latitude. Le crépuscule y est de courte durée. Il aurait fallu accroître encore la vitesse de la corvette pour atteindre le brick avant la nuit.
En ce moment, il passait entre les îlots de Caso-Poulo et l'île de Casos. Puis, au tournant de cette dernière, dans le fond de l'étroite passe qui la sépare de Scarpanto, on cessa de l'apercevoir.
Une demi-heure après lui, laSyphantaarrivait au même endroit, serrant toujours la terre pour se maintenir au vent. Il faisait encore assez jour pour qu'il fût possible de distinguer un navire de cette grandeur dans un rayon de plusieurs milles.
Le brick avait disparu.
Une enchère à Scarpanto
Si la Crète, ainsi que le raconte la fable, fut autrefois le berceau des dieux, l'antique Carpathos, aujourd'hui Scarpanto, fut celui des Titans, les plus audacieux de leurs adversaires. Pour ne s'attaquer qu'aux simples mortels, les pirates modernes n'en sont pas moins les dignes descendants de ces mythologiques malfaiteurs, qui ne craignirent pas de monter à l'assaut de l'Olympe. Or, à cette époque, il semblait que les forbans de toutes sortes eussent fait leur quartier général de cette île, où naquirent les quatre fils de Japet, petit-fils de Titan et de la Terre.
Et, en vérité, Scarpanto ne se prêtait que trop bien aux manoeuvres qu'exigeaient le métier de pirate dans l'Archipel. Elle est située, presque isolément, à l'extrémité sud-est de ces mers, à plus de quarante milles de l'île de Rhodes. Ses hauts sommets la signalent de loin. Sur les vingt lieues de son périmètre, elle se découpe, s'échancre, se creuse en indentations multiples que protègent une infinité d'écueils. Si elle a donné son nom aux eaux qui la baignent, c'est qu'elle était déjà redoutée des anciens autant qu'elle est redoutable aux modernes. À moins d'être pratique, et vieux pratique de la mer Carpathienne, il était et il est encore très dangereux de s'y aventurer.
Cependant elle ne manque point de bons mouillages, cette île qui forme le dernier grain du long chapelet des Sporades. Depuis le cap Sidro et le cap Pernisa jusqu'aux caps Bonandrea et Andemo de sa côte septentrionale, on peut y trouver de nombreux abris. Quatre ports, Agata, Porto di Tristano, Porto Grato, Porto Malo Nato, étaient très fréquentés autrefois par les caboteurs du Levant, avant que Rhodes leur eût enlevé leur importance commerciale. Maintenant, c'est à peine si quelques rares navires ont intérêt à y relâcher.
Scarpanto est une île grecque, ou, du moins, elle est habitée par une population grecque, mais elle appartient à l'Empire ottoman. Après la constitution définitive du royaume de Grèce, elle devait même rester turque sous le gouvernement d'un simple cadi, lequel habitait alors une sorte de maison fortifiée, située au-dessus du bourg moderne d'Arkassa.
À cette époque, on eût rencontré dans cette île un grand nombre de Turcs, auxquels, il faut bien le dire, sa population, n'ayant point pris part à la guerre de l'Indépendance, ne faisait pas mauvais accueil. Devenue même le centre d'opérations commerciales des plus criminelles, Scarpanto recevait avec le même empressement les navires ottomans et les bâtiments pirates, qui venaient lui verser leurs cargaisons de prisonniers. Là, les courtiers de l'Asie Mineure, aussi bien que ceux des côtes barbaresques, se pressaient autour d'un important marché, sur lequel se débitait cette marchandise humaine. Là s'ouvraient les enchères, là s'établissaient les prix qui variaient en raison des demandes ou offres d'esclaves. Et, il faut l'avouer, le cadi n'était point sans s'intéresser à ces opérations qu'il présidait en personne, car les courtiers auraient cru manquer à leur devoir en ne lui abandonnant pas un tant pour cent de la vente.
Quant au transport de ces malheureux sur les bazars de Smyrne ou de l'Afrique, il se faisait par des navires qui, le plus souvent, venaient en prendre livraison au port d'Arkassa, situé sur la côte occidentale de l'île. S'ils ne suffisaient pas, un exprès était envoyé à la côte opposée, et les pirates ne répugnaient point à cet odieux commerce.
En ce moment, dans l'est de Scarpanto, au fond de criques presque introuvables, on ne comptait pas moins d'une vingtaine de bâtiments, grands ou petits, montés par plus de douze ou treize cents hommes. Cette flottille n'attendait que l'arrivée de son chef pour se lancer en quelque nouvelle et criminelle expédition.
Ce fut au port d'Arkassa, à une encablure du môle, par un excellent fond de dix brasses, que laSyphantavint mouiller dans la soirée du 2 septembre. Henry d'Albaret, en mettant le pied sur l'île, ne se doutait guère que les hasards de sa croisière l'avaient précisément conduit au principal entrepôt du commerce d'esclaves.
«Comptez-vous relâcher quelque temps à Arkassa, mon commandant? demanda le capitaine Todros, lorsque les manoeuvres du mouillage furent terminées.
— Je ne sais, répondit Henry d'Albaret. Bien des circonstances peuvent m'obliger à quitter promptement ce port, mais bien d'autres aussi peuvent m'y retenir!
— Les hommes iront-ils à terre?
— Oui, mais par bordées seulement. Il faut que la moitié de l'équipage soit toujours consignée sur laSyphanta.
— C'est entendu, mon commandant, répondit le capitaine Todros. Nous sommes ici plus en pays turc qu'en pays grec, et il n'est que prudent de veiller au grain!»
On se rappelle qu'Henry d'Albaret n'avait rien dit à son second, ni à ses officiers, des motifs pour lesquels il était venu à Scarpanto, ni comment rendez-vous lui avait été donné en cette île pour les premiers jours de septembre par une lettre anonyme, arrivée à bord dans des conditions inexplicables. D'ailleurs, il comptait bien recevoir ici quelque nouvelle communication qui lui indiquerait ce que son mystérieux correspondant attendait de la corvette dans les eaux de la mer Carpathienne.
Mais, ce qui n'était pas moins étrange, c'était cette disparition subite du brick au delà du canal de Casos, lorsque laSyphantase croyait sur le point de l'atteindre.
Aussi, avant de venir relâcher à Arkassa, Henry d'Albaret n'avait- il pas cru devoir abandonner la partie. Après s'être approché de terre, autant que le permettait son tirant d'eau, il s'était imposé la tâche d'observer toutes les anfractuosités de la côte. Mais, au milieu de ce semis d'écueils qui la défendent, sous l'abri des hautes falaises rocheuses qui la délimitent, un bâtiment tel que le brick pouvait facilement se dissimuler. Derrière cette barrière de brisants, que laSyphantane pouvait ranger de plus près, sans courir le risque d'échouer, un capitaine, connaissant ces canaux, avait pour lui toute chance de dépister ceux qui le poursuivaient. Si donc le brick s'était réfugié dans quelque secrète crique, il serait très difficile de le retrouver, non plus que les autres bâtiments pirates, auxquels l'île donnait asile sur des mouillages inconnus.
Les recherches de la corvette durèrent deux jours et furent vaines. Le brick se serait soudainement abîmé sous les eaux, au delà de Casos, qu'il n'eût pas été plus invisible. Quelque dépit qu'il en ressentît, le commandant d'Albaret dut renoncer à tout espoir de le découvrir. Il s'était donc décidé à venir mouiller dans le port d'Arkassa. Là, il n'avait plus qu'à attendre.
Le lendemain, entre trois heures et cinq heures du soir, la petite ville d'Arkassa allait être envahie par une grande partie de la population de l'île, sans parler des étrangers, européens ou asiatiques, dont le concours ne pouvait faire défaut à cette occasion. C'était, en effet, jour de grand marché. De misérables êtres, de tout âge et de toute condition, récemment faits prisonniers par les Turcs, devaient y être mis en vente.
À cette époque, il y avait à Arkassa un bazar particulier, destiné à ce genre d'opération, un «batistan», tel qu'il s'en trouve en certaines villes des États barbaresques. Ce batistan contenait alors une centaine de prisonniers, hommes, femmes, enfants, solde des dernières razzias faites dans le Péloponnèse. Entassés pêle- mêle au milieu d'une cour sans ombre, sous un soleil encore ardent, leurs vêtements en lambeaux, leur attitude désolée, leur physionomie de désespérés, disaient tout ce qu'ils avaient souffert. À peine nourris et mal, à peine abreuvés et d'une eau trouble, ces malheureux s'étaient réunis par familles jusqu'au moment où le caprice des acheteurs allait séparer les femmes des maris, les enfants de leurs père et mère. Ils eussent inspiré la plus profonde pitié à tous autres qu'à ces cruels «bachis», leurs gardiens, que nulle douleur ne savait plus émouvoir. Et ces tortures, qu'étaient-elles auprès de celles qui les attendaient dans les seize bagnes d'Alger, de Tunis, de Tripoli, où la mort faisait si rapidement des vides qu'il fallait les combler sans cesse?
Cependant, toute espérance de redevenir libres n'était pas enlevée à ces captifs. Si les acheteurs faisaient une bonne affaire en les achetant, ils n'en faisaient pas une moins bonne en les rendant à la liberté — pour un très haut prix — surtout ceux dont la valeur se basait sur une certaine situation sociale en leur pays de naissance. Un grand nombre étaient ainsi arrachés à l'esclavage, soit par rédemption publique, lorsque c'était l'État qui les revendait avant leur départ, soit quand les propriétaires traitaient directement avec les familles, soit enfin lorsque les religieux de la Merci, riches des quêtes qu'ils avaient faites dans toute l'Europe, venaient les délivrer jusque dans les principaux centres de la Barbarie. Souvent aussi, des particuliers, animés du même esprit de charité, consacraient une partie de leur fortune à cette oeuvre de bienfaisance. En ces derniers temps, même, des sommes considérables, dont la provenance était inconnue, avaient été employées à ces rachats, mais plus spécialement au profit des esclaves d'origine grecque, que les chances de la guerre avaient livrés depuis six ans aux courtiers de l'Afrique et de l'Asie Mineure.
Le marché d'Arkassa se faisait aux enchères publiques. Tous, étrangers et indigènes, y pouvaient prendre part; mais, ce jour- là, comme les traitants ne venaient opérer que pour le compte des bagnes de la Barbarie, il n'y avait qu'un seul lot de captifs. Suivant que ce lot échoirait à tel ou tel courtier, il serait dirigé sur Alger, Tripoli ou Tunis.
Néanmoins, il existait deux catégories de prisonniers. Les uns venaient du Péloponnèse — c'étaient les plus nombreux. Les autres avaient été récemment pris à bord d'un navire grec, qui les ramenait de Tunis à Scarpanto, d'où ils devaient être rapatriés en leur pays d'origine.
Ces pauvres gens, destinés à tant de misères, ce serait la dernière enchère qui déciderait de leur sort, et l'on pouvait surenchérir tant que cinq heures n'étaient pas sonnées. Le coup de canon de la citadelle d'Arkassa, en assurant la fermeture du port, arrêtait en même temps les dernières mises à prix du marché.
Donc, ce 3 septembre, les courtiers ne manquaient point autour du batistan. Il y avait de nombreux agents venus de Smyrne et autres points voisins de l'Asie Mineure, qui, ainsi qu'il a été dit, agissaient tous pour le compte des États barbaresques.
Cet empressement n'était que trop explicable. En effet, les derniers événements faisaient pressentir une prochaine fin de la guerre de l'Indépendance. Ibrahim était refoulé dans le Péloponnèse, tandis que le maréchal Maison venait de débarquer en Morée avec un corps expéditionnaire de deux mille Français. L'exportation des prisonniers allait donc être notablement réduite à l'avenir. Aussi leur valeur vénale devait-elle s'accroître d'autant plus, à l'extrême satisfaction du cadi.
Pendant la matinée, les courtiers avaient visité le batistan, et ils savaient à quoi s'en tenir sur la quantité ou la qualité des captifs, dont le lot atteindrait sans doute de très hauts prix.
«Par Mahomet! répétait un agent de Smyrne, qui pérorait au milieu d'un groupe de ses confrères, l'époque des belles affaires est passée! Vous souvenez-vous du temps où les navires nous amenaient ici les prisonniers par milliers et non par centaines!
— Oui!… comme cela s'est fait après les massacres de Scio! répondit un autre courtier. D'un seul coup, plus de quarante mille esclaves! Les pontons ne pouvaient suffire à les renfermer!
— Sans doute, reprit un troisième agent, qui paraissait avoir un grand sens du commerce. Mais trop de captifs, trop d'offres, et trop d'offres, trop de baisse dans les prix! Mieux vaut transporter peu à des conditions plus avantageuses, car les prélèvements sont toujours les mêmes, quoique les frais soient plus considérables!
— Oui!… en Barbarie surtout!… Douze pour cent du produit total au profit du pacha, du cadi ou du gouverneur!
— Sans compter un pour cent pour l'entretien du môle et des batteries des côtes!
— Et encore un pour cent, qui va de notre poche dans celle des marabouts!
— En vérité, c'est ruineux, aussi bien pour les armateurs que pour les courtiers!»
Ces propos s'échangeaient ainsi entre ces agents, qui n'avaient pas même conscience de l'infamie de leur commerce. Toujours les mêmes plaintes sur les mêmes questions de droits! Et ils auraient sans doute continué à se répandre en récriminations, si la cloche n'y eût mis fin, en annonçant l'ouverture du marché.
Il va sans dire que le cadi présidait à cette vente. Son devoir de représentant du gouvernement turc l'y obligeait, non moins que son intérêt personnel. Il était là, trônant sur une sorte d'estrade, abrité sous une tente que dominait le croissant du pavillon rouge, à demi couché sur de larges coussins avec une nonchalance tout ottomane.
Près de lui, le crieur public se disposait à faire son office. Mais il ne faudrait pas croire que ce crieur eût là l'occasion de s'époumoner. Non! Dans ce genre d'affaires, les courtiers prenaient leur temps pour surenchérir. S'il devait y avoir quelque lutte un peu vive pour l'adjudication définitive, ce ne serait vraisemblablement que pendant le dernier quart d'heure de la séance.
La première enchère fut mise à mille livres turques par un des courtiers de Smyrne.
«À mille livres turques!» répéta le crieur.
Puis, il ferma les yeux, comme s'il avait tout le loisir de sommeiller, en attendant une surenchère.
Pendant la première heure, les mises à prix ne montèrent que de mille à deux mille livres turques, soit environ quarante-sept mille francs en monnaie française. Les courtiers se regardaient, s'observaient, causaient entre eux de tout autre chose. Leur siège était fait d'avance. Ils ne hasarderaient le maximum de leurs offres que pendant les dernières minutes qui précéderaient le coup de canon de fermeture.
Mais l'arrivée d'un nouveau concurrent allait modifier ces dispositions et donner un élan inattendu aux enchères.
Vers quatre heures, en effet, deux hommes venaient de paraître sur le marché d'Arkassa. D'où venaient-ils? De la partie orientale de l'île, sans doute, à en juger d'après la direction suivie par l'araba, qui les avait déposés à la porte même du batistan.
Leur apparition causa un vif mouvement de surprise et d'inquiétude. Évidemment, les courtiers ne s'attendaient pas à voir apparaître un personnage avec lequel il faudrait compter.
«Par Allah! s'écria l'un d'eux, c'est Nicolas Starkos en personne!
— Et son damné Skopélo! répondit un autre. Nous qui les croyions au diable!»
C'étaient ces deux hommes, bien connus sur le marché d'Arkassa. Plus d'une fois, déjà, ils y avaient fait d'énormes affaires en achetant des prisonniers pour le compte des traitants de l'Afrique. L'argent ne leur manquait pas, quoiqu'on ne sût pas trop d'où ils le tiraient, mais cela les regardait. Et le cadi, en ce qui le concernait, ne put que s'applaudir de voir arriver de si redoutables concurrents.
Un seul coup d'oeil avait suffi à Skopélo, grand connaisseur en cette matière, pour estimer la valeur du lot des captifs. Aussi se contenta-t-il de dire quelques mots à l'oreille de Nicolas Starkos, qui lui répondit affirmativement d'une simple inclinaison de tête.
Mais, si observateur que fût le second de laKarysta, il n'avait pas vu le mouvement d'horreur que l'arrivée de Nicolas Starkos venait de provoquer chez l'une des prisonnières.
C'était une femme âgée, de grande taille. Assise à l'écart dans un coin du batistan, elle se leva, comme si quelque irrésistible force l'eût poussée. Elle fit même deux ou trois pas, et un cri allait, sans doute, s'échapper de sa bouche… Elle eut assez d'énergie pour se contenir. Puis, reculant avec lenteur, enveloppée de la tête aux pieds dans les plis d'un misérable manteau, elle revint prendre sa place derrière un groupe de captifs, de manière à se dissimuler complètement. Il ne lui suffisait évidemment pas de se cacher la figure: elle voulait encore soustraire toute sa personne aux regards de Nicolas Starkos.
Cependant les courtiers, sans lui adresser la parole, ne cessaient de regarder le capitaine de laKarysta. Celui-ci ne semblait même pas faire attention à eux. Venait-il donc pour leur disputer ce lot de prisonniers? Ils devaient le craindre, étant donné les rapports que Nicolas Starkos avait avec les pachas et les beys des États barbaresques.
On ne fut pas longtemps sans être fixé à cet égard. En ce moment, le crieur s'était relevé pour répéter à voix haute le montant de la dernière enchère:
«À deux mille livres!
— Deux mille cinq cents, dit Skopélo, qui se faisait, en ces occasions, le porte-parole de son capitaine.
— Deux mille cinq cents livres!» annonça le crieur.
Et les conversations particulières reprirent dans les divers groupes, qui s'observaient non sans défiance. Un quart d'heure s'écoula. Aucune autre surenchère n'avait été mise après Skopélo. Nicolas Starkos, indifférent et hautain, se promenait autour du batistan. Personne ne pouvait douter que, finalement, l'adjudication ne fût faite à son profit, même sans grand débat.
Cependant, le courtier de Smyrne, après avoir préalablement consulté deux ou trois de ses collègues, lança une nouvelle enchère de deux mille sept cents livres.
«Deux mille sept cents livres, répéta le crieur.
— Trois mille!»
C'était Nicolas Starkos qui avait parlé, cette fois. Que s'était- il donc passé? Pourquoi intervenait-il personnellement dans la lutte? D'où venait que sa voix, si froide d'habitude, marquait une violente émotion qui surprit Skopélo lui-même? On va le savoir. Depuis quelques instants, Nicolas Starkos, après avoir franchi la barrière du batistan, se promenait au milieu des groupes de captifs. La vieille femme, en le voyant s'approcher, s'était plus étroitement encore cachée sous son manteau. Il n'avait donc pas pu la voir. Mais, soudain, son attention venait d'être attirée par deux prisonniers qui formaient un groupe à part. Il s'était arrêté, comme si ses pieds eussent été cloués au sol. Là, près d'un homme de haute stature, une jeune fille, épuisée de fatigue, gisait à terre. En apercevant Nicolas Starkos, l'homme se redressa brusquement. Aussitôt la jeune fille rouvrit les yeux. Mais, dès qu'elle aperçut le capitaine de laKarysta, elle se rejeta en arrière.
«Hadjine!» s'écria Nicolas Starkos.
C'était Hadjine Elizundo, que Xaris venait de saisir dans ses bras, comme pour la défendre.
«Elle!» répéta Nicolas Starkos.
Hadjine s'était dégagée de l'étreinte de Xaris et regardait en face l'ancien client de son père.
Ce fut à ce moment que Nicolas Starkos, sans même chercher à savoir comment il pouvait se faire que l'héritière du banquier Elizundo fût ainsi exposée sur le marché d'Arkassa, jeta d'une voix troublée cette nouvelle enchère de trois mille livres.
«Trois mille livres!» avait répété le crieur.
Il était alors un peu plus de quatre heures et demie. Encore vingt-cinq minutes, le coup de canon se ferait entendre, et l'adjudication serait prononcée au profit du dernier enchérisseur.
Mais déjà les courtiers, après avoir conféré ensemble, se disposaient à quitter la place, bien décidés à ne pas pousser plus loin leurs prix. Il semblait donc certain que le capitaine de laKarysta, faute de concurrents, allait rester maître du terrain, lorsque l'agent de Smyrne voulut tenter, une dernière fois, de soutenir la lutte.
«Trois mille cinq cents livres! cria-t-il.
— Quatre mille!» répondit aussitôt Nicolas Starkos.
Skopélo, qui n'avait pas aperçu Hadjine, ne comprenait rien à cette ardeur immodérée du capitaine. À son compte, la valeur du lot était déjà dépassée, et de beaucoup, par ce prix de quatre mille livres. Aussi se demandait-il ce qui pouvait exciter Nicolas Starkos à se lancer de la sorte dans une mauvaise affaire. Cependant un long silence avait suivi les derniers mots du crieur. Le courtier de Smyrne lui-même, sur un signe de ses collègues, venait d'abandonner la partie. Qu'elle fût définitivement gagnée par Nicolas Starkos, auquel il ne s'en fallait que de quelques minutes pour avoir gain de cause, cela ne pouvait plus faire de doute.
Xaris l'avait compris. Aussi serrait-il plus étroitement la jeune fille entre ses bras. On ne la lui arracherait qu'après l'avoir tué!
En ce moment, au milieu du profond silence, une voix vibrante se fit entendre, et ces trois mots furent jetés au crieur:
«Cinq mille livres!»
Nicolas Starkos se retourna.
Un groupe de marins venait d'arriver à l'entrée du batistan.Devant eux se tenait un officier.
«Henry d'Albaret! s'écria Nicolas Starkos. Henry d'Albaret… ici… à Scarpanto!»
C'était le hasard seul qui venait d'amener le commandant de laSyphantasur la place du marché. Il ignorait même que, ce jour- là — c'est-à-dire vingt-quatre heures après son arrivée à Scarpanto — il y eût une vente d'esclaves dans la capitale de l'île. D'autre part, puisqu'il n'avait point aperçu la sacolève au mouillage, il devait être non moins étonné de trouver Nicolas Starkos à Arkassa que celui-ci l'était de l'y voir.
De son côté, Nicolas Starkos ignorait que la corvette fût commandée par Henry d'Albaret, bien qu'il sût qu'elle avait relâché à Arkassa.
Que l'on juge donc des sentiments qui s'emparèrent de ces deux ennemis, lorsqu'ils se virent en face l'un de l'autre.
Et, si Henry d'Albaret avait jeté cette enchère inattendue, c'est que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d'apercevoir Hadjine et Xaris — Hadjine qui allait retomber au pouvoir de Nicolas Starkos! Mais Hadjine l'avait entendu, elle l'avait vu, elle se fût précipitée vers lui, si les gardiens ne l'en eussent empêchée.
D'un geste, Henry d'Albaret rassura et contint la jeune fille. Quelle que fût son indignation, lorsqu'il se vit en présence de son odieux rival, il resta maître de lui-même. Oui! fût-ce au prix de toute sa fortune, s'il le fallait, il saurait arracher à Nicolas Starkos les prisonniers entassés sur le marché d'Arkassa, et avec eux, celle qu'il avait tant cherchée, celle qu'il n'espérait plus revoir!
En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi ces captifs, pour lui, elle n'en était pas moins la riche héritière du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir disparu avec elle. Ils seraient toujours là pour la racheter à celui dont elle deviendrait l'esclave. Donc, aucun risque à surenchérir. Aussi Nicolas Starkos résolut-il de le faire avec d'autant plus de passion, d'ailleurs, qu'il s'agissait de lutter contre son rival, et son rival préféré!
«Six mille livres! cria-t-il.
— Sept mille!» répondit le commandant de laSyphanta, sans même se retourner vers Nicolas Starkos.
Le cadi ne pouvait que s'applaudir de la tournure que prenaient les choses. En présence de ces deux concurrents, il ne cherchait point à dissimuler la satisfaction qui perçait sous sa gravité ottomane.
Mais, si ce cupide magistrat supputait déjà ce que seraient ses prélèvements, Skopélo, lui, commençait à ne plus pouvoir se maîtriser. Il avait reconnu Henry d'Albaret, puis Hadjine Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s'entêtait, l'affaire, qui eût été bonne dans une certaine mesure, deviendrait très mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme elle avait perdu sa liberté — ce qui était possible, d'ailleurs!
Aussi, prenant Nicolas Starkos à part, essaya-t-il de lui soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reçu de telle manière qu'il n'osa plus en hasarder de nouvelles. C'était le capitaine de laKarysta, maintenant, qui jetait lui- même ses enchères au crieur, et d'une voix insultante pour son rival.
Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille devenait chaude, étaient restés pour en suivre les diverses péripéties. La foule des curieux, devant cette lutte à coups de milliers de livres, manifestait l'intérêt qu'elle y prenait par de bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le capitaine de la sacolève, aucun d'eux ne connaissait le commandant de la _Syphanta. _On ignorait même ce qu'était venue faire cette corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de Scarpanto. Mais, depuis le début de la guerre, tant de navires de toutes nations s'étaient employés au transport des esclaves, que tout portait à croire que laSyphantaservait à ce genre de commerce. Donc, que les prisonniers fussent achetés par Henry d'Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours l'esclavage.
En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait être absolument décidée.
À la dernière enchère proclamée par le crieur, Nicolas Starkos avait répondu par ces mots:
«Huit mille livres!
— Neuf mille!» dit Henry d'Albaret.
Nouveau silence. Le commandant de laSyphanta, toujours maître de lui, suivait du regard Nicolas Starkos, qui allait et venait rageusement, sans que Skopélo osât l'aborder. Aucune considération, d'ailleurs, n'aurait pu enrayer maintenant la furie des enchères.
«Dix mille livres! cria Nicolas Starkos.
— Onze mille! répondit Henry d'Albaret.
— Douze mille!» répliqua Nicolas Starkos, sans attendre cette fois.
Le commandant d'Albaret n'avait point immédiatement répondu. Non qu'il hésitât à le faire. Mais il venait de voir Skopélo se précipiter vers Nicolas Starkos pour l'arrêter dans son oeuvre de folie — ce qui, pour un moment, détourna l'attention du capitaine de laKarysta.
En même temps, la vieille prisonnière, qui s'était si obstinément cachée jusqu'alors, venait de se redresser, comme si elle avait eu la pensée de montrer son visage à Nicolas Starkos…
À ce moment, au sommet de la citadelle d'Arkassa, une rapide flamme brilla dans une volute de vapeurs blanches; mais, avant que la détonation ne fût arrivée jusqu'au batistan, une nouvelle enchère avait été jetée d'une voix retentissante:
«Treize mille livres!»
Puis, la détonation se fit entendre, à laquelle succédèrent d'interminables hurrahs. Nicolas Starkos avait repoussé Skopélo avec une violence qui le fit rouler sur le sol… Maintenant il était trop tard! Nicolas Starkos n'avait plus le droit de surenchérir! Hadjine Elizundo venait de lui échapper, et pour jamais, sans doute!
«Viens!» dit-il d'une voix sourde à Skopélo.
Et on eût pu l'entendre murmurer ces mots:
«Ce sera plus sûr et ce sera moins cher!»
Tous deux montèrent alors dans leur araba et disparurent au tournant de cette route qui se dirigeait vers l'intérieur de l'île.
Déjà Hadjine Elizundo, entraînée par Xaris, avait franchi les barrières du batistan. Déjà elle était dans les bras d'Henry d'Albaret, qui lui disait en la pressant sur son coeur:
«Hadjine!… Hadjine!… Toute ma fortune, je l'aurais sacrifiée pour vous racheter…
— Comme j'ai sacrifié la mienne pour racheter l'honneur de mon nom! répondit la jeune fille. Oui, Henry!… Hadjine Elizundo est pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!»
À bord de la «Syphanta»
Le lendemain, 3 septembre, laSyphanta, après avoir appareillé vers dix heures du matin, serrait le vent sous petite voilure pour sortir des passes du port de Scarpanto.
Les captifs, rachetés par Henry d'Albaret, s'étaient casés, les uns dans l'entrepont, les autres dans la batterie. Bien que la traversée de l'Archipel ne dût exiger que quelques jours, officiers et matelots avaient voulu que ces pauvres gens fussent installés aussi bien que possible.
Dès la veille, le commandant d'Albaret s'était mis en mesure de pouvoir reprendre la mer. Pour le règlement des treize mille livres, il avait donné des garanties dont le cadi s'était montré satisfait. L'embarquement des prisonniers s'était donc opéré sans difficultés, et, avant trois jours, ces malheureux, condamnés aux tortures des bagnes barbaresques, seraient débarqués en quelque port de la Grèce septentrionale, là où ils n'auraient plus rien à craindre pour leur liberté.
Mais cette délivrance, c'était bien à celui qui venait de les arracher aux mains de Nicolas Starkos qu'ils la devaient tout entière! Aussi, leur reconnaissance se manifesta-t-elle par un acte touchant, dès qu'ils eurent pris pied sur le pont de la corvette.
Parmi eux se trouvait un «pappa», un vieux prêtre de Léondari. Suivi de ses compagnons d'infortune, il s'avança vers la dunette, sur laquelle Hadjine Elizundo et Henry d'Albaret se tenaient avec quelques-uns des officiers. Puis, tous s'agenouillèrent, le vieillard à leur tête, et celui-ci, tendant ses mains vers le commandant:
«Henry d'Albaret, dit-il, soyez béni de tous ceux que vous avez rendus à la liberté!
— Mes amis, je n'ai fait que mon devoir! répondit le commandant de laSyphanta, profondément ému.
— Oui!… béni de tous… de tous… et de moi, Henry!» ajoutaHadjine en se courbant à son tour.
Henry d'Albaret l'avait vivement relevée, et alors les cris de vive Henry d'Albaret! vive Hadjine Elizundo! éclatèrent depuis la dunette jusqu'au gaillard d'avant, depuis les profondeurs de la batterie jusqu'aux basses vergues, sur lesquelles une cinquantaine de matelots s'étaient groupés, en poussant de vigoureux hurrahs.
Une seule prisonnière — celle qui se cachait la veille dans le batistan — n'avait point pris part à cette manifestation. En s'embarquant, toute sa préoccupation avait été de passer inaperçue au milieu des captifs. Elle y avait réussi, et personne même ne remarqua plus sa présence à bord, dès qu'elle se fut blottie dans le coin le plus obscur de l'entrepont. Évidemment, elle espérait pouvoir débarquer sans avoir été vue. Mais pourquoi prenait-elle tant de précautions? Était-elle donc connue de quelque officier ou matelot de la corvette? En tout cas, il fallait qu'elle eût de graves raisons pour vouloir garder cet incognito pendant les trois ou quatre jours que devait durer la traversée de l'Archipel.
Cependant, si Henry d'Albaret méritait la reconnaissance des passagers de la corvette, que méritait donc Hadjine pour ce qu'elle avait fait depuis son départ de Corfou?
«Henry, avait-elle dit la veille, Hadjine Elizundo est pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!»
Pauvre, elle l'était en effet! Digne du jeune officier?… On va pouvoir en juger.
Et si Henry d'Albaret aimait Hadjine, lorsque de si graves événements les avaient séparés l'un de l'autre, combien cet amour dut grandir encore, quand il connut ce qu'avait été toute la vie de la jeune fille pendant cette longue année de séparation!
Cette fortune que lui avait laissée son père, dès qu'elle sut d'où elle provenait, Hadjine Elizundo prit la résolution de la consacrer entièrement au rachat de ces prisonniers, dont le trafic en constituait la plus grande part. De ces vingt millions, odieusement acquis, elle ne voulut rien garder. Ce projet, elle ne le fit connaître qu'à Xaris. Xaris l'approuva, et toutes les valeurs de la maison de banque furent rapidement réalisées.
Henry d'Albaret reçut la lettre par laquelle la jeune fille lui demandait pardon et lui disait adieu. Puis, en compagnie de son brave et dévoué Xaris, Hadjine quitta secrètement Corfou pour se rendre dans le Péloponnèse.
À cette époque, les soldats d'Ibrahim faisaient encore une guerre féroce aux populations du centre de la Morée, tant éprouvées déjà et depuis si longtemps. Les malheureux qu'on ne massacrait pas étaient envoyés dans les principaux ports de la Messénie, à Patras ou à Navarin. De là, des navires, les uns frétés par le gouvernement turc, les autres fournis par les pirates de l'Archipel, les transportaient par milliers soit à Scarpanto, soit à Smyrne, où les marchés d'esclaves se tenaient en permanence.
Pendant les deux mois qui suivirent leur disparition, Hadjine Elizundo et Xaris, ne reculant jamais devant aucun prix, parvinrent à racheter plusieurs centaines de prisonniers, de ceux qui n'avaient pas encore quitté la côte messénienne. Puis, ils employèrent tous leurs soins à les mettre en sûreté, les uns dans les îles Ioniennes, les autres dans les portions libres de la Grèce du Nord.
Cela fait, tous deux se rendirent en Asie Mineure, à Smyrne, où le commerce des esclaves se faisait sur une échelle considérable. Là, par convois nombreux, arrivaient des quantités de ces prisonniers grecs, dont Hadjine Elizundo voulait surtout obtenir la délivrance. Telles furent alors ses offres — si supérieures à celles des courtiers de la Barbarie ou du littoral asiatique — que les autorités ottomanes trouvèrent grand profit à traiter et traitèrent avec elle. Que sa généreuse passion fût exploitée par ces agents on le croira sans peine; mais, là, plusieurs milliers de captifs lui durent d'échapper aux bagnes des beys africains.
Cependant, il y avait plus à faire encore, et c'est à ce moment que la pensée vint à Hadjine de marcher par deux voies différentes au but qu'elle voulait atteindre.
En effet, il ne suffisait pas de racheter les captifs mis en vente sur les marchés publics, ou d'aller délivrer à prix d'or les esclaves au milieu de leurs bagnes. Il fallait aussi anéantir ces pirates qui capturaient les navires dans tous les parages de l'Archipel.
Or, Hadjine Elizundo se trouvait à Smyrne, quand elle apprit ce qu'était devenue laSyphanta, après les premiers mois de sa croisière. Elle n'ignorait pas que c'était au compte d'armateurs corfiotes qu'avait été armée cette corvette et pour quelle destination. Elle savait que le début de la campagne avait été heureux; mais, à cette époque, la nouvelle arriva que laSyphantavenait de perdre son commandant, plusieurs officiers et une partie de son équipage dans un combat contre une flottille de pirates, commandée, disait-on, par Sacratif en personne.
Hadjine Elizundo se mit aussitôt en rapport avec l'agent qui représentait, à Corfou, les intérêts des armateurs de laSyphanta. Elle leur en fit offrir un tel prix que ceux-ci se décidèrent à la vendre. La corvette fut donc achetée sous le nom d'un banquier de Raguse, mais elle appartenait bien à l'héritière d'Elizondo, qui ne faisait qu'imiter les Bobolina, les Modena, les Zacharias et autres vaillantes patriotes, dont les navires, armés à leurs frais au début de la guerre de l'Indépendance, firent tant de mal aux escadres de la marine ottomane.
Mais, en agissant ainsi, Hadjine avait eu la pensée d'offrir le commandement de laSyphantaau capitaine Henry d'Albaret. Un homme à elle, un neveu de Xaris, marin d'origine grecque comme son oncle, avait secrètement suivi le jeune officier, aussi bien à Corfou, quand il fit tant d'inutiles recherches pour retrouver la jeune fille, qu'à Scio, lorsqu'il alla y rejoindre le colonel Fabvier.
Par ses ordres, cet homme s'embarqua comme matelot sur la corvette, au moment où elle reformait son équipage, après le combat de Lemnos. Ce fut lui qui fit parvenir à Henry d'Albaret les deux lettres écrites de la main de Xaris: la première, à Scio, où on lui marquait qu'il y avait une place à prendre dans l'état- major de la _Syphanta; _la seconde, qu'il déposa sur la table du carré, alors qu'il était de faction, et par laquelle rendez-vous était donné à la corvette pour les premiers jours de septembre sur les parages de Scarpanto.
C'était là, en effet, qu'Hadjine Elizundo comptait se trouver à cette époque, après avoir terminé sa campagne de dévouement et de charité. Elle voulait que laSyphantaservît à rapatrier le dernier convoi de prisonniers, rachetés avec les restes de sa fortune.
Mais, pendant les six mois qui allaient suivre, que de fatigues à supporter, que de dangers à courir!
Ce fut au centre même de la Barbarie, dans ces ports infestés de pirates, sur ce littoral africain, dont les pires bandits furent les maîtres jusqu'à la conquête d'Alger, que la courageuse jeune fille, accompagnée de Xaris, n'hésita pas à se rendre pour accomplir sa mission. À cela, elle risquait sa liberté, elle risquait sa vie, elle bravait tous les dangers auxquels l'exposaient sa beauté et sa jeunesse.
Rien ne l'arrêta. Elle partit.
On la vit alors, comme une religieuse de la Merci, paraître à Tripoli, à Alger, à Tunis, et jusque sur les plus infimes marchés de la côte barbaresque. Partout où des prisonniers grecs avaient été vendus, elle les rachetait avec grand bénéfice pour leurs maîtres. Partout où des traitants mettaient à l'encan ces troupeaux d'êtres humains, elle se présentait, l'argent à la main. C'est alors qu'elle put observer dans toute son horreur le spectacle de ces misères de l'esclavage, en un pays où les passions ne sont retenues par aucun frein.
Alger était encore à la discrétion d'une milice, composée de musulmans et de renégats, rebut des trois continents qui forment le littoral de la Méditerranée, ne vivant que de la vente des prisonniers faits par les pirates et de leur rachat par les chrétiens. Au dix-septième siècle, la terre africaine comptait déjà près de quarante mille esclaves des deux sexes enlevés à la France, à l'Italie, à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la Flandre, à la Hollande, à la Grèce, à la Hongrie, à la Russie, à la Pologne, à l'Espagne, dans toutes les mers de l'Europe.
À Alger, au fond des bagnes du Pacha, d'Ali-Mami, des Kouloughis et de Sidi-Hassan, à Tunis, dans ceux de Youssif-Dey, de Galere- Patrone et de Cicala, dans celui de Tripoli, Hadjine Elizundo rechercha plus particulièrement ceux dont la guerre hellénique avait fait des esclaves. Comme si elle eût été protégée par quelque talisman, elle passa au milieu de tous ces dangers, soulageant toutes ces misères. À ces mille périls que la nature des choses créait autour d'elle, elle échappa comme par miracle! Pendant six mois, à bord des légers bâtiments caboteurs de la côte, elle visita les points les plus reculés du littoral — depuis la régence de Tripoli, jusqu'aux dernières limites du Maroc — jusqu'à Tétuan, qui fut autrefois une république de pirates, régulièrement organisée — jusqu'à Tanger, dont la baie servait de lieu d'hivernage à ces forbans — jusqu'à Salé, sur la côte occidentale de l'Afrique, où les malheureux captifs vivaient dans des caveaux creusés à douze ou quinze pieds sous terre.
Enfin, sa mission terminée, n'ayant plus rien des millions laissés par son père, Hadjine Elizundo songea à revenir en Europe avec Xaris. Elle s'embarqua à bord d'un navire grec, sur lequel prirent passage les derniers prisonniers, rachetés par elle, et qui fit voile pour Scarpanto. C'était là qu'elle comptait retrouver Henry d'Albaret. C'était de là qu'elle avait résolu de revenir en Grèce sur la _Syphanta. _Mais, trois jours après avoir quitté Tunis, le navire qui la portait fut capturé par un bâtiment turc, et elle était conduite à Arkassa pour y être vendue comme esclave avec ceux qu'elle venait de délivrer!…
En somme, de cette oeuvre entreprise par Hadjine Elizundo, le résultat avait été celui-ci: plusieurs milliers de prisonniers, rachetés avec l'argent même qui avait été gagné à les vendre. La jeune fille, maintenant ruinée, venait de réparer, dans la mesure de ce qui était possible, tout le mal fait par son père.
Voilà ce qu'apprit Henry d'Albaret. Oui! Hadjine pauvre, était maintenant digne de lui, et, pour l'arracher aux mains de Nicolas Starkos, il se fût fait aussi pauvre qu'elle!
Cependant, dès le lendemain, laSyphantaavait eu connaissance de la terre de Crète au lever du jour. Elle manoeuvra alors de manière à s'élever vers le nord-ouest de l'Archipel. L'intention du commandant d'Albaret était de rallier la côte orientale de la Grèce à la hauteur de l'île d'Eubée. Là, soit à Nègrepont, soit à Égine, les prisonniers pourraient débarquer en lieu sûr, à l'abri des Turcs, maintenant refoulés au fond du Péloponnèse. Du reste, à cette date, il n'y avait plus un seul des soldats d'Ibrahim dans la péninsule hellénique.
Tous ces pauvres gens, on ne peut mieux traités à bord de laSyphanta, se remettaient déjà des effroyables souffrances qu'ils avaient endurées. Pendant le jour, on les voyait groupés sur le pont, où ils respiraient cette saine brise de l'Archipel, les enfants, les mères, les époux que menaçait une éternelle séparation, désormais réunis pour ne plus se quitter. Ils savaient, aussi, tout ce qu'avait fait Hadjine Elizundo, et, quand elle passait, appuyée au bras d'Henry d'Albaret, c'étaient de toutes parts des marques de reconnaissance, témoignées par les actes les plus touchants.
Vers les premières heures du matin, le 4 septembre, laSyphantaperdit de vue les sommets de la Crète; mais, la brise ayant commencé à mollir, elle ne gagna que très peu dans cette journée, bien qu'elle portât toute sa voilure. En somme, vingt-quatre heures, quarante-huit heures de plus, ce ne serait jamais un retard dont il fallût se préoccuper. La mer était belle, le ciel superbe. Rien n'indiquait une prochaine modification de temps. Il n'y avait qu'à «laisser courir», comme disent les marins, et la course se terminerait quand il plairait à Dieu.