V

Assuré que Rite ne viendrait pas ce lendemain, Raymond sortit et alla frapper à la porte de son ami Morangis, qu’il se reprochait d’avoir abandonné, le soir même de la mort de Marthe. Il le trouva dans son oratorio, improvisant à l’orgue une de ces subtiles musiques qu’il dédaignait de noter et qui étaient l’expression immédiats et fugitive de son état d’être.

Raymond qui était entré silencieusement, sans se faire annoncer, écoutait cette symphonie douloureuse où revenait comme une obsession une pensée qui ne pouvait se préciser et dont un arpège subtil semblait effacer l’image sonore à mesure qu’elle se dessinait…

Morangis aperçut Raymond ; il se leva et vint vers lui, le visage illuminé d’une sorte de douloureuse joie intérieure.

— Tu as bien fait, Raymond, de ne pas venir me voir plus tôt. Tu as compris que j’avais besoin de m’enfermer avec son image, avec des souvenirs qui prennent maintenant une immuable intensité.

Il parla ainsi longtemps de Marthe et Raymond comprit que maintenant qu’elle était morte, Morangis la créait à sa volonté, sans être dérangé par les réalités de la vie.

« Aucune amante, pensa Raymond, ne pourrait lutter avec une morte.

« Ah ! si nos amantes savaient mourir avant la décristallisation de nos sentiments, comme nous les aimerions éternellement ! »

Ainsi muni d’un sentiment immuable, Morangis avoua à Raymond qu’enfermé dans cette sentimentalité qu’il poussait jusqu’au fétichisme, il s’adonnait, en toute sécurité, aux fantaisies sensuelles et à la chasse à de faciles bonheurs.

— J’ai, dit-il, dépassé à jamais le stade de l’amour. Le libertinage, en dehors de tout sentiment, est plus pur : joie esthétique.

— Peut-être, répondit Raymond, qui savait dissocier son intelligence de sa sensibilité et de sa sensualité, il y aurait dans le domaine de l’amour bien des idées à retourner, bien des valeurs à renverser. Je m’amuserai peut-être un jour de lucidité à ce jeu de renversement des valeurs sentimentales. On arriverait à cette conclusion que l’amour devenu un art doit échapper à l’emprise non seulement de la morale, mais du sentiment.

Et, songeant ironiquement à lui-même, halluciné par le parfum d’une femme :

— Oui, dit-il, nous en sommes encore aux pauvres amours qui s’enferment sous la courtine secrète des alcôves, aux amours qui se cachent comme des péchés, ne se dévêtent que pour l’offrande subreptice et pour la minute de la fugitive vibration.

« Oui, Morangis, il y a peut-être un amour de l’amour qui dépasse les petites éternités qu’échangent deux êtres en rut : ces grands jeux sensuels où les couples et les images se répercutent, exaltant les cerveaux. Il y a en vérité une noblesse dans ces jeux à la fois dionysiaques et apolliniens, une noblesse esthétique et une gravité religieusement humaine que le christianisme des esclaves a salies bassement.

« En vérité, Morangis, ajouta Raymond, étonné de cette conclusion où le conduisait son raisonnement : la vie d’un homme intelligent ne peut trouver sa plénitude dans cette unique volonté d’accaparer les sensations voluptueuses d’une amante et de s’enfermer toute une vie dans l’infini minuscule et étroit d’un ventre de femme.

« Mais, s’empressa d’ajouter Raymond, ce raisonnement est faux comme tous les raisonnements d’ailleurs : en réalité, il n’y a de véritable joie en amour qu’associée à un état de sentiment. Mais les mots nous mènent souvent vers une logique purement verbale…

« Comme des cailloux jetés dans un étang, les mots jetés en nous font des remous et des cercles infinis. Il n’y a plus de mots vierges qui ne connaissent que l’étreinte d’une seule idée, d’une seule image, fidèles amantes. Les mots sont des catins qui ont couché avec toutes les idées et toutes les métaphores. « Cléopâtre », ce mot m’évoque cette reine-éphèbe d’Égypte, son histoire, son serpent sous les figues, Antoine qui eût pu conquérir le monde et lui préféra l’amour et la mort, les galères qui fuient dans le soir de la bataille perdue, emportant l’étreinte des amants ; il m’évoque l’Égypte et Rome, Shakespeare et le souvenir d’êtres chers associés à ma vie ; il m’emmène en des alcôves, il reconstitue des gestes, des spasmes, des larmes, des adieux, des regrets et, par association d’images, toute une vie de sentiment, de réflexions et de pensées…

« Mots, colliers accrochés à tant de cous, ceintures parfumées de tant de secrets !

« L’art d’un Mallarmé redonne aux mots une virginité, comme l’amour redonne aux êtres leur pureté…

« Est-ce vrai ? je ne sais : cela est vrai au moins à la minute où je le pense. Ce que nous pensons, disons ou écrivons nous étonne parfois autant que si nous lisions ou écoutions la pensée d’un autre. C’est qu’en somme celui qui écrit avec notre main, qui parle avec notre bouche, est un être mystérieux que nous ne connaissons qu’à la minute même où il s’exprime par la parole ou par l’écriture.

« Cet être mystérieux, ce double aussi invisible et insaisissable que le corps astral des occultistes, c’est notre subconscient, qui a, sans nous en avertir, recueilli des images, des sensations, des émotions, des pensées, des idées. Oui, nous sommes parfois étonnés de cette richesse qui est en nous et qui ne se revèle que lorsque notre conscience est endormie. Ah ! il y aurait là une belle théorie à développer sur le rôle des stupéfiants, ces révélateurs des images et des pensées.

« Pourtant, continua Raymond, je ne sais pas au juste quelle dose d’opium et de cocaïne il faudrait absorber pour atteindre l’intuition bergsonienne. Exactement, Morangis, la dose nécessaire pour tuer l’intelligence, ennemie de Dieu et de M. Bergson. Il ne faut pas médire de l’opium qui ne suspend en nous la vie organique que pour exalter les cerveaux, éteindre notre sens moral et religieux et faire de l’existence intellectualisée un phénomène purement esthétique. Le point de vue spectaculaire de Jules de Gaultier.

« Peut-être qu’au lieu d’être un danger, comme on le proclame, l’usage généralisé de l’opium sauverait le monde. En vérité, il ferait de tous ces vains agités qui ne rêvent que meurtre et mercantilisme, des artistes ivres de leur rêve et leur donnerait cette immobilité en une divine euphonie qu’ils ne trouveront jamais dans l’abrutissement de la vitesse… J’évoque ici les Chinois de la belle époque, riches d’un subsconcient dont ils prenaient une inoffensive conscience par l’art.

« A cette vie subconsciente participent les cellules de notre être : c’est pour cela qu’elle est notre vie profonde et que, pour se connaître il faut la faire monter à la conscience. Car une vie, une pensée, purement subconscientes, resteraient inexistantes. En réalité, ce subconscient n’existe qu’à la minute où nous en prenons conscience. Comprends-tu, Morangis ? Cette petite remarque que tu écoutes d’un air distrait, c’est pourtant une réfutation indiscutable de toute la philosophie bergsonienne.

« Et toi, Morangis, lorsque par ta musique tu libères les émotions englouties dans ta sensibilité, tu prends d’elles une sorte de conscience musicale, car la musique est une parole aussi, et, oui, une sorte de conscience primitive…

— Ma musique, répondit Morangis, me redonne la présence réelle de Marthe jusqu’à toucher ses mains et ses lèvres et jusqu’à la sensation du contact et du parfum de sa chair secrète. Si par je ne sais quel miracle ces rythmes musicaux qui ont la courbe de ses hanches et de ses seins, pouvaient se fixer, se matérialiser, je la recréerais vivante.

— Et je l’aimerais, pensa Raymond avec un sourire ironique et mystique.

Il ne pouvait oublier les confidences de Rite et en même temps qu’il s’abandonnait à une rêveuse et vaine désolation, il admirait cette constance où s’emprisonnait son ami, et cette illusion plus vraie pour lui que la vérité. Et Raymond, pour lui-même prononça cet aphorisme :

— En amour, c’est vraiment nous qui créons notre propre bonheur : se croire aimé d’une femme est beaucoup plus important que d’être réellement aimé d’elle si nous doutons de son amour.

« Nous ne sommes peut-être jamais aussi heureux que lorsque notre amie nous trompe, parce qu’alors, par une affectueuse compensation, elle tient à nous donner l’illusion d’une tendresse parfaite. »


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