VIII

Fidèle au serment qu’elle s’était fait à elle-même, Rite s’était, en effet, assuré la liberté de ses après-midi, et parfois même elle s’attardait jusqu’à la nuit, jusqu’au matin, insatiable de se donner comme si elle eût voulu en quelques semaines brûler l’ardeur de tout son être dans le brasier de leur amour. Elle n’avait pas d’autres curiosités que cette révélation que lui était sa propre sensualité. Entourée des livres de Raymond, elle n’en ouvrait jamais un seul et Raymond admirait ce dédain pour sa forêt de feuilles mortes. Jamais non plus, elle n’eut le désir d’une promenade le long des rues ou dans l’allée d’un jardin : elle venait chez Raymond comme une dévote vient à l’église et elle priait de toute sa chair.

Emporté dans ce courant de mysticisme sensuel, Raymond lui-même oubliait toutes les autres préoccupations de la vie, et se retrouvait complètement lui-même dans ce merveilleux égoïsme de l’amour.

Il contemplait de loin la vaine agitation des hommes. La gloire elle-même lui paraissait vaine : la conscience de lui-même qu’il prenait dans l’amour de Rite n’était-elle pas supérieure à tous les reflets que lui renverrait l’admiration des hommes ?

— Il y a peut-être, disait-il, une plus parfaite plénitude dans cette excitation cérébrale que donne l’amour, non plus pour la réalisation d’une œuvre, mais pour la réalisation de soi-même.

« J’aurais pu passer ma vie à décortiquer des philosophies et des esthétiques : j’y aurais récolté peut-être quelques amères feuilles de laurier. J’ai préféré le spectacle de mes propres sensations et de mes propres idées, jets d’eau qui retombent toujours sur eux-mêmes. Mais peut-être aussi est-il plus sage d’avoir donné son cerveau à grignoter à quelques belles femmes que de l’avoir livré à l’incompréhension des foules.

Et, en s’analysant plus profondément, Raymond trouvait dans son nirvana même l’élan immobile d’un arbre sain et lourd de ses feuilles. La vie lui semblait comme éternisée, et cette jeunesse qui faisait de son propre corps nerveux de faune une perpétuelle flèche tendue vers la joie, il la sentait aussi immuable que l’éternelle fraîcheur des étoiles. Il n’éprouvait aucune inquiétude métaphysique, mais seulement le désir obscur de capter toujours plus de vie. Il se surprenait à interroger les yeux des femmes avec une sorte de désespoir de ne pouvoir absorber et s’enrichir de toutes ces petites gouttes de beauté cristallisées en parfum d’éternité fugitive.

Cette hantise de l’odeur féminine troublait Raymond.

— Jusqu’ici, dit-il un soir à Morangis, qui était venu le surprendre, nous n’avons fait entrer dans notre conception esthétique de la femme que des données visuelles ; il faudrait enfin y faire pénétrer nos impressions odorales qui sont presque tout dans l’amour.

« C’est son odeur qui fait la beauté de la femme.

« Instinctivement, à la vue d’une femme, nous devinons son parfum d’amour, ce parfum qui nous prendra tout entier, corps et âme. Car la vue est en quelque sorte la synthèse de tous nos sens. Notre œil respire et palpe la chair, et ne nous trompe pas.

« D’ailleurs, il y a un rapport mystérieux et certain entre les lignes, les couleurs, l’expression d’une femme et son parfum et son baiser. Lorsqu’un poète de génie aura fixé ces concordances intuitives, il aura enrichi notre raison d’une connaissance nouvelle.

— Si bien, répondit Morangis, que, respirer une femme, c’est déjà l’avoir possédée…

— Oui, dit Raymond : le goût du fruit est dans son parfum. Mais cela prouve aussi qu’il ne peut y avoir d’esthétique absolue. L’esthétique est individuelle et correspond à notre sexualité…

Après un silence, il ajouta :

— A notre orgueilleuse et éphémère virilité : petite vibration d’insecte dans la lumière. Je songe malgré moi aux personnages du passé, ancien ou récent, dont nous ne pouvons plus imaginer les amours que par nos propres gestes, nos propres émotions. Contemplés de très haut, tous ces émois ne sont pas plus individualisés et différenciés que les gestes d’accouplement des mantes ou des scarabées.

« Vois, Morangis, cette mauvaise peinture qui représente une très belle femme de la fin du 18esiècle, une de mes aïeules : je sais son nom, mais il ne reste d’elle que cela : la vanité d’une étiquette et cette imprécise empreinte sur une toile. Elle n’est plus rien, ni du passé ni du présent : elle est comme si elle n’avait jamais vécu. Sous quelles caresses a-t-elle vibré, crié son petit cri de joie étouffé sous la terre ?

« Si on réfléchissait plus sérieusement à ces banalités et à la vanité des éternités, peut-être finirait-on par mieux diriger sa vie, apprendrait-on à ne pas l’encombrer de désirs inutiles, à équilibrer sagement ses joies et ses peines afin d’en fabriquer une harmonie, une sérénité…

« Mettre son orgueil dans le sentiment même de la fragilité de cet orgueil. Prendre conscience de sa grandeur dans la vanité de la grandeur. N’aimer la gloire que comme une vérification de sa propre valeur et n’en accepter le mensonge que comme un levain de perfection. Perfection sans autre but que cette perfection même, abstraction faite de toute idée de lâche récompense. La récompense est une insulte, une humiliation.

Pourtant, réfléchit Raymond, qui parlait plus pour clarifier ses propres pensées que pour convaincre Morangis qui, sans doute, l’écoutait distraitement. Mais Raymond aimait cette immobilité silencieuse de son ami qui lui donnait l’illusion d’être compris.

— Pourtant, Morangis, toute perfection réclame, comme la beauté, un miroir où prendre conscience d’elle-même. Il suffit qu’un être nous regarde (fût-il un mythe divin ou sentimental créé par notre propre imagination), nous regarde et nous approuve. La solitude n’est que vide et inconscience : ceux qui ont pu la supporter et s’en enrichir ne l’ont fait que par une sorte de dédoublement de leur personnalité, dont l’un des personnages admirait l’autre.

« La solitude serait la mort, Morangis… Toi-même qui es seul, ne vis-tu pas avec le fantôme de Marthe, plus réelle en toi qu’elle ne le fut jamais dans sa réalité charnelle…

— Oui, répondit Morangis : elle est là et il me semble qu’elle nous écoute…

Mais Raymond poursuivait le fantôme de son idée, curieux de la conclusion à laquelle il allait aboutir :

— Personne n’a jamais pu supporter la vraie solitude… Les ermites du désert dansaient leur ascétisme et leurs flagellations sous l’œil de Dieu, miroir idéalisé. D’ailleurs, nulle beauté dans ces humiliations et ces sacrifices : ce n’est qu’un marché, un échange, une volonté assez intelligente dans sa naïveté d’être, un jour prochain, heureux éternellement. Si Dieu existait, c’est lui qui serait la dupe de ce marché. En réalité, il n’y a pas d’amour désintéressé : même celui qui prétend se sacrifier à l’être aimé n’est pas pur, puisqu’il trouve sa volupté dans l’idée orgueilleuse du sacrifice accepté.

« En vérité, je te le dis (selon la formule du Christ), tout être vivant n’a qu’un désir, qu’une volonté, et tous ses gestes, même les plus contradictoires, tentent de le réaliser : être heureux. C’est un tropisme aussi fatal que celui qui fait tendre les protozoaires vers la lumière. Quels que soient les modes de transposition de cette tendance fatale, tous les hommes agissent et s’agitent vers cette lumière du bonheur, les Don Juan comme les martyrs volontaires. Et ces derniers sont encore les plus voluptueux, les plus exigeants : ce sont de formidables poètes qui dédaignent une vie qu’ils jugent médiocre, ce qui prouve la qualité de leur lyrisme, pour une autre vie divinisée qu’ils se créent et qui devient pour eux la réalité.

« Oui, même celui qui se suicide cherche encore le bonheur dans la paix et dans le néant.

« La vie est amour, joie, bonheur, jusque dans ses détresses, ses déchirements et ses angoisses.


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