Rite s’était réfugiée dans un petit village des Cévennes, à l’abri de toute civilisation : une maison de paysan construite en terre, comme le nid des termites au bord d’un ruisseau anonyme au fond d’une vallée sans nom. Nul bruit que celui des herbes que le vent couche, et le frôlement d’ailes des oiseaux qui percent l’air d’un cri gradué selon les heures du jour. Pas d’autre bibliothèque que les bois aux mille feuilles vivantes, pas d’autre inquiétude que celle qui s’est accrochée à votre chair comme un parasite et que l’on traîne avec soi.
Parfois Rite songeait que peut-être le vrai bonheur résidait dans cette vie diminuée ; parfois aussi, elle voulait secouer cette torpeur et agitait les ailes de son désir et de sa pensée : faire signe à Raymond qu’il vienne, non pas partager avec elle cette inquiétante quiétude, mais la réveiller de ce nirvana où elle allait sombrer, elle, son amour et jusqu’à ses souvenirs ; qu’il l’emporte avec lui, petite bouche de sensualité mystique collée éternellement à sa chair, vivant de son souffle et des mouvements de son être.
Et, avant que cette impulsion ne se soit éteinte dans le vent dont les orgues l’hypnotisaient et l’accrochaient au sol comme les feuilles déjà roussies par le soleil, Rite courut vers le petit bureau de poste de la bourgade lointaine et, sans plus réfléchir, envoya un télégramme à Raymond :
« Rite t’attend. Toute tienne. »
Et déjà, Raymond était là près d’elle, et elle projetait sur le paysage désormais effacé, inexistant, les images de sa vie nouvelle. Au bout du sentier que fixaient ses yeux hallucinés se dressait le fantôme gigantesque de Raymond qui allait la cueillir comme une bruyère du vallon, et l’emporter par delà l’horizon vers leur vraie vie qui allait commencer.
Au moment où Raymond reçut cet appel de Rite, il s’apprêtait à sortir pour un dîner où il était convié et où il devait rencontrer le poète Gammes, le poète aux jeunes filles nues dont il aimait le paganisme mystique. Cette journée avait été pour lui une journée d’inconsciente attente et de mystérieuse angoisse. Mais était-ce cet appel de Rite qu’il attendait avec cette intuition inquiète ?… Partirait-il ? Obéirait-il à ce signal de détresse ? Attendre : n’y plus penser jusqu’à demain ; la réponse s’inscrirait d’elle-même sur le disque du subconscient. Partir ? c’était peut-être ne plus jamais revenir seul et libre ; c’était imposer à sa vie la certitude d’un amour déjà blessé par la douleur. N’est-ce pas curieux que les souffrances partagées, au lieu de mêler les êtres indissolublement, les sépare et les disjoint. Peut-être parce que la souffrance nous isole et nous fait réintégrer notre personnalité incommunicable. Les sentiments blessés par quelque souffrance ne marchent plus qu’à cloche-pied ; ils ne sauraient aller bien loin sur le chemin de l’amour.
Mais ne pas partir, c’était peut-être rejeter de sa vie le plus sincère et le plus vivant des amours.
— J’ai besoin d’être aimé, dit-il, de m’aimer moi-même dans l’adoration d’une femme. Retrouverai-je jamais ce don total et spontané d’un être d’élite bien adapté à ma chair ?
Ces pensées contradictoires se bousculaient dans la cervelle de Raymond, tandis qu’il s’habillait automatiquement. Dans la glace où il faisait bouffer la mèche blonde qui tombait en toit de chaume sur son front, il se reconnut, et, devant la gravité émue de son propre visage, il sourit à ce trouble qui avivait l’éclat de ses yeux. Il savait que cet air discrètement romantique qu’il promenait dans la vie lui attirait toujours la sympathie des femmes :
« Ce qu’elles devinent peut-être en moi, c’est, sous la douceur d’une apparente féminité, une force qui dédaigne de s’exercer en dehors de l’amour.
« Au lieu de m’attarder en des absolus provisoires, j’aurais dû peut-être répondre à tous ces sourires sans lendemain qui me faisaient signe. C’est toujours avec un certain désespoir que les yeux de mon désir abandonnent le sillage d’une femme inconnue dans la rue. Ma formule : toutes en une, se confond, en vérité, avec cette même formule retournée : une en toutes. Car c’est toujours nous que nous cherchons dans le parfum des femmes, et peut-être, en réalité, avons-nous plus de chance de nous trouver dans la diversité que dans cette obstination de l’amour unique, destiné à la même faillite et à la même incomplétude.
« Dans quelque vingt ans, je serai vieux. Aurai-je engrangé assez de souvenirs pour l’hiver de cette vieillesse réfléchie ? Hélas ! à mesure que l’homme fléchit sur sa tige, son cerveau mûrit, se développe comme le cerveau des pavots où tintinnabulent les graines noires de ses pensées. L’homme prend une conscience inutile de la vie au moment qu’elle lui échappe, et parfois c’est à l’âge où l’amour lui est interdit qu’il en comprend trop tard la tentation illuminée.
« J’ai toujours admiré le sérieux avec lequel les hommes de tous les âges et de toutes les races, devant le néant d’une vie éphémère, se sont créé tant d’obstacles à la volupté, la réglementant comme un jeu de cartes ou un jeu de croquet, où il n’est permis de passer la sonnette que dans certaines conditions et positions.
« Ah ! l’amour est le jeu où il faut le plus tricher avec les règles. Se dire que tout y est beau et permis, et ne conserver les interdictions que pour les esclaves. »
Pour se rendre à ce dîner, Raymond fit un long détour pour jouir de la lumière calme du soir et du trouble que mettait en lui cette sérénité. Il longea le jardin du Luxembourg, dont les grilles déjà closes lui évoquaient un passé désormais impénétrable. Il s’arrêta un instant devant la grande allée qui monte vers le bassin au petit amour fragile : les deux grands vases aux mêmes fleurs rouges mettaient une clarté dans la pénombre ; une silhouette se dessina, fantôme d’un souvenir :
— Ce fut là, dit-il, qu’elle me dit adieu, avec son sourire au bord des larmes. Je noterai cela, afin de ne jamais perdre le goût de ce dernier baiser.
Il entrait maintenant dans le salon inconnu où MmeFerrugine l’accueillit avec une affabilité exagérée. C’est le privilège des femmes du monde de donner aux êtres qu’elles choisissent l’impression qu’ils sont pour elles des personnages d’une qualité exceptionnelle. MmeFerrugine, qui était riche et sensible aux choses de l’art, s’était donné le rôle de protéger les poètes ; elle aimait à s’entourer de ces mystiques acrobates du rythme, et lorsqu’ils récitaient leurs vers, elle s’enorgueillissait de leur succès, comme si ce fût elle qui les eût dressés à ces tours de force de rime et de sentiment. Gammes était là, illuminé de la clarté des chairs nues des jeunes filles qu’il avait chantées et qui faisaient autour de lui une ronde invisible. Ses gestes timides semblaient frôler de jeunes seins avec l’amoureuse crainte de les blesser : cela lui donnait un air un peu douloureux qu’il éventait avec des mots. Sa parole était une musique, une musique un peu métallique et rebondissante qui évoquait les cascades des ruisseaux sur les pierres sonores et l’éclaboussement lumineux de leur écume.
On dîna, un vrai dîner : ce poète mystique se nourrit comme nous du sang des agneaux, et des lièvres arrachés à leur rêve de clair de lune.
La conversation, bien menée par MmeFerrugine, ne s’écarte pas de la poésie ; il semble qu’on s’est assemblé non dans une salle à manger, mais dans un temple, après l’office, pour manger rituellement les agneaux et les taureaux du sacrifice. Des fruits couvrent la table : de belles pêches rosées comme des chairs à la Boucher offrent à la tentation de nos mains et de nos bouches leur callipygies minuscules.
Tandis que le repas s’achève dans cette atmosphère de roses coupées et de fruits plus odorants encore que les fleurs, d’autres invités arrivent pour la soirée de poésie et de musique. Raymond s’est installé à l’écart, près d’une fenêtre, où ne lui arrive qu’une brise imprécise des musiques qui déjà ont déclenché leurs accords. Il reconnaît au vol de célèbres rengaines dont l’émotion s’est tout évaporée. Mais tout à coup, voici qu’au-dessus de la vague musicale des notes noires et blanches s’élève la pureté d’une voix qui est déjà l’évocation d’un être précis, une voix qui semble apporter le contour, le parfum d’une gorge et le tremblement d’une bouche. Immobilisé dans son émoi, Raymond écoute, la gorge contractée, les yeux pleins de larmes, cette voix jamais entendue qui semble venir du plus lointain de son enfance et lui apporte la forme musicale d’un être mystérieux et fraternel.
La voix s’est tue. Raymond demeure hypnotisé dans cette vibration qui l’enveloppe encore de sa résonance, de son parfum ; il respire cette voix et y engloutit le songe de son visage.
Tout à coup, la voix est là, devant lui ; il l’a reconnue : une jeune fille, si blanche dans sa robe noire, si pâle sous ses cheveux noirs, est là devant lui : elle le regarde, elle lui parle :
— C’est pour vous que je suis venue, Raymond. C’est pour vous que j’ai chanté.
Cette exaltation intérieure où l’avait mis sa voix entendue, et que lui avouait Raymond, elle l’avait sentie… elle l’avait voulue. Elle disait encore :
— Je ne vous connais que par ce que vous avez révélé de vous dans quelques livres, mais je vous reconnais, je vous cherchais.
Et le ton d’assurance de sa voix signifiait : « et nous ne nous quitterons plus jamais, maintenant que nous nous sommes trouvés ». Et cela, lui aussi, Raymond, l’acceptait et déjà il s’installait dans cette nouvelle éternité qui lui était destinée. Il ne savait même pas son nom, mais elle était bien celle qui avait toujours vécu près de lui, en lui. Rien ne l’étonnait de son corps mince, aux petits seins miraculeux, aux jambes de Diane, aux mains longues et si pâles que n’alourdissait aucune bague. Il reconnaissait ses moindres gestes et l’éclair de son sourire vite éteint.
— Mais non, répondit-elle à une question de Raymond : pas une jeune fille, une jeune femme, Simone de…
Mais le poète s’était assis à une petite table au milieu du salon et lissait l’éventail de sa barbe comme on accorde un violon ; il allait nous donner tous les poèmes de sa dernière récolte. Raymond s’était assis à côté de Simone, et la lumière qui émanait d’elle le baignait d’une clarté parfumée qui les enveloppait et les mêlait dans ce silence que les psalmodies du poète faisaient religieux. Raymond n’écoutait même plus la monotonie de ces rythmes où s’accrochait l’odeur des herbes et des jeunes chairs nues dans le soleil. Ces vers n’étaient pour lui qu’une musique évocatrice de la pureté de Simone devant laquelle il se sentait timide comme un enfant.
Un instant, le visage de Simone s’est tourné vers Raymond et de sa bouche au dessin si intact, une lumière a souri vers lui un sourire qui lui paraît une offrande qu’il n’oserait jamais cueillir. Pourtant, il a conscience que dès cet instant Simone est déjà sienne, mais il y a une telle adoration dans l’amour nouveau qu’il ressent pour cette femme qu’il s’y mêle une sorte de torture et de crainte mystérieuse : n’être peut-être pas digne de sa perfection et de sa beauté.
Lorsqu’elle partit, il l’accompagna : il lui fallut tout un effort de raisonnement pour quitter son bras et l’abandonner au seuil de sa demeure. Mais elle dit avec une telle assurance de revoir et de vie partagée :
— Je pars pour quelques jours : je reviendrai vers vous, que Raymond comprit qu’il ne fallait pas tenter de diriger un amour qui s’imposait à sa vie et qui allait submerger toutes ses pensées.
Miraculeusement, sa vie se simplifiait et se résumait en un nom et en une forme féminine : Simone. Cette Simone d’une heure avait déjà envahi le passé, et, rentré chez lui, ce soir-là, Raymond s’aperçut que le décor de son intérieur était comme rajeuni, renouvelé d’un désir nouveau. Il veilla longtemps, afin de revivre seconde par seconde les émotions de cette soirée, et, pour ne pas en perdre les images à la fois immuables et fugitives, il les nota et il avait conscience qu’il atteignait dans ce nouvel amour le sommet d’une vie d’où il ne pouvait plus que descendre vers les regrets et la nirvanique sérénité. Il évoquait timidement la lumière de « sa » bouche, et un frémissement à la fois physique et psychique le parcourait : il songeait que lorsque le baiser de cette bouche s’écraserait sur sa bouche, il défaillerait…
— Pourtant, se disait-il, avec quelle assurance elle est venue vers moi : elle savait orgueilleusement que, puisqu’elle m’a choisi, je lui appartiens.
Mais il sourit en se disant qu’en effet tout ce qu’il avait pu écrire, toutes les idées qu’il avait momentanément exprimées n’étaient peut-être au fond qu’un appel dans la nuit vers cette âme et cette chair privilégiées.
— La littérature n’est peut-être que cela : une petite lampe de ver-luisant qui s’allume dans la nuit, petit phare de désir et d’amour. C’était pour elle seule ; elle seule a compris le signe : elle seule est venue.
Il ne songeait plus du tout que Rite l’attendait dans sa chaumière romantique des Cévennes, et lorsque le télégramme, jeté sur sa table avant de partir, le lui rappela, il décida qu’il ne partirait pas.
— C’est curieux, pensa-t-il, les amours subissent les mêmes lois que les étoiles : elles atteignent le sommet de leur ascension et déclinent vers l’horizon de l’oubli.
« Ceci, rectifia-t-il, pour lui-même, n’est qu’une image d’une poésie mensongère. En réalité, nos amours subissent la même loi que la matière vivante. Cette loi peut se traduire graphiquement par une branche d’hyperbole. Cette courbe, se récitait-il, est « exactement celle de la combinaison de l’hémoglobine avec l’oxygène », formule qu’il avait découverte dans une revue de biologie et devant laquelle il avait longtemps rêvé à cette courbe hyperbolique qu’est la limite de nos sentiments, de nos idées et de nos conceptions humaines. Oui, pensait-il, nos théories philosophiques les plus générales subissent cette fatalité chimique et mathématique et ne peuvent pas ne pas suivre la courbe de cette hyperbole : notre conception de l’éternité, de Dieu lui-même, n’est qu’une hyperbole. Cela tient à la composition chimique de notre sang… Mais qu’importent ces théories devant la réalité même éphémère du sentiment nouveau qui m’emplit : l’hyperbole de ma pensée s’élance vers toi, Simone.
Il eût voulu savoir quelles images et quelles pensées occupaient son esprit à cette heure où il se penchait vers son fantôme. Il ne savait rien de sa vie, de ses relations, mais il possédait cette faculté merveilleuse d’abstraire les êtres qu’il aimait de leur milieu, de les isoler en lui-même. Simone avait dit : « Je partirai demain », et il ne s’était même pas inquiété de savoir vers quel pays, vers quel manoir, vers quels êtres familiers. Il savait que l’amour, dès qu’il est entré dans une âme, ne projette plus sur le monde qu’une seule image : celle de l’être aimé. « Le seul paysage de Simone, ce sera moi. » Une inquiétude cependant naissait en lui : ne pas décevoir l’idée qu’elle s’est faite de moi ; et un désir d’atteindre une sorte de perfection intellectuelle, esthétique et sensuelle qui serait digne de sa propre perfection à elle. Pour la première fois, la gloire lui parut une fleur qui valait la peine d’être cueillie pour l’offrir à Simone. Il dit : « Je cueillerai cette fleur pour elle, si elle la désire.
« Les femmes que nous aimons, au cours de notre vie, marquent les étapes de notre évolution intérieure, et peut-être que ce nouvel amour plus spiritualisé correspond à la maturité de mon cerveau, à une défaillance déjà de mon être physique. »