XVIII

Dès le réveil, le lendemain, l’image de Simone se jeta sur Raymond et ne le lâcha plus. Toute cette journée, il fut en attente d’une visite presque promise, mais Simone ne vint pas, et aucun mot d’elle ne vint le rassurer. Il s’inquiéta, d’une inquiétude hallucinée et incapable d’un geste. Le soir tomba sur cette vaine attente, sur cette journée qui avait si lentement et si douloureusement déplié ses heures inutiles. Alors s’embarquer dans la nuit, vers l’espoir du matin nouveau, sentir peu à peu ses pensées, son angoisse vaciller et s’éteindre : l’être tombe alors comme sur une autre planète où il se retrouve autre avec des souvenirs d’une vie différente. Raymond gardait en lui un souvenir obscur de cette vie nocturne où il se revoyait en des paysages familiers et pourtant ignorés de sa vie réelle et consciente.

Un pneumatique de Simone. Raymond tient la petite enveloppe dans sa main sans oser l’ouvrir. Il a peur des mots qu’elle contient et, en même temps, il en espère toute la joie de sa vie du moment : peut-être Simone sera-t-elle là tantôt… Mais non, la lettre annonce brièvement un départ nécessité par un deuil familial. « Mais, ajoutait Simone, dans ma solitude de là-bas, je revivrai plus intensément nos heures d’amour. En te perdant un peu, Raymond, ma peine avivera encore en moi mon désir de toi. Je t’écrirai. »

Elle n’écrivit pas, et l’angoisse de Raymond se mua en un doute qu’il cultiva : il osa s’imaginer que peut-être Simone était allée rejoindre un amour pas tout à fait épuisé. Mais il chassa vite cette image et se suggestionna la certitude d’une Simone inquiète comme lui et comptant les minutes qui les séparaient. Il évoquait l’heure merveilleuse où il avait tenu sa belle tête dans ses mains :

— Que c’eût été beau, si elle était morte à cette minute : elle fût demeurée, toute ma vie, une idéalisation de mon amour éternisé dans sa perfection… Ah ! Simone, que je t’aimerais morte, que j’aimerais mon désespoir qui trouverait des mots pour te recréer perpétuellement.

Mais un peu du parfum de Simone demeurait dans cette chambre où il l’avait possédée. Religieusement, Raymond s’agenouilla auprès du lit où se dessinait la forme de son corps, et il baisa la place où elle avait dormi. Il lui parlait avec un lyrisme dont il berçait sa peine :

— Parfum subtil, synthèse extatique du monde, je t’évoque, et voici que surgit l’élan sacré de ton corps pâle et souple où s’enroulent les volutes musicales de ma pensée. Tous les mots qui s’envolent de ma bouche ont l’odeur salée de ton amour. C’est ton parfum unique que pleurent les larmes qui tombent dans mon sourire ; c’est lui que je mâche dans la saveur un peu acre de cette feuille morte que le vent colle à mon inutile baiser, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour…

« Tout mon être, traînant les images de sa vie, sa philosophie ironique et sa décourageante conception du monde, tous les mouvements de mon corps et de mon esprit ne sont plus qu’une paille fragile emportée vers le gouffre étroit de ton ventre, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour…

« L’âcreté des écorces au printemps, quand la sève se mouille de joie neuve et soulève la chair des arbres qui s’érigent, ce m’est le goût mystique de ta joie, la sève de ton corps, le sang de ta blessure secrète, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour…

« J’ai tenu dans mes mains la pensée de la belle tête si blanche dans les feuillages noirs de tes cheveux ; tes yeux levés vers moi montaient comme des astres dans la nuit, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour.

Raymond sentait son amour pour Simone s’aggraver dans l’inquiétude et le silence, en même temps qu’il éprouvait une grande intensité de vie intérieure où ses jugements et ses pensées venaient se brûler. Nous jugeons la vie d’après nos passions et ce sont même nos passions qui éclairent notre vie. La sérénité des vieillards, c’est la sérénité de la nuit : c’est l’obscurité.

— On dit, réfléchit Raymond, que nos passions nous aveuglent. Oui, mais à la façon du soleil dont la lumière donne leur valeur aux objets.

Quelques lettres de Rite dormaient sur la table de Raymond : il n’avait pas voulu les ouvrir, indifférent à tout ce qui n’était pas l’amour de Simone. Il prit ces lettres dans sa main et sourit en songeant aux vaines tendresses, aux baisers fanés que contenaient ces fragiles enveloppes.

— En ces jours d’angoisse, peut-être injustifiée d’ailleurs, pensa Raymond, les épanchements de Rite me seraient d’une trop cruelle ironie. J’attendrai, pour communier à ces tendresses mortes, d’avoir retrouvé Simone.

Et pour occuper les heures vides, Raymond alla visiter Madeleine qui s’inquiétait de son silence et de son absence. Elle était, en effet, rentrée à Paris et avait organisé sa vie, plus étroitement encore, autour de son petit dieu. Seul Morangis était demeuré leur visiteur presque quotidien : Dionys, décidément doué pour la musique, semblait devoir devenir son disciple, et Morangis trouvait dans les dispositions musicales du jeune homme une raison nouvelle de s’attacher à lui. Il remarquait que les jeunes gens d’une sexualité un peu déviée étaient en général très doués pour les arts : poésie, musique, peinture, etc… Il épiloguerait avec Raymond sur ce sujet ; Madeleine, d’ailleurs, était très heureuse de sentir son Dionys attiré vers une carrière assez indéterminée qui n’exigerait aucun internement dans des écoles : ainsi, elle le garderait près d’elle et satisferait aux exigences de son devoir et de son égoïsme.

— Et puis, ajouta Raymond, auquel elle expliquait cette sage combinaison, il est bien inutile d’encombrer de science vaine la jeune intelligence de cet enfant dont le génie est dans sa beauté. Il est lui-même la propre réalisation esthétique de son âme. Que la musique et la danse donnent à ce beau corps sa parfaite eurythmie, et l’amour y ajoutera son rayonnement. Homme pour les femmes et femme pour les hommes, il est une sorte d’androgyne synthèse de la vie, mais condamné par cela même à une manière de stérilité.

Puis, changeant la conversation, Raymond demanda à Madeleine dans quel état d’âme elle avait laissé son lévite amoureux et d’une chasteté si mystérieusement vicieuse.

— J’ai longuement rêvé à son aventure, dit-il, et cherché les raisons de sa fuite devant ton offrande trop belle et trop réelle. Sa renonciation, Madeleine, ne fut peut-être pas aussi héroïque qu’elle t’a semblé ; elle fut peut-être seulement déterminée par l’impuissance où il se sentait devant la réalisation imprévue de son rêve. Il a fui, Madeleine…, parce qu’il ne pouvait pas combattre. Combien d’amoureux, incapables de prouver leur passion à la femme qu’ils désirent, se délivrent devant son image évoquée du rêve qui les obsède !…

— Peut-être, répondit Madeleine, mais je veux tout de même voir dans cette timidité une preuve d’amour mystique. C’est d’ailleurs beaucoup mieux ainsi et j’aurais sans doute regretté mon geste de pitié, si…

— Oui, Madeleine, mais laissons ce sorcier de village à genoux devant son symbole, et ne sourions pas trop de la naïveté de ses rites sexuels. Nous sommes tous un peu semblables à lui, nous qui souvent, dans les bras d’une femme réelle, ne trouvons l’inspiration amoureuse qu’en évoquant l’image d’une autre femme où même le souvenir d’une lecture. Nous possédons tous, dans le tiroir secret de notre subconscient, un symbole idéal de la femme dont les femmes que nous croyons aimer ne sont que d’imparfaites répliques.

A cet instant, Morangis entra tenant Dionys par la main. Madeleine reprit possession de son jeune amant avec un sourire où semblait fondre l’inquiétude secrète des dernières minutes. Maintenant, confortablement installée dans la chaude sérénité du moment, elle interrogeait Morangis sur ce concert où il avait bien voulu conduire Dionys.

— Du Beethoven, du Mozart, du Schumann, du Chopin… c’est très beau, répondit Morangis ; mais il n’y a plus dans ces musiques, même pour la fraîche inculture de cet enfant, aucun élément de nouveauté. Musique rétrospective qui ne correspond plus à rien et qu’il ne faut connaître que pour comprendre l’évolution de la sensibilité musicale. Se réunir dans un hangar aussi désolé et désolant que la salle Gaveau pour entendre ces divines rengaines, cela me semble aussi vain que si de jeunes poètes s’assemblaient à la mairie du VIearrondissement pour écouter leSonge d’Athalie, les stances duCidou lesNuitsde Musset…


Back to IndexNext