Fidèle au rendez-vous qu’il s’était donné avec Morangis, Raymond vint ce soir-là sonner à la porte de Madeleine. On l’attendait.
Raymond était demeuré pour Madeleine l’amant de son intelligence, et c’était une empreinte indélébile. Et si Morangis se sentait attiré vers Madeleine qu’il visitait maintenant quotidiennement, c’était, sans qu’il s’en doute peut-être, leur double imprégnation des pensées de Raymond qui créait leur fraternité. Leur mutuelle tendresse pour le jeune Dionys ajoutait encore à ce lien moral, une sorte de secrète complicité sexuelle. Ainsi Dionys se trouvait être à la fois le complément sensuel et sentimental de Madeleine et de Morangis : un peu une femme pour Madeleine cérébralement virile, un peu un homme pour Morangis, artiste à la sensibilité féminine.
Élevé dans cette atmosphère de double adoration, Dionys prenait de plus en plus conscience de sa divinité, et se laissait aimer passivement, comme tous les dieux.
— Pourtant, réfléchit Raymond, en amour, c’est celui qui aime qui est le vrai Dieu, car c’est lui qui impose sa volonté, son sentiment, sa création d’un monde. Celui qui se laisse aimer est l’esclave…
Après quelques paroles de banalité affectueuse Raymond retomba dans son monologue interrompu, qu’il sut accrocher à la conversation commencée.
Madeleine pensait aussi que c’était celui qui aimait qui était le maître :
— Être aimé, dit-elle, c’est, en effet, tomber dans un décor étranger, sous les feux d’une lampe magique qui nous transforment, nous métamorphosent à nos propres yeux.
— Oui, continua Raymond, ce qui nous réjouit, en amour, c’est la sensation de notre puissance : faire jaillir d’une femme la plus grande volupté, lui imposer notre joie, mais surtout peut-être nos sentiments, nos jugements… La sensualité est plus cérébrale que physique, et notre volupté consiste davantage à décrocher l’exaltation d’une femme qu’à nous griser d’un vertige physique si fugitif.
« Chez certaines femmes aussi la sensualité se cérébralise, et c’est ce qui distingue les lesbiennes des femmes dites normales. Comme les hommes elles mettent leur volupté à vouloir donner de la joie et non plus à la subir ; elles veulent prendre au lieu de se donner. Les vraies lesbiennes dédaignent les passivités de l’amour.
— Cela se comprend, observa Morangis, puisque, dit-on, elles sont douées d’un bourgeon de virilité…
— Celles-là, reprit Raymond, ce sont les tribades, mais l’espèce en est fort rare. Non, la lesbienne n’est pas un être hybride, physiologiquement : elle est une pure femme, mais une femme qui conçoit la sensualité d’une façon virile, et la transpose cérébralement comme les hommes. Je me souviens des confidences indiscrètes que me fit sur ce sujet une jeune lesbienne qui n’avait plus de secrets, même physiques, pour moi. (Les lesbiennes passives ne dédaignent pas du tout les hommes un peu féminins dont la virilité, même excessive, ne les brutalise pas.) Celle-ci était aimée, à l’époque de cette confession, d’une Muse célèbre, célèbre surtout peut-être pour la rigueur de ses principes saphiques, pour l’orthodoxie de son dogme : jamais, en effet, aucun homme n’avait pénétré ni dans son cœur ni dans sa chair.
« Elle m’évoquait cette Muse nue dans sa nudité d’éphèbe, et, ceinte d’un olisbos, se précipitant vers elle, de toute son ardeur artificiellement inépuisable ! « Elle me violait encore des mots et des baisers de sa bouche, du désir de ses mains et de ses yeux, et, se réjouissant de ma craintive défaillance, me torturait sans pitié de l’orgueil factice, dont elle était armée. Triste possession qui ne me possédait pas. Je la revois lasse et découragée, ayant jeté loin d’elle sa ceinture virile et s’abandonnant enfin à mes reposantes caresses.
— C’est là vraiment, dit en souriant Madeleine, une forme imprévue du bovarysme…
— Oui, Madeleine, répondit Raymond, une forme d’un bovarysme physiologique, par lequel ces femmes se conçoivent hommes. Elles sont des hommes. Il y a des hommes qui se conçoivent femmes ; et ce sont vraiment des femmes.
Ils parlèrent ensuite d’eux-mêmes avec discrétion. Raymond ne faisait jamais de confidences à personne ; Madeleine, en toute pureté, s’abandonnait aux spontanéités de ses instincts et de ses passions, se faisant une morale de sa sincérité. Quant à Morangis, il trouvait dans les paroles de Raymond un assentiment à ses curiosités sensuelles. Dionys, blotti dans la robe de Madeleine, écoutait sagement en fumant de blondes cigarettes.
Chaque soir, lorsqu’il abandonnait Simone, Raymond lui remettait une petite lettre bleue, qui était comme la mise au point de leurs sentiments et de leur amour, un éclair de conscience que le lyrisme des mots atténuait.
Il sentait bien, au fond de lui-même, que ces écritures étaient une faiblesse et comme l’aveu d’un doute maladif, mais il ne pouvait résister à ce besoin de s’analyser et de fixer, pour une éternité illusoire, l’essentiel de leurs gestes et de leurs sentiments :
— C’est ma vie que je compose, pensait-il : c’est aussi physiologique que pour les abeilles la fabrication de leur miel… Sans l’agglutination de ma salive mystique, que serait le parfum de Simone ?…
« On n’écrit, pensait-il, que ce qu’on n’a pas complètement vécu, épuisé : c’est un prolongement des rythmes, des accords et des images : une création d’art. Aussi un état de désir cultivé : Je veux que ces heures de solitude soient baignées dans l’érotique mysticité de mes mots, qu’ils s’enroulent à elle comme des bras, qu’ils s’écrasent sur sa chair comme des baisers. Je veux que ma présence lui soit une obsession, qu’elle m’évoque parmi la tentation de mes livres dont elle fut un instant jalouse. Mais je la sais rassurée : elle sait maintenant que mes livres dorment dans leur poussière de pensée morte et que je ne les ouvrirai pas.