La poésie est l'essence même de tous les arts, quels que soient leurs procédés. Seule, la littérature, qui est la forme suprême du Verbe et la synthèse esthétique absolue, peut atteindre à la poésie d'idées abstraites; mais les lignes d'un monument, les couleurs d'un tableau, les formes d'une statue, doivent en leur langage donner des impressions, des émotions poétiques.
Comme le chérubin doré, le grand artiste ne parle pas, il chante; de son compas, de sa plume, de son ébauchoir, de son pinceau, il cherche l'ode, et lorsqu'il l'atteint, il fait de l'art lyrique, le premier des arts après l'art mystique qui est surhumain, puisque son objectif est surnaturel, et divin: la Sixtine et les Chambres, la chapelle Médicis, le Campo Santo et Santo Marco sont des odes.Monna LisaetSaint Jean le Précurseurdes poèmes de subtilité expressive et l'Indifférentde Watteau est une odelette; car ce qui constitue le lyrisme, c'est une synthèse expressive si complète qu'elle devient typique d'un être ou d'un sentiment. Michel-Ange, Léonard, Durer, Rembrandt et Delacroix sont les grands poètes lyriques de la peinture. De nos jours, Puvis de Chavannes, Hébert, Gustave Moreau, Paul Baudry, Félicien Rops, sont souvent poètes et quelquefois lyriques. Je ne vois que ces cinq noms qui aient droit à cette catégorie d'honneur pour l'ensemble de leur œuvre; mais je m'étonne que les critiques romantiques ne l'aient pas créé pour Delacroix et Chenavard, ces deux génies.
C'est ici la place du plus jeune peut-être des exposants de cette année, M. Georges Rochegrosse. SonVitellius traîné dans les rues de Rome, de l'an dernier, promettait beaucoup, mais son présent envoi dépasse toutes les promesses qu'il donnait, et la médaille du Salon lui est due, et si absolument due que, s'il ne l'avait pas, il faudrait croire que M. Baudry a bien représenté l'équité de notre époque par saLoichiffonnée. On a dit que M. Scherrer serait le concurrentde M. Rochegrosse; cela est tellement dérisoire qu'il ne faut pas s'y arrêter.
D'abord, le sujet qu'a choisi M. Rochegrosse est un des plus hérissés de réminiscences poncives difficiles à écarter:Andromaque. Il a su s'inspirer exclusivement de l'Illiadeet d'Euripide, et il a fait une peinture héroïque qui, à part sa valeur intrinsèque grande, est une date et, je dirai plus, une sorte de révolution dans la peinture historique. L'Andromaqueest, pour la couleur locale antique, ce que laNaissance d'Henri IVde Deveria a été pour le moyen âge.
Les Grecs sont vainqueurs et maîtres de Troie; dans l'ivresse du triomphe, ils ont mis en feu le palais de Priam et des reflets rouges d'incendie, et des rafales de fumée traversent la toile. Le lieu de la scène est un escalier qui descend le flanc du rempart; la rampe, qui a servi de billot, est ruisselante de sang, et il y a un tas de têtes coupées dans une mare de caillots noirs. A droite, des femmes, des vieillards sont couchés et attachés sur un brasier de poutres; les uns sont déjà morts d'asphyxie et de terreur, les autres se tordent dans un dernier cri; poussés sur cette rangée d'agonisants, un char brisé, des escabeaux et des coussins luxueux. A droite, a lieu la tragédie: tout en haut, Ulysse, dont le manteau rouge flotte au vent d'une façon sinistre, attend qu'on exécute l'ordre qu'il a donné de précipiter Astyanax du rempart. Mais il faut l'arracher à sa mère; un Grec y est parvenu, il tient le royal enfant dans ses bras; la femme d'Hector a saisi le manteau du Grec et elle a la force surhumaine que donne le plus beau sentiment qui soit au cœur de la femme. Ils sont quatre hercules qui s'épuisent à lui faire lâcher prise. L'un force sur son bras pour le faire plier, l'autre lui saisit les épaules pour la renverser, un troisième la prend par ses magnifiques cheveux; un quatrième, s'arc-boutant à une marche, la saisit à bras-le-corps. Andromaque est magnifique. Cette mère, cette reine, littéralement écartelée par ces cinq barbares, est poignante doublement dans la sublimité de son sentiment et dans la puissance héroïque de sa lutte. La robe de pourpre, brodée d'or, est en lambeaux, et dénude son sein auguste et son fort genou. Il n'y a qu'un mot à dire: cela continue Delacroix et cela ne le copie pas.
Composition qui est si trouvée qu'on n'en imagine pas de meilleure; couleur originale, neuve, avec un parti énorme tiré des gris lumineux, dessin mouvementé, à la Tintoret; et pour la première fois peut-être des héros homériques, aux armures, aux costumes pris exactement dans Homère. Ce n'est plus le casque de pompier, le pectoralet les cnémides de David, c'est du costume homérique exact. Mais au-dessus de toutes les qualités de rendu et de procédé, ce qui fait cette œuvre hors ligne, c'est qu'elle est conçue d'esprit épique, d'essence héroïque. Et, complexité qui confond, M. Rochegrosse, qu'on dirait devant l'Andromaqueun artiste exclusivement préoccupé de l'antiquité et cherchant à rajeunir la représentation de l'histoire classique, comme M. de Banville a réussi à relever la mythologie de la boîte à pastilles où Parny l'avait enfermée et à la traiter en Hésiode, M. Rochegrosse, dis-je, est très moderne, il comprend admirablement notre époque maladive et subtile et il sait dessiner un habit noir à la Gavarni, comme il boucle les armures de cuir aux reins des soldats d'Ulysse. Sans parler des dessins exquis et de scènes contemporaines que tout le monde connaît, il a décoré trois salons chez M. de Banville d'une façon tout à fait remarquable. L'un est du japonisme, et si bien japonais que M. Pagès n'y trouverait rien à reprendre et que M. Regamey en serait jaloux. L'autre est une série de tableaux qui se suivent sur les panneaux des portes et qui représentent la vie d'un jeune homme à la mode, depuis l'heure où il s'habille jusqu'à celle où il jette un bouquet à laprima donnad'un petit théâtre. Il y a là tout un talent très personnel dans la donnée Menzel, Stevens et Nittis qui suffirait à rendre célèbre M. Rochegrosse.
Comme M. de Banville, il peut faire un croquis ironique du petit crevé et chanter aussi lesExiléset lesCariatides. Enfin le troisième salon, à pans coupés, est peint comme une tonnelle de Bougival, et par les interstices du feuillage on voit des couples, des canots: une merveille d'humour et de perspective. J'allais oublier l'horloge, une horloge de campagne: sur la caisse M. Rochegrosse a peint un énorme et agréable chat qui poursuit des oiseaux aux branches d'un pêcher en fleurs.
M. de Banville, dans la dédicace desContes féeriques, dit qu'il doit à Georges Rochegrosse ses descriptions de toilettes; je crois, et M. Rochegrosse ne me démentirait pas, qu'il doit à Théodore de Banville, le poète lyrique par excellence, d'être dès cette année le peintre lyrique par excellence.
Cette rubrique n'est pas usitée; mais elle est nécessaire pour désigner soit les œuvres directement inspirées par la littérature, soit celles qui ne peuvent être rangées ni dans l'histoire ni dans le genre.
M. Puvis de Chavannes, dans une espèce d'esprit synthétique, a essayé jusqu'où la simplification du procédé peut aller. J'ai dit dans mon préambule que M. de Chavannes avait le droit à la première place dans l'art contemporain et je trouve son envoi regrettable. J'ai défendu l'Enfant prodigueet lePauvre pêcheur, c'étaient des tableaux; le Rêve n'est qu'une esquisse. C'est le projet et l'embryon d'un chef-d'œuvre, mais ce n'est pas assez fait; c'est à parfaire.
Un jeune homme roulé dans son manteau dort à la belle étoile; la nuit est claire et trois formes blanches se profilent sur le ciel; l'une jette des roses, c'est l'Amour; l'autre tient le laurier, c'est la Gloire; la troisième répand des pièces d'or, c'est la Fortune. Je crois connaître les primitifs pour avoir étudié sur place predelles, ancônes, tryptiques, dyptiques, retables et tondi de l'Italie, et j'adore lestrecentisti, eh bien! jamais aucun d'eux, ni Gaddo Gaddi, ni Buffalmaco n'ont fait de simplifications aussi audacieuses que les trois fantômes de ceRêveoù la crudité et la persistance du ton local dans la ligne bleue d'horizon produit un effet singulier. Ces teintes plates le sont trop pour un tableautin. J'aime M. de Chavannes et ne jugerai pas cetteesquisseavant qu'il en ait fait untableau, c'est-à-dire un chef-d'œuvre; alors je n'aurai qu'à louer, j'en suis sûr.
M. Feyen-Perrin a peint la plus poétique nudité du Salon. SaDanse au Crépusculeest élégante, chaste, pleine de grâce. Le dessin gracieux sans fadeur; la coloration harmonieuse et impressive, le pommelé du ciel très heureux. Ces nymphes dansent bien et avec une jolie allure de bas-relief animé: cela est excellent de tous points.
M. Lefebvre, le Sully-Prudhomme de la peinture, à cela prèsqu'un poète, à talent égal, est toujours supérieur à un peintre. SaPsychéest d'un tendre sentiment et d'une exquise gracilité. Ce jeune corps bien dessiné, bien modelé, bien posé sur son rocher, et le clair de lune un peu irréel qui frappe cette pudique nudité la rend vermeille et suave. L'Andromède, de M. Paul Robert, un écho de M. Lefebvre, de la dernière distinction dans le sens mondain.
M. Falguière a le pinceau farouche. SonSphinxn'est qu'un charnier. A la longue d'une patiente fixité, on aperçoit dans l'ombre, une espèce de larve de femme, lemure, empuse, vampire ou succube. M. Falguière a ôté au sphynx son caractère hermétique, et même son caractère plastique, il l'a transformé dans le goût du moyen âge. A ne voir que le charnier, cela est d'une belle vigueur de touche, mais quant à l'empuse qui joue le rôle du sphinx, un seul artiste sait toucher aux êtres de la sorcellerie, c'est M. Félicien Rops, l'effroyable aquarelliste desSataniques.
Le tableau de M. Berteaux,Souvenir de la grande Guerre, serait digne d'être le frontispice duChevalier Destouches, de M. d'Aurevilly; il est vraiment et grandement poétique. Sur une éminence, un vieux chouan raconte quelque héroïque combat contre les bleus, et, de son bras étendu, il montre au loin un croix de pierre à ses fils, et son geste dit: «Ce fut là!» Ce vieux héros d'une épopée dont M. d'Aurevilly seul a écrit deux chants se détache extraordinairement, et ce tableau est si excellemment fait qu'on le saisit rien qu'à l'apercevoir, sans livret. L'épisode de l'enfer qu'expose M. Henri Martin est hardiment conçu et traité avec une conscience de procédé qui le désigne à une première médaille. Qu'il l'ait ou non, il l'a mérité, et c'est là l'important.
L'Armide, de M. Mottez, fera une gravure pour la maison Goupil, non une illustration pour le Tasse.—M. Aubert s'est élevé jusqu'à Macpherson, avec sonBarde Hyvarnion échangeant sa foi avec Ravanone.
Les peintres n'ont pas de lecture. Combien de fois M. Drumont a-t-il relu Dante avant de faire sa Thaïs? Ne touchez pas à Dante! cet Homère catholique plus grand que l'autre si ce n'est comme M. Henri Martin.—M. Serres a fait unOrphée. Est-ce le révélateur des mystères hermétiques ou le personnage de Virgile? Ni l'un ni l'autre; c'est bien faubourg de Bologne!
M. Hébert est un maître poétique et de grande envergure qui ne donne certes pas sa mesure par ce petitVioloneux endormi, quoiquece tableautin soit charmant et d'un impeccable procédé; mais qu'est cela auprès de la coupole du Panthéon?
Il y a, cette année, trois tableaux inspirés par Flaubert: laMort de MmeBovary, par M. Fourié, qui a mal choisi son sujet. La peinture n'admet pas les antithèses de sentiment shakespeariennes ou réalistes, et la douleur de Bovary bercée par le ronronnement du curé Bournisien et du pharmacien Homais n'est pas sujet à tableau.—M. Bourgonnier a représenté Salammbo venant dans la tente Matho, reprendre le Zaïmph, nouvelle Bolognerie. En revanche, leSaint Julien l'Hospitalierde M. Aman Jean est une fort belle œuvre, la meilleure de la section religieuse, et qui vaut mieux mille fois plus que vingt toiles de M. Bouguereau, lequel est de l'Institut, tandis que Aman Jean n'est pas encore près d'en être, quoiqu'il y eût plus de droit.
LePrintemps qui passe, de M. J. Bertrand, est dans une tonalité et une touche de papier peint. Mais si le procédé est condamnable, il y a de la sève, de la verve en ces femmes nues à poil sur des chevaux blancs qui traversent un bosquet d'amandiers en fleurs, dont les ombres portées marbrent leur peau blanche de violâtre. Il y a là des questions de perspective assez litigieuses, et je ne sais pas ce que penserait M. Chevilliard, le Chevreul de la perspective, de certains ressauts d'ombre.
M. Séon, élève de M. de Chavannes, avait exposé, en 1881, deux panneaux, laChasseet laPêche, tous deux fort remarquables. Son tableau de cette année, une femme nue au bord d'un étang à la nuit tombante, est une poétique impression deCrépuscule, aussi délicieux qu'un Corot. LaNeige, de M. Baquès, une allégorie un peu prétentieuse. M. Brigdman déshabille, sous le nom deCigale, une assez jolie fille, dont le froid rosit la chair. M. Nemoz aurait dû donner au livret une explication de saDemoiselle, une femme aux ailes de libellule qui flotte au-dessus d'un étang; l'effet de crépuscule sur le modelé n'est pas très heureux, s'il est exact, et pourquoi cette demoiselle regarde-t-elle avec plaisir une petite fille qui se noie?
M. Morellet a peint MlleAgar déposant un laurier sur l'Autel de Melpomène. MlleAgar est, comme MlleRousseil, un grand talent dramatique, que d'indignes intrigues ont écartée de la Comédie-Française. La caricature grimaçante et terreuse de tons qu'expose M. Jobbé-Duval, sous le titre d'Électre, ferait trouver excellent leBélisairede M. Louis Marchand, qui a un geste juste, mais le fonddu tableau ne circonstance pas et ne souligne pas la figure, ce qui doit être toujours.—LaClytemnestre, de M. Collier, a l'air d'un homme; elle manque de gorge et de hanche. Son costume, sans précision, est presque mérovingien. Appuyée sur une haute hache dégouttante de sang, elle soulève un rideau comme on en vend à la place Clichy. Il n'y a là de bien que le piétement qui est ferme. Quant à M. Lira, il n'a pas assez lu Eschyle, ni assez étudié Jules Romain; et leProméthéede Salvator Rosa est un pur chef-d'œuvre à côté du sien. Tandis que M. Vimont fait hésiterHercule entre la Volupté et la Vertu, sans trop de banalité, MlleHélène Luminais peint unRepos de Psychéd'après Lafontaine. C'est à l'eau de lys, plus encore qu'à l'eau de rose; et agréable et même exquis dans l'extrême sucrerie de la peinture.—M. Voillemot a voulu nous faire sentir combien Watteau est au-dessus de son genre; sonRappel des amoureuxest un pastiche de Lancret, d'une inconsistance de dessin et de couleur incroyable; mais, évidemment, cela est joli et tout ce qu'il faut pour les femmes du monde. Voici la succession de Tassaert, la queue des tableaux émus de Greuze et où Diderot, ce bourgeois qui avait du génie, mais qui était bourgeois, trouverait à s'émouvoir.
Dans cette donnée, laGloirede M. Rixens est à mettre hors de pair. Un musicien encore jeune, mais épuisé de misère, vient d'expirer sur son fauteuil vacillant, devant son piano, et la Gloire sous la figure d'une jolie fille blonde ailée vient le baiser au front et tient un rameau d'or.—Excellente dans le rendu de la fixité du regard laFille mèrede M. Deschamps.—Le Paradou, de M. Dantan, est ce qu'il a cherché, une illustration à laFaute de l'abbé Mouret, de tous les volumes de M. Zola, le meilleur.—LaFée aux Mouettes, de M. Hadamard, gracieuse. M. Anderson nous montre uneVeuvesous la neige avec ses deux enfants qui ont froid et MlleMarguerite Pillini, unAveugleque conduit un enfant. Il y a là du sentiment et du talent, c'est tout ce qu'on peut en dire; j'ajouterai pour laMort du premier néde M. A. Boiron, qu'il y a de la couleur dans son tableau, ce qui le sort de l'ordinaire de ce genre. LaMisère, de M. Thévenot, est navrante. Dans une mansarde, un ouvrier est assis, hébété, sur son lit de fer et regarde son enfant tout rose et tout absorbé par des débris de jouets. Les deux meilleures toiles sentimentales sont de MM. Jenoudet et Pelez.Novembre, du premier, représente une jeune fille presque expirante dans un fauteuil devant la porte d'une ferme; le regard de la mère qui sait la mort prochaineest navrant. LeSans asilede M. Pelez a de l'intensité. La pauvre veuve n'a pu payer son terme dérisoire, on l'a chassée. Accroupie contre un mur où l'on voit des affiches de spectacles et de bals, elle donne le sein à son enfant et regarde devant elle, sans voir, avec l'égarement du désespoir et son hébétude. A côté d'elle, mêlés à quelques ustensiles et sur une paillasse, ses quatre autres enfants. A mettre dans une salle de la confrérie de Saint-Vincent-de-Paul. Je crois que la vue de ce tableau augmenterait les aumônes, les forcerait même!
J'ai connu à Venise un jeune noble du Livre-d'Or qui m'étonna beaucoup, en me montrant sa galerie. Ce n'étaient que Van der Weyder, Van Allen, Van Bisch, Van der Groost, Panini, Clerisseau, Hubert Robert, Piranèse. Et comme je m'étonnais devant cette suite de vues de villes et de monuments, il me dit simplement:—«Mon grand-père habitait la campagne pour sa santé.» Pour cet esprit juste, il était logique qu'un homme vivant à la campagne s'entourât de vues de villes et de monuments.
—Mais, lui dis-je, vous qui désormais habiterez Venise, la ville sans arbres et sans chevaux...—Aussi, me répondit-il, vais-je vendre tout cela et le remplacer par des paysages et des œuvres d'animaliers.
Ceci n'est que pour en venir à MM. Gervex et Blanchon, qui comprennent l'art décoratif, comme un protestant la Bible, et ouvrent une voie d'ornière où l'on s'embourbera à leur suite, celle de la représentation murale des choses et des gens de la rue et du peuple.
En 1881, M. Gervex avait exposé leMariage civil; cela ressemblait à une série de personnages de Paul de Kock mis en rang, ou plutôt à ces toiles des musées de cire qui représentent les célébrités contemporaines, un mélange de «pioupious et de sifflets d'ébène».—Le panneau de cette année est mieux peint et débarrassé de cette lumière diffuse, qui est «la lumière bête», mais quel plaisir pour les gens du dix-neuvième arrondissement qui est pauvre, de se récréer les yeux à voir peinte leur misère et l'aumône qu'on leur fait. Il vaudrait mieux leur donner la vue féerique d'un palais ruisselant d'or; mais cela ne les moraliserait pas, dira-t-on. Eh bien, alors, sachez qu'il n'est pas de morale en dehors de la religion, et la seule consolation que vous puissiez donner aux pauvres, c'estde leur paraphraser en peinture «les pauvres sont les bien-aimés de mon père; le royaume des cieux leur appartient». Montrez au peuple un tableau où Jésus-Christ accueille les pauvres, les gens en blouse, leur tend les bras, tandis qu'il repousse les riches, et vous verrez si cela ne fera pas plus de bien au prolétaire, que votre bureau de bienfaisance qui lui met sous les yeux son abaissement.
M. Blanchon travaille pour la même mairie et dans le même goût.Le Marché aux bestiaux, comme cela intéressera les Bellevillois qui sont à deux pas des abattoirs; et puis des gens en casquettes et en blouses, et des bœufs sous des hangars, voilà de l'art décoratif, laïque et civique.
LaLoi qui récompense les travailleurs, de M. Villeclère, est d'une insigne maladresse de procédé; les femmes y sont filles et les hommes peuple. Ni style, ni caractère. Alors quoi?—M. de Liphart fait du parisien en matière décorative, c'est dire qu'il est agréable et inconsistant. SaPremière étoilea une jolie élévation du bras et l'Amour qui pousse la roue du char est drôlet. Mais pourquoi ce rideau de nuages en tôle, dans le bas?—LaChasse au moyen âge, de M. Benoit, est froide, terne, et sans vie, au delà de tout.—Les panneaux de chasse de M. Tavernier sont bien, sans plus. Quant à laPatineuse, de M. Giacomotti, elle est un peu nulle. L'Innocence, de M. Bourgeois, l'est complètement; c'est une grosse petite rustaude niaise qui tient une couleuvre. L'innocence en peinture, comme l'ingénuité au théâtre, doit être d'un vice enveloppé.
M. Grellet a peint à la cire lesTrois Vertus théologalessous la figure de trois reines; cela est honnête.—La femme qui jetteLes déssur le plateau, que tient un assez beau garçon, a un mouvement de danse inutile, mais d'où résulte un joli modelé de ventre qui prouve chez M. Brunclair une certaine compréhension plastique.—LaDianede M. Lemenorel un genou en terre, tire ses flèches sur des daims, est d'une plastique un peu bien moderne. En revanche, voici des prétentions multiples à la peinture magistrale, l'Été. M. Makart a bien fait d'envoyer cela, si son but était de nous rassurer sur la suprématie de l'école française; il fait piètre figure chez nous, le grand peintre viennois. Si son dessein était de nous donner idée de son talent, sa faute est lourde, car lesCinq sensqui ne sont que le sixième de Savarin, et sa gravure pour Goupil, l'Entrée de Charles-Quint, valent mieux. L'Étéest une «croûte» prétentieuse. Sur un lit, que M. du Sommerard lui-même ne pourraitpas classer, une femme nue, en carton; auprès, une Anadyomène quelconque sort du bain. D'autres sont en blanc, comme dans les tableaux de M. Leroux; d'autres en robes décolletées; des courtisanes vénitiennes jouent aux échecs. C'est plat, c'est flas, sans modelé, de lignes molles; les feuillages eux-mêmes sont faux de ton; c'est du poncif éclectique, et comme couleur du «faux rance». Eh bien! M. Aman Jean, l'auteur duSaint Julien l'Hospitalierest mille fois supérieur à ce célèbre Makart, l'ornement de l'Autriche.
Que l'on ne préjuge pas d'une pénurie d'art décoratif; il a son salon spécial, où on le retrouvera plus au complet. Mais on n'y verra point, ce qui en eût été l'événement, le carton de la coupole du Panthéon de M. Hébert. A part M. de Chavannes, personne à cette heure ne peut concevoir ou exécuter une œuvre d'aussi grand style que cette coupole: idée et exécution, tout en est magistral. Sur le fond d'or du Bas-Empire, N.-S. Jésus-Christ, majestueusement farouche, Dieu fort et vengeur, est tout debout. A côté de lui est un archange qui tient le glaive de justice. Marie immaculée présente à son divin Fils, Jeanne d'Arc en armure et agenouillée, tandis que sainte Geneviève, tenant d'une main sa houlette et de l'autre la nef de Lutèce, est prosternée. Notez que ces figures sont colossales, démesurées, comme celles de la cathédrale de Pise, et qu'elles seront également exécutées en mosaïque. Voilà la composition, voici le sujet. A la prière de Marie, Jésus-Christ évoque Jeanne d'Arc et lui montre les destinées de la France. Je ne connais pas d'effort archaïque plus puissant; c'est une merveille byzantine qui semble un chef-d'œuvre du treizième siècle italien et digne de la coupole de San Marco.
J'allais oublier dans la peinture décorative un tryptique de M. Paul, leLabourage, entre la vendange et la moisson, d'une tonalité tendre éteint par le cadre de bois sombre et placé à la plinthe.
Entrons un instant au Salon des Arts décoratifs, M. Monginot, l'unique et brillant élève de Couture, mérite à lui seul une visite. LePaon revestuest un panneau décoratif, original, très habilement peint et de tous points remarquable. Une charmante jeune fille en robe de satin gris de lin que relève un gentil page, porte élevé dans son plat de vermeil le paon revêtu; un trompette, une flûte et un biniou le précèdent, descendant les marches. Pourquoi M. Monginot fait-il des natures mortes, quand il peut faire de la nature vivante aussijolie que la jeune fille et le page? Je ne le conçois pas.—M. Chaplin, le Boucher du second Empire, a deux dessus de portes très agréables: laNuit, femme endormie sur des nuages, avec des gris très fins et très habiles; laPeinture, celle même de M. Chaplin, et laMuse de la Musique, jolie fille qui a une cravate de gaz et les seins à l'air, toute rose et peu préoccupée de la lyre empire qui est près d'elle.—L'Art, de M. Desportes, est une figure fort remarquable pour la recherche éphébique des jambes et la sveltesse des lignes. Le panneau décoratif de M. Heill une jolie fantaisie, perchée sur je ne sais quoi. Une jolie femme ébouriffée, enveloppée d'une étoffe orientale qui laisse à nu un de ses seins et montre ses souliers à hauts talons, est entourée de fleurs et d'attributs vagues. Les dessus de porte de M. de Liphart sont d'un modelé délicat et d'un faire plus serré que laPremière étoile.—Honneur à Musset, deux Amours soulèvent un rideau et l'on voit un médaillon qui n'a jamais ressemblé au poète deRolla. De M. Leloir, laPêcheet laChasse, intéressants panneaux.
Gustave Doré, le merveilleux imaginatif qui est mort il y a si peu de temps, laissant inédite une illustration complète de Shakespeare, comme s'il eût attendu d'avoir imagié tous les grands chefs-d'œuvre avant de mourir, Doré a ici plusieurs sujets d'Oiseaux, aquarelles décoratives du plus beau coloris, et une Cléopâtre, modèle pour céramique, où il y a beaucoup d'archéologie, mais fort peu de Cléopâtre en cette figure noire et masculine, sans finesse de traits. Ce sont là les principales peintures des Arts décoratifs, et d'un niveau beaucoup plus esthétique que celui du grand Salon.
Baudelaire eut un jour une grande colère contre l'école païenne, au point de qualifier d'amusante et d'utile l'Histoire anciennede Daumier. Certes, il fallait réagir contre les Hamonistes, mais ne pas confondre dans un anathème irréfléchi l'art antique et ses pasticheurs contemporains; et Offenbach reste un grand coupable, et le public qui l'a applaudi, un public de crétins. Le latin est à base grecque, il ne faut pas l'oublier, et la mythologie pas si dérisoire que le croient ces messieurs de l'Institut qui n'en pénètrent point l'hermétisme. Les critiques n'ont qu'à aller à Herculanum ou à Pompéi pour s'assurer que les fresques campaniennes ne sont nullement fades et doucereuses. Les Studij protestent contre M. Picou dont l'Amour sur la selletteet son pendantOn n'enchaîne pas l'Amoursont du hamonisme le plus affadi. Ce sont là des chromos pour un Bouasse-Lebel du quartier Breda. Mais voici le peintre des Yankees, le grand maître des chromos, le ponciste suprême, qui ponce ses toiles autant au propre qu'au figuré, M. Bouguereau.
Alma parens, une femme dont la tête est celle des avant-derniers timbres-poste, mais de face, pour imiter le Garofalo; elle est entourée d'une marmaille de jolis enfants. Évidemment il n'y a pas de défaut, mais il n'y a pas une qualité non plus. M. Bouguereau est le calligraphe de la peinture; le bon élève des Frères, transporté dans l'art. Et dire qu'il y a des gens qui ne sont ni idiots ni vendus et qui trouvent «que cela ressemble à Raphaël». Qu'ils se réjouissent, voici le pendant de l'Aurorede 1881, voici leCrépuscule, qui n'est pas celui de cette chromo-lithographie vraiment impudique et prouve seulement que le sens esthétique n'est pas commun.
Ary Renan.—C'est la signature qui fait remarquer le tableau:Aphrodite, peinture prétentieuse, «poseuse» même. Le maintien est gauche, l'air gourmé, ou dirait d'une puritaine de Genève déshabillée; plastiquement c'est médiocre, le coloris est dur, lafigure ne flotte ni n'est posée, la mer est fausse de ton. M. Renan Ary dénature le paganisme comme M. Renan Ernest a dénaturé le christianisme; il faut savoir gré à M. Ary Renan de n'avoir pas pris un sujet religieux où fût N.-S. Je ne me figure pas un Christ peint par le fils de celui qui a écrit le roman de laVie de Jésus.
LaDanaéde M. Mangin a des qualités plastiques et de carnation, mais la pluie d'or faite en essuyant sur la toile le couteau à palette est une maladresse. Dans saGalatée, M. Lapenne a cherché les transitions de la métamorphose, le marbre des pieds ne s'attache pas avec assez de gradations à la chair des jambes. Bien fade est laLédade M. Matout; celle de M. Ruet d'un plus joli rosé et la buée du matin qui estompe les saules est un coin de paysage intéressant. Le fond de paysage sauve également laLutte poétiquede M. Bretignier.
LaBroderie ancienneest d'une bonne couleur; mais le lieu de cela? C'est d'une Égypte incertaine. Il est si facile aujourd'hui d'être archéologue que le manque de précision dans l'époque n'est plus permis. M. Dieudonné a fait un chromo indescriptible de sonJupiter et Junon. La Psyché de M. Herbo n'est qu'une grosse fille de la campagne roulée dans de la mousseline; et laCalisto, rattachant son cothurne, de M. Schutzenberger, mal éclairée par les rouges frisants d'un coucher de soleil. L'Ariane, de M. Trouillebert, a les cuisses masculines.
Il y a si l'on veut de la grâce dans la grande toile de M. Comerre représentant desNymphes jouant avec des Satyres; l'une d'elles barbouille de raisins écrasés la face d'un Silène dont la carnation blanche se confond un peu avec celle de la nymphe. Il est vrai que Silène est efféminé et mou, et, en thèse, M. Comerre n'a pas tort; la remarque est au point de vue optique. M. Foubert aurait pu déniaiser la tête de sonÉglogue. LaFiancée antique, de M. Roubaudi, est de l'antiquité à la Leroux. LaSource du Tibrede M. Boulanger est laide, aussi laide que le Tibre, ce fleuve rouillé. L'Idyllede M. Berthout se sauve par le paysage, et laCigalede M. Berton par le joli mouvement de son tambourin.
LesOiseaux de passage, de M. Aubert, l'Armistice, de M. Munier, leSommeil de l'Amour, de M. Bellanger, sont de la jolie confiserie; l'Amour piloteest même charmant pour ceux qui aiment les Boissier de la palette, tout cela irait bien réduit en sucre. M. Garnier s'obstine dans cette douceâtrerie avec deux jeunes filles mettant uneColombe en cage.
M. Hector Leroux, peintre ordinaire des vestales, harmoniste en retard, a unSacrariumoù trois jeunes filles en blanc font des ablutions, et sous verre une prêtresse au bord de l'eau, rubriquée leTibre.—La Vénus dans sa coquille de M. Courcelles-Dumont est d'un joli flou; et distinguée la couleur duRéveil de l'Aurorede M. Aussandon. Quant auxSirènes, de M. Boutibonnes, c'est de l'œdématique, et celles de M. J. Bertrand ne forceraient pas Ulysse à s'attacher au mât du vaisseau, ni ses compagnons à remplir leurs oreilles de cire.—Jolis tons orangés dans la carnation d'uneAurore, de M. Saint-Pierre, et à mettre à part, car elle le mérite, laChloé, de M. Tillier, d'une gracilité et d'un velouté de nu délicieux. La Vénus de M. Mercié n'est qu'une femme sortant du bain, dans une pose un peu grenouillère. La chair est ferme, mate et d'un ferme modelé, d'un émaillé de pâte à faire extasier les gens du métier, mais ce n'est pas Vénus. M. Javel nous montre desNymphes surprisesoù il y a un ressouvenir malheureux de l'Antiope. Celle qui couvre son amie nue et endormie a l'air de la découvrir et le satyre a trop la tête d'un lord anglais.
Qui nous délivrera des cupidonneries de confiseurs? C'est pour le nu, dira-t-on. Eh bien, faites du nu moderne, il prête plus que l'autre à la spiritualisation des formes. Je voudrais qu'on traînât de force tous les peintres de ce chapitre auxStudjid'abord, pour qu'ils s'assurent que la peinture campanienne ne ressemble en rien à leur confiserie, et ensuite au Palais du T., pour qu'ils y voient comment on peut faire du paganisme héroïque et du nu de femme sans écœurer.
Cette dénomination est fausse, si elle signifie la grande peinture. La galerie des batailles, à Versailles, est là pour témoigner de l'excellence du genre. L'art italien, l'art suprême, n'a pas de peinture d'histoire. L'Incendie du bourg, lePape arrêtant Attila, sont des fresques religieuses; et à part les tableaux civiques de la Hollande qui ne sont que des groupements de portraits, il n'y a pas de peinture d'histoire proprement dite, avant David et Gros. C'est aux immortels principes de 1789 que nous devons, avec beaucoup d'autres choses, cette rubrique s'appliquant tantôt à Delaroche, tantôt à Vernet, peintresmoyenset de la bourgeoisie. Aussi ai-je mis l'Andromaquede M. Rochegrosse dans la peinture lyrique, parce que si cette toile était à Versailles, elle y ferait unetachelyrique comme l'Entrée des Croisés.
Le meilleur tableau de cette série est celui de M. Leblant, l'Exécution du général de Charette. Une pluie met ses hachures, sa buée et un ruissellement sur les pavés; cet effet donne à la scène un caractère plus navrant et plus désolé. Vu de dos, le général lève fièrement sa tête bandée d'un mouchoir sanglant; il regarde avec mépris les bataillons bleus immobiles sous l'averse; son fidèle domestique pleure sur son épaule, et un officier, chapeau bas, n'attend que le bon plaisir de ce noble pour qu'on donne l'ordre de l'exécuter: cela est fort remarquable. Une bonne page du même livre à la fleur de lys crucifère, laDéroute de Chollet, de M. Girardet, et aussi la toile de M. Larcher:Carrier faisant arrêter le marquis de Lourduns et sa famille. LeVote de Gaspard Duchâtela été excellement peint par M. Glaize. Malade, il s'est fait apporter sur un brancard et, soutenu par deux amis, il vote le bannissement de Louis XVI; excellent tableau, plus excellent souvenir pour MmeDuchâtel.—Pour en finir avec cette époque, uneMadame Rolland sur l'échafaud, deM. Royer, qui devrait rendre MmeAdam songeuse. M. Poilleux Saint-Ange ne flatte pas ses personnages, etKociuskosur un brancard a l'air d'un brigand des Abruzzes, malgré son geste qui refuse l'épée que lui tend Catherine II, enlaidie et enraidie à plaisir.
En mérite, le tableau de M. de Vriendt doit venir sur une autre ligne que celui de M. Leblant; il y a une idée philosophique, une idée synthétique dans cePaul III regardant le portrait de Luther, qui est contre un escabeau à ses pieds. En outre de la pensée qui est profonde, la facture est d'une neutre impeccabilité.
M. Jean-Paul Laurens est un Delaroche carravagesque; il a le même système de conception que le peintre de laMort du duc de Guise, mais il fait plus gros, plus vivace, plus large. Seulement cela ne signifie pas beaucoup plus. LePape et l'Inquisiteuret lesMurailles du Saint-Officesont de gros bons morceaux de couleur: cela n'a aucun style. M. Luminais, dans son cours d'histoire en peinture, fait vulgaire au delà du permis les moines qui tondentChilpéric III.
L'Hommage à Clovis II, de M. Maignan, est du même niveau que les précédents, et ne donne aucune des impressions que l'on a, à la lecture Frédégaire.
LaMise à la rançon de la ville de Visbyy par Valdemar, de M. Hellquist, est un exemple frappant du tort qu'il y a: 1º à ne pas faire converger vers un point le mouvement de la scène; 2º à employer la lumière diffuse et grise, quand il y a des tons voyants pour les costumes; 3º à ne pas éclairer d'une façon intentionnelle et dans une tonalité générale, au lieu d'un débordement des tons qui choquent et tirent l'œil, faute d'être les gradations d'une couleur dominante. Un tableau doit avoir une couleur générale, une couleur de fond, pour ainsi dire. L'Étienne Marcel, de M. Maillart, a beaucoup des défauts que je viens de dire. Pour qu'un tableau d'histoire soit bien, il faut qu'il ne puisse pas faire une bonne illustration d'Henri Martin ou Dareste. S'il donne une bonne gravure, ce n'est qu'une illustration. Essayez de mettre l'Andromaquede M. Rochegrosse dans une histoire grecque, elle y fera tache lyrique. LesFemmes de Marseille repoussant les Impériaux du connétable de Bourbon, par M. Alby, présente des qualités, malgré un parti pris terne dans la gamme.
LaSaloméde M. Barlès n'a pas de caractère historique, mais c'est une étude intéressante et d'une chaleur de coloris qui est rare.
LaDernière autopsie d'André Vésale, par M. Obsert; là il faut l'éclairage Rembrandt, et il n'y est pas, car rien n'y est. Sans lelivret on ne comprendrait jamais ce que représente le tableau de M. Reccipon; il n'a de valeur que comme paysage de cimetière dans la campagne et, sous ce rapport, il en a beaucoup.
Je crois que la peinture d'histoire, telle que la font MM. Maillart, Laurent, Luminais, Hellquist, est du ressort de la lithographie; je ne nie pas leur talent, mais je nie leur genre, qui est un genremanant, sans tradition, sans passé et sans avenir; je le souhaite!
M. Paul Bert a écrit: «Le patriotisme date de 1789.» M. Turquet l'a cru, et c'est à lui que nous devons la réapparition de la déplaisante friperie révolutionnaire, et des images d'Épinal au Salon. C'est M. Turquet qui a dit aux artistes: Faites de l'art national, de l'art républicain, de l'art démocratique, de l'art civique et patriotique; et l'impulsion donnée par M. Turquet a été telle que les peintres continuent à faire de mauvaises toiles, avec une ardeur sans seconde. Ces tableaux sont des tableaux politiques, je les mets à part, et je crée une catégorie de mésestime absolue. Que M. Bert arrange l'histoire, pour les besoins de sa politique: affaire à ceux ayant droit; mais du moins qu'il ne prenne pas l'art pour moyen d'enseignement civique et de propagande gouvernementale. Aux chrétiens qui ne savaient pas lire, le clergé du moyen âge montrait les sculptures et les fresques des églises; mais cela était inspiré deVincent de Beauvaiset dela Légende dorée. La Révolution et la Morale civique ne sont pas des éléments inspirateurs équivalents, et je n'admets pas que la mauvaise peinture puisse être œuvre patriotique.
La moins mauvaise chose civique est laReddition de Verdun, de M. Scherrer. L'armée française sort de la ville et deux grenadiers portent sur un brancard le commandant Beaurepaire qui s'est suicidé, ce que je n'admirerai jamais. Brunswich salue le courage malheureux. Cela est inadmissible pour la concurrence du prix du Salon que l'on n'osera pas, je pense, faire à M. Rochegrosse.—M. Moreau de Tours mène les soldats de 89 au feu? M. Wertz fait égorgerBarrapar les Chouans. Voici M. Beaumets et sesLibérateurs de l'Alsace en 1794. De M. Boutigny, desOfficiers allemandssurpris pendant leur déjeuner par des balles françaises. Il se gâche tant de talent pour cette peinture militaire, où tout est insupportable, que l'on est forcé de faire défiler dans sa critique ces choses niaises.—En avant donc, et au pas gymnastique: M. Armand Dumaresq en tête, avec sa grande image d'Épinal; et laMarcheforcée, de M. Couturier; et laTranchéede M. Médard; et laHalte de cuirassiers, de M. Jazet; et l'Exercice des réservistes, de M. Jeanniot; et laBatterie, de M. Brunet; et leDépart pour le service en campagne, de M. Gérard; et laMarche de cavalerie, de M. Neymark; et leRégiment en marche de nuit, de M. Protais.—M. Monge est à citer, il a peintUn tambourqui bat sa caisse.—N'oublions pas M. Mélingue, un jacobin, qui nous montreRouget de l'Isle composant la Marseillaise.
En bonne foi, que fait la toile de M. Castellani au Salon; ce n'est pas une succursale des Panoramas. Est-ce qu'on se figure que cela prépare la revanche, de faire de la mauvaise peinture.
Merodack dit ceci dans leVice suprême: «L'artiste qui travaille à l'éternité de sa patrie fait plus que le soldat qui se bat aux frontières. Défendre la France contre la main effaceuse du temps et l'oubli de l'humanité, c'est là le grand patriotisme, car son effet durera alors que la patrie sera morte; elle demeurera par lui, et par lui seulement éternelle. Ictinus et Phidias ont été les plus grands patriotes de la Grèce; ils lui ont conquis à jamais la mémoire humaine, et c'est la seule conquête digne de la France.» Que le ministre des beaux-arts ne se mette pas en frais de commandes à MM. Neuville et Detaille. L'Indifférent, de Watteau, tient plus haut le pennon français que tous les régiments d'Horace Vernet.
Il faut citer deux spécimens de civisme sentimental: de M. Lix, uneAlsaciennequi crie, éclairée par un incendie, pour illustrer MmeGréville, etEn Lorraine, de M. Bettanier, une œuvre qui n'est pas banale: un jeune Lorrain est tombé à la conscription, à ses pieds est le casque et l'uniforme qu'il faut endosser; il pleure, et son vieux père malade est désespéré. Cela est bien admissible. Ce qui l'est moins, ce sont les trois 14 juillet, en retard de l'an passé. Le premier, de M. Jamin, représente le peuple et les gardes-françaises délivrant un prisonnier de la Bastille; le second, le moins mauvais, est une vue dela rue Labatilluminée; le troisième, qui a les honneurs du grand Salon, est de la démence: un géant bâtard, des plus mauvaises académies de Louis Carrache, secoue les barreaux d'une énorme tour, en piétinant un drapeau blanc.
Je n'admets pas plus la mauvaise peinture patriotique que la mauvaise peinture religieuse; or, il n'y a pas de bonne peinture religieuse ni patriotique. Donc, qu'on renvoie aux panoramas toutes ces toiles pour les masses. Pas de peinture d'État, par grâce, surtout quand il n'y a plus d'État!
Malgré MM. Rochegrosse et Aman Jean, malgré MM. Feyen Perrin et Séon, l'incapacité et l'impuissance de l'école française dans la peinture de style est éclatante.
Les tableaux religieux, sauf leSaint Julien l'Hospitalieret leSaint Liévin, sont honteux; l'Andromaqueseule est lyrique; laDanse au crépusculel'unique nu poétique avec leCrépuscule; le reste sentimental et niais; les tableaux patriotiques et civiques sont nuls; les tableaux d'histoire, d'insupportables vignettes, les tableaux païens, nauséeux. Pourquoi? parce que les artistes sont ignorants. «Des brutes très adroites, des manœuvres, des intelligences de village, des cervelles de hameau.» Ils n'ont point de lecture, d'une nullité de bacheliers; or le passé ne s'invente pas, il faut l'aller prendre dans les livres.Legite aut tacete.Il faut cinq ans de lecture intellectuelle aux exposants de cette année avant de toucher sans ridicule à un sujet religieux ou poétique. D'ici là, qu'ils peignent leprésentqui pose devant eux et où le poncif n'existe pas encore.
Modernité, terme usuel et inexact; et à faire des catégories, il les faut exactes. La modernité comprend également la sorcellerie et le dandysme; Giotto et M. Manet, saint Bernard et M. Renan sont des modernes. Il faut donc dire contemporanéité pour désigner la peinture des scènes de la vie actuelle. Balzac, peintre, est-il possible? Abstruse question que M. Félicien Rops peut résoudre affirmativement. Ce grand artiste inconnu du public, mais admiré des penseurs, a su dégager des formes modernes l'esprit moderne, et à tous ceux qui cherchent dans la contemporanéité j'enseigne que le burineur desCythères parisiennesest le maître à suivre, si l'on peut.
Il semble que la représentation de l'actuel et du présent soit aisée, puisque l'imagination n'a pas à faire l'effort évocatoire que nécessitent les sujets du passé. Mais précisément le face à face, lenez à nez de l'artiste et de son temps, empêche celui-là de voir juste. En somme, l'œuvre d'art est uneversion; et, en contemporanéité, l'artiste traduit presque fatalement le texte de la réalité, mot à mot, au lieu de faire (et le mot usuel est ici heureux, car il exprime une clarification élégante) «un bon françois».
Désormais, je vais avoir à louer, et non par une prédilection pour ce genre ni par déviation esthétique, mais bien parce que nous voici dans l'art inférieur, et que M. Béraud se rapproche plus de son genre que M. Bouguereau, par exemple, et qu'il faut juger un artiste sur le terrain même de son œuvre, dire «parfait» à MM. Monginot, Bergeret et Vollon et «détestable» à M. Morot. Ce dernier peint N.-S. Jésus-Christ sur la croix; je place ma critique au point de vue de l'art religieux et je déclare très mauvaise son œuvre. M. Desgoffes peint du bibelot, je descends mon critérium à son niveau et je n'ai que des compliments à lui faire: et jusqu'à l'apparence d'être inconséquent est enlevée par la catégorisation des sujets et la déclaration sur la hiérarchie de chaque genre.
Avant les personnages, le décor, avant les Parisiens, Paris. Aussi bien tout l'intérêt de ce pavé laid et de ces pierres grises est fait de cette humanisation des choses qui naît de toutes les activités qui les frôlent et les aimantent de spiritualité. Voici leQuai de la Tournelle, de M. Le Comte; bien vu.—M. Tournès nous fait traverser la Seine pour nous montrer l'Inauguration du nouvel Hôtel de Ville, un plein air, où l'on respire par à peu près, et qui est trop un souvenir de la remarquable toilasse de M. Roll, donnant une si juste impression de la fête de la République. Les avocats sont tous en deuil; M. Scott a peint en une vignette démesurée de laVie moderne, lesFunérailles de M. Gambetta. Devant la Madeleine, M. Giron nous arrête; il y a un embarras de voitures, et il peint avec un talent rare, des tons fins, des morceaux très rendus et qui font plaisir aux connaisseurs. Mais l'odieuse sentimentalité s'en mêle et gâte tout; ce n'est plus un coin de Paris transporté sur la toile avec aisance, ce sontDeux Sœurs, l'une honnête ouvrière, à pied, et qui fait les cornes à l'autre, une impure, très attifée, dans une victoria. Le vice est inexcusable, parce qu'il est une déviation à la Norme du Beau, mais il ne faut pas sacrifier au goût bourgeois pour l'antithèse moralisatrice, il ne faut pas surtout occuper un mur d'un sujet qui n'a droit qu'à un mètre de cadre.
LaStation d'Auteuil-Point-du-Jour, au crépuscule, est une impression d'une justesse merveilleuse, et aux valeurs de tons piqués avecune justesse qui fait de M. Luigi Loir le Van der Weyden du Salon.
L'Heure de rentrée à l'École, par M. Geoffroy, est uneenfantinedigne de Pourrat, ce charmant poète lyonnais que l'on ignore. M. Degrave a fait mieux encore dans saClasse communaleoù les innombrables têtes d'enfants sont joliment diversifiées d'expressions, et ce serait sans défaut si le teint de ces gentils marmots n'était pas uniformément porcelainé et comme d'un vague émail blanc.
Qu'est-ce que M. Truphême veut prouver avec sonTravail manuelà l'école du boulevard Montparnasse? Ces enfants sont trop bien mis pour avoir besoin d'un état; ils s'amusent, ou leur instituteur est fêlé de leur faire raboter d'après l'Émile; à moins que ce ne soient là des enfants voués aux lettres; en ce cas, il est de toute nécessité qu'ils sachent un métier qui, comme la menuiserie, ne nécessite pas le mensonge pour manger. Encore uneÉcolede M. Robert, avec institutrice laïque.
Trois petites filles lisent desAffichesavec une attention que MlleAnethan a rendue, non sans grâce. Plus loin, laPaye des maçonsdans un chantier, par M. Bellet du Poizat, plein air mal vu et rendu dans une tonalité noirâtre et funèbre. LaForge, de M. Fouace, est le meilleur des tableaux ouvriers du Salon; le ton est juste, la touche large, solide; c'est d'un procédé sûr et puissant, et la petite fille qui se pend au soufflet a une certaine grâce gauche et apitoyante. Ceci mérite une seconde médaille au moins.
LeMénage d'ouvrier, de M. Steinheil, vaut qu'on s'y arrête; il revient du travail et rit au sourire de son bébé; d'une vérité rare, de geste et d'expression; cette vérité va jusqu'à mettre M. Grévy sous l'horloge et M. Gambetta sur la cheminée, deux effigies qui prouvent que l'ouvrier est électeur, et même éligible.—LaCouturière en livres, de M. Gourmel; leTailleur en chambre, de M. Renault; leTisserand, de M. Pennie, sont sans intérêt.Chez mon voisin, de M. Ramalho, est une bonne étude; le voisin de M. Ramalho fabrique des lanternes de vestibule, avec une application digne d'un autre emploi.
Joli est le tableau de MlleMarie Petiet, laLecture du Petit Journal. De petites ouvrières ont posé leur aiguille pour mieux entendre l'inepte feuilleton ou les apitoyants faits divers. La lumière blanche qui vient de la fenêtre produit des modelés délicats et un effet agréable. LeMont de Piété, de M. Mouchot, pêche par l'exagéré de l'intention; l'anxiété de tous ces regards convergés vers l'employé estimateurest trop identique dans toutes les têtes. LeBuveur d'absinthe, de Ihly, est trop de l'Assommoir, canaille, sans intensité. Pour quitter les prolétaires qui sont à l'ordre «du jour d'aujourd'hui», leSoleil d'hiverde M. Marty; dans le Midi, on dirait lecagnard. Deux ouvriers sont assis sur un banc du boulevard extérieur, aux rayons d'un pâle soleil. Très rendu.
Dans les mêmes parages, M. Artigues nous montre uneSomnambule en plein vent, affreuse vieille à châle rouge, que magnétise, avec de grands gestes, un personnage en noir, râpé et chevelu. Dans le cercle des curieux, une fille en camisole rose qui est du Manet. M. Artigues est un pinceau personnel et chercheur.
Voici la bourgeoisie. LePortrait du Grand-Père, de M. Robin; laFête du Grand-Père, de M. Margettes;Portraits de famille, de MlleJeanne Rongier; laConsultation du médecinet leBain de l'enfant, de M. Born-Schegel. Énoncer est le plus que l'on peut faire. LeThé de cinq heuresde MlleBreslau, peinture pour notaires, et leVin de France, de M. Astruc, pour commis-voyageur; ainsi que leScandale, de M. Durand, représentant une maîtresse apostrophant le marié à la sortie de la mairie. LesDerniers Conseils, de M. Saunier, sont donnés à une jeune mariée tout en blanc, par sa mère, dans un parc en automne; laLune de miel, de M. Pommey, fait suite. M. Carrier Belleuse nous montre où ira la femme au dernier quartier, unSalon de modes, d'un effet désagréable à l'œil; et M. Laurent, leCabinet de lecture du mari; Béraud saBrasserie, toile excellente de vérité et de rendu, mais qui fait peu d'honneur aux étudiants qui en emparadisent la vie inintelligente du quartier Latin. AuBoulevard Saint-Michel, de M. Myrback, est un tableau important; c'est là une perspective de la rangée de tables d'un café; tout y est juste et bien vu, excepté le plein air qui est plus noir que de raison. Les Pleinairistes ou accordent leurs tonalités en une grisaille qui fait le camaïeu, ou tombent dans une lumière blanche qui désorganise les valeurs et fait pétarder la moindre touche vive. Le jury est devenu bien indulgent au procédé soi-disant nouveau, puisque nous avons l'heur de voir l'Après déjeûner, de M. Lobré, une peinture fausse et discordante, quoiqu'elle témoigne de la recherche.
La Classe de danse, tableautin de M. Robert, lePompier de service, leCoin de coulisse, de M. Houry, l'Enfant trouvé par des masques, de M. Lubin, sont sans intérêt. L'Amour au cabaret, de M. Pujol, n'a que le mérite d'être la seule figure éphébique du Salon. M. Mendilahazun'a pas que le nom d'aztèque: son dyptique,Deux et cinq heures, c'est-à-dire une fille qui se poudre et qui prend un cassis, est absurde en plein; et je ne le cite que pour protester contre cette profanation du dyptique et du tryptique, forme religieuse appliquée à des sottises.
M. Picard a faitUne gare des environs de Parisbanale, mais leDépart des conscritsde M. Delance est une bonne chose, les deux jeunes filles qui font des signes d'adieu, morceau bien traité.
L'Entrée au dépôt de la Préfecture de police, rassemblement de filles, vagabonds, rodeurs, serait intéressant si M. Langlois avait mis de l'accent. LaConfrontation judiciaire à la Morgue, de M. Bréauté, aurait besoin d'un éclairage qui remplaçât le manque de pittoresque. LeSerment du témoin, de M. Salzedo, est d'une tonalité mieux appropriée au sujet que les précédents.
Deux toiles rabbiniques sont à citer, laDiscussion théologiquede M. Moyse, etla Pâquesde M. Delahayes. On s'est ralenti de la belle ardeur de ces dernières années à peindre son atelier. Cependant, voici la séance de M. Thivier, et leRepos du modèlede M. Fassey, c'est un modèle homme, et j'ai sur cela l'opinion de Ingres qui faisait poser les bras de son Saint Symphorien par une femme.Le Pleinairiste, de M. Bacon, est une curieuse étude; mais la meilleure toile de cette série est laManette Salomonde M. Charles Durand. Coriolis rectifie la pose de la juive dont la tête est belle et le nu bien traité.
Le high life est assez peu représenté par leRendez-vous, de M. Max Claude, qu'une amazone et un cavalier se sont donné à Fontainebleau. M. Carpentier nous les montre dans un bal où la dame livre son gant à une tête qui sort d'une portière.Sous bois, de M. Lemenorel, deux amazones qui, pour être intéressantes, devraient être dans la donnée desAdieux d'Auteuilde M. Rops.Les Fiancés, de M. Loustanau, un officier de marine et une miss blonde se tiennent la main au piano, sous l'œil de la famille. Les voici, seuls, canotant de concert avec lesCygnes de la Tamise, de M. Jourdain.
A la campagne, une jeune femme lit adossée à une fenêtre ouverte une partition de Mozart, et M. Paul de Grandchamp aurait dû faire réverbérer plus violemment la lumière qui frappe le cahier sur le visage de la liseuse. Il fallait là se souvenir de ce genre d'effet miraculeux dans leBourgmestre Six, de Van Ryn. L'Auscultation, de M. Heill, une jeune fille dont le médecin écoute le dos, bien traité,ainsi que leVolontaire d'un an, de M. Harmand, gras et vermeil, et couché lisantle Figaro, tandis que sa compagnie est aux manœuvres. LesTerrasses de Monte-Carlo, de M. A. Marie, n'ont pas l'intensité lumineuse de ce site, où il y a bien de l'artificiel, mais qui est une délicieuse préface, un digne pronaos du littoral italien. LaBataille des fleurs, à Nice, de M. Alfred Didier, est une composition pleine de vie et de charme, reléguée vers la plinthe bien à tort.
La série des bains de mer est la contemporanéité la mieux comprise. Sans s'arrêter à laGrande Marée à Arromanches, de M. Lasellaz, voicila Plage, de M. Gavarni, un peu poncive de forme et écrasée par la signature, et laPlage normande en Août, de M. Édouard, impression juste.Sur les galets, de M. Aublet, est un Nittis, des meilleurs. M. Edmond Debon a dressé sur la falaise une grande fille au chapeau empanaché, au surcot gris, à la jupe rose, qui s'appuie sur son ombrelle, avec un mouvement si crâne qu'il semble pris à une lieutenante de la Grande Demoiselle. L'Imprudente, de M. Nonclercq, une baigneuse évanouie, qu'un baigneur ruisselant porte dans ses bras, est peinte de tons fins. LeBain de mer en famille à Dinard, de M. Félix Barrias, agréable; une anse ombreuse, où des jeunes filles s'ébattent, il y a au troisième plan un groupe d'un joli flou.
Je m'étonne que personne ne fasse l'Anadyomène de ce temps, une baigneuse en pied, en costume mouillé, plaqué aux formes. Le déshabillé de la plage est un texte qu'on pourrait paraphraser délicatement, et avec le moindre talent on obtiendrait plus de succès qu'il n'en serait mérité.
LaLeçon de Pêche, de M. Guillon, morceau excellent: la jeune fille qui se penche pour voir retirer l'hameçon de la bouche d'un rouget est d'une facture originale, serrée et précise. Il ne faut pas nommer le peintre duSaignement d'un cochon, et celui de l'Équarrissement d'un chevals'appelle Delacroix. Quelle navrante ironie que ce nom, le plus grand de l'art de ce siècle, égal aux plus grands de la Renaissance, écrit au bas de cet «improper» gigantesque! Et cet autre, l'Alcoolde M. Beaulieu.
Certes, la contemporanéité est loin de ce qu'elle pourrait être; la plupart des tableaux à sujets du présent sont des vignettes ou des photographies, mais cette voie est celle où il faut pousser les artistes. «Emplissez votre âme des sentiments et des aspirations de votre époque, et l'œuvre viendra,» disait Gœthe. Il n'y a plus de sentiments et les aspirations actuelles sont folles; toutefois l'artiste peut faire du grand art, avec les choses, les formeset les gens du présent; mais je n'en sais qu'un qui l'ait fait pleinement, magistralement: M. Félicien Rops.
Il a mieux valu que Chardin peignît leBenediciteet même Beaudoin laGimbletteque de se forcer à des sujets de style, hors de leur portée: l'artiste n'a pas comme l'écrivain le devoir de lutter contre l'évolution de son temps si elle est funeste, vice et vertu, beauté et laideur, il doit tout rendre, mais il faut qu'il rende avec les formes de son temps, l'espritde son temps, sinon il n'est qu'un peintre, un artistenon pas!
«Une allégorie est toujours une femme, qu'on représente la Perversité ou l'Agriculture, la Morale ou la Géométrie. Eh bien! la femme n'est elle-même que l'allégorie pratique du Désir, elle est la plus jolie forme connue que puisse prendre un rêve; elle est l'armature sur laquelle Dante, le bouvier, le perruquier modèlent leur idéal; elle est leprocédéunique dont le corps se sert pour matérialiser et posséder la Chimère.» (Vice suprême.) Cette définition, excessivement esthétique, a l'avantage de supprimer la question de moralité; mais pour y satisfaire en un mot, je déclare que la presque totalité des tableaux de cette catégorie relèvent du sixième commandement. Ceux qui les ont peints ont péché, ceux qui les regardent avec complaisance pèchent, et voilà un avertissement carré comme le bonnet du casuiste le plus sévère. Cela dit, il ne reste plus qu'à constater que la synthèse, digne du Vinci, que Félicien Rops a trouvée et écrite en d'admirables eaux-fortes, a sa preuve au Salon, où les personnes du sexe occupent, de la cimaise à la plinthe, une place aussi excessive que celle qu'elles ont dans la vie contemporaine: «L'homme pantin de la femme, la femme pantin du diable.»
On a dit que la femme était la moitié de la poésie, et de Pétrarque à Manet, cela est patent, mais il ne serait pas à beaucoup près aussi exact de dire qu'elle est la moitié de la peinture. La Renaissance n'a pas connu le tableausexuel, les musées d'Italie en témoignent: jusqu'au dix-huitième siècle, le tableau à femme, comme le livre à femme et la pièce à femme n'a pas lieu, et sa floraison date de l'importance croissante des expositions.
Autrefois les nudités étaient des commandes seigneuriales; le seigneur d'aujourd'hui c'est le public, et MM. les artistes chaque année lui offrent, au Palais de l'Industrie, toutes les pièces d'un sérail ethnographique. Parmi les bêtes qui vont au Salon, il y a des boucs,et c'est pour eux que les magasins des arcades Rivoli étalent les photographies de tous les nus de l'exposition. Le succès est facile à obtenir ainsi, car suivant un mot de M. d'Aurevilly, «il y entre du sexe et les nerfs»; mais je tiens à dire net que ce sont, non succès d'artistes, mais succès de filles, et l'épithète est à peine suffisante. Et maintenant, «Cherchons la femme», comme on dit à la fois au Palais-Royal et à la préfecture de police.
Le baby n'est intéressant que anglais ou cravaté d'ailes et lancé dans l'atmosphère idéale des apothéoses et des gloires; lePoupon qui bat du tambour, de MmeSalles Wagner, n'est qu'un poupon et ce qu'il y a de plus intéressant dans la petite fille, c'est la petite femme.
M. Sargent, l'élève de Goya, qui l'an derniercachuchait«unjaleocambré», nous montre quatrePetites fillesqui viennent de cesser leurs jeux, dans un vestibule riche à grands vases chinois. Elles ont des tabliers fins sur des toilettes exquises, et un air d'ennui sérieux de la plus rare distinction. Il a fallu des siècles de paresse et de luxe pour sélecter ces délicieuses poupées, elles ont de la race; le pinceau de M. Sargent est virtuel, en ce rendu de ces quatre fleurs d'aristocratie.
LaPetite fille blonde, de M. Aublet, qui sourit du haut de sa chaise rouge, dans son joli costume de satin rose, est charmante. Celle de M. Baud-Bovy, qui s'amuse à peindre avec le plus grand sérieux, est d'une vue agréable. Quant aux deux enfants, vivacement peintes, de M. Émile Lévy, elles n'ont qu'une belle santé, mais point de race.
Joli est leBaby couché dans l'herbe, de M. Ringel. MmeThérèse Schwartz, en groupant sesPortraits d'enfantsen pied, a fait un louable effort vers le style de Lesly.—La petite fille de M. Burgers qui, en 1881, jouait de la flûte avec le faune d'un jardin, fait pianoter cette année son polichinelle, devant la partition de la Symphonie héroïque.—LaPetite Mendiante, de M. Baton, rappelle la fresque du même titre que M. de Banville. Très savoureuse est la maigreur hâlée de la petiteSaltimbanquede M. Colin Libour; c'est là une curieuse étude de carnation brune, à mettre en regard de laPetite Bohémiennede M. Ballavoine, un charmant petit cadre, où les épaules sont d'une chair mate et lumineuse que je souhaite à toutes les dames qui iront au bal l'an prochain. Gentille est laMademoiselle Suzonde M. Mesplès, qui tient une brassée de fleurs moins fleuries que ses joues. Ce tableau gracieux fait antithèse avec les trèsremarquables dessins de laPipe casséequi sont de verve, et d'un crayon joli.
Les dames du temps jadis ont droit de préséance sur leurs sœurs les poupées contemporaines, et ne l'auraient-elles pas qu'on le donnerait à laCordeliade M. Bochwitz. Elle est modernement jolie, et mériterait le prix de beauté en cette heureuse ville de Pesth, qui a des prix pour la beauté.
La tête n'est pas d'un camée, mais elle donne plus de plaisir à voir qu'une tête de camée, les yeux grands, noirs, ont un regard de velours: et d'un grain si fin et d'une pâleur si amoureuse est le morceau de poitrine que dénude le décolletage carré d'une robe vert d'eau oùpassentdes léopards d'or!
Il n'y a point tant de madrigaux à faire à la dame de M. Bouillet qui s'arrête pensive, après avoir chanté le roi de Thulé.—MlleHoussay a fait une bonne toile de MlleRousseil dans le rôle de Marie Stuart. MlleRousseil est une grande artiste méconnue, et dont M. d'Aurevilly a daigné défendre dernièrement le talent injustement évincé. LesJeunes filles, de Mllede Coos, ont la taille sous les seins, et elles effeuillent et interrogent les marguerites, jolie chose Empire. LaJeune beauté, du même temps, de Mmede Châtillon, est une agréable étude de blonde. L'Alsacienne, de M. Jean Benner, sur fond or, une romance.
Les Orientales sont bien calomniées dans leHarem, de M. Richter, et par la plastique grossière de M. Pinel de Grandchamp. LaFemme du Harem, de M. Bertier, est un prétexte à exposer un rayon de soieries. LaMontenégrine, de M. Bukovac, n'est pas intéressante; laGrande Izavalait mieux. J'allais oublier laSaloméde M. Barlès, dont la carnation brune prouve un coloriste.
Alors même que le tableau de M. Merle serait mauvais, il ne l'est pas, j'en parlerais pour la rareté du sujet:Une sorcière au XVesiècle; elle est accroupie; à ses pieds, sur un coussin, est couchée une petite poupée portant un costume Charles VI et traversée d'une épée. Si M. Merle veut savoir le rituel de l'envoûtement, qu'il lise le chapitre de ce nom dans leVice suprêmeet qu'il étudie l'eau-forte de Félicien Rops qui l'accompagne.
Nous voici dans le bazar des poupées contemporaines, et la plus parisienne de toutes est le portrait de M. Lehmann, que je considère comme une composition et auquel je fais l'honneur de le sortir desritratti. Cette femme à la mode d'hier, avec sa voilette qui floute un peu sur son teint, est une figure extrêmement jolie, et qui donneraà la postérité la note exacte de la grâce parisienne en 1883: cela est un éloge pour le peintre et le modèle, mais qui y verrait l'éloge de 1883 ne me comprendrait pas.
LaFantaisiede M. Nel Dumonchel est cent fois supérieure à l'Alma parensdu chromo-lithographe Bouguereau. Si je bornais là mon éloge, M. Nel n'aurait pas lieu d'être satisfait. Du reste, que signifie l'Institut, quand Puvis de Chavannes, le maître le plus éclatant de l'époque, n'en est pas?
Sur un fond drapé de blanc roux, à mi-corps, en robe plissée jouant le vertugadin assoupli, une femme de ce temps s'appuie sur un éventail, ce sceptre qui brise les autres et fêle les crânes robustes, et de l'autre maintient contre son giron une sorte de King-Charles. Cravatée de dentelles, encapotée à la mode, la fête est bien moderne et l'éclair des dents dans la bouche petite accentue cette belle impure.
Fleur du Mal, de M. Pinel, est d'un titre ambitieux, que seul Félicien Rops peut prendre pour la femme de son frontispice desŒuvres inutiles et nuisibles. Cependant, cette grande fille en manteau de peluche, sur la marche d'un perron, a une ligne assez imposante et cela n'est pas ordinaire, mais ce n'est que fleur du monde ou de bêtise, synonymie, à médailler toutefois, car si M. Pinel n'est pas Baudelaire, il est excellent peintre et chercheur comme il appert de cette toile bien supérieure auCrépusculede M. Bouguereau.
M. Béraud, peintre de poupées, c'est-à-dire de Parisiennes, nous en montre une en prière qui est tout ce qu'elle peut-être, charmante. Le même adjectif est dû à la jolie blonde de M. Bisson qui, avant de sonner, met le dernier bouton de son gant, à sonPremier rendez-vous. Le profil est joliment rendu. LeCoup de vent, qui décoiffe une dame sur la plage, par le même, n'a pas le même sel fin que lePremier rendez-vous.
M. Van Beers est d'une habileté exagérée; la robe jaune duRetour du grand prixa le ton fol; quant àRigoletta, la fille vautrée sur une peau de bête, elle est dumêmeque son tapis et sa confrérie.
LaSymphonierouge et japonaise de M. Comerre fait un honneur égal au peintre et au modèle. Mutine, piquante, avec son joli nez en l'air, sa tête frisée, son costume de Yeddo, est la fantaisie de M. Courtois.
LeBillet, femme en rose;Dans la serre, femme en bleu; deux pendants d'un poncif précoce en un genre où il est facile à éviter.M. Giroux représente dans sonDépartcinq Atalantes de nos magasins de nouveautés qui s'apprêtent à courir; cela est fait comme une illustration de journal. Rousse, rose, mince, le corsage fendu, elle est bien un peu molle la jeunemissde M. Richomme. LeCœur blessé, de M. Texidor, n'est qu'une svelte jeune femme en noir qui se promène sur une plage, mais il prouve, et toutes les toiles précitées l'appuient, que les lamentations sur le costume contemporain sont sottes, quant aux femmes, dont les toilettes actuelles prêtent, plus qu'en 1830, à la grâce, à l'érotisme et à tout, le style excepté.
Je réunis ici, en un groupe honorifique, les peintres de femmes dont le procédé sort de la routine, et je place tout d'abord, laFemme au hamac, de M. Lahaye, parce que c'est un Manet, et que ce peintre, mort il y a un mois à peine, n'a pas eu la part de justice qu'il faut lui faire.
Manet s'est perdu dans son plein air et nous a gratifiés de peintures souvent fort désagréables; s'il s'est égaré, il a cherché, il a montré une voie casse-cou mais nouvelle, et son influence sur l'école est indéniable. Sans s'arrêter à ce qu'en a dit M. Zola, qui est incompétent en la matière, Manet est un artiste, et de cent coudées plus haut que M. Bouguereau qui pousse la médiocrité jusqu'à l'impudeur. Du reste, il n'y a pas d'exception à cette règle: tout ce qui horripile le bourgeois a quelque valeur; et tout ce qu'admire le bourgeois n'en a aucune.
M. Puvis de Chavannes, le maître le plus incontestable de ce temps, le plus évident, le plus patent, n'est compris et admiré que par les penseurs, les écrivains et les poètes, et cet éclatant exemple prouve l'infaillibilité de mon critérium.
En été, de M. Sinibaldi, est un bon plein air. Couchée sur l'herbe, les chevilles bleues sortant de la jupe rose, le visage poudré et la chemise béante, une fille qui a chaud: cela est cela. LeJardin d'hiver, de M. Jones, est d'une impression juste. LesDemoiselles, de M. Halkett, qui jouent aux osselets, présentent des colorations originales et très vues.
La jeune fille en peignoir chine lisant, par M. Chease, est d'une touche intéressante; mais pourquoi tant de journaux et de gravures sur la table, on dirait d'un déballage.
L'exécution de l'Espagnol pinçant de la guitarefait honneur à M. Schargue. LeRepos au Jardin, de M. Tournès, où une dame très habillée est assise sur le rebord d'une terrasse et les pieds sur unechaise de fer, une impression qui serait juste, si elle n'était un peu noire, défaut fréquent dans les pleins airs. LeRetour de la campagne, de M. Curtis, une femme en toilette mauve, assise sur un divan et qui assemble les fleurs qu'elle a rapportées. Par la baie de l'atelier, on aperçoit les toits de la maison d'en face; excellente contemporanéité. La dame en chapeau de paille, en blanc et sur fond de parc, que M. Bertin intituleRêverie, un peu basbleutée d'expression. M. Kaiser assied sur les marches d'une serre une femme qui rêve, en tenant un roman, à le réaliser sans doute. LaLiseuse, de M. Roux, sur une terrasse, au coucher du soleil, est d'une très bonne couleur.