XII.

L'enfant terrible.

A dater de cette époque, Rosalie ne cessa plus de décliner. Il n'y avait que le médecin qui gardât encore de l'espoir. Du nombre de ceux pour qui l'homme n'est qu'une machine plus ou moins parfaite, et qui ne voient dans les maladies que la lésion ou l'affection de tel ou tel organe, à vrai dire, il avait été d'abord perplexe. Les symptômes alarmants qu'offrait sa cliente l'avaient conduit à lapercuteret à l'ausculter, et, à sa grande surprise, il n'avait découvert aucune oblitération dans les divers rouages de l'organisme: le coeur, les poumons, les reins, etc., fonctionnaient avec la précision de la meilleure horloge. Il était trop honnête homme pour prescrire une ordonnance banale, mais incapable aussi de donner tort à ses théories physiologiques; ne pouvant palper le mal, il avait déclaré qu'il n'y en avait point. Un jour, plus que jamais dérouté, il se risqua à dire, il est vrai, bien timidement, qu'il se pourrait que l'âmefût malade. «Eh bien, répliqua Clément, «donnez-lui une potion.» Sensible au sarcasme, il en revint à sa première déclaration, qu'il n'y avait pas de lésion, partant, rien à guérir. Deux années, Rosalie alla de mal en pis, et il tint le même langage. Elle se mourait enfin, que le docteur soutenait de plus bellemordicus, qu'elle était constituée pour cent ans de vie et qu'elle recouvrerait la santé. Il se bornait à recommander, outre le repos et la patience, l'essai d'une nourriture aussi substantielle que possible.

Clément ne croyait point aux affirmations du médecin, il puisait toutefois dans ses prescriptions le prétexte qu'il cherchait pour ne plus donner de soirées et restreindre de plus en plus le nombre de ses connaissances. Quelque effort qu'il fît pour ne rien laisser voir, il était maintenant hors de doute que sous un calme apparent il cachait des appréhensions dévorantes, des douleurs atroces. Il surveillait sa femme avec la jalousie d'un amoureux de vingt ans ou de soixante. S'il tolérait que Mme Thillard, ou Max, ou Rodolphe se trouvât seul avec elle, il ne permettait plus à aucun prêtre, pas même à l'abbé Ponceau, d'en approcher. Esclave de sa femme presque en toutes choses, sur ce chapitre il était inflexible. Déterminé à la maintenir dans le cercle de croyances où elle avait si longtemps vécu, pour peu que par quelque signe extérieur elle trahît la préoccupation d'un Dieu, d'une vie future ou d'autres idées de cet ordre, il passait graduellement de l'ironie à la fureur, et n'échappait souvent que par la fuite à l'horrible tentation de la brutaliser. Somme toute, cet intérieur, où le trouble avait été sans cesse en augmentant, aujourd'hui, n'était plus qu'un enfer.

Des personnes qui y allaient encore, Max était seul assez au fait pour s'apercevoir de tout cela. N'eût été une curiosité dont les exigences approchaient de celles d'une manie, il n'eût jamais remis les pieds dans la maison, tant les scènes auxquelles il y assistait lui faisaient de mal. De l'ensemble de ce qui s'y était passé et s'y passait incessamment sous ses yeux, il résultait pour lui une sorte de problème dramatique dont il souhaitait de connaître la solution, et bien que les détails qu'il ne discontinuait pas de surprendre lui causassent une réelle terreur, il ne mettait ni moins d'âpreté ni moins de passion à les recueillir et à les grouper dans sa mémoire.

Mme Thillard eut une nouvelle indisposition qui, sans être plus grave que la précédente, la força néanmoins à garder le lit plusieurs jours. Sous l'influence d'un amour croissant pour elle, Destroy parvint à lui arracher la faveur de passer des heures entières auprès de son lit. N'étant jamais entré, avant cette circonstance, dans la chambre à coucher de son amie, il eût été au moins surprenant qu'il ne l'examinât pas avec le plus grand intérêt. Tout à coup, à un endroit de la muraille qu'on ne pouvait apercevoir du lit et que l'ombre envahissait d'ordinaire, il entrevit un portrait dont la perception, si confuse qu'elle fût, lui donna une secousse. Cédant à une impulsion irrésistible, il se leva aussitôt et s'en approcha pour le mieux voir.

A la vue distincte de ce portrait, il s'arrêta frappé de stupeur et poussa une légère exclamation. Ce portrait, fort bien peint, était celui d'un homme encore jeune. Par suite de la pâleur du teint, de l'expression des yeux, de la grâce des lèvres, des cheveux noirs, longs et naturellement bouclés, l'ensemble en était séduisant. L'air doux de cette physionomie n'en excluait pas une teinte de cruauté qui, du reste, ne frappait qu'un homme attentif et exercé. Or, ces traits, ces yeux, cette expression, ce visage enfin était pour Max la révélation d'un fait bien autrement extraordinaire et mystérieux que tout ce qui l'avait étonné et inquiété jusqu'à ce jour dans l'existence de Clément et de Rosalie. Un moment, il voulut croire que la ressemblance d'un enfant, d'un enfant qu'il n'avait vu qu'une fois, avec cette figure, était extrêmement lointaine et qu'il était dupe de ses sens ou de ses souvenirs; mais, à la suite d'un nouvel examen, longuement réfléchi, il comprit qu'il n'y avait pas de confusion possible et que le phénomène n'était pas contestable. Bouleversé, presque terrifié, il se tourna vers son amie, qui, de son côté, le considérait sans comprendre sa pantomime. «Ce portrait, madame,» lui dit-il avec précipitation, n'était-il pas autrefois dans votre salle à manger?» Mme Thillard fit un geste affirmatif. «C'est cela,» repartit Max d'un air profondément pensif; «je me rappelais bien l'avoir vu, mais je ne savais plus où.» Il ne dit rien de plus; si bien que Mme Thillard, dont les pressantes questions n'eurent pas de réponse, en fut réduite à faire des conjectures. Par le fait de cette faiblesse qui nous porte à interpréter les actes d'autrui dans le sens le plus conforme à notre passion, elle avait jadis fait disparaître ce portrait de son mari du mur de la salle à manger, pour avoir cru que Destroy ne le voyait pas sans déplaisir, quand, véritablement, il y prenait à peine garde. Elle continua volontiers son erreur, et y ajouta, en attribuant, comme elle l'avoua peu après, l'émotion de Max, puis son accablement, à cette même jalousie rétrospective qu'elle lui avait déjà supposée.

Il arriva, environ trois semaines plus tard, que Mme Thillard, sa mère et Frédéric, Max, Rodolphe, de Villiers et deux ou trois autres personnes, se trouvèrent un soir réunis chez Clément. C'était la première fois, depuis la grande soirée, que tant de visiteurs s'y rencontraient en même temps. Rosalie, étendue languissamment sur une chaise longue, était l'objet d'une sollicitude exclusive. Elle semblait extrêmement touchée de cet empressement et marquait sa reconnaissance en imprimant, par intervalles, à ses lèvres sèches et décolorées l'inflexion d'un sourire. Bien moins pour elle-même qu'une prostration insurmontable rendait incapable de s'intéresser à quoi que ce fût, que dans l'intention de procurer à son mari une distraction qu'il préférait à toute autre, elle pria même instamment Mme Thillard et Max de faire un peu de musique. Mais cette déférence pour les goûts de Clément dépassait la mesure de ses forces. Les sons pénétrants du violon faisaient vibrer douloureusement sa chair et produisaient sur tout son corps l'effet d'un acide sur une plaie; Destroy fut contraint de s'arrêter au tiers du morceau. Sur les ordres de Clément, la vieille Marguerite servit une collation improvisée. Si la soirée était triste, du moins était-elle d'une tristesse tranquille. La pendule marquait déjà dix heures. Rodolphe, de Villiers, puis bientôt le vieux Frédéric, parlèrent de se retirer. Au milieu du silence qui précédait leur départ, la sonnette de la porte rendit tout à coup des sons éclatants. Rosalie et Clément tressaillirent.

«L'heure des visites, fit Clément en regardant la pendule d'un air inquiet, est passée, ce me semble.»

La vieille sourde entra. Clément l'interpella d'une voix forte. Marguerite répondit que c'était la nourrice avec l'enfant de madame. Rosalie jeta un cri qu'on pouvait prendre pour un cri de bonheur. Elle essaya de se lever, mais elle retomba aussitôt sur le dossier de sa chaise, tandis que ses gestes fébriles et l'animation de sa physionomie témoignaient d'une émotion extraordinaire. Clément, qui, contrairement au voeu constant de sa femme, voulait que l'enfant restât à Saint—Germain, se dirigea sur-le-champ vers l'antichambre, disant d'un air irrité:

«Qu'est-ce que cela signifie?»

La nourrice avait suivi de près la vieille sourde; elle entrait dans le salon avec l'enfant juste au moment où Clément allait en sortir. Il l'envisagea quelques secondes avec colère.

«Qui vous a commandé d'amener cet enfant? lui dit-il ensuite d'un ton à faire trembler une femme moins brave.

—Ah! monsieur, fit celle-ci avec vivacité, sans reculer d'un pas, votre enfant, je ne sais plus qu'en faire. Il nedécessepas depuis un mois de pleurer le jour et la nuit, et d'appeler sa maman. Mon pauvre homme, qui fatigue dans les champs du matin au soir, ne peut plus dormir. Quant à moi, je suis sur les dents, j'en ai assez, et vous me donneriez bien cent francs par mois que je ne voudrais pas garder davantage votre petit. Reprenez-le…»

Clément était attéré.

«Donnez-le-moi!» s'écria Rosalie dans un élan irrésistible de tendresse.

La nourrice, d'un air de satisfaction, tout en disant: «La voilà, ta maman, mon chéri,» s'empressa de mettre l'enfant dans les bras de la mère. Rosalie le baisa et le serra contre elle avec transport. Mais l'enfant, sans paraître le moins du monde ému de ces caresses, se démenait et tâchait à se débarrasser du châle dont il était emmailloté. En accompagnant ses gestes de quelques cris aigus, il eut bientôt raison de la faible résistance que lui opposait sa mère. Rosalie dut l'asseoir sur ses genoux et lui découvrir le visage. Il tournait le dos à la lumière et avait naturellement la face dans l'ombre; à moins d'être près de lui, on ne pouvait distinguer bien nettement ses traits.

Mme Thillard, n'eût-elle pas eu une réelle amitié pour Rosalie, se fût encore par simple politesse occupée de son enfant. Elle se leva donc en vue d'en approcher. Clément, devinant tout de suite l'intention de Mme Thiliard, secoua subitement sa torpeur pour s'agiter avec une vivacité d'écureuil. En deux enjambées il fut devant sa femme.

«Rosalie, lui dit-il d'une voix pleine d'anxiété, si tu rentrais chez toi? Cet enfant va nous importuner de ses cris, et toi-même tu as besoin de repos.»

Et sans attendre de réponse:

«Max, ajouta-t-il, viens donc m'aider à la rouler dans sa chambre…»

La chaise était déjà ébranlée.

«Laissez-nous au moins le temps de le voir et de l'embrasser, «dit MmeThillard en se baissant vers l'enfant.

Elle se redressa sur-le-champ avec effroi. Un peu après, croyant s'être trompée, elle se baissa de nouveau. Sa première impression fut à ce point confirmée qu'elle en eut la peau moite et chancela. Clément et sa femme étaient pétrifiés. A l'exception de Max, les autres personnes ne comprenaient rien au trouble de Mme Thillard, laquelle, d'un pas incertain, regagnant sa place, dit:

«C'est étrange!»

Sa mère lui dit à mi-voix:

«Qu'y a-t-il d'étrange!»

Mme Thillard s'attacha encore à l'idée d'avoir mal vu; elle alla à l'enfant, le prit dans ses bras, le regarda de tous ses yeux; puis, le présentant à Mme Ducornet:

«Voyez!» lui dit-elle.

Mme Ducornet eut à peine jeté les yeux sur l'enfant qu'elle s'écria toute saisie:

«Ah! c'est plus qu'étrange!

—Voyez, Frédéric!» reprit Mme Thillard en tournant l'enfant du côté du vieillard.

Celui-ci considéra l'enfant à son tour et parut n'avoir point d'yeux assez grands pour le voir.

«Vous avez raison, madame,» dit-il d'une voix altérée, c'est vraiment miraculeux!»

Pendant ce temps, la paysanne, qui prenait pour du ravissement l'effet que causait son nourrisson, s'approchait et disait:

«Je puis bien dire qu'il est aussi mignon que gentil et qu'il n'a pas été difficile à élever. Sauf ces derniers temps, ç'a toujours été un modèle de douceur. Je réponds bien qu'il ne criera plus, le mignon chéri, à cette heure qu'il sera avec sa maman…»

Mme Thillard, sa mère, Frédéric, avaient toujours les yeux sur l'enfant.

«C'est étrange!» répétaient-ils tour à tour.

Clément commençait à s'impatienter de son supplice. Il montait insensiblement à ce degré de colère où, dominé par sa propre violence, on devient incapable de garder des ménagements. Croisant les bras;

«Après tout, madame, fit-il d'une voix qui présageait un orage intérieur, que voyez-vous donc là de si étrange?»

Mme Thillard remettait l'enfant sur les genoux de la mère.

Elle se tourna vers Clément.

«Vous avez connu mon mari, monsieur, dit-elle d'un air pénétré, et vous vous étonnez de ma surprise!

—Eh bien, quoi! madame, repartit Clément, parce que mon fils ressemble vaguement à feu votre mari…!

—C'est à s'y méprendre, fit bien bas Mme Thillard.

—Que voulez-vous que j'y fasse, madame?» dit aussitôt Clément d'un ton de plus en plus brutal.

Mme Thillard, par égard pour Rosalie, ne voulut prendre garde ni à ces manières, ni à ce langage.

«Comment! monsieur, dit-elle de l'accent le plus affectueux, vous ne voulez pas même que je m'étonne d'une ressemblance aussi extraordinaire?

—C'est qu'en vérité, madame, dit Clément toujours de même, votre étonnement a quelque chose de si injurieux pour moi!

—Mais non, monsieur, je vous assure que vous vous trompez.

—Cependant, madame, dit encore Clément, que la politesse de Mme Thillard achevait d'exaspérer, n'est-ce pas, en quelque sorte, mettre en doute l'honneur de ma femme?

—Ah! monsieur,» fit Mme Thillard en devenant rouge.

Rosalie semblait sur le point de rendre l'âme. D'une voix éteinte, avec l'accent de la prière:

«Clément!» fit elle en joignant les mains.

Un calme sinistre suivit cette scène. Impatientes de se soustraire à ce qu'il avait de pénible, choquées, d'ailleurs, de l'inconvenante conduite de leur hôte, et peut-être aussi travaillées du désir de la commenter, la mère et la fille, puis, coup sur coup, les diverses autres personnes présentes s'en allèrent. A sa demande, Rosalie, avec son enfant, fut traînée dans sa chambre par la vieille sourde, aidée de la nourrice. Destroy et Clément restèrent seuls. Une rage sourde contractait horriblement les traits de ce dernier. La tête dans les épaules, le front penché, les mains plongées convulsivement dans ses poches, il mesurait la pièce de long en large.

«Tu ne peux nier, dit tout à coup Max à mi-voix, qu'il n'y ait en tout cela quelque chose de prodigieux….»

Clément s'arrêta brusquement devant Destroy.

«Vous êtes étonnants, vous autres gens de génie! s'écria-t-il d'un air de haute impudence. Il faut tout vous dire. Je ne puis cacher aucune de mes hontes. Je dois aussi confesser publiquement que ma femme a été la maîtresse de Thillard….»

A moins que de cela, Max ne concevait pas, en effet, qu'il fût possible d'expliquer la conformité singulière du visage de l'enfant avec celui de l'agent de change. Aussi, quand Mme Thillard, qu'il alla voir le lendemain, anéantit cette explication rationnelle en lui faisant remarquer que le fils de Clément devait être né au moins quinze ou dix-huit mois après la mort de son mari, s'obstina-t-il à croire que son amie, malgré une excellente mémoire, faisait confusion de dates.

Mort de Rosalie.

Dès lors, Clément consigna rigoureusement les visiteurs à sa porte; hormis Destroy et le médecin, personne ne pénétra plus chez lui. En dépit de cette résolution, il vivait dans des transes perpétuelles; poursuivi d'une méfiance outrée, il était incessamment sur le qui-vive, ce qui lui donnait l'air d'un maniaque. La présence de l'enfant dans la maison n'était, entre le mari et la femme, qu'un élément nouveau de discorde et de douleurs. Stupidement sérieux, apathique, il ne voulait toutefois pas se séparer de Rosalie, bien qu'il fût insensible à sa tendresse. Elle le couvrait de baisers, l'étreignait avec amour, essayait de le faire sourire, de l'animer; mais toujours en vain. Dès qu'elle le voyait, en réponse à ces tendres provocations, la regarder de son air impassible, dénué d'intelligence, elle ne manquait pas de porter la main à ses yeux en signe de terreur et de désespoir. Ce qui ajoutait à ses tortures, c'était d'observer chez ce fils une aversion à chaque instant plus profonde pour Clément. Celui-ci n'avançait pas plutôt les bras pour le saisir, que le petit s'agitait comme un forcené et jetait des cris perçants; si bien que le père, dont les lèvres souriait d'abord, s'irritait graduellement et parvenait à une exaspération sauvage qui faisait craindre qu'il n'étouffât son fils au lieu de l'embrasser. Rosalie avait alors des crises terribles: ce n'était point assez qu'elle fondît en larmes et suffoquât de sanglots, elle tombait en proie à d'effrayantes convulsions. Sous l'influence de ces secousses continuelles, elle mourait un peu tous les jours. Clément, lui, desséchait d'angoisses; sa fièvre de surveiller sa femme mourante rappelait toujours mieux celle d'un espion passionné. Il sollicitait fréquemment des congés pour la garder lui-même à vue, surtout quand il appréhendait qu'elle n'eût des spasmes et le délire. Il ne lui suffisait plus de la priver impitoyablement de la consolation des visites, il commençait même à marquer de l'ombrage des assiduités de Destroy; ce qu'il laissait voir parfois si grossièrement, que Max eût déjà rompu définitivement avec lui, n'eussent été les pleurs et les prières de Rosalie.

Celle-ci connut enfin cette tranquillité morne qui précède quelquefois la mort. Après être resté des semaines entières sans dormir, elle eut des sommeils profonds, presque léthargiques. Clément, déjà moins soupçonneux, se relâcha sensiblement dans son espionnage et cessa d'avoir autant peur de la laisser seule avec Destroy.

Une après-dînée, Max, étant venu à une heure où Clément travaillait encore à son bureau, trouva Rosalie dans un état inquiétant. Elle avait les yeux hagards, les traits bouleversés; ses gestes convulsifs accusaient des souffrances intolérables; par intervalles, elle portait la main à sa poitrine et disait:

«Oh! mon ami, que je souffre! c'est du feu, du feu que j'ai là!»

L'enfant la regardait d'un air qui n'avait rien d'humain.

Destroy ne savait que fixer sur elle un oeil rempli de commisération.

Tout à coup, elle discontinua de se plaindre. Avec des peines infinies, elle parvint à se mettre sur son séant. A son air inspiré, on eût dit qu'elle puisait dans une espérance soudaine la force de dompter toutes ses douleurs.

«Écoutez-moi, cher Max, balbutia-t-elle d'une voix haletante: je mourrai peut-être demain, peut-être cette nuit; je sens que ma fin est proche. Il dépend de vous, mon ami, d'adoucir mes derniers instants. J'ai commis de grandes fautes, oh! oui, de bien grandes fautes, et je crois à la vie éternelle!… Je ne voudrais pas m'en aller sans pardon…. Vous savez que Clément ne veut pas entendre parler de confesseur…. Mon ami, cette dernière preuve d'affection, je vous la demande à mains jointes, courez vite chercher un prêtre!…»

Épuisée, elle fit un effort suprême et ajouta:

«Clément ne rentrera pas d'ici à trois heures. Il ne saura rien, et je mourrai plus tranquille….»

Quoique Destroy fut ému jusqu'aux larmes, il balançait à écouter cette prière. Faute d'avoir encore été prié pour un service de ce genre, dans une situation analogue, le cas échéant ne l'avait jamais préoccupé. Très-empêché, pour ne point être versé dans les usages orthodoxes, il répugnait en outre à une conduite tortueuse, et, par dessus cela, était retenu par l'incertitude des conséquences que pourrait avoir sa trahison. Mais il avait moins de prudence que de sentiment; tandis que l'une lui conseillait de ne pas s'immiscer dans des affaires aussi délicates, l'autre le pressait de répandre un peu de baume sur les blessures de cette pauvre femme et de rendre moins cruelles ses dernières heures. Le nom de l'abbé Ponceau, que prononça Rosalie, acheva de le décider: en tout état de choses, il ne pouvait être dangereux de se confier en cet excellent homme.

Max arriva tout essoufflé au domicile du prêtre. A sa demande de le voir, on lui répliqua qu'il était à la sacristie; que, toutefois, c'était l'heure de son dîner; qu'il rentrerait sûrement d'un moment à l'autre. Invité à l'attendre, Destroy jugea plus prudent d'aller au-devant de lui. Justement, comme Max escaladait les marches du parvis, l'abbé Ponceau sortait de l'église. Demeurant dans le voisinage, le vieillard était coiffé de sa barrette noire liserée de rouge et portait son camail de chanoine.

«Monsieur l'abbé, lui dit Destroy hors d'haleine, Mme Rosalie veut absolument vous voir; elle est à toute extrémité: il n'y a pas un moment à perdre.»

Le digne prêtre, bien qu'il sût Rosalie très-malade, parut extrêmement affligé de la nouvelle. Sans hésiter un seul instant, oubliant à la fois et qu'il était en tenue de choeur, et qu'on l'attendait pour dîner:

«Allons!» fit-il d'un ton résolu.

Ils prirent une voiture. Pendant le trajet, par mesure de précaution, Max cru devoir dire au prêtre une partie de la vérité: «Clément ne voulait pas que sa femme fût aussi mal qu'elle l'était réellement; il était, de plus, sous l'empire de cette superstition commune qui consiste à voir un présage de mort dans la présence d'un prêtre auprès d'un malade; par ces raisons, il reculait chaque jour d'en appeler un. Rosalie, de son côté, qui avait conscience de sa fin prochaine, dans le double but de remplir ses devoirs et de ne pas attrister son mari, avait donc résolu, pour se confesser, de profiter d'un moment où il n'était pas là.» A tout, l'abbé Ponceau répondit: «Benè, benè.». Ils eurent bientôt dévoré la distance qui les séparait du domicile de Clément.

Si peu de temps qu'ils eussent mis à venir, ils arrivèrent encore trop tard. Inquiet sans savoir pourquoi, oppressé de vagues pressentiments, Clément avait quitté brusquement son bureau et était rentré chez lui. Tout porte à croire que Rosalie jugea à propos de l'avertir du service qu'elle avait exigé de Destroy. La vieille Marguerite n'eut pas plutôt ouvert, l'abbé Ponceau et Max furent à peine dans l'antichambre, que Clément se montra. D'une lividité de cadavre, muet de fureur, embrassant sa poitrine de ses poings crispés, il les regarda en face avec une hauteur foudroyante. Le récit le plus exact et le plus ferme n'atteindra jamais à l'horreur de la scène qui suivit. Pendant que Clément, de l'air d'une bête fauve, tenait en arrêt, magnétisait, pour ainsi parler, son ami et le prêtre, au fond de l'appartement, malgré les portes closes, on entendait, mêlées à des cris d'enfant d'une acuité sauvage, les plaintes d'une femme qu'on semblait égorger.

Ces hurlements de détresse, à émouvoir des coeurs en marbre, ajoutaient à la rage de Clément et le jetaient insensiblement hors de lui. D'une voix étouffée, lançant les syllabes comme des flèches:

«Que venez-vous faire ici? dit-il à l'abbé, et à Max: De quoi vous mêlez-vous?»

Ceux-ci, en proie à une confusion douloureuse, baissaient la tête et gardaient le silence.

«Voulez-vous donc finir de la tuer? continua Clément, dont l'emportement devenait de la furie. Son état n'est-il pas assez grave? Ne sais-je pas ce que j'ai à faire? Me fera-t-on la loi dans ma maison? Suis-je pas meilleur juge que personne du choix de l'heure? Retirez-vous!…»

Les lamentations de Rosalie retentissaient avec une intensité nouvelle.

«Je tiens au moins à constater, balbutia Destroy, que ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que sur les instances réitérées de ta femme.

—Ma femme ne sait ce qu'elle fait! repartit Clément. Elle s'abuse sur son état; elle a encore de longs jours à vivre!

—Souffrez, monsieur, dit à son tour l'abbé, dont la frayeur accroissait le bégayement, que je vous fasse remarquer la responsabilité redoutable que vous assumez sur votre tête.

—C'est mon affaire! s'écria Clément avec une énergie effroyable. Que ma femme ait commis des crimes si vous voulez, et que, par impossible, elle meure sans absolution, eh bien! que Dieu m'accable mille fois de son châtiment, et y ajoute, durant l'éternité, des tortures inouïes!…»

Depuis quelques instants, on n'entendait plus ni les cris de Rosalie, ni ceux de l'enfant. Max et l'abbé, dans une consternation profonde, s'apprêtaient à sortir.

Soudainement, l'une des portes donnant sur l'antichambre fut ébranlée, puis ouverte, et Rosalie apparut. Pieds nus, les cheveux épars, d'une main elle retenait sa chemise à son cou; de l'autre, elle s'accrochait à l'un des battants de la porte. Sur sa face hâve, ses yeux agrandis, presque sans couleur, brillaient d'une expression étrange. Son corps de squelette vacillait et menaçait de s'affaisser. Max, le prêtre, et Clément lui-même, se retournèrent simultanément et s'arrêtèrent saisis d'épouvante.

«Je me meurs!» fit Rosalie chez qui la soif d'entendre une parole consolante étouffa jusqu'aux instincts de pudeur. Elle glissa sur ses genoux, et, laissant à découvert une poitrine épuisée, tendit ses bras débiles vers le prêtre.

«Pardon! oh! pardon!» s'écria-t-elle d'une voix éteinte, avec toute son âme.

Le vieillard, dont le coeur s'emplit de pitié, fit irrésistiblement un pas vers elle.

Ce seul mouvement de l'abbé faillit rendre Clément fou. A ce degré d'égarement qui blanchit les lèvres d'écume et rend capable d'un meurtre, de sa femme, il se tourna vers le prêtre et lui cria, en jetant les poings en arrière:

«Allez-vous-en! Épargnez-moi le tort de porter les mains sur vous!»

Rosalie tomba à terre comme une masse inerte.

Si l'abbé et Destroy ne fussent pas sortis précipitamment, Clément, dont la frénésie n'avait plus de bornes, accomplissait infailliblement sa menace….

Quelques jours plus tard, Max, qui était fermement résolu à ne jamais remettre les pieds dans cette maison maudite, reçut une lettre où Clément, après lui avoir annoncé la mort de sa femme, le suppliait de venir l'assister dans les préparatifs funèbres.

Quantum mutatus ab illo!

Le besoin que ressentent les misérables, du moins ceux qui ne sont pas absolument stupides, de confier leurs fautes, ne serait-ce qu'au papier, est chose notoire. Harcelé par un besoin de ce genre, Clément ne voyait pas une seule fois Max, qu'il n'eût en quelque sorte son secret sur les lèvres. A cette heure, il était impuissant à maîtriser les souffrances aiguës qui, à l'exemple de la gangrène, envahissaient graduellement en lui quelque coin oublié. Ses rapports avec son fils étaient d'une étrangeté puissante. L'enfant avait horreur de son père: il hurlait à son contact, comme si on l'eût touché avec un fer rouge. Clément, au contraire, donnait le spectacle phénoménal d'une âme pleine, pour le même objet, à la fois de haine et d'amour, c'est-à-dire qu'il aimait et exécrait son fils avec une égale violence. Parfois, malgré les pleurs et les convulsions du petit, il le saisissait de ses deux mains avec l'intention de le caresser; mais au moment de l'approcher de son visage, il l'éloignait de lui brusquement, le considérait avec effroi, puis le laissait tomber à terre d'un air d'aversion invincible. Il essaya de tenir à distance cette sorte de monstre, et, à cet effet, le donna en garde à des étrangers. A quelque prix que ce fût, il ne trouva personne qui, au bout de huit jours, ne lui ramenât son enfant, lequel pleurait, criait, refusait toute nourriture, jusqu'à ce qu'on l'eût rendu à son père.

Destroy, bien que Clément, par ses confidences successives, eût réussi à l'aliéner profondément, ne laissait pas que d'y retourner d'intervalle en intervalle. Pour aider à le comprendre, sinon à le justifier, il suffirait de rappeler ces femmes qui, tiraillées à la fois par le respect humain, l'appréhension d'émotions trop fortes et aussi par une curiosité indomptable, ne veulent pas et veulent en même temps assister à quelque horrible drame de cour d'assises.

A étudier Clément, dont la constitution s'altérait, dont la tête toute blanchie redevenait cadavéreuse, dont l'oeil gardait une fixité farouche ou s'agitait comme celui d'un fou, il n'était pas nécessaire de l'entendre à tout bout de champ s'écrier: «Cela est intolérable!», ou: «Je ne peux plus vivre de la sorte!» ou encore: «Il faut que cela finisse!» pour concevoir jusqu'à quel point il était impatient d'une telle vie.

«Oh! que ne puis-je parler! dit-il un jour avec des sanglots dans la gorge.

—Qui vous en empêche?» dit Max d'une voix éteinte.

Il est à noter que, de plus en plus froids à l'égard l'un de l'autre, ils en étaient venus peu à peu à alterner letuet levous, et, finalement, à ne plus faire usage que de ce dernier terme.

«Est-ce donc uniquement ma chair qui souffre? ajouta Clément qui se serrait la tête de ses poings. Cette chair misérable est-elle susceptible de sentir tant de choses? Non, évidemment, non!… Aurais-je une âme?… Et si j'en ai une!…

—En doutez-vous encore?

—Je le voudrais, je le veux!»

La manière dont Clément pencha la tête et la cacha dans ses mains attestait que le désespoir avait usé ses forces et que sonje le veux!n'était plus qu'un mot.

«Est-ce ma faute, disait-il un autre jour, si j'ai vu ce que j'ai vu et senti ce que j'ai senti? Étais-je libre de penser contrairement à mes impressions et pouvais-je croire en ce que je jugeais radicalement faux? Le scepticisme coulait dans mes veines avec mon sang, et je ne découvrais rien qui n'ajoutât encore à mon incrédulité. Dans cette société où j'ai grandi, je n'ai jamais aperçu et n'aperçois encore que confusion et désordre. On pourrait dire que l'habileté et la maladresse y sont les seules mesures du crime. Elle n'a d'honnête que le masque, et cela est à ce point vrai que, dans sa religion, ses moeurs, ses arts, sa littérature, ce qu'elle recherche avant tout, ce qu'elle exige, c'est la forme….»

Il ajouta après une pause:

«En quoi suis-je donc plus criminel que tant d'autres qu'animent des pensées identiques, sinon en ce que j'ai prétendu être plus rigoureux logicien? Je défie qui que ce soit de me contredire: Quand on est convaincu qu'il n'y a pas de Dieu, que la conscience n'est qu'un préjugé, que la mort est le néant, ce qu'on appelle crime n'est tel que relativement, la douleur n'a pas de sens, tout ce qu'on peut faire impunément pour s'en délivrer est permis, il n'est de beau et de bien que la jouissance, et d'utile que la préoccupation de se jouer des lois. Tue, vole, viole, sois un monstre, mais qu'on ne le sache pas! Qui donc te châtiera? Il n'est qu'un lâche ou qu'un imbécile qui puisse craindre des chimères et des fantômes!

—Que n'êtes-vous entendu des pharisiens de nos jours!

—D'où je suis arrivé à cette conviction imperturbable: qu'une société qui n'a que des lois pour la défendre est une société perdue!

—Il faudrait graver cela dans tous les esprits….»

Clément, prétextant d'une santé chancelante, s'était démis de sa place. De fait, comme l'indiquaient ses préparatifs, il projetait de s'éloigner. Un matin, il n'aperçut pas plutôt Destroy, qu'il s'écria:

«Quelle nuit! avez-vous entendu l'orage?

—Je dormais, sans doute, répliqua Max.

—Vous êtes bien heureux! continua Clément. La tempête m'a tout à coup éveillé. La pluie tombait par torrent; le vent s'engouffrait dans ma cheminée et produisait un bruit persistant analogue à celui d'orgues lointaines. J'avais les yeux pleins d'un rouge sombre et sinistre. Je m'imaginai soudainement que le feu était à la maison, et, saisi d'une terreur indicible, je sautai à terre. Je courus à ma cheminée et appliquai mon oreille à l'ouverture. Le ronflement que j'entendais était vraiment celui des flammes d'un vaste incendie. J'ouvris précipitamment ma fenêtre pour voir le ciel. Le ciel était rouge; les murs voisins étaient rouges aussi. Je me penchai dehors au risque de tomber dans la rue, et tâchai d'apercevoir le toit de la maison. Il me sembla encore qu'il était en feu. Enfin, de tous côtés, je ne voyais que les reflets rouges d'un foyer immense. Les gouttes d'eau, larges comme des sous, qui tombaient sur mon front, étaient immédiatement séchées par la chaleur intense dont mon corps, plein de fièvre, était dévoré. Je résolus de monter à l'étage supérieur. Au droit de mon lit, m'étant détourné par hasard, j'aperçus au fond de l'alcôve une figure pâle qui me regardait. Je reculai d'un pas, puis je roulai à terre sans connaissance.

—Mais, mon Dieu, s'écria Destroy effrayé, quel crime avez-vous donc commis?

—Ne l'avez-vous pas déjà deviné?

—Votre vie, vos angoisses, vos remords, me font tout craindre, dit Max qui étouffait d'anxiété.

—Et vous n'avez pas tort….»

Max tressaillit et attacha sur Clément des yeux démesurément ouverts.

«Non, ça n'est pas possible! s'écria-t-il tout à coup énergiquement; ce que vous me donnez à entendre n'est pas! En vous supposant capable de tout, la prudence seule eût suffi à vous arrêter!

—Aussi, répliqua Clément de plus en plus sombre, a-t-il fallu que j'aie le hasard pour complice essentiel. J'abhorrais Thillard, il est vrai, au point d'avoir soif de sa vie; mais, à moins d'une impunité certaine, je n'eusse jamais touché à un cheveu de sa tête. Je fus assez malheureux pour qu'il vint lui-même se mettre à mon entière discrétion, tenter à la fois ma vengeance et ma cupidité, et cela, dans des circonstances telles qu'il m'était aussi facile de le voler et de le faire disparaître que de boire un verre d'eau….»

Blême, dans une immobilité stupide, Destroy ressemblait à une pétrification. Il essaya pourtant de se lever et de sortir; mais ses jambes tremblèrent sous lui: il fut contraint de se rasseoir. De ses plus pénibles cauchemars, il n'était jamais résulté une paralysie si douloureuse.

Clément ajouta d'un air funèbre:

«Demain, irrévocablement, d'une manière ou d'une autre, je pars pour ne jamais revenir. Dans ma rage de prosélytisme, je n'ai pas discontinué de blesser tous vos instincts par des aveux révoltants. Si j'en ai trop dit pour ne pas achever, vous en avez trop entendu pour reculer devant ce qui me reste à vous dire. Qu'une fois pour toutes vous connaissiez la mesure de ce que peut l'incrédulité exaspérée par la misère et servie par les circonstances….»

Max continuait d'avoir les apparences d'un homme foudroyé….

Aveux complets.

«A part une année, et notamment un point de cette année, reprit Clément à la suite d'un long silence, vous savez ma vie presque aussi bien que moi-même. Jusqu'à la tombe, sans doute, je végétais, comme vous l'avez vu, dans ma perversité légale, n'eût été mon séjour chez Thillard. Rosalie seule en fut cause, ce que je dis sans reproche. Trois années auparavant, quand je me liais avec elle, éblouissante de jeunesse et de fraîcheur, elle était précisément, par le fait d'une mère infâme, du nombre des maîtresses de l'agent de change, lequel en était fou et le prouvait en la couvrant d'or. Séduite par ma gaieté bruyante, mon insolence, mon dévergondage, la pauvre fille abandonna, sans balancer, une existence luxueuse pour vivre de ma vie précaire. Thillard, éperdu, la relança jusque chez moi, et, dans l'espoir de la conserver, lui proposa même de fermer les yeux sur notre liaison. Elle l'avait désespéré par des refus opiniâtres….

«Au jour où le monde n'était plus pour nous qu'une île aride et déserte, où l'on me traitait littéralement en lèpre vivante, elle songea à cet homme. Comment? pourquoi? Je ne sus sa démarche qu'au retour. De son aveu, elle avait eu la faiblesse de compter sur lui en raison même de l'offense qu'elle lui avait faite. Une femme seulement pouvait tomber en cette erreur. Oui, en vérité, Thillard, à la nouvelle de notre détresse, fut ému; mais ému d'avoir une aussi belle occasion d'assouvir sa rancune; et s'il jura n'avoir à m'offrir qu'une place d'employé subalterne dans ses bureaux, il est hors de doute que ce fut uniquement en vue de m'infliger l'humiliation qu'il jugea la plus insultante pour moi.

«Il y avait, en effet, mille à parier contre un que je refuserais dédaigneusement. Rosalie, elle, le croyait si bien, que sa première parole fut l'expression d'une crainte: «Tu vas te mettre en colère….» A dire vrai, je sentis une tempête dans mes veines, mais aussi vite éteinte qu'une flamme de poudre. Je ne disposais déjà plus librement de moi. A la suite de courtes réflexions, j'envisageai Rosalie, et lui dis, quand elle pensait me voir éclater de fureur: «Puisque tu tiens encore à vivre et refuses de me quitter, je dois avaler les affronts comme l'ivrogne fait du vin qu'on lui verse. Il ne s'agit que de gagner du temps. J'accepte en attendant mieux. Nous verrons….»

«Le vieux Frédéric vous a conté l'histoire de l'agent de change: vous n'ignorez ni son point de départ, ni sa dette envers la famille Ducornet, ni sa conduite odieuse. Eh bien, ce n'était point assez que cet homme, par son exemple, confirmât mes principes, ajoutât à mon envie, décuplât mon impatience de la misère, il fallait encore qu'il eût l'imprudence de me traiter comme le plus vil des esclaves. Ce qu'il accumula, par ses procédés, de colère et de rage en mon âme, est incalculable. Je n'étais pas chez lui depuis huit jours, qu'il ne m'adressait plus la parole qu'avec cette locution:Mon garçon, mon brave, et me faisait faire bien plutôt la besogne d'un domestique que celle d'un employé. Je devenais une sorte de Mercure. Outre qu'il avait des relations suivies avec une madame de Tranchant, il était toujours en intrigue avec quelqu'une des femmes du quartier Bréda. Pas un jour ne se passait que je ne fusse envoyé tantôt chez l'une tantôt chez l'autre de ces dames, porter soit une lettre, soit des fleurs, soit même des objets d'un plus grand volume. Ingénieux à me mortifier, il ne craignit pas de me faire remarquer combien j'étais mal vêtu et de m'offrir de vieilles hardes d'un air de fausse compassion. Loin de céder à l'exaspération qui m'étouffait et de lui jeter ces loques à la tête, je balbutiai même, en les acceptant, quelques mots de reconnaissance. La violence que je me faisais pour ne pas regimber l'induisit peu à peu à se convaincre que j'étais trop vil pour être sensible aux outrages. Mon ignominie le toucha. Il se piqua dès lors de bonté à mon égard. Un jour, après m'avoir accordé une augmentation de dix francs par mois, il ajouta: «Je possède, rue Saint-Louis-en-l'Ile, près du Pont-Rouge, une maison dont le rez-de-chaussée est une véritable non-valeur. Il paraît que c'est inhabitable. Les gens qui consentent à loger là sont de ceux qui payent rarement leurs termes. Si vous pouvez vous en arranger, je vous en donne gratis la jouissance: ça sera toujours autant d'économie.»

«Lui-même tendait donc le piège où il devait bientôt venir se prendre.

«Vous êtes venu une seule fois dans ce logement, le soir. A la nuit, vous n'avez pu l'apprécier qu'imparfaitement. Vous vous rappelez au moins qu'il était au rez-de-chaussée et ouvrait sur la rue. Les deux chambres contiguës, ménagées dans une porte cochère murée, en étaient nues et sombres. Le plancher, ni carrelé, ni planchéié, rappelait le sol d'une basse-cour dans les temps humides. Ces deux chambres, éclairées d'une part par un vitrage élevé qui voyait sur la rue, de l'autre par une fenêtre donnant sur une cour intérieure, ne communiquaient point avec le reste de la maison. La seule chambre du fond était encore trop spacieuse pour notre dénûment. Trois ou quatre meubles vermoulus y dansaient à l'aise, pendant que des journaux, des papiers, quelques livres, des fioles et divers ustensiles de ménage, le tout entassé pêle-mêle sur des tablettes, y témoignaient des états que j'avais exercés. Somme toute, nous étions chez nous, pouvant entrer et sortir à toute heure de nuit sans éveiller l'attention des voisins.

«Les conversations qu'entendirent ces murs dans l'espace des quatre mois que nous vécûmes là ne peuvent pas se raconter. Vous m'avez fait souvent remarquer que Rosalie, entre les mains d'un honnête homme, fut infailliblement devenue une estimable ménagère. Cela est vrai. Entre les miennes, elle devint en peu de temps une compagne digne de moi. Elle ne voyait, n'entendait, ne sentait que par mes sens; elle faisait vraiment partie intégrante de ma chair. Je ne hurlais pas plutôt contre les hommes et contre le ciel qu'elle éclatait à l'octave, quand elle ne renchérissait pas sur mes imprécations. Nous raisonnions le crime à l'instar d'une opération commerciale, et appelions de toutes nos forces l'occasion de nous enrichir à l'aide d'un mauvais coup. Cependant, le jour, me croirez-vous? s'il m'arrivait de manier des billets de banque, j'avais à peine une tentation. Je pouvais risquer d'en cacher un et d'en mettre la perte sur le compte d'une erreur ou d'un accident. Cette seule idée m'étranglait. Ma conscience de Code pénal gardait mieux les billets que n'eût fait une escouade d'agents de police; mais, en revanche, que de fois je me suis dit: «Ah! quand donc me sera-t-il donné de pouvoir impunément violer la loi? quand donc pourrai-je, à la barbe de leurs bourreaux et de leur Dieu, commettre ce qu'ils appellent un crime?» Je ne devais être que trop bien entendu.

«Novembre allait venir. Chez Thillard, une catastrophe était imminente. Pour le caissier, la position n'était plus tenable. Il voulut parler à l'agent de change qui le renvoya brutalement à ses livres. Le 30 arriva. Je compris, à l'air du vieux Frédéric, que le moment était venu. Au lieu de nous payer, selon qu'il avait coutume, la veille du premier, il nous pria d'attendre jusqu'au lendemain. Un coup de foudre m'eût moins cruellement ébranlé. Il ne s'agissait sans doute que d'un délai; mais ce délai était pour nous la mort, puisque, faute d'argent, nous n'avions rien pris de tout le jour.

«Au dehors, le temps était en harmonie avec les lugubres pensées qui me comblaient. L'atmosphère était obscurcie d'un brouillard à ce point intense, surtout aux abords de la Seine, que, par ordre de police, en vue de prévenir les accidents, outre une chaîne de lampions semés au coin des rues, sur les places, sur les ponts, on avait organisé un service de guides armés de torches. Depuis plusieurs jours, je remarquais précisément la crue incessante des eaux et la submersion totale des berges. Notre quartier était entièrement désert; un silence funèbre nous enveloppait. Voyez-nous accroupis sur notre fumier, ayant faim, pénétrés de froid, et jugez, si la chose est possible, de nos angoisses et de notre désespoir! Ce fut alors que le suicide se présenta à mon esprit comme une ressource suprême.

«Par suite de cette même fatalité qui mettait Thillard sur ma route, j'avais entre les mains un agent de destruction, de tous, peut-être, le plus énergique et le plus rapide. Au collège, je m'étais activement occupé de chimie, et mon passage dans le laboratoire du pharmacien n'avait fait que raviver ce goût en moi. Lors de mon séjour chez ce dernier, inspiré uniquement par une curiosité puérile, je m'étais approprié deux fioles contenant, l'une de l'opium, l'autre, en verre noir cacheté, environ 12 grammes d'acide cyanhydrique, le plus actif des poisons connus. Pendant des années, je n'avais vécu que d'expédients; j'avais erré d'hôtel en hôtel, laissant dans celui-ci une malle, dans celui-là des livres, dans cet autre des papiers, et, chose étrange, jamais, dans aucun, je n'avais oublié ces fioles mortelles. Elles m'embarrassaient, m'importunaient; vingt fois je voulus les briser: toujours j'éprouvai une sourde résistance au moment de le faire. Je pourrais dire plus justement qu'elles me suivaient, s'accrochaient à moi, sans que ma volonté y fût pour rien.

«Rosalie, à qui je fis part de ma résolution, me répliqua sur-le-champ: «J'y pensais!» La crainte seule de trop souffrir la retenait encore. Je lui affirmai que ce poison produisait un effet analogue à celui de la foudre, que quelques gouttes suffisaient à donner la mort presque instantanément. Elle cessa d'hésiter. Trois ou quatre minutes de plus, et tout était fini. On frappa deux coups à la porte. Nous nous arrêtâmes frappés de stupeur. Peut-être bien nous étions-nous trompés. Mais deux chocs plus forts se renouvelèrent coup sur coup. Je n'avais rien à craindre. Je remis la fiole en place, et j'allai ouvrir.

«Un homme poussa la porte entr'ouverte et pénétra sans cérémonie jusqu'à la pièce où était la lumière. Notre stupeur redoubla en reconnaissant Thillard. Il était coiffé d'une casquette et enveloppé d'un ample manteau. Il avait à la main une valise pleine. A la vue de la misère qui suintait, pour ainsi dire, au travers des murailles de notre intérieur, il cacha mal son désappointement et son dégoût. Évidemment, ce qu'il voyait dépassait toutes ses prévisions. Toutefois, il parut faire de nécessité vertu. «J'ai à vous demander un service,» me dit-il. «Et d'abord peut-on rester ici quelques heures sans vous gêner?»

«Je m'inclinai en marque d'assentiment. Une émotion extraordinaire m'envahissait et paralysait ma langue. Thillard s'assura de la solidité d'une chaise, puis s'assit, disant: «Je suis sur pieds depuis ce matin, je n'en puis plus, et par-dessus le marché, je meurs de soif. Vous n'avez sans doute rien à boire chez vous?» Je fis signe que non. «Il n'est que onze heures,» continua Thillard, «peut-être trouverez-vous encore un marchand de vin ouvert et vous sera-t-il possible de vous procurer du vin et du sucre?» Il fouilla dans sa poche et en tira une pièce de cinq francs qu'il jeta sur la table. «Voyez donc aussi,» ajouta-t-il, «s'il n'y aurait pas moyen de faire un peu de feu, je suis glacé.» Toujours muet, j'indiquai à Rosalie, non moins interdite que moi, une vieille caisse, un tabouret, des fragments de pupitre, et lui fis comprendre par mes gestes qu'elle devait briser cela et y mettre le feu. Je sortis.

«Les ténèbres étaient plus profondes que jamais: sous les lanternes mêmes on ne voyait point la lumière du gaz. Je marchai à tâtons le long des murs; je gagnai, au jugé, vraiment, le pont Louis-Philippe; je suivis la rampe du quai, et parvins ainsi jusqu'à la place de Grève. Là, grâce à la profusion des lampions et des torches, à la lueur desquels je voyais ça et là passer quelques silhouettes, je pus mieux m'orienter. Vis-à-vis de l'hôtel de ville, du côté de l'eau, les marchands de vin, encombrés de clients, n'avaient hâte de fermer leurs comptoirs. Je trouvai ce que je cherchais, et je rebroussai chemin.

«Cependant, que se passait-il dans ma tête? Il doit se passer quelque chose de semblable dans celle d'un général au plus fort de la bataille. Malgré un froid pénétrant, mon corps brûlait, mon cerveau était en ébullition. Les idées y affluaient avec une impétuosité inconcevable. C'était comme vingt éclairs qui se croisent en même temps sur un ciel noir. Je pensai tout ceci en quelque sorte à la fois: «Thillard est un scélérat; il fuit, il est chargé d'or; nul ne sait qu'il est chez moi. J'ai un poison qui ne laisse aucune trace; lui-même m'offre le moyen de le lui administrer; le quartier est désert, le brouillard impénétrable, la Seine haute; Rosalie est à ma discrétion; l'impunité est certaine, etc, etc.» Jamais je n'eusse cru mon entendement capable d'une opération aussi complexe. J'allai jusqu'à penser qu'il y avait une Providence, que cette Providence était ma complice, qu'elle se servait de ma main pour châtier un criminel, que j'accomplissais un devoir, une mission même. Bien qu'en proie à la fièvre, je rentrai maître de moi. J'appelai Rosalie dans la pièce du devant et lui dis à voix basse, rapidement, d'un accent saccadé: «Ne t'émeus de rien; du sang-froid, de l'audace; obéis-moi en tout; il n'y a rien à craindre; notre fortune est faite.» Je m'aperçus, à son frisson et à son serrement de main, qu'elle m'avait deviné.

«A la lumière, dans la chambre du fond, je m'assurai que, pour être pâle comme une morte et tremblante, elle n'était pas moins résolue que moi. Thillard se plaignait toujours de la soif. Plein de sécurité, il faisait face au feu de la cheminée et nous tournait le dos. Pendant que, derrière lui, je préparais le vin sur la table, il me dit en bâillant: «Vous connaissez madame de Tranchant pour avoir été vingt fois chez elle de ma part. J'ai couru tout le jour après elle sans parvenir à la joindre. Je ne puis différer mon départ un moment de plus: je dois être à Londres dans le plus bref délai. J'ai là une lettre et un paquet que je vous prierai de lui remettre sans retard, en mains propres. La chose est tellement urgente et délicate que je n'ai cru pouvoir la confier qu'à vous. Il est bien entendu que, quoi qu'il arrive, vous ne devez pas m'avoir vu. Je crois avoir le droit de compter sur votre discrétion. Je ne partirai pas, au reste, sans vous prouver que je ne marchande pas les services qu'on me rend.»

«Je ne l'entendais que vaguement, et je ne songeais guère à lui répondre. La préparation du vin m'absorbait entièrement. Après y avoir fait dissoudre le sucre et y avoir ajouté des rouelles de citron, j'y glissai quelques grains d'opium. Je versai le tout dans une bouilloire et l'approchai du feu. Le liquide ne tarda pas à s'échauffer. Thillard s'impatientait. Je lui présentai un verre du breuvage. A peine fut-il d'une chaleur supportable, qu'il l'avala d'un trait. Il m'en demanda aussitôt un second. En moins de quelques minutes, il but ainsi trois verres pleins. L'effet du narcotique fut rapide. Thillard, déjà harassé, fut saisi d'un besoin irrésistible de sommeil. Il se leva. «C'est singulier,» fit-il, «mes paupières se ferment malgré moi.—Si vous voulez faire un somme sur le lit?» lui dis-je d'une voix ferme. Il hésita: la saleté du lit lui causait de la répugnance. Mais la lassitude triompha bientôt de sa délicatesse. «Au moins,» dit-il en bâillant et en se frottant les yeux, «n'oubliez pas, coûte que coûte, de m'éveiller dans deux heures d'ici. Pour rien au monde je ne voudrais manquer la voiture. Vous m'accompagnerez.»

«Rosalie, dont j'entendais les dents claquer, arrangea le lit de son mieux. Thillard le recouvrit encore de son manteau et s'y étendit pour dormir tout de suite d'un lourd sommeil. Des aiguilles dans sa chair ne l'eussent certainement pas éveillé. Je saisis sur-le-champ mon autre fiole, celle où était le poison, j'en brisai le goulot, puis la serrai dans ma main gauche, en appuyant fermement le pouce sur l'ouverture. Rosalie, changée en pierre, me regardait sans comprendre. Je m'approchai de Thillard. Des doigts de ma main libre je lui pinçai doucement les narines et le contraignis peu à peu d'ouvrir la bouche. Dès qu'elle fut béante, je lui versai l'acide dans la gorge. Il avala le contenu de la fiole d'une seule aspiration. En même temps, je me reculai de quelques pas.

«Le poison agit avec une promptitude foudroyante. Ce fut d'abord une violente secousse de tout le corps, puis des mouvements convulsifs effrayants. Il entr'ouvrit les yeux, agita les lèvres; mais il ne proféra pas un son. Je redoutais des vomissements: il n'y en eut point. Quatre ou cinq minutes après il ne remuait déjà plus. Je m'approchai. Il était sans pouls et sans respiration; une sueur visqueuse lui couvrait la peau; les muscles de la face étaient affaissés. Je le croyais déjà mort, quand il s'agita de nouveau convulsivement. Mais c'étaient les derniers efforts de son agonie. La rigidité des membres m'avertit bientôt qu'il n'était plus réellement qu'un cadavre.

«Avec une terreur combattue par la cupidité, je songeai alors à explorer les vêtements de Thillard. Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que l'argent était dans sa valise. En cherchant la clef de cette valise dans l'un de ses goussets, je mis la main sur une superbe montre et sur un porte-monnaie plein d'or. Je laissai la montre en place et me bornai à soustraire quelques pièces d'or du porte-monnaie. Je procédai à l'inspection de la valise: à mon grand désappointement, elle ne renfermait que du linge. Je dis à Rosalie de la remettre dans l'état où elle était d'abord. Pendant ce temps, je fouillai scrupuleusement les autres poches de ma victime. Celles de côté du pardessus ne contenaient qu'un passeport et des lettres, au nombre desquelles je trouvai celle à madame de Tranchant et le paquet à l'adresse de cette même femme. Je remis le tout dans la poche, à l'exception, de ces deux dernières pièces, dont je voulais prendre connaissance. Il me parut prudent de m'approprier une partie de la monnaie blanche qui garnissait les poches du pantalon. En attendant, je ne trouvais toujours pas ce que je cherchais. Mais, au moment même où je commençais à être effrayé du peu de valeur de mes trouvailles, je sentis sous mes doigts, dans la poche de côté du vêtement de dessous, un portefeuille bourré de papiers.

«En guise de rideaux, devant l'ouverture oblongue par où nous venait la lumière, nous avions coutume, le soir d'appendre une partie de nos haillons. Mon premier souci fut de tourner les yeux vers cette sorte de fenêtre et de me convaincre qu'on ne pouvait pas nous apercevoir du dehors. Je posai ensuite le portefeuille sur la table, j'en approchai la chandelle dont j'écartelai la mèche pour y mieux voir, puis je m'assis. Rosalie vint s'asseoir à côté de moi. Il ne semblait pas qu'il fut vain de la mettre en garde contre une émotion trop vive, précaution dont moi-même j'avais grand besoin. J'ouvris le portefeuille. A la première chose que j'en tirai, nous suffoquâmes de joie, ou mieux, nous faillîmes mourir sur le coup; car cette première chose se trouva être une liasse de billets de banque. «Ah! enfin! ah! enfin!» répétâmes-nous pendant dix minutes, d'une voix entrecoupée.

«Bientôt plus calmes, nous nous donnâmes la jouissance de compter les billets un à un. Nous n'en finissions pas: il y en avait trois cents, TROIS CENT MILLE FRANCS!… Rosalie était d'avis de tout garder. Cela ne cadrait point avec mes combinaisons. A l'immense convoitise qui m'envahissait se mêlait une certaine prudence. Des trois cents billets, j'en détachai cent que je serrai précieusement dans le portefeuille, lequel portefeuille je replaçai non moins précieusement dans la poche où je l'avais tiré. Je bouclai ensuite la valise….

«Mais qu'allons-nous en faire?» me dit tout à coup Rosalie qui, un moment, avait oublié Thillard. «Sois calme, lui répondis-je. Occupe-toi seulement à mettre en sûreté ces billets dans la doublure de ta robe ou de tes jupons….»

«Dans la préméditation du crime, toutes les circonstances qui me favorisaient m'avaient frappé d'un seul coup, et bien avant même de faire un cadavre de l'agent de change, j'avais entrevu combien il me serait facile de m'en débarrasser. Au préalable, je sortis pour tâter les lieux. Le brouillard ne discontinuait pas d'étendre aux alentours son voile impénétrable. J'étais à deux pas du Pont-Rouge. De borne en borne, je me glissai jusqu'à la Seine. J'écoutai. Le silence n'était pas moins profond que les ténèbres n'étaient épaisses. L'eau seule, dans sa course, bruissait et chantait sa psalmodie monotone et sinistre….

«De retour à la maison, après m'être déchaussé, car j'étais résolu à sortir pieds nus, j'enveloppai Thillard et sa valise dans les plis de son manteau. Déjà d'une force herculéenne, surexcité en outre au point d'ébranler une montagne, je soulevai l'agent de change dans mes bras comme j'eusse fait d'un mannequin d'osier. Sur mon ordre, Rosalie éteignit la lumière et alla m'ouvrir la porte….

«Chargé de mon fardeau, je marchai à pas de loup, lentement, sûrement vers le pont. Quoi que j'en eusse, je sentais la sueur ruisseler sur mon visage. Pour surcroît de terreur, je ne fus pas plutôt engagé sur la passerelle, que les oscillations du tablier me firent croire que des gens venaient à ma rencontre. Une telle sensation n'est pas exprimable. J'eus la pensée de retourner sur mes pas…. Dans ma courte halte, le pont cessa de vaciller. Retenant mon souffle, j'avançai alors doucement, mais si doucement que le pont n'oscillait plus; je parvins ainsi jusqu'à l'endroit où le pied de la balustrade est tangent à la courbe des chaînes en fer. Là, je m'arrêtai; puis, je prêtai l'oreille. Des fantômes dansaient dans mes yeux; une harmonie infernale emplissait ma tête. Il me tardait d'avoir fini. J'élevai le corps à hauteur d'homme, je le tins suspendu quelques secondes au-dessus du fleuve, puis je l'y laissai choir. Un bruit sourd retentit; des éclaboussures jaillirent à droite, à gauche, en avant, en arrière. Ce fut tout. En même temps, je devenais un autre homme. Je sentais au dedans de moi-même renaître une assurance imperturbable; ma poitrine n'était déjà plus assez large pour contenir la volupté qui l'envahissait; je me considérais intérieurement avec orgueil, et croisant les bras, je regardais le ciel noir d'un air de défi et de dédain suprême.

«Mais que cette exaltation était vaine et qu'il fallait peu de chose pour l'éteindre! Cette nuit même, comme je poussais notre porte, que j'avais recommandé à Rosalie de laisser entr'ouverte, j'éprouvai une résistance imprévue. Par l'entre-bâillement, j'appelai Rosalie à voix basse. Point de réponse. Étouffant d'inquiétude, je réunis toutes mes forces, et je parvins à entrer. A terre, près de la porte, en travers, gisait la malheureuse Rosalie sans connaissance. Elle ne revint à elle que pour battre la campagne et me faire craindre qu'elle ne fût devenue folle. Ce n'était que le délire de la fièvre….»

Remords.

Outre qu'il était resté debout jusqu'à ce moment, Clément avait encore joint à son débit une pantomime et un accent parfois très énergiques. Avant d'aller plus loin, il s'assit pour se reposer et reprendre haleine. Max, lui, n'avait pas plus remué qu'un marbre. Le sang s'était retiré de son visage; la sueur mouillait son front; son regard, fiché en terre, avait l'inflexible roideur d'une balle échappée d'un fusil; il semblait que la colonne d'air qui pesait sur ses épaules eût la densité du plomb. Dans son accablement, il ne songea guère à mesurer l'intervalle qui sépara l'instant où Clément s'était arrêté de celui où il reprit:

«A présent, rappelez-vous ma feinte misère, ma conversion hypocrite, mon mariage avec Rosalie sous le patronage de la société Saint-François-Régis, ma place, mes travaux, mon aisance progressive, ma préoccupation de la justifier, de la prouver au besoin par mes livres, et vous aurez, en même temps que l'intelligence de ma tactique, l'explication de la plupart des scènes énigmatiques auxquelles vous avez assisté. Ce qui vous reste à savoir, ce que vous n'avez pu que pressentir, c'est ce que j'ai souffert et ce que je souffre encore à cette heure.

«Par rapport aux faits, je ne fus trompé dans aucune de mes prévisions: tout se passa pour moi de la manière la plus rassurante. Si la valise et les cent mille francs accusaient chez Thillard un projet de fuite, le corps intact, les cent mille francs même, et, mieux que cela, une lettre adressée à sa femme où il déclarait, en termes ambigus, que «compromis dans des spéculations malheureuses, et impuissant à se relever, il se sentait incapable d'assister au spectacle de sa honte,» parurent autant de témoignages irrécusables de son suicide. On se borna à conjecturer qu'au moment de passer à l'étranger, il avait été assailli par le remords et qu'il s'était tué pour s'y soustraire. Il n'y a donc pas à le contester: habile autant qu'il se peut, favorisé à souhait par les circonstances, mon crime, aux yeux des hommes, n'était vraiment pas; je n'avais à redouter ni soupçon, ni enquête; partant, d'après mes principes, je pouvais gager avec moi-même que rien au monde ne serait capable de troubler ma sécurité. Cependant, je bâtissais sur des mensonges. Au contraire, ce qui eut lieu, l'état où je suis réduit, tout tend à me faire croire que, dans une société purement formaliste, si la certitude de l'impunité y devient une source de scélératesses, cette impunité, la plupart du temps, n'est que fictive, et que le plus insigne scélérat, supposez qu'il soit assez adroit pour échapper au bagne ou à l'échafaud, peut encore trouver en lui-même un châtiment mille fois plus terrible que celui dont il se joue….

«Dans le principe, les bruits que je recueillais de droite et de gauche sur l'agent de change, les plaintes de ceux de ses clients qu'il réduisait à la misère, le désespoir de sa belle-mère et de sa femme, letollegénéral contre lui, aidaient amplement à me rassurer, presque à m'absoudre. Sa lettre à madame de Tranchant m'avait révélé une nouvelle et dernière infamie. Il pressait cette femme de tout quitter: mari, enfants, famille; il lui donnait rendez-vous à Londres; il lui recommandait de ne pas oublier ses bijoux et lui faisait passer, dans les feuillets d'un livre, cinq billets de cent francs pour le cas où elle ne pourrait mettre aussi la main sur l'argent. J'ajouterai que la préoccupation de nous envelopper d'une ceinture impénétrable de mensonges, le soin d'organiser notre intérieur, notre assiduité dans les églises, les exigences de mon emploi, les préparatifs de notre mariage, ne nous laissaient guère le temps de songer au repentir. Mais ces jours de calme, qui nous semblaient devoir toujours durer, passèrent pour nous avec plus de rapidité encore que, dans un convoi à toute vapeur, les panoramas ne défilent sous les yeux.

«Cette quiétude fut troublée dès les premiers jours de notre mariage. A moins de l'intervention directe d'une puissance occulte, il faut convenir que le hasard se montra ici étrangement intelligent. Si merveilleux que paraisse le fait, vous ne penserez même pas à le mettre en doute, puisque aussi bien vous en avez la preuve vivante en mon fils. Bien des gens, au reste, ne manqueraient pas d'y voir un fait purement physique et physiologique et de l'expliquer rationnellement. Quoi qu'il en soit, je remarquai tout à coup des traces de tristesse sur le visage de Rosalie. Je lui en demandai la raison. Elle éluda de me répondre. Le lendemain et les jours suivants, sa mélancolie ne faisant que croître, je la conjurai de me tirer d'inquiétude. Elle finit par m'avouer une chose qui ne laissa pas que de m'émouvoir au plus haut degré. La première nuit même de nos noces, en mon lieu et place, bien que nous fussions dans l'obscurité, elle avait vu, mais vu, prétendait-elle, comme je vous vois, la figure pâle de l'agent de change. Elle avait épuisé inutilement ses forces à chasser ce qu'elle prenait d'abord pour un simple souvenir: le fantôme n'était sorti de ses yeux qu'aux premières lueurs du crépuscule. De plus, ce qui certes était de nature à justifier son effroi, la même vision l'avait persécutée avec une ténacité analogue plusieurs nuits de suite. Je simulai un profond dédain et tâchai de la convaincre qu'elle avait été dupe tout uniment d'une hallucination. Je compris, au chagrin qui s'empara d'elle et se tourna insensiblement en cette langueur où vous l'avez vue, que je n'avais point réussi à lui inculquer mon sentiment. Une grossesse pénible, agitée, équivalente à une maladie longue et douloureuse, empira encore ce malaise d'esprit; et, si un accouchement heureux, en la comblant de joie, eut une influence salutaire sur son moral, ce fut de bien courte durée. Je me vis contraint, par-dessus cela, de la priver du bonheur d'avoir son enfant auprès d'elle, puisque, par rapport à mes ressources officielles, une nourrice à demeure chez moi eût paru une dépense au-dessus de mes moyens.

«Émus de sentiments à figurer dignement dans une pastorale, nous allions voir notre enfant de quinzaine en quinzaine. Rosalie l'aimait jusqu'à la passion, et moi-même, je n'étais pas loin de l'aimer avec frénésie; car, chose singulière, sur les ruines amoncelées en moi, les instincts de la paternité seuls restaient encore debout. Je m'abandonnais à des rêves ineffables; je me promettais de faire donner une éducation solide à mon enfant, de le préserver, s'il était possible, de mes vices, de mes fautes, de mes tortures; il était ma consolation, mon espérance. Quand je dis moi, je parle également de la pauvre Rosalie qui se sentait heureuse rien qu'à l'idée de voir ce fils grandir à ses côtés. Quelles ne furent donc pas nos inquiétudes, notre anxiété, quand, à mesure que l'enfant se développait, nous aperçûmes sur son visage des lignes qui rappelaient de plus en plus celui d'une personne que nous eussions voulu à jamais oublier. Ce ne fut d'abord qu'un doute sur lequel nous gardâmes le silence même vis-à-vis l'un de l'autre. Puis, la physionomie de l'enfant approcha à ce point de celle de Thillard, que Rosalie m'en parla avec épouvante, et que moi-même je ne pus cacher qu'à demi mes cruelles appréhensions. Enfin, la ressemblance nous apparut telle, qu'il nous sembla vraiment que l'agent de change fût rené en notre fils. Le phénomène eût bouleversé un cerveau moins solide que le mien. Trop ferme encore pour avoir peur, je prétendis rester insensible au coup qu'il portait à mon affection paternelle, et faire partager mon indifférence à Rosalie. Je lui soutins qu'il n'y avait là qu'un hasard: j'ajoutai qu'il n'était rien de plus changeant que le visage des enfants, et que, probablement, cette ressemblance s'effacerait avec l'âge; finalement, qu'au pis aller, il nous serait toujours facile de tenir cet enfant à l'écart. J'échouai complètement. Elle s'obstina à voir dans l'identité des deux figures un fait providentiel, le germe d'un châtiment effroyable qui tôt ou tard devait nous écraser, et, sous l'empire de cette conviction, son repos fut pour toujours détruit.

«D'autre part, sans parler de l'enfant, quelle était notre vie? Vous avez pu vous-même en observer le trouble permanent, les agitations, les secousses chaque jour plus violentes. Quand toute trace de mon crime avait disparu, quand je n'avais plus rien à craindre absolument des hommes, quand l'opinion sur moi était devenue unanimement favorable, au lieu d'une assurance fondée en raison, je sentais croître mes inquiétudes, mes angoisses, mes terreurs. Je m'inquiétais moi-même avec les fables les plus absurdes; dans le geste, la voix, le regard du premier venu, je voyais une allusion à mon crime. Les allusions m'ont tenu incessamment sur le chevalet du bourreau. Souvenez-vous de cette soirée où M. Durosoir raconta une de ses instructions. Dix années de douleurs lancinantes n'équivaudront jamais à ce que je ressentis au moment où, sortant de la chambre de Rosalie, je me trouvai vis-à-vis du juge qui me regardait au visage. J'étais de verre, il lisait jusqu'au fond de ma poitrine. Un instant, j'entrevis l'échafaud. Rappelez-vous ce dicton: «Il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu,» et vingt autres détails de ce genre. C'était un supplice de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les secondes. Quoi que j'en eusse, il se faisait dans mon esprit des ravages effrayants. L'état de Rosalie était de beaucoup plus douloureux encore: elle vivait vraiment dans les flammes. La présence de l'enfant dans la maison acheva d'en rendre le séjour intolérable. Incessamment, jour et nuit, nous vécûmes au milieu des scènes les plus cruelles. L'enfant me glaçait d'horreur. Je faillis vingt fois l'étouffer. Outre cela, Rosalie, qui se sentait mourir, qui croyait à la vie future, aux châtiments, aspirait à se réconcilier avec Dieu. Je la raillais, je l'insultais, je menaçais de la battre, j'entrais dans des fureurs à l'assassiner. Elle mourut à temps pour me préserver d'un deuxième crime. Quelle agonie! Elle ne sortira jamais de ma mémoire.

«Depuis, je n'ai pas vécu. Je m'étais flatté de n'avoir plus de conscience, de ne jamais connaître le remords, et cette conscience, ces remords grandissent à mes côtés, en chair et en os, sous la forme de mon enfant. Cet enfant, dont, malgré l'imbécillité, je consens à être le gardien et l'esclave, ne cesse de me torturer par son air, ses regards étranges, par la haine instinctive qu'il me porte. N'importe où que j'aille, il me suit pas à pas, il marche ou s'assoit dans mon ombre. La nuit, après une journée de fatigue, je le sens à mes côtés, et son contact suffit à chasser le sommeil de mes yeux ou tout au moins à me troubler de cauchemars. Je crains que tout à coup la raison ne lui vienne, que sa langue ne se délie, qu'il ne parle et ne m'accuse. L'inquisition, dans son génie des tortures, Dante lui-même, dans sa suppliciomanie, n'ont jamais rien imaginé de si épouvantable. J'en deviens monomane. Je me surprends dessinant à la plume la chambre où je commis mon crime; j'écris au bas cette légende:Dans cette chambre, j'empoisonnai l'agent de change Thillard-Ducornet, et je signe. C'est ainsi que, dans mes heures de fièvre, j'ai détaillé sur mon journal à peu près mot pour mot tout ce que je vous ai raconté.

«Ce n'est pas tout. J'ai réussi à me soustraire au supplice dont les hommes châtient le meurtrier, et voilà que ce supplice se renouvelle pour moi presque chaque nuit. Je sens une main sur mon épaule et j'entends une voix qui murmure à mon oreille: «Assassin!» Je suis mené devant des robes rouges; une pâle figure se dresse devant moi et s'écrie: «Le voilà!» C'est mon fils. Je nie. Mon dessin et mes propres mémoires me sont représentés avec ma signature. Vous le voyez, la réalité se mêle au songe et ajoute à mon épouvante. J'assiste enfin à toutes les péripéties d'un procès criminel. J'entends ma condamnation: «Oui, il est coupable.» On me conduit dans une salle obscure où viennent me joindre le bourreau et ses aides. Je veux fuir, des liens de fer m'arrêtent, et une voix me crie: «Il n'est plus pour toi de miséricorde!» J'éprouve jusqu'à la sensation du froid des ciseaux sur mon cou. Un prêtre prie à mes côtés et m'invite parfois au repentir. Je le repousse avec mille blasphèmes. Demi-mort, je suis cahoté par les mouvements d'une charrette sur le pavé d'une ville; j'entends les murmures de la multitude comparables à ceux des vagues de la mer, et, au-dessus, les imprécations de mille voix. J'arrive en vue de l'échafaud. J'en gravis les degrés. Je ne me réveille que juste à l'heure où le couteau glisse entre les rainures; quand, toutefois, mon rêve ne continue pas, quand je ne suis pas traîné en présence de celui que j'ai voulu nier, de Dieu même, pour y avoir les yeux brûlés par la lumière, pour y plonger dans l'abîme de mes iniquités, pour y être supplicié par le sentiment de ma propre infamie. J'étouffe, la sueur m'inonde, l'horreur comble mon âme. Je ne sais plus combien de fois déjà j'ai subi ce supplice.


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