XXI
Le contrat. Générosité inattendue.
Le lendemain était le jour du contrat. Chacun était inquiet à l'Ange-Gardien; on ne voyait rien venir. Le général était calme et causant. On déjeuna, Jacques et Paul seuls étaient gais et en train.
Le général se leva et annonça qu'il était temps de s'habiller. Chacun passa dans sa chambre, et de tous côtés on entendit partir des cris de surprise et de joie. Elfy et Mme Blidot avaient des robes de soie changeante, simples, mais charmantes; des châles légers en soie brodée, des bonnets de belle dentelle. Les rubans d'Elfy étaient bleu de ciel; ceux de sa soeur étaient verts et cerise. Les cols, les manches, les chaussures, les gants, les mouchoirs, rien n'y manquait. Moutier avait trouvé un costume bourgeois complet; Dérigny de même; Jacques et Paul, de charmantes jaquettes en drap soutaché, avec le reste de l'habillement. Ils n'oublièrent pas leurs montres; chacun avait la sienne.
Les toilettes furent rapidement terminées, tant on était pressé de se faire voir. Quand ils furent tous réunis dans la salle, le général ouvrit majestueusement sa porte; à l'instant il fut entouré et remercié avec une vivacité qui le combla de joie.
LE GÉNÉRAL;—Eh bien, mes enfants, croirez-vous une autre fois le vieux Dourakine quand il vous dira: «Ayez confiance en moi, ne vous inquiétez de rien?»
—Bon! cher général! s'écria-t-on de tous côtés.
LE GÉNÉRAL,—Je vous répète, mes enfants, ne vous tourmentez de rien; tout sera fait et bien fait. A présent, allons recevoir nos invités et le notaire.
ELFY.—Où ça, général? où sont-ils?
LE GÉNÉRAL.—C'est ce que vous allez voir, mon enfant. Allons, en marche! Par file à gauche!
Le général sortit le premier; il était en petite tenue d'uniforme avec une seule plaque sur la poitrine. Il se dirigea vers l'auberge Bournier, suivi de tous les habitants de l'Ange-Gardien. Le général donnait le bras à Elfy, Moutier à Mme Blidot; Dérigny donnait la main à ses enfants. Tout le village se mit aux portes pour les voir passer. «Suivez, criait le général, je vous invite tous! Suivez-nous, mes amis.»
Chacun s'empressa d'accepter l'invitation, et on arriva en grand nombre à l'auberge Bournier. Au moment où ils furent en face de la porte, la toile de l'enseigne fut tirée et la foule enchantée put voir un tableau représentant le général en pied; il était en grand uniforme, couvert de décorations et de plaques. Au-dessus de la porte était écrit en grosses lettres d'or: Au Général reconnaissant. La peinture n'en était pas de première qualité, mais la ressemblance était parfaite, et la vivacité des couleurs en augmentait la beauté aux yeux de la multitude. Pendant quelques instants on n'entendit que des bravos et des battements de mains. Au même instant le curé parut sur le perron; il fit signe qu'il voulait parler. Chacun fit silence.
«Mes amis, dit-il, mes enfants, le général a acheté l'auberge dans laquelle il aurait péri victime des misérables assassins sans le courage de M. Moutier et de vous tous qui êtes accourus à l'appel de notre brave sergent. Il a voulu témoigner sa reconnaissance à la famille qui devient celle de Moutier, en faisant l'acquisition de cette auberge pour répandre ses bienfaits dans notre pays; bien plus, mes enfants, il a daigné consacrer la somme énorme de cent cinquante mille francs pour réparer et embellir notre pauvre église, pour fonder une maison de Soeurs de charité, un hospice, une salle d'asile et des secours aux malades et infirmes de la commune. Voilà, mes enfants, ce que nous devrons à la générosité du Général reconnaissant. Que cette enseigne rappelle à jamais ses bienfaits.
Les cris, les vivats redoublèrent. On entoura le général, on voulut le porter jusqu'en dedans de la maison. Il s'y opposa d'abord avec calme et dignité, puis la rougeur aux joues, avec quelques jurons à mi-voix et des mouvements de bras, de jambes et d'épaules un peu trop prononcés, puis enfin par des évolutions si violentes que chacun se recula et lui laissa le passage libre.
On monta le perron, on entra dans la salle; Elfy et Moutier se trouvèrent en face d'une foule compacte: le notaire, les parents, les amis, les voisins, tous avaient été invités et remplissaient la salle, agrandie, embellie, peinte et meublée. Des sièges étaient préparés en nombre suffisant pour tous les invités. Le général fit asseoir Elfy entre lui et Moutier, Mme Blidot à sa gauche, puis Dérigny et les enfants; le notaire se trouvait en face avec une table devant lui. Quand tout le monde fut placé, le notaire commença la lecture du contrat. Lorsqu'on en fut à la fortune des époux, le notaire lut:
«La future se constitue en dot les prés, bois et dépendances attenant à la maison dite l'Ange-Gardien.»
Elfy poussa un cri de surprise, sauta de dessus sa chaise et se jeta presque à genoux devant le général qui se leva, la prit dans ses bras et, lui baisant le front: «Oui, ma chère enfant, c'est mon cadeau de noces. Vous allez devenir la femme, l'amie de mon brave Moutier, deux fois mon sauveur et toujours mon ami. Je ne saurais assez reconnaître ce que je lui dois; mais en aidant à son mariage avec vous, j'espère m'être acquitté d'une partie de ma dette.»
Le général tendit la main à Moutier, l'attira à lui et le serra avec Elfy dans ses bras.
«Oh! mon général, dit Moutier à voix basse, permettez que je vous embrasse.»
—De tout mon coeur, mon enfant... Et, à présent, continuons notre contrat.
Le notaire en acheva la lecture; une seule clause, qui fit rougir Mme Blidot, parut se ressentir de la bizarrerie du général. Il était dit: «Dans le cas où Mme Blidot viendrait à se remarier, sa part de propriété de l'Ange-Gardien retournerait à sa soeur Elfy, et serait compensée par la maison à l'enseigne: Au Général reconnaissant, que le général comte Dourakine lui céderait en toute propriété, mais à la condition que Mme Blidot épouserait l'homme indiqué par le général comte Dourakine et qu'il se réserve de lui faire connaître.»
Le notaire ne put s'empêcher de sourire en voyant l'étonnement que causait cette clause du contrat, qu'il avait cherché vainement à faire supprimer. Le général y tenait particulièrement; il n'avait pas voulu en démordre. Mme Blidot rougit, s'étonna et puis se mit à rire en disant: «Au fait, je ne m'oblige à rien, et personne ne peut m'obliger à me marier si je ne le veux pas.»
--Qui sait? dit le général, qui sait? Vous le voudrez peut-être quand vous connaîtrez le futur.
—Pas de danger que je me remarie.
—Il faut signer, Messieurs, Mesdames, dit le notaire.
—Et puis dîner, dit le général.
Mme Blidot ne fut nullement effrayée de cette annonce du général, quoique rien ne lui parût arrangé pour un repas quelconque; mais elle commençait à compter sur cette espèce de féerie qui faisait tout arriver à point. Elfy signa, puis Moutier, puis le général, puis Mme Blidot, le curé, Jacques, Paul, Dérigny et la foule. Quand chacun eut apposé son nom ou sa croix au bas du contrat, le général proposa de retourner dîner à l'Ange-Gardien; Mme Blidot ne put s'empêcher de frémir de la tête aux pieds. Comment dîner, sans dîner, sans couvert, sans table!
«Général, dit-elle d'un air suppliant, si nous dînions ici? C'est si joli!»
LE GÉNÉRAL, avec malice.—Du tout, ma petite femme, nous dînons chez vous. Ne voyez-vous pas qu'Elfy et Moutier sont impatients de se promener dans leur nouvelle propriété? Allons, en route.
Le général descendit le perron, entraînant Mme Blidot, suivi d'Elfy qui donnait le bras à Moutier, et du reste de la société. Jacques et Paul couraient en éclaireurs; ils arrivèrent les premiers à l'Ange-Gardien, et firent des exclamations de joie sans fin. Le devant de la maison était garni de caisses d'orangers et autres arbustes en fleurs; la salle était tapissée d'étoffe bleue, ainsi que la cuisine; des tables étaient mises dans les deux salles. Le général fit asseoir tous les invités; lui, Elfy et Moutier présidaient la première table; Mme Blidot, Dérigny et les enfants faisaient les honneurs de la seconde; plusieurs domestiques, venus de Paris, firent le service; ils passaient les plats, les vins; les cuisiniers s'étaient surpassés: on n'avait jamais mangé, ni bu, ni vu chose pareille à Loumigny. Le curé était à la gauche du général, Elfy se trouvait placée entre le général et Moutier, puis le notaire et les autres convives. Le dîner fut long et gai.
«Défense de se donner d'indigestion aujourd'hui, criait le général; on doit se ménager pour demain: ce sera bien autre chose.»
—Qu'y aura-t-il demain? demanda un convive.
LE GÉNÉRAL—Qui vivra verra. Il y aura un festin de Balthazar!
LE CONVIVE.—Qu'est-ce que c'est que ça, Balthazar?
LE GÉNÉRAL—Balthazar était un gredin, un fieffé gourmand, mais un fin connaisseur en vins et en toutes espèces de comestibles, et, quand on voulait bien dîner, on allait chez Balthazar.
—Ah oui! comme à Paris, quand on va chez Véry, dit un des convives qui avait la prétention d'avoir de l'instruction et de connaître Paris, parce qu'il y avait passé une fois trois jours comme témoin dans une affaire criminelle.
—Tout juste! c'est ça, dit le général en se tordant de rire. Je vois, M'sieur, que vous connaissez Paris.
LE CONVIVE INSTRUIT.—Un peu, M'sieur, j'y ai passé quelque temps.
LE GÉNÉRAL.—Avez-vous été au spectacle, M'sieur?
LE CONVIVE INSTRUIT.—Oui, M'sieur, bien des fois. J'aimais beaucoup le spectacle.
LE GÉNÉRAL.—A quel théâtre alliez-vous?
LE CONVIVE INSTRUIT.—Au grand théâtre de Polichinelle, et à un autre dont j'oublie le nom, plus beau encore.
LE GÉNÉRAL.—Ah! aux Champs-Élysées, n'est-ce pas?
LE CONVIVE INSTRUIT.—Oui, M'sieur, un grand bois mal gouverné, et qui ne ressemble guère à un champ; des arbres abîmés, écourtés, une futaie perdue.
Le général riait de plus en plus, buvait de plus en plus. On était à table depuis deux heures. Elfy proposa au général une promenade dans son nouveau domaine.
LE GÉNÉRAL, d'un air malin.—Et comment y passerez-vous de votre jardin, mon enfant?
ELFY.—Oh! général, Moutier fera une brèche; le passage sera bientôt fait.
LE GÉNÉRAL.—A-t-on fini le café, le pousse-café, tout enfin?
—Fini à la majorité, mon général, répondit Moutier, fatigué de boire et de manger.
—Allons, partons. J'ouvre la marche avec Elfy.
Le général se leva; chacun en fit autant. Il ouvrit lui-même la porte du jardin. Elfy poussa une exclamation joyeuse, quitta le bras du général et courut légère comme un oiseau, vers la barrière élégante qui avait été placée et ouverte sur le pré pendant la courte absence des propriétaires.
Jacques et Paul la suivirent dans sa course, et furent bientôt hors de vue.
LE GÉNÉRAL.—Moutier, mon ami, courez après les fuyards, attrapez-les, ramenez-les-moi! Je ne serai pas loin... Eh bien! voilà tout le monde parti!... Les voilà qui courent tous comme des chevaux échappés... jusqu'au notaire!... Et ce pauvre Dérigny, que Mme Blidot entraîne! Il court, ma foi! il court!
Le général, enchanté, se frottait les mains, allait et venait en sautillant malgré ses grosses jambes, son gros ventre et ses larges épaules. De temps à autre, on voyait apparaître dans le pré, dans le bois, Elfy et les enfants; Moutier l'avait rejointe en deux enjambées et jouissait du bonheur d'Elfy avec toute la vivacité de son affection. Bientôt le bois et la prairie offrirent le spectacle le plus animé; les jeunes couraient, criaient, riaient; les gens sages se promenaient, admiraient et se réjouissaient du bonheur d'Elfy d'avoir rencontré dans sa vie un général Dourakine. Elfy et sa soeur étaient si généralement aimées que leur heureuse chance ne donnait de jalousie à personne, et occasionnait, au contraire, une satisfaction générale. Le curé seul était resté auprès du général.
«Vous devez être bien heureux, lui dit-il en souriant amicalement, de tout le bonheur que vous avez causé; vous êtes véritablement une Providence pour ces excellentes soeurs, pour votre brave Moutier et pour toute notre commune. Jamais on n'y perdra votre souvenir, général, et, quant à moi, je prierai pour vous tous les jours de ma Vie.»
LE GÉNÉRAL.—Merci, mon bon curé. Mais notre tâche n'est pas finie, il faut que vous m'aidiez à la compléter.
LE CURÉ.—Tout ce que vous voudrez, général, disposez de moi entièrement.
LE GÉNÉRAL.—Eh bien, mon ami, voilà l'affaire. J'aime beaucoup Mme Blidot, et je vois avec peine que le mariage de sa soeur va changer sa position.
LE CURÉ:—Oh! général, elles s'aiment tant, et Moutier est un homme si bon, si honorable, si religieux!
LE GÉNÉRAL.—Tout ça est vrai, mon ami, mais... Mme Blidot ne va plus venir qu'en second; c'est le jeune ménage qui a maintenant le plus gros lot dans la propriété de l'Ange-Gardien; un homme dans une auberge est toujours plus maître que des femmes. Et puis viendront les enfants; Jacques et Paul pourraient en souffrir, Mme Blidot, qui les aime si tendrement, les protégera; et puis viendra le désaccord, et, par suite, les chagrins pour cette pauvre femme isolée.
LE CURÉ.—C'est vrai, général; mais qu'y faire, sinon attendre, espérer, et au besoin lui donner du courage?
LE GÉNÉRAL.—Mon cher curé, voici mon idée à moi. Quand la guerre sera finie, ce qui va arriver un de ces jours, il faudra que je retourne en Russie; j'emmènerai Dérigny... Attendez, vous ne savez pas ce que je vais vous dire... J'emmènerai ses enfants; voilà déjà qu'ils restent avec leur père et qu'ils sont à l'abri de ce que je redoute pour eux. Pour prix du sacrifice que me fera le père, j'achète, avec votre aide, et je lui donne les terres qui entourent mon auberge Au général reconnaissant. D'ici là, je le décide à réunir ses enfants à maman Blidot dont il fera sa femme et la vraie mère de ses enfants; je donne au ménage l'auberge et les terres. Et, après une absence d'un an, reviens mourir en France, chez vous, car, entre nous, Je ne crois pas en avoir pour longtemps; d'ici â trois ans je serai couché dans votre cimetière, après être mort entre vos bras. Et voilà où j'ai besoin de votre aide: c'est à disposer maman Blidot à devenir Mme Dérigny. Vous lui ferez savoir en gros tout ce que je viens de vous dire.
LE CURÉ.—Je crains qu'elle ne veuille pas se remarier, non pas qu'elle ait beaucoup regretté son mari, qu'elle avait épousé presque forcée par ses parents, et qui était vieux, méchant et désagréable, mais parce que ce mariage malheureux lui a ôté l'envie d'en contracter un autre.
LE GÉNÉRAL.—Et Jacques et Paul qu'elle aime tant et qui sont si charmants! Ce serait le moyen de ne plus les perdre.
LE CURÉ.—Écoutez, général, je tâcherai; je ferai mon possible, car j'ai bonne opinion de Dérigny.
LE GÉNÉRAL.—Parbleu! un garçon parfait, doux comme un agneau, un coeur d'or. Voyez-le avec ses mioches. Brave militaire, beau garçon, que vous faut-il de Plus?
LE CURÉ.—Ce qu'il a, général, et ce dont vous ne parlez pas: de la religion et de la moralité.
LE GÉNÉRAL.—Puisqu'il l'a, vous n'avez plus rien à lui demander.
LE CURÉ.—Aussi me trouvé-je très satisfait, général, et je désire que Mme Blidot pense comme nous.
LE GÉNÉRAL.—Ceci vous regarde, mon bon curé, parlez-en avec elle quand Dérigny et moi nous n'y serons plus. L'affaire se terminera promptement en la poussant, vivement.
La conversation fut interrompue par Elfy, Moutier et les enfants qui revenaient près du général; Elfy avait des larmes dans les yeux.
ELFY.—Mon bon général, que de reconnaissance! Il n'est pas possible d'être meilleur, plus généreux, plus paternel que vous ne l'avez été pour moi et pour Joseph. Que de choses vous nous donnez! Et avec quelle grâce, quelle bonté aimable!
Elfy. saisit une de ses mains et la lui baisa à plusieurs reprises.
LE GÉNÉRAL.—Mon enfant, laissez-moi. Je vais pleurer si vous continuez; je n'en puis plus! Laissez-moi, vous dis-je, Moutier!
Moutier saisit son autre main, et, la serrant à la briser posa ses lèvres.
MOUTIER.—Mon général, je n'ai jamais baisé la main d'aucun homme; la vôtre est pour moi celle d'un bienfaiteur, d'un père.
LE GÉNÉRAL.—Tiens, vous dites comme Torchonnet. Moutier sourit; les larmes d'Elfy firent place à un rire joyeux, et l'attendrissement du général se dissipa comme par enchantement.
LE GÉNÉRAL.—Ouf! c'est fini! Je suis content. Voyez un peu la jolie figure que j'aurais faite, pleurant avec Elfy et Moutier. Sapristi! je sue d'y penser. Un général en grand uniforme pleurant comme un enfant qui a reçu le fouet! A présent, mes bons amis, vous avez tout vu, vous êtes bien contents comme moi, mais bien fatigués comme moi, et vous avez besoin d'être seuls comme moi. Laissez-moi renvoyer tout ce monde; promenez-vous tout doucement sur vos terres en causant et laissez-moi surveiller le retour de l'ordre dans votre maison... Pas de réplique! Je veux ce que je veux. Envoyez-moi Dérigny et les enfants; dites que je désire qu'on s'en aille, et demandez au notaire de venir me parler.
Elfy baisa la main du général en signe de soumission et alla avec Moutier exécuter ses ordres. Bientôt la foule défila devant lui, et à chacun il disait:
«A demain, à la mairie.»
Il rappela au notaire qu'il couchait à l'auberge du Général reconnaissant.
«Votre chambre est prête, mon cher, ainsi que quelques autres pour les invités éloignés.»
Le notaire salua, serra la main que lui tendait le général et sortit pour fumer en se promenant avec quelques amis avant de prendre possession des chambres qui leur avaient été préparées.
XXII
La noce.
Le général était allé surveiller les apprêts du festin pour le lendemain et tous les préparatifs de la fête qui devait se terminer par un bal et un feu d'artifice. A la nuit tombante il alla se coucher; la journée. avait été fatigante, il ronfla dix heures de suite sans bouger.
On se réunit à sept heures pour déjeuner; le bonheur était sur tous les visages.
ELFY.—Encore un remerciement à vous adresser, mon général; nous avons trouvé dans nos chambres nos toilettes pour ce matin.
LE GÉNÉRAL.—Trouvez-vous les vôtres à votre goût, Mesdames?
ELFY.—Charmantes, superbes, et cent fois au-dessus de ce que nous nous serions donné si nous avions eu à les acheter, mon bon général.
LE GÉNÉRAL.—Je voudrais voir tout cela sur vous, ma petite Elfy, et je veux voir aussi votre soeur en grande Toilette.
Les deux soeurs se retirèrent avec les enfants, qui ne se possédaient pas de joie de mettre les beaux habits, les brodequins vernis, les chemises à manches à boutons, préparés pour eux.
Le général et Moutier restèrent seuls; les regards de Moutier exprimaient une profonde reconnaissance et un bonheur sans mélange; il renouvela ses remerciements en termes qui émurent le général.
«Soyez sûr, mon ami, lui répondit-il, que votre bonheur me rend moi-même fort heureux; je ne me sens plus seul ni abandonné; je sais que tous vous m'aimez malgré mes sottises et mes bizarreries. Le souvenir que j'emporterai d'ici me sera toujours doux et cher. Mais il faut que, nous aussi, nous pensions à notre toilette; il faut que nous nous fassions beaux, vous le marié, et moi remplaçant le père de la mariée... et le vôtre aussi, mon pauvre enfant.» Moutier le remercia encore vivement et ils se séparèrent, Dérigny attendait le général pour aider à sa toilette qui fut longue et qui mit en évidence toute l'ampleur de sa personne. Grande tenue de lieutenant général, uniforme brodé d'or, culotte blanche, bottes vernies, le grand cordon de Sainte-Anne et de Saint-Alexandre, des plaques en diamants, l'épée avec une poignée en diamants, et une foule de décorations de pays étrangers à la Russie.
Elfy ne tarda pas à paraître, jolie et charmante, avec sa robe de taffetas blanc, son voile de dentelle, sa couronne de roses blanches et de feuilles d'oranger. Des boucles d'oreilles, une broche et des épingles a cheveux en or et perles complétaient la beauté de sa toilette et de sa personne. Mme Blidot avait une toilette élégante appropriée à ses vingt-neuf ans et à son état de veuve. Moutier avait son riche costume de zouave tout neuf qui faisait valoir la beauté de sa taille et de sa figure. Les enfants étaient gentils et superbes. Dérigny était proprement habillé, sans élégance et tout en noir. Seul il avait une teinte de tristesse répandue sur son visage. Ce mariage lui rappelait le sien, moins brillant, avec le même bonheur en perspective, et ce bonheur s'était terminé par une longue souffrance. Il craignait aussi pour ses enfants les changements qu'amènerait certainement ce mariage. Et puis, son retour à lui ne l'obligerait-il pas à séparer ses enfants d'avec Mme Blidot qu'ils aimaient tant? La proposition du général lui revenait sans cesse; il ne savait quel parti prendre: la rejeter, c'était replonger ses enfants dans la misère; l'accepter c'était assurer leur avenir, mais à quel prix! Quel voyage! quelle position incertaine! quel climat à affronter! Et quel chagrin à leur infliger que de les priver des soins et de la tendresse de Mme Blidot! Ce furent ces réflexions, réveillées par le mariage d'Elfy, qui attristèrent sa physionomie. Le général le regarda un instant, devina ses préoccupations:
«Courage, mon ami, lui dit-il. Je suis là, moi; j'arrangerai votre vie comme j'ai arrangé celle de Moutier; vous aurez vos enfants et encore du bonheur devant vous.»
Dérigny sourit tristement en remerciant le général et chercha à secouer les pensées pénibles qui l'obsédaient. Les témoins, les garçons et les filles de noce ne tardèrent pas à arriver; ils étaient tous dans l'admiration du brillant général, du superbe zouave et de la toilette de la mariée. Il faisait un temps magnifique, un beau soleil du mois d'août mais sans trop d'ardeur, et pas de vent.
On se mit en marche vers la mairie; comme la veille, le général donnait le bras à Elfy et Moutier à Mme Blidot. Dérigny et les enfants suivaient. A la mairie, le mariage civil fut promptement terminé, et on se dirigea vers l'église. Là les attendait une nouvelle surprise. Toute l'église était tendue en bleu, blanc et or. Une riche garniture d'autel, chandeliers, vases et fleurs, entourait un tabernacle de bronze doré artistement travaillé. Le curé était revêtu d'une magnifique chasuble d'étoffe dite pluie d'or. Les chantres avaient des chapes rouge et or. Des prie-Dieu, neufs et brillants, étaient préparés pour les assistants; les prie-Dieu des mariés étaient couverts de housses de velours rouge. Le général et Mme Blidot se placèrent l'un à droite, l'autre à gauche des mariés; chacun prit place, et la cérémonie commença.
Jacques et Paul tinrent le poêle sur la tête du jeune couple; ils étaient, après Moutier et Elfy, les plus heureux de toute l'assemblée, car aucun souci, aucune inquiétude, aucun souvenir pénible ne se mêlaient à leur joie. Mme Blidot les contemplait avec amour et orgueil. Mais subitement son visage s'assombrit en jetant un coup d'oeil sympathique sur Dérigny: la tristesse de son regard lui révéla les inquiétudes qui l'assiégeaient, et à elle aussi la séparation d'avec les enfants lui apparut terrible et prochaine. Elle essaya de chasser cette cruelle pensée et se promit d'éclaircir la question avec Dérigny à la plus prochaine Occasion.
La cérémonie était terminé; Elfy était la femme de Moutier qui la reçut à la sacristie des mains du général. Ils avaient tous les deux l'air radieux. Moutier emmena sa femme, et, suivant la recommandation du général, la mena dans la maison du Général reconnaissant, où devaient se réunir les invités. Toute la noce suivit les mariés, le général toujours en tête, mais cette fois menant Mme Blidot au lieu d'Elfy.
LE GÉNÉRAL.—A quand votre noce, ma petite femme?
MADAME BLIDOT.—La mienne? Oh! général, jamais! Vous pouvez: m'en croire. J'ai eu assez de la première.
LE GÉNÉRAL.—Comme vous dites ça, ma pauvre petite femme! Vous avez l'air d'un enterrement.
MADAME BLIDOT.—Oh! général! c'est que j'ai la mort dans l'âme!
LE GÉNÉRAL.—Un jour comme celui-ci? par exemple!
MADAME BLIDOT.—Général, vous savez que Jacques et Paul sont ma plus chère, ma plus vive affection. Voici leur père revenu; me les laissera-t-il? consentira-t-il jamais à s'en séparer?
LE GÉNÉRAL.—Pour dire vrai, je ne le crois pas, ma bonne amie. Mais, que diantre! nous n'y sommes pas encore! Et puis je suis là, moi. Ayez donc confiance dans le vieux général. Voyez la noce, le contrat, le dîner et tout; vous étiez d'une inquiétude, d'une agitation! Eh bien, qu'en dites-vous? Ai-je bien mené l'affaire? A-t-on manqué de quelque chose? De même pour les enfants, je vous dis: Soyez tranquille; il dépendra de vous de les garder toujours, avec l'autorité d'une mère..
MADAME BLIDOT..—Oh! si cela ne dépendait que de moi, ce serait fait!
—Bon! souvenez-vous de ce que vous venez de dire. Je vous le rappellerai en temps et lieu, et vous aurez vos enfants. Nous voici arrivés; plus de tristesse; ne songeons qu'à nous réjouir; sans oublier de boire et de manger. Le général quitta Mme Blidot pour jeter un coup d'oeil sur le dîner. Tout était prêt; il fut content de l'aspect général et revint près d'Elfy pour l'avertir qu'on allait servir. La porte du fond s'ouvrit, et un maître d'hôtel, en grande tenue parisienne, annonça:
«Le général est servi.»
Une salle immense s'offrit à la vue des convives étonnés et d'Elfy enchantée. La cour avait été convertie en salle à manger; des tentures rouges garnissaient tous les murs; un vitrage l'éclairait par en haut; la table, de cinquante-deux couverts, était splendidement garnie et ornée de cristaux, de bronzes, de candélabres, etc.
Le général donna le bras à Elfy qu'il plaça à sa droite; à sa gauche, le curé; près d'Elfy, son mari; près du curé, le notaire. En face du général, Mme Blidot; à sa droite, Dérigny et ses enfants; à sa gauche, le maire et l'adjoint. Puis les autres convives se placèrent à leur convenance.
«Potages: bisque aux écrevisses! potage à la tortue!» annonça le maître d'hôtel.
Tout le monde voulut goûter des deux pour savoir lequel était le meilleur; la question resta indécise. Le général goûta, approuva, et en redemanda deux fois. On se léchait les lèvres; les gourmands regardaient avec des yeux de convoitise ce qui restait des potages inconnus et admirables.
«Turbot sauce crevette! saumon sauce impériale! filets de chevreuil sauce madère!»
Le silence régnait parmi les convives; chacun mangeait, savourait; quelques vieux pleuraient d'attendrissement de la bonté du dîner et de la magnificence du général. Le citoyen qui connaissait si bien Paris et ses théâtres approuvait tout haut:
«Bon! très bon! bien cuit! bonne sauce! comme chez Véry.»
«Ailes de perdreaux aux truffes!»
Mouvement général; aucun des convives n'avait de sa vie goûté ni flairé une truffe; aussi le maître d'hôtel s'estima-t-il fort heureux de pouvoir en fournir à toute la table; le plat se dégarnissait à toute minute; mais il y en avait toujours de rechange grâce à la prévoyance du général qui avait dit:
«Nous serons cinquante-deux; comptez sur cent quatre gros mangeurs, et vous n'aurez pas de restes.»
«Volailles à la suprême!» reprit le maître d'hôtel quand les perdreaux et les truffes eurent disparu sans laisser de traces de leur passage.
Jacques et Paul avaient mangé jusque-là sans mot dire.
A la vue des volailles ils reconnurent enfin ce qu'ils mangeaient.
«Ah! voilà enfin de la viande,» s'écria Paul.
—De la viande? reprit le général indigné; où vois-tu de la viande, mon garçon?
JACQUES.—Voilà, général! dans ce plat. Ce sont les poulets de tante Elfy.
LE GÉNÉRAL, indigné.—Ma bonne madame Blidot, de grâce, expliquez à ces enfants que ce sont des poulardes du Mans, les plus fines et les plus délicates qui se puissent manger!
ELFY, riant.—Croyez-vous, général, que mes poulets ne soient pas fins et délicats?»
—Vos poulets! vos poulets! reprit le général contenant son indignation. Mon enfant, mais ces bêtes que vous mangez sont des poulardes perdues de graisse, la chair en est succulente...
ELFY.—Et mes poulets?
LE GÉNÉRAL..—Que diantre! vos poulets sont des bêtes sèches, noires, misérables, qui ne ressemblent en rien à ces grasses et admirables volailles.
ELFY.—Pardon, mon bon général; ce que j'en dis, c'est pour excuser les petits, là-bas, qui ne comprennent rien au dîner splendide que vous nous faites manger.
LE GÉNÉRAL.—Bien, mon enfant! ne perdons pas notre temps à parler, ne troublons pas notre digestion à discuter, mangeons et buvons.
Le général en était à son dixième verre de vin; on avait déjà servi du madère, du bordeaux-Laffite, du bourgogne, du vin du Rhin: le tout première qualité. On commençait à s'animer, à ne plus manger avec le même acharnement.
«Faisans rôtis! coqs de bruyère! Gélinottes!»
Un frémissement de surprise et de satisfaction parcourut la salle. Le général regardait de l'air d'un triomphateur tous ces visages qui exprimaient l'admiration et la reconnaissance.
Succès complet; il n'en resta que quelques os que les mauvaises dents n'avaient pu croquer.
«Jambons de marcassin! homards en salade!»
Chacun goûta, chacun mangea, et chacun en redemanda. Le tour des légumes arriva enfin; on était à table depuis deux heures. Les enfants de la noce, avec Jacques et Paul en tête, eurent la permission de sortir de table et d'aller jouer dehors; on devait les ramener pour les sucreries. Après les asperges, les petits pois, les haricots verts, les artichauts farcis, vinrent les crèmes fouettées, non fouettées, glacées, prises, tournées. Puis les pâtisseries, babas, mont-blanc, saint-honoré, talmouses, croquembouches, achevèrent le triomphe du moderne Vatel et celui du général. Les enfants étaient revenus chercher leur part de friandises et ils ne quittèrent la place que lorsqu'on eut bu aux santés du général, des mariés, de Mme Blidot, avec un champagne exquis, car la plupart des invités quittèrent la table en chancelant et furent obligés de laisser passer l'effet du champagne dans les fauteuils où ils dormirent jusqu'au soir.
A la fin du dîner, après les glaces de diverses espèces, les ananas, les fruits de toutes saisons, les bonbons et autres friandises. Elfy proposa de boire à la santé de l'artiste auteur du dîner merveilleux dont on venait de se régaler. Le général reçut cette proposition avec une reconnaissance sans égale. Il vit qu'Elfy savait apprécier une bonne cuisine, et, dans sa joie, il la proclama la perle des femmes. On but cette santé devant le héros artiste, que le général fit venir pour le complimenter, qui se rengorgea, qui remercia et qui se retira récompensé de ses fatigues et de ses ennuis.
La journée s'avançait; le général demanda si l'on n'aimerait pas à la finir par un bal. On accepta avec empressement; mais où trouver un violon?
Personne n'y avait pensé.
«Que cela ne vous inquiète pas! ne suis-je pas là, moi? Allons danser sur le pré d'Elfy; nous trouverons bien une petite musique; il n'en faut pas tant pour danser; le premier crincrin fera notre affaire.»
La noce se dirigea vers l'Ange-Gardien qu'on trouva décoré comme la veille. On passa dans le jardin. Sur le pré étaient dressées deux grandes tentes, l'une pour danser, l'autre pour manger; un buffet entourait de trois côtés cette dernière et devait, jusqu'au lendemain, se trouver couvert de viandes froides, de poissons, de pâtisseries, de crèmes, de gelées; la tente de bal était ouverte d'un côté, et garnie des trois autres de candélabres, de fleurs et de banquettes de velours rouge à frange d'or. Au fond, sur une estrade, était un orchestre composé de six musiciens, qui commencèrent une contredanse dès que le général eut fait son entrée avec la mariée.
Les enfants, les jeunes, les vieux, tout le monde dansa; le général ouvrit le bal avec Elfy, valsa avec Mme Blidot, dansa, valsa toute la soirée, presque toute la nuit comme un vrai sous-lieutenant; il suait à grosses gouttes, mais la gaieté générale l'avait gagné et il accomplissait les exploits d'un jeune homme. Elfy et Moutier dansèrent à s'exténuer; tout le monde en fit autant, en entrecoupant les danses de visites aux buffets; on eut fort à faire pour satisfaire l'appétit des danseurs. A dix heures, il y eut un quart d'heure de relâche pour voir tirer un feu d'artifice qui redoubla l'admiration des invités. Jamais à Loumigny on n'avait tiré que des pétards. Aussi le souvenir de la noce de Moutier à l'Ange-Gardien y est-il aussi vivant qu'au lendemain de cette fête si complète et si splendide. Mais tout a une fin, et la fatigue fit sonner la retraite à une heure avancée de la nuit. Chacun alla enfin se coucher, heureux, joyeux, éreinté.
Jacques et Paul dormirent le lendemain jusqu'au soir, soupèrent et se recouchèrent encore jusqu'au lendemain. Il y eut plusieurs indigestions à la suite de ce festin de Balthazar; l'habitué de Paris manqua en mourir, le notaire fut pendant trois jours hors d'état de faire le moindre acte.
Le général, qui s'était établi chez lui à l'ex-auberge de Bournier avec Dérigny, fut un peu indisposé et courbaturé; il garda à son service un des cuisiniers venus de Paris, en lui recommandant de se faire envoyer des provisions de toute sorte.
XXIII
Un mariage sans noce.
Le lendemain de la noce, le général, voyant Dérigny plus triste qu'il ne l'avait encore été depuis le jour où il avait retrouvé ses enfants, lui demanda avec intérêt ce qui l'attristait ainsi et l'engagea à parler avec franchise.
LE GÉNÉRAL.—Parlez à coeur ouvert, mon ami; ne craignez pas que je m'emporte; Je vous vois triste et inquiet et je vous porte trop d'intérêt pour me fâcher de ce que vous pourriez me dire.
DÉRIGNY.—Mon général, veuillez m'excuser, mais, depuis la proposition que vous m'avez faite de me garder à votre service, de m'emmener même en Russie avec mes enfants, je ne sais à quoi me résoudre. Je vois qu'il est pour eux d'un intérêt immense de vous accompagner avec moi; mais, mon général (pardonnez-moi de vous parler si franchement), que de tristesses et d'inconvénients pour eux, et par conséquent pour moi, doivent résulter de cette position! Mes pauvres enfants aiment si tendrement Mme Blidot que les en séparer pour des années, et peut-être pour toujours, serait leur imposer un chagrin des plus cruels. Et comment moi, occupé de mon service près de vous, mon général, pourrais-je veiller sur mes enfants, continuer leur éducation si bien commencée? Et puis, mon général, si ces enfants vous fatiguent, vous ennuient, soit en route, soit en Russie, que deviendrons-nous?
Dérigny s'arrêta triste et pensif. Le général l'avait écouté attentivement et sans colère.
«Et si vous me quittez, mon ami, que deviendrez-vous, que ferez-vous de vos enfants?»
Dérigny prit sa tête dans ses mains avec un geste de douleur et dit d'une voix émue:
«Voilà, mon général; c'est ça, c'est bien ça... Mais que puis-je, que dois-je faire? Pardon si je vous parle aussi librement, mon général; vous m'avez encouragé et je me livre à votre bonté.»
LE GÉNÉRAL.—Dérigny, j'ai déjà pensé à tout cela; j'en ai même parlé au curé. Vos enfants ne peuvent ni quitter Mme Blidot ni rester où ils sont; le mariage d'Elfy donne un maître à la maison et annule l'autorité de Mme Blidot; elle et les enfants ne tarderaient pas à être mal à l'aise. Il n'y a qu'un moyen pour vous, un seul, de garder vos enfants et de leur laisser cette excellente mère qui remplace si bien celle qu'ils ont perdue. Épousez-la. Dérigny fit un bond qui fit sursauter le général.
DÉRIGNY.—Moi, mon général! moi, sans fortune, sans famille, sans avenir, épouser Mme Blidot qui est riche, qui ne songe pas à se remarier? C'est impossible, mon général! Impossible!... Oui, malheureusement impossible. Le général sourit au malheureusement. Dérigny n'y répugnait donc pas; il accepterait ce mariage pour ses enfants et peut-être pour son propre bonheur.
LE GÉNÉRAL.—Mon ami, ce n'est pas impossible. Vous me parlez franchement, je vais en faire autant. Je suis vieux, je suis infirme, je déteste le changement. Je vous aime et je vous estime; votre service me plaît beaucoup et m'est nécessaire. Si vous épousez Mme Blidot et que vous consentez à rester chez moi avec elle et vos enfants, et à m'accompagner en Russie, toujours avec elle et les enfants, j'assurerai votre avenir en achetant et vous donnant les terres qui avoisinent mon auberge. Vous savez que, d'après les termes du contrat d'Elfy, je donne l'auberge à Mme Blidot si elle vous épouse, car c'est à vous que j'ai pensé en faisant mettre cette clause. Quant à mon séjour en Russie, il ne sera pas long; j'arrangerai mes affaires, je quitterai le service actif en raison de mes nombreuses blessures et je reviendrai me fixer en France. Voyez, mon ami, réfléchissez; voulez-vous que je parle à Mme Blidot?
DÉRIGNY.—Mon général, que de bontés! Mes chers enfants, ils vous devront tout, ainsi que leur père. Oh oui! mon général, parlez-lui, demandez-lui, au nom de mes enfants, qu'elle devienne leur vraie mère, que je puisse les lui donner en les conservant.
LE GÉNÉRAL—Aujourd'hui même, mon cher Dérigny; je suis content de vous trouver si raisonnable. Allez me chercher Mme Blidot, que je lui parle tout de suite... Mais non, c'est impossible; vous ne pouvez pas y aller pour cela. Envoyez-moi le curé; je le lui enverrai à mon tour; il me la ramènera et à nous deux nous ferons votre affaire. Allez, mon ami, vite, vite, et puis allez voir vos enfants. Dérigny ne se le fit pas dire deux fois; il n'avait pas encore vu ses enfants; il ignorait qu'ils dormaient encore. Il alla lestement faire au curé la commission du général et courut à l'Ange-Gardien; il y trouva Mme Blidot seule. Il éprouva un instant d'embarras. «Je suis seule éveillée, dit-elle en souriant. Ils sont tous éreintés et ils dorment tous.»
DÉRIGNY:—Je venais voir mes enfants, ma bonne madame Blidot.
MADAME BLIDOT.—Monsieur Dérigny, je suis bien aise que nous soyons seuls: j'ai à causer avec vous au sujet des enfants. Mon cher monsieur Dérigny, vous savez combien je les aime; les perdre serait ma mort. Voulez-vous me les laisser?
Dérigny hésita avant de répondre. Mme Blidot restait tremblante devant lui; elle le regardait avec anxiété; elle attendait une réponse.
«Jamais je n'aurai le courage de les reperdre une seconde fois», dit Dérigny à voix basse.
-Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Mme Blidot en cachant sa figure dans ses mains, je l'avais prévu! Elle sanglotait, Dérigny s'assit près d'elle.
DÉRIGNY.—Chère madame Blidot, si vous saviez combien votre tendresse pour mes enfants me touche!
MADAME BLIDOT.—Elle vous touche, et vous ne voulez rien faire pour la contenter.»
DÉRIGNY.—Pardonnez-moi, je suis disposé à faire beaucoup pour vous les laisser, mais je ne puis, je n'ose vous le dire moi-même: le général vous en parlera, et, si vous acceptez la proposition qu'il vous fera en mon nom, mes enfants seront les vôtres.
MADAME BLIDOT, avec surprise. Le général!... les enfants!... Ah! je comprends.
Mme Blidot tendit la main à Dérigny.
«Mon cher monsieur Dérigny, je ne veux faire ni la prude ni la sotte. Vous me proposez de devenir votre femme pour garder les enfants? Voici ma main; j'accepte avec plaisir et bonheur. Merci de me laisser ces chers petits à soigner, à élever, à ne les jamais quitter, à devenir leur mère, leur vraie mère! Courons vite chez le général; que j'aille le remercier, car c'est lui qui en a eu l'idée, j'en suis sûre.»
Dérigny restait sans parole, heureux, mais surpris. Il ne put s'empêcher de rire de ce facile dénouement.
DÉRIGNY.—Mais vous ne savez rien encore; vous ne savez pas que le général me donne...
MADAME BLIDOT.—Eh! qu'il donne ce qu'il voudra! Que m'importe? Vous me donnez les enfants, c'est là mon bonheur, ma vie! Je ne yeux pas autre chose.
Et sans attendre Dérigny elle sortit en courant, alla toujours courant chez le général, entra sans hésiter, le trouva en discussion avec le curé, se précipita vers lui, lui baisa les mains en sanglotant et en répétant: «Merci, bon général, merci.»
Le général, stupéfait, ne comprenant rien, ne devinant rien, crut qu'il était arrivé un malheur à l'Ange-Gardien, et, se levant tout effaré, il releva Mme Blidot et lui demanda avec inquiétude ce qu'il y avait.
Dérigny entrait au même moment; il allait raconter au général ce qui venait d'arriver, lorsque Mme Blidot, le voyant entrer, s'élança vers lui, lui saisit les mains, et, l'amenant devant le général, elle dit d'une voix tremblante:
«Il me donne les enfants. Jacques et Paul seront à moi, à moi, général! Je serai leur mère, car je serai sa femme...
Le général partit d'un éclat de rire:
«Ha! ha! ha! et nous qui faisions de la diplomatie, monsieur le curé et moi, pour arriver à vous faire consentir. La bonne farce! La bonne histoire! Je te fais mon compliment, mon bon Dérigny. Tu vois bien, mon ami, que les terres ont bien fait.»
DÉRIGNY, riant.—Elles n'ont rien fait, général; elle ne sait seulement pas que vous me donnez quelque chose.
LE GÉNÉRAL.—Comment! vous ne lui avez pas dit?
DÉRIGNY.—Je n'ai pas eu le temps, mon général. Quand cette excellente femme a compris qu'en m'épousant elle ne se séparait pas de mes enfants, elle m'a remercié comme d'un bienfait et elle a couru chez vous pour vous exprimer sa reconnaissance d'avoir arrangé son bonheur, disait-elle.
—Pauvre femme! dit le général attendri. Pauvre petite femme! C'est bien par amour pour les enfants! Avec un coeur pareil, Dérigny, vous serez heureux, et les enfants aussi.
DÉRIGNY.—Que Dieu vous entende, mon général! Mme Blidot causait pendant ce temps avec le curé.
«Je n'ai plus de souci, de poids sur le coeur, disait-elle. Monsieur le curé, dites demain une messe pour moi, en action de grâces. Allons, adieu, au revoir, monsieur le curé; à tantôt, mon bon général, nous viendrons voir comment vous vous trouvez de vos fatigues d'hier. Sans adieu, mon cher Dérigny, je cours voir mes enfants et annoncer la bonne nouvelle à Elfy.»
Mme Blidot disparut aussi vite qu'elle était entrée, laissant Dérigny content, mais étonné, le général riant et se frottant les mains, le curé partageant la gaieté et la satisfaction du général.
LE GÉNÉRAL.—Eh bien, mon ami, vous qui n'y pensiez pas, vous qui avez bondi comme un lion quand je vous en ai parlé, vous qui trouviez ce mariage impossible il y a une heure à peine, vous voilà presque marié.
DÉRIGNY.—Oui, mon général, je vous ai une vive reconnaissance d'avoir bien voulu arranger la chose. Cette pauvre femme est réellement touchante par sa tendresse pour mes enfants; je suis sûr que je l'aimerai, non pas comme ma pauvre Madeleine, mais comme l'ange protecteur des enfants de Madeleine. Chers enfants! vont-ils être heureux! Quand je pense à leur joie, je voudrais, comme Mme Blidot, pouvoir me marier demain. Et je vais suivre votre conseil, mon général: demander au maire de nous afficher, au notaire de faire le contrat, et à monsieur le curé de nous garder sa messe pour le lundi de la semaine qui suivra celle dans laquelle nous entrons.
LE GÉNÉRAL, riant.—C'est agir en homme sage, mon ami. Vous êtes pressés tous deux par vos enfants; finissez-en le plus tôt possible. Allez, mon cher, allez vite, de peur que maire et notaire vous échappent. Je vous donne congé jusqu'au soir. Monsieur le curé veut bien me tenir compagnie, et Moutier viendra si j'ai besoin de quelque chose. Je suis, en vérité, aussi pressé que vous de voir le mariage fait et votre femme établie chez moi avec vous et vos enfants.
Dérigny disparut et utilisa son temps: il écrivit dans son pays pour avoir les papiers nécessaires, il arrangea tout avec le notaire et le maire, puis il courut à l'Ange-Gardien, où il arriva vers le soir, au moment où les enfants venaient de s'éveiller et demandaient à manger.
Mme Blidot accourut.
«Mes enfants, mes chers enfants, votre papa veut bien que je vive toujours avec vous et avec lui; il va m'épouser; je serai sa femme et vous serez mes enfants.»
JACQUES.—Oh! que je suis content, maman! J'avais peur que papa ne nous emmène loin de vous, ou bien qu'il ne nous laisse ici en partant sans nous. Merci, mon cher papa, vous êtes bien bon.
DÉRIGNY.—C'est votre maman qui est bien bonne de le vouloir, mes chers enfants. Moi, je suis si heureux de vous garder près de moi avec cette excellente maman que je la remercie du fond du coeur d'avoir dit oui.
MADAME BLIDOT.—Et moi, mon ami, je vous remercie de tout mon coeur de m'en avoir parlé. C'est que je n'y pensais pas du tout. Allons-nous être heureux, mon Dieu! Tous ensemble, toujours!
Elfy, qui avait préparé le souper, vint ainsi que Moutier prendre part à leur joie, et les enfants sautaient et gambadaient sans oublier le souper, car Paul criait:
«Et la soupe? J'ai si faim!»
—Voilà! voilà, dit Moutier qui l'apportait.
Ils se mirent gaiement à table. Tous étaient les plus heureuses gens de la terre. Le général fut porté aux nues; on n'en dit que du bien: Mme Blidot trouva même qu'il était très bel homme, ce qui excita les rires de la famille. Le souper fini, les enfants, mal reposés de leur nuit de fatigue, demandèrent à se recoucher. Mme Blidot ne voulut pas être aidée par Elfy; elle la remplaça par Dérigny, enchanté de donner des soins à ses enfants et de voir faire Mme Blidot. Moutier et Elfy allèrent voir le général. Dérigny et Mme Blidot les y rejoignirent quand les enfants furent endormis; on laissait pour les garder une servante qu'on avait prise depuis l'arrivée du général et qu'Elfy voulut garder quand elle sut que Mme Blidot les quitterait.