Chapter 4

Je fus mené droit à l’Hôtel de Ville.En suite de ces préparations, je fis construireun chariotde fer fortléger et de là, à quelques mois, tous mes engins étant achevés j’entrai dans mon industrieuse charrette: vous me demanderez possible à quoi bon tout cet attirail. Sachez que l’Ange m’avait dit en songe que si je voulais acquérir une science parfaite comme je le désirais, je montasseau monde de la Lune, où je trouverais devant le Paradis d’Adam, l’arbre de la Science, parce qu’aussitôt que j’aurais tâté de son fruit, mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une créature est capable, voilà donc le voyage pour lequel j’avais bâti mon chariot. Enfin, je montai dedanset, lorsque je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège, je jetai fort haut en l’air cette boule d’aimant. Or la machine de fer, que j’avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu’aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à mesure que j’arrivais où l’aimant m’avait attiré et dès que j’avais sauté jusque-làma mainle faisait repartir...—Mais, l’interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot, qu’il ne se trouvât jamais à côté?—Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il; car l’aimant poussé qu’il était en l’air, attirait le fer droit à lui; et, par conséquent, il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que, tenant ma boule en ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l’aimant que je tenais au-dessus de lui; mais la saillie de ce fer, pour s’unir à ma boule, était si violente, qu’elle me faisait plier le corps enquatredoubles, de sorte que je n’osai tenter qu’une fois cette nouvelle expérience. A la vérité, c’était un spectacle à voir bien étonnant, car l’acier de cette maison volante, que j’avais poli avec beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés la lumière du Soleil si vive et si brillante, que je croyais moi-même êtreemporté dans un chariot de feu[11]. Enfin, après avoir beaucoup rué et volé après mon coup, j’arrivai, comme vous avez fait, à un terme où je tombais vers ce monde-ci; et, pour ce qu’en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, mon chariot dont le siège me pressait pour approcher de son attractif, ne me quitta point; tout ce qui me restait à craindre, c’était de me rompre le col; mais, pour m’en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, ainsi que ma machine,se sentant naturellement rattiréese ralentît, et qu’ainsi ma chute fût moins rude, comme en effet, il arriva; car, quand je me vis à deux ou trois cents toises près de la terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu’à ce que je m’en visse à une certaine distance; et aussitôt je la jetai au-dessus de moi, et, ma machine l’ayant suivie, je la quittai et me laissai tomber d’un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai point l’étonnement qui me saisit à la vue des merveilles qui sont céans, parce qu’il fut à peu près semblable à celui dont je vous viens de voir consterné.Vous saurez seulement que j’ai rencontré dès le lendemain l’arbre de vie par le moyen duquel je m’empêchai devieillir. Il consomma bientôt et fit exhaler le serpent en fumée.—A ces mots, vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par le serpent qui fut consommé.Lui d’un visage riant me répondit ainsi:—J’oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut pas vous voir instruit. Vous saurez donc qu’après qu’Eve et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu pour punir le serpent qui les avait tentés le relégua dans le corps de l’homme. Il n’est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous les nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles, quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent quisiffleet qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi, car Dieu, qui pour vous chasser voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ou si lorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent labile et vous achevât tellement par le poison qu’il inspire à vos artères que vous ne fussiez bientôt consumés.Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes.—En effet, lui dis-je, en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaye toujours à s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir seul au bas de nos ventres, mais aussi Dieu n’a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée, et, pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au Serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête.Je voulais continuer ces fariboles, mais Hélie m’en empêcha:—Songez, dit-il, que ce lieu-ci est saint.Il se tient ensuite quelque temps comme pour se ramentenoir de l’endroit où il était demeuré, pris il prit ensuite la parole.—Je ne tâte du fruit de vie que de cent ans en cent ans, son jus a pour le goût quelque rapport avec l’esprit de vin, ce fut je crois cette pomme qu’Adam avait mangée qui fut cause que nos premiers pères vécurent si longtemps parce qu’il était coulé dans leur semence quelque chose de son énergie jusqu’à ce qu’elle s’éteignît dans les eaux du déluge.L’arbre de science est planté vis-à-vis. Son fruit est couvert d’une écorce qui produit l’ignorance dans quiconque en a goûté et qui, sous l’épaisseur de cette pelure, conserve les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu autrefois après avoir chassé Adam de cette terre bienheureuse, de peur qu’il n’en retrouvât le chemin, lui frotta les gencives de cette écorce. Il fut depuis ce temps-là plus de quinze ans à radoter et oublia tellement toutes choses que lui ni ses descendants jusqu’à Moïse ne se souvinrent seulement pas de la création.Mais les restes de la vertu de cette pesante écorce achevèrent de se dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce grand prophète. Je m’adressai par bonheur à l’une de ces pommes que la maturité avait dépouillée de sa peau et ma salive à peine l’avait mouillée que la philosophie universelle m’absorba.Il me sembla qu’un nombre infini de petits yeux se plongeaient dans ma tête et je sus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis l’ai fait réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que je n’aurais pas pu vaincre par les vertus occultes d’un simple corps naturel la vigilance du Séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce Paradis. Mais parce qu’il se plaît à se servir de causes secondes, je crus qu’il m’avait inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des côtes d’Adam pour lui faire une femme, quoiqu’il pût la former de terre aussi bien que lui.Je demeurai longtemps dans ce jardin à me promener sans compagnie. Mais enfin comme l’ange portier du lieu était mon principal hôte, il me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage car au bout de ce temps j’arrivai en une contrée où mille éclairs se confondaient en un, formaient un jour aveugle qui ne servait qu’à rendre l’obscurité visible.Je n’étais pas encore bien remis de cette aventure que j’aperçus devant moi un bel adolescent.—Je suis, me dit-il, l’archange que tu cherches, je viens de lire dans Dieu qu’il t’avait suggéré les moyens de venir ici, et qu’il voulait que tu y attendisses sa volonté.Il m’entretint de plusieurs choses et me dit entre autres: que cette lumière dont j’avais paru effrayé n’était rien de formidable, qu’elle s’allumait presque tous les soirs quand il faisait la ronde parce que, pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans être vus, il était contraint de jouer de l’espadon avec son épée flamboyante autour du Paradis terrestre et que cette lueurétaitles éclairs qu’engendrait son acier.Ceux que vous apercevez de votre monde, ajouta-t-il, sont produits par moi, si quelquefois vous les remarquez bien loin, c’est à cause que les nuages d’un climat éloigné se trouvant disposés à recevoir cette impression font rejaillir jusqu’à vous ces légères images de feu ainsi qu’une vapeur autrement située se trouvât propre à former l’arc-en-ciel. Je ne vous instruirai pas davantage, aussi bien la pomme de science n’est pas loin d’ici, aussitôt que vous en aurez mangé, vous serez docte comme moi, mais surtout gardez vous d’une méprise, la plupart des fruits qui pendent à ce végétant sont environnés d’une écorce de laquelle si vous tâtez, vous descendrez au-dessous de l’homme au lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que l’ange.Hélie en était là des instructions que lui avait données le séraphin quand un petit homme nous vint joindre.—C’est ici cet Enoc dont je vous ai parlé, me dit tout bas mon conducteur.Comme il achevait ces mots, Enoc nous présenta un panier plein de je ne sais quels fruits semblables aux pommes de grenades qu’il venait de découvrir ce jour-là en un bocage reculé. J’en serrai quelques-unes dans ma poche par le commandement d’Hélie, lorsqu’il lui demanda qui j’étais.—C’est une aventure qui mérite un plus long entretien, repartit mon guide, ce soir, quand nous serons retirés, il nous conduira à même les miraculeuses particularités de son voyage.Nous arrivâmes en finissant ceci sous une espèce d’hermitage fait de branches de palmier ingénieusement entrelacées avec des myrthes et des orangers. Là j’aperçus dans un petitréduit, des monceaux d’une certaine filoselle si blanche et si déliée qu’elle pouvait passer pour l’âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues çà et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servaient.—A filer, me répondit-il, quand le bon Enoc veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il tourne du fil, tantôt il tisse la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n’est pas que n’ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ des semailles, les paysans appellent celacoton de Notre-Dame,c’est la bourre dont Enoc purge son lin quand il le carde.Nous n’arrêtâmes guère, sans prendre congé d’Enoc dont cette cabane était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt fut que de six en six heures il fait oraison et qu’il y avait bien cela qu’il avait achevé la dernière.Je suppliai en chemin Hélie de nous achever l’histoire des assomptionsqu’il m’avait entamée et lui dis qu’il en était demeuré ce me semblait à celle de saint Jean l’Evangéliste.—Alors, puisque vous n’avez pas, me dit-il, la patience d’attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien vous les apprendre, sachez donc que Dieu...A ces mots je ne sais pas comment le diable s’en mêla, tant y a que je ne pus pas m’empêcher de l’interrompre pour railler.—Je m’en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti que l’âme de cet évangéliste était si détachée qu’il ne la retenait plus qu’à force de serrer les dents, cependant, l’heure où il avait prévu qu’il serait enlevé céans étant presque expirée de façon que n’ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l’y faire être vivement sans avoir le loisir de l’y faire aller.Elie pendant tout ce discours me regardait avec des yeux capables de me tuer si j’eusse été en état de mourir d’autre chose que de faim.—Abominable, dit-il en se reculant, tu as l’imprudence de railler les choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément, si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde, va impie hors d’ici, va publier dans ce petit monde et dans l’autre, car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux athées.A peine eut-il terminé cette imprécation qu’il m’empoigna et me conduisit rudement vers la porte, quand nous fûmes arrivés proche un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque à terre.—Voici l’arbre de savoir, me dit-il, où tu aurais puisé des lumières inconcevables sans ton irreligion.Il n’eut pas achevé ces mots que feignant de languir de faiblesse je me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement. Il s’en fallait encore plusieurs enjambées que je n’eusse les pieds hors de ce parc délicieux, cependant la faim me pressait avec tant de violence qu’elle me fit oublier que j’étais entre les mains d’un prophète courroucé, cela fit que je tirai une de ces pommes dont j’avais grossi ma poche, où je cachai mes dents, mais au lieu de prendre une de celles dont Enoc m’avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j’avais cueillie à l’arbre de science et dont par malheur je n’avais pas dépouillé l’écorce.J’en avais à peine goûté, qu’une épaisse nuée tomba sur mon âme: je ne vis plusma pomme, plus d’Hélieauprès de moi et mes yeux ne reconnurent en tout l’hémisphère une seule trace duParadis terrestreet, avec tout cela, je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m’était arrivé. Quand depuis j’ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que cette écorce ne m’avait pas tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversèrent, et se sentirent un peu de jusde dedans, dont l’énergie avait dissipé la malignité de lapelure. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d’un pays que je ne connaissais point. J’avais beau promener mes yeux et les jeter par la campagne, aucune créature ne s’offrait pour les consoler. Enfin, je résolus de marcher jusqu’à ce que la Fortune me fît rencontrer la compagnie, de quelques bêtes, ou de la mort.Elle m’exauça, car, au bout d’un demi-quart de lieue, je rencontrai deux fort grands animaux, dont l’un s’arrêta devant moi; l’autre s’enfuit légèrement au gîte: au moins, je le pensai ainsi, à cause qu’à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce, qui m’environnèrent. Quand je les pus discerner de près, je connus qu’ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure mefit souvenir de ce que jadis j’avais ouï conter, à ma nourrice, des sirènes, des faunes et des satyres. De temps en temps, ils élevaient des huées si furieuses causées sans doute par l’admiration de me voir que je croyais quasi être devenu monstre. Enfin, une de ces bêtes-hommes, m’ayant pris par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c’étaient des hommes, de n’en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes.Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d’entre eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient que, la Nature ayant donné aux hommes, comme aux bêtes, deux jambes et deux bras, ils s’en devaient servir comme eux. Et, en effet, rêvant depuis là-dessus, j’ai songé que cette situation de corps n’était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants, lorsqu’ils ne sont encore instruits que de la Nature, marchent à quatre pieds et qu’ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices, qui les dressent dans de petits chariots et leur attachent des lanières pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse incline de se reposer.Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu’infailliblement j’étais la femelle du petit animal de la Reine. Ainsi je fus, en qualité de tel ou d’autre chose, mené droit à l’Hôtel de Ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les Magistrats, qu’ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois, qui gardait les bêtes rares, supplia les Echevins de me commettre à sa garde, en attendant que la Reine m’envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n’en fit aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m’instruisit à faire le godenot, à passer des culbutes, à figurer des grimaces; et, les après-dîners, il faisait prendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais le Ciel, fléchi de mes douleurs et fâché de voir profaner le Temple de son maître, voulut qu’un jour, comme j’étais attaché au bout d’une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le monde, j’entendis la voix d’un homme qui me demanda en grec qui j’étais. Je fus bien étonné d’entendre parler, en ce pays-là, comme en notre monde. Il m’interrogea quelque temps; je lui répondis et lui contai ensuite généralement toute l’entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola et je me souviens qu’il me dit:—Hé bien, mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire, ici comme là, qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n’est point accoutumé. Mais sachez qu’on ne vous traite qu’à la pareille et que, si quelqu’un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos savants le feraient étouffer comme un monstre.Il me promit ensuite qu’il avertirait la Cour de mon désastre; et il ajouta qu’aussitôt qu’il avait su la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour me voir et m’avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais parce qu’il y avait autrefois voyagé et qu’il avait demeuré en Grèce où on l’appelait le Démon de Socrate; qu’il avait, depuis la mort de ce Philosophe, gouverné et instruit, à Thèbes, Epaminondas; qu’ensuite, étant passé chez les Romains, la justice l’avait attaché au parti du jeune Caton; qu’après sa mort, il s’était donné à Brutus; que tous ces grands personnages n’ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantômede leurs vertus, il s’était retiré, avec ses compagnons, dans les temples et dans les solitudes.... Un jour, comme j’étais attaché au bout d’une corde...—Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre Terre devint si stupide et si grossier que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l’instruire. Il n’est pas que vous n’ayez entendu parler de nous, car on nous appelaitOracles,Nymphes,Génies,Fées,Dieux Foyers,Lemures,Larves,Lamies,Farfadels,Naïades,Incubes,Ombres,Manes,SpectresetFantômes; et nous abandonnâmes votre monde sous le Règne d’Auguste, un peu après que je me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n’y a pas longtemps que j’en suis arrivé pour la seconde fois; depuis cent ans en çà, j’ai eu commission d’y faire un voyage: j’ai rôdé beaucoup en Europe et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j’apparus à Cardan, comme il étudiait; je l’instruisis de quantité de choses, et, en récompense, il me promit qu’il témoignerait, à la postérité, de qui il tenait les miracles qu’il s’attendait d’écrire. J’y vis Agrippa, l’Abbé Tritème, le Docteur Fauste, La Brosse, César, et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom deChevaliers de la Rose-Croix, à qui j’ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer pour de Grands Magiciens. Je connus aussi Campanelle; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu’il était à l’Inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l’intérieur, afin d’exciter chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu’ainsi il ménagerait mieux leur arme, quand il la connaîtrait, et il commença, à ma prière, un Livre, que nous intitulâmesde Sensu rerum. J’ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en Philosophe que ce premier y vit. J’ai connu quantité d’autres gens, que votre siècle traite de divins, mais je n’ai trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d’orgueil.Enfin, comme je traversais, de votre pays, en Angleterre, pour étudier les mœurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays; car, certes, c’est une honte aux grands de votre Etat, de reconnaîtreen lui, sans l’adorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, tout cœur, et il a toutes ces qualités, dont une jadis suffisait à marquer un Héros: c’était Tristan l’Hermite. Véritablement, il faut que je vous avoue que, quand je vis une vertu si haute, j’appréhendai qu’elle ne fût pas reconnue; c’est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles: la première était pleine d’huile de talk, l’autre, de poudre de projection, et la dernière, d’or potable; mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d’Alexandre. Enfin je ne puis rien ajouter à l’éloge de ce grand homme, sinon que c’est le seul Poète, le seul Philosophe, et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables que j’ai fréquentées; toutes les autres, au moins de celles que j’ai connues, sont si fort au-dessous de l’homme, que j’ai vu des bêtes un peu au-dessus.Au reste, je ne suis point originaire de votre Terre ni de celle-ci; je suis né dans le Soleil. Mais, parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu’il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps, nos Magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant à moi, je fus commandé pour aller au vôtre et déclaré chef de la peuplade qu’on y envoyait avec moi. J’ai passé depuis en celui-ci, pour les raisons que je vous ai dites; et ce qui fait que j’y demeure actuellement, c’est que les hommes y sont amateurs de la vérité; qu’on n’y voit point de Pédants; que les Philosophes ne se laissent persuader qu’à la raison et que l’autorité d’un savant, ni le plus grand nombre, ne l’emportent point sur l’opinion d’un batteur en grange, quand il raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les Sophistes et les Orateurs.Je lui demandai combien de temps ils vivaient: il me répondit trois ou quatre mille ans, et continua de cette sorte:Encore que les habitants du Soleil ne soient pas en aussi grand nombre que ceux de ce monde, le Soleil en regorge bien souvent, à cause que le peuple, pour être d’un tempérament fort chaud, est remuant et ambitieux et digère beaucoup.Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante, car, quoique notre globe soit très vaste et le vôtre petit, quoique nous ne mourions qu’après quatre mille ans, et vous, après un demi-siècle, apprenez que, tout de même qu’il n’y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant de plantes que de cailloux, ni tant d’animaux que de plantes, ni tant d’hommes que d’animaux, ainsi, il n’y doit pas avoir tant de Démons que d’hommes, à cause des difficultés qui se rencontrent à la génération d’un composé parfait.Je lui demandai s’ils étaient des corps comme nous: il me répondit oui; qu’ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme aucune chose que nous estimons telle; parce que nous n’appelons vulgairementcorpsque ce que nous pouvons toucher; qu’au reste, il n’y avait rien en la Nature qui ne fût matériel, et que, quoiqu’ils le fussent eux-mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître et que c’était sans doute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d’eux n’étaient qu’un effet de la rêverie des faibles, à cause qu’ils n’apparaissent que de nuit; et il ajouta que, comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont il fallait qu’ils se servissent, ils n’avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu’à choisir seulement dessous un sens, tantôt l’ouïe, comme les voix des Oracles; tantôt la vue, comme les ardentset les spectres; tantôt le toucher, comme les Incubes, et que, cette masse n’étant qu’un air épaissi de telle ou telle façon, la lumière, par sa chaleur, les détruisait, ainsi qu’on voit qu’elle dissipe un brouillard en le dilatant.Ils agiteront un point de théologie ou les difficultés d’un procès par un concert.Tant de belles choses qu’il m’expliquait me donnèrent la curiosité de l’interroger sur sa naissance et sur sa mort; si au pays du Soleil l’individu venait au jour par les voies de génération et s’il mourait par le désordre de son tempérament ou la rupture de ses organes.—Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l’explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel ou qu’il n’est point; mais cette conséquence est très fausse, et c’est un témoignage qu’il y a dans l’univers un million peut-être de choses, qui, pour être connues, demanderaient en vous un million d’organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l’aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l’animal devient après sa mort; vous autres ne sauriez donner jusqu’à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu’un aveugle ne saurait s’imaginer ce que c’est que la beauté d’un paysage, le coloris d’un tableau et les nuances de l’iris; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable, comme le manger, comme un son ou comme une odeur. Tout de même, si je voulais vous expliquer ce que j’aperçois, par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré ou savouré et ce n’est rien cependant de tout cela.Il en était là de son discours, quand mon Bateleur s’aperçut que lachambrée commençait à s’ennuyer de mon jargon, qu’ils n’entendaient point et qu’ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit de plus belle à tirer ma corde, pour me faire sauter, jusqu’à ce que, les spectateurs étant saouls de rire et d’assurer que j’avais presque autant d’esprit que les bêtes de leurs pays, ils se retirèrent chacun chez soi.J’adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux Démon; car, de m’entretenir avec ceux qui me venaient voir, outre qu’ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des Brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n’entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle proportion; car vous saurez que deux idiomes seulement sont usités en ce pays, l’un qui sert aux grands et l’autre qui est particulier pour le peuple.Celui des grands n’est autre chose qu’une différence de tons non articulés, à peu près semblables à notre musique, quand on n’a pas ajouté les paroles à l’air, et certes c’est une invention tout ensemble et bien utile et bien agréable; car, quand ils sont las de parler, ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage, ils prennent ou un luth, ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu’à quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un point de Théologie, ou les difficultés d’un procès, par un concert, le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l’oreille.Le second, qui est en usage chez le peuple, s’exécute par le trémoussement des membres, mais non pas peut-être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L’agitation, par exemple, d’un doigt, d’une main, d’une oreille, d’une lèvre, d’un bras, d’un œil, d’une joue feront, chacun en particulier, une oraison ou une période, avec tous ses membres. D’autres ne servent qu’à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pied, les contorsions de bras; de sorte que, quand ils parlent, avec la coutume qu’ils ont prise d’aller tout nus, leurs membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru, qu’il ne semble pas un homme qui parle, mais un corps qui tremble.Presque tous les jours le Démon me venait visiter, et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logette un homme que je ne connaissais point et qui, m’ayant fort longtemps léché, me gueula doucement par l’aisselle, et de l’une des pattes dont il me soutenait, de peur que je me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai si mollement et si à mon aise, qu’avec l’affliction que me faisait sentir un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver, et puis, ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d’une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course.Je m’affligeais cependant outre mesure de n’avoir point de nouvelles de mon courtois Démon, et, le soir de la première traite, arrivé que je fus au gîte, je me promenais dans la cour de l’hôtellerie, attendant que le manger fût prêt, lorsqu’un homme, fort jeune et assez beau, me vint rire au nez et jeter à mon col ses deux pieds de devant. Après que je l’eus quelque temps considéré:—Quoi! me dit-il en français, vous ne connaissez plus votre ami!Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes, ma surprise fut si grande, que dès lors je m’imaginai que tout le globe de la Lune, tout ce qui m’y était arrivé, et tout ce que j’y voyais n’était qu’enchantement;et cet homme-bête, étant le même qui m’avait servi de monture, continua de me parler ainsi:—Vous m’aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la mémoire, et cependant il semble que vous ne m’ayez jamais vu!—Achevez votre potage. (Page 50).Mais, voyant que je demeurais dans mon étonnement:—Enfin, ajouta-t-il, je suis ce Démon de Socrate.Ce discours augmenta mon étonnement; mais, pour m’en tirer, il me dit:—Je suis le Démon de Socrate, qui vous ai diverti pendant votre prison, et qui, pour vous continuer mes services, me suis revêtu du corps avec lequel je vous portai hier.—Mais, l’interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu qu’hier vous étiez d’une taille extrêmement longue et qu’aujourd’hui vous êtes très court; qu’hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu’aujourd’hui vous en avez une claire et vigoureuse; qu’hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n’êtes aujourd’hui qu’un jeune homme? Quoi donc! au lieu qu’en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui-ci vont de la mort à la naissance, et rajeunissent à force de vieillir?—Sitôt que j’eus parlé au Prince, me dit-il, après avoir reçu l’ordre de vous conduire à la Cour, je vous allai trouver où vous étiez, et, vous ayant apporté ici, j’ai senti le corps que j’informais si fort atténué de lassitude, que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l’Hôpital, où, entrant, j’ai trouvé le corps d’un jeune homme qui venait d’expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun en ce pays.... Je m’en suis approché,feignant d’y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu’il n’était point mort et que ce qu’on croyait lui avoir fait perdre la vie n’était qu’une simple léthargie; de sorte que, sans être aperçu, j’ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle; lors mon vieux cadavre est tombé, et, comme si j’eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m’en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle.On nous vint quérir là-dessus, pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande, lorsque je périssais de faim, m’obligea de lui demander où l’on avait mis le couvert. Je n’écoutai point ce qu’il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l’hôte, s’approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu’à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m’étonna si fort que je n’en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots:Un potage; mais je les eus à peine proférés, que je sentis l’odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée; mais mon porteur m’en empêcha.—Où voulez-vous aller? me dit-il. Nous irons tantôt à la promenade, mais maintenant il est saison de manger; achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.—Et où diable est ce potage? lui répondis-je presque en colère. Avez-vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd’hui?—Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la Ville d’où nous venons, votre maître, ou quelque autre, prendre ses repas; c’est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l’ignorez encore, sachez que l’on n’y vit que de fumée. L’art de cuisinerie est de renfermer, dans de grands vaisseaux moulés exprès l’exhalaison qui sort des viandes en les cuisant; et, quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l’appétit de ceux que l’on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu’à ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n’ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l’homme, l’office de la bouche; mais je vous le veux faire voir par expérience.Il n’eut pas plutôt achevé, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d’agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu’en moins de demi-quart d’heure je me sentis tout à fait rassasié. Quand nous fûmes levés:—Ceci n’est pas, dit-il, une chose qui doive causer beaucoup d’admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu, sans avoir observé qu’en votre monde les Cuisiniers, les Pâtissiers et les Rôtisseurs, qui mangent moins que les personnes d’une autre vocation, sont pourtant beaucoup plus gras. D’où procède leurembonpoint, à votre avis, si ce n’est de la fumée dont ils sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leurs corps et les nourrit? Aussi les personnes de ce monde jouissent d’une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n’engendre presque point d’excréments, qui sont l’origine de presque toutes les maladies. Vous avez peut-être été surpris, lorsque avant le repas on vous a déshabillé, parce que cette coutume n’est pasusitée en votre pays; mais c’est la mode de celui-ci, et l’on en use ainsi, afin que l’animal soit plus transpirable à la fumée.—Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d’en expérimenter quelque chose; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents.Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt après le repas, cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher. Un homme, au haut de l’escalier, se présenta à nous, et, nous ayant envisagés attentivement, me mena dans un cabinet dont le plancher était couvert de fleurs d’orange à la hauteur de trois pieds, et mon Démon, dans un autre, rempli d’œillets et de jasmins; il me dit, voyant que je paraissais étonné de cette magnificence, que c’étaient les lits du pays. Enfin, nous nous couchâmes chacun dans notre cellule; et, dès que je fus étendu sur mes fleurs, j’aperçus, à la lueur d’une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal (car on ne se sert point de chandelles), ces trois ou quatre jeunes garçons qui m’avaient déshabillé au souper, dont l’un se mit à me chatouiller les pieds, l’autre les cuisses, l’autre les flancs, l’autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de délicatesse, qu’en moins d’un moment je me sentis assoupi.Je vis entrer le lendemain mon Démon, avec le soleil.—Je vous veux tenir parole, me dit-il; vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupâtes hier.A ces mots, je me levai, et il me conduisit, par la main, derrière le jardin du logis, où l’un des enfants de l’Hôte nous attendait avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzaine d’alouettes, parce que les magots (il croyait que j’en fusse un) se nourrissaient de cette viande. A peine eus-je répondu oui, que le Chasseur déchargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties.—Voilà, m’imaginai-je aussitôt, ce qu’on dit par proverbe, en notre monde, d’un pays où les alouettes tombent toutes rôties! Sans doute que quelqu’un était revenu d’ici.—Vous n’avez qu’à manger, me dit mon Démon; ils ont l’industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rôtit et assaisonne le gibier.J’en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole, et, en vérité, je n’ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux. Après ce déjeuner, nous nous mîmes en état de partir, et avec mille grimaces dont ils se servent, quand ils veulent témoigner de l’affection, l’hôte reçut un papier de mon Démon. Je lui demandai si c’était une obligation pour la valeur de l’écot. Il me repartit que non; qu’il ne lui devait rien et que c’étaient des Vers.—Comment, des vers? lui répliquai-je. Les taverniers sont donc ici curieux de rimes?—C’est, me dit-il, la monnaie du pays, et la dépense que nous venons de faire céans s’est trouvée monter à un sixain que je lui viens de donner. Je ne craignais pas de demeurer court; car, quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un Sonnet, et j’en ai quatre sur moi, avec deux Epigrammes, deux Odes et une Eglogue.—Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde! J’y connais beaucoup d’honnêtes Poètes qui meurent de faim, et qui feraient bonne chère, si on payait les Traiteurs en cette monnaie.... mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui.Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu’on les transcrivît: il me répondit que non, et continua ainsi:—Quand on en a composé, l’auteur les porte à la Cour des Monnaies, où les Poètes Jurés du Royaume tiennent leur séance. Là, ces versificateurs Officiers mettent les pièces à l’épreuve, et, si elles sont jugées de bon aloi, on les taxe, non pas selon leur prix, c’est-à-dire qu’un Sonnet ne vaut pas toujours un Sonnet, mais selon le mérite de la pièce; et ainsi, quand quelqu’un meurt de faim, ce n’est jamais qu’un buffle, et les personnes d’esprit font toujours grande chère.J’admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là, et il poursuivit de cette façon:—Il y a encore d’autres personnes qui tiennent cabaret d’une manière bien différente. Lorsqu’on sort de chez eux, ils demandent, à proportion des frais, un acquit pour l’autre monde; et, dès qu’on le leur donne, ils écrivent dans un grand registre qu’ils appellent les comptes du grand Jour, à peu près en ces termes: «Item, la valeur de tant de Vers, délivrés un tel jour, à un tel, qu’on m’y doit rembourser aussitôt l’acquit reçu du premier fonds qui s’y trouvera;» et, lorsqu’ils se sentent en danger de mourir, ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent, parce qu’ils croient que, s’ils n’étaient ainsi digérés, cela ne leur profiterait de rien.Cet entretien n’empêchait pas que nous ne continuassions de marcher, c’est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrêtèrent sur le chemin, qu’enfin nous terminâmes à la Ville où le Roifait sa résidence. Je n’y fus pas plutôt arrivé, qu’on me conduisit au Palais, où les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n’avait fait le peuple, quand j’étais passé dans les rues. Mais la conclusion que j’étais sans doute la femelle du petit animal de la Reine fut celle des grands comme celle du peuple. Mon guide me l’interprétait ainsi; et cependant lui-même n’entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal de la Reine; mais nous en fûmes bientôt éclaircis. Le Roi, quelque temps après m’avoir considéré, commanda qu’on l’amenât, et, à une demi-heure de là, je vis entrer, au milieu d’une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut-de-chausses, un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds; sitôt qu’il m’aperçut, il m’aborda par unCriado de vuestra merced; je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais, hélas! ils ne nous eurent pas plutôt vus parler ensemble, qu’ils crurent tous le préjugé véritable; et cette conjecture n’avait garde de produire un autre succès, car celui des assistants qui opinait pour nous avec plus de ferveur protestait que notre entretien était un grognement que la joie d’être rejoints, par un instinct naturel, nous faisait bourdonner. Ce petit homme me conta qu’il était Européen, natif de la vieille Castille; qu’il avait trouvé moyen, avec des oiseaux, de se faire porter jusqu’au monde de la Lune où nous étions alors; qu’étant tombé entre les mains de la Reine, elle l’avait pris pour un singe, à cause qu’ils habillent, par hasard en ce pays-là, les singes à l’espagnole, et que, l’ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle n’avait point douté qu’il ne fût de l’espèce. «Il faut bien dire, lui répliquai-je, qu’après leur avoir essayé toutes sortes d’habits, ils n’en ont point rencontré de plus ridicules, et que ce n’est qu’à cause de cela qu’ils les équipent de la sorte, n’entretenant ces animaux que pour s’en donner du plaisir.—Ce n’est pas connaître, reprit-il, la dignité de notre nation, en faveur de qui l’univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la Nature ne saurait engendrer que des matières de rire.Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m’étais osé hasarder de monter à la Lune avec la machine dont je lui avais parlé: je lui répondis que c’était à cause qu’il avait emmené les oiseaux sur lesquels j’y pensais aller. Il sourit de cette raillerie, et, environ un quart d’heure après, le Roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble l’Espagnol et moi, pour faire en son Royaume multiplier notre espèce. On exécuta de point en point la volonté du Prince; de quoi je fus très aise, pour le plaisir que je recevais d’avoir quelqu’un qui m’entretînt pendant la solitude de ma brutification. Un jour, mon mâle (car on me prenait pour la femelle) me conta que ce qui l’avait véritablement obligé de courir toute la terre, et enfin de l’abandonner pour la Lune, était qu’il n’avait pu trouver un seul pays où l’imagination même fût en liberté.—Voyez-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet, quoi que vous puissiez dire de beau, s’il est contre les principes des Docteurs de drap, vous êtes un idiot, un fou, et quelque chose de pis. On m’a voulu mettre, en mon pays, à l’Inquisition, parce qu’à la barbe des pédants j’avais soutenu qu’il y avait du vide, et que je ne connaissais point de matière au monde plus pesante l’une que l’autre.Je lui demandai de quelles probabilités il appuyait une opinion si peu reçue.

Je fus mené droit à l’Hôtel de Ville.

Je fus mené droit à l’Hôtel de Ville.

En suite de ces préparations, je fis construireun chariotde fer fortléger et de là, à quelques mois, tous mes engins étant achevés j’entrai dans mon industrieuse charrette: vous me demanderez possible à quoi bon tout cet attirail. Sachez que l’Ange m’avait dit en songe que si je voulais acquérir une science parfaite comme je le désirais, je montasseau monde de la Lune, où je trouverais devant le Paradis d’Adam, l’arbre de la Science, parce qu’aussitôt que j’aurais tâté de son fruit, mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une créature est capable, voilà donc le voyage pour lequel j’avais bâti mon chariot. Enfin, je montai dedanset, lorsque je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège, je jetai fort haut en l’air cette boule d’aimant. Or la machine de fer, que j’avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu’aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à mesure que j’arrivais où l’aimant m’avait attiré et dès que j’avais sauté jusque-làma mainle faisait repartir...

—Mais, l’interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot, qu’il ne se trouvât jamais à côté?

—Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il; car l’aimant poussé qu’il était en l’air, attirait le fer droit à lui; et, par conséquent, il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que, tenant ma boule en ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l’aimant que je tenais au-dessus de lui; mais la saillie de ce fer, pour s’unir à ma boule, était si violente, qu’elle me faisait plier le corps enquatredoubles, de sorte que je n’osai tenter qu’une fois cette nouvelle expérience. A la vérité, c’était un spectacle à voir bien étonnant, car l’acier de cette maison volante, que j’avais poli avec beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés la lumière du Soleil si vive et si brillante, que je croyais moi-même êtreemporté dans un chariot de feu[11]. Enfin, après avoir beaucoup rué et volé après mon coup, j’arrivai, comme vous avez fait, à un terme où je tombais vers ce monde-ci; et, pour ce qu’en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, mon chariot dont le siège me pressait pour approcher de son attractif, ne me quitta point; tout ce qui me restait à craindre, c’était de me rompre le col; mais, pour m’en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, ainsi que ma machine,se sentant naturellement rattiréese ralentît, et qu’ainsi ma chute fût moins rude, comme en effet, il arriva; car, quand je me vis à deux ou trois cents toises près de la terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu’à ce que je m’en visse à une certaine distance; et aussitôt je la jetai au-dessus de moi, et, ma machine l’ayant suivie, je la quittai et me laissai tomber d’un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai point l’étonnement qui me saisit à la vue des merveilles qui sont céans, parce qu’il fut à peu près semblable à celui dont je vous viens de voir consterné.

Vous saurez seulement que j’ai rencontré dès le lendemain l’arbre de vie par le moyen duquel je m’empêchai devieillir. Il consomma bientôt et fit exhaler le serpent en fumée.

—A ces mots, vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par le serpent qui fut consommé.

Lui d’un visage riant me répondit ainsi:

—J’oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut pas vous voir instruit. Vous saurez donc qu’après qu’Eve et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu pour punir le serpent qui les avait tentés le relégua dans le corps de l’homme. Il n’est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous les nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles, quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent quisiffleet qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi, car Dieu, qui pour vous chasser voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ou si lorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent labile et vous achevât tellement par le poison qu’il inspire à vos artères que vous ne fussiez bientôt consumés.

Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes.

—En effet, lui dis-je, en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaye toujours à s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir seul au bas de nos ventres, mais aussi Dieu n’a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée, et, pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au Serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête.

Je voulais continuer ces fariboles, mais Hélie m’en empêcha:

—Songez, dit-il, que ce lieu-ci est saint.

Il se tient ensuite quelque temps comme pour se ramentenoir de l’endroit où il était demeuré, pris il prit ensuite la parole.

—Je ne tâte du fruit de vie que de cent ans en cent ans, son jus a pour le goût quelque rapport avec l’esprit de vin, ce fut je crois cette pomme qu’Adam avait mangée qui fut cause que nos premiers pères vécurent si longtemps parce qu’il était coulé dans leur semence quelque chose de son énergie jusqu’à ce qu’elle s’éteignît dans les eaux du déluge.

L’arbre de science est planté vis-à-vis. Son fruit est couvert d’une écorce qui produit l’ignorance dans quiconque en a goûté et qui, sous l’épaisseur de cette pelure, conserve les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu autrefois après avoir chassé Adam de cette terre bienheureuse, de peur qu’il n’en retrouvât le chemin, lui frotta les gencives de cette écorce. Il fut depuis ce temps-là plus de quinze ans à radoter et oublia tellement toutes choses que lui ni ses descendants jusqu’à Moïse ne se souvinrent seulement pas de la création.

Mais les restes de la vertu de cette pesante écorce achevèrent de se dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce grand prophète. Je m’adressai par bonheur à l’une de ces pommes que la maturité avait dépouillée de sa peau et ma salive à peine l’avait mouillée que la philosophie universelle m’absorba.

Il me sembla qu’un nombre infini de petits yeux se plongeaient dans ma tête et je sus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis l’ai fait réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que je n’aurais pas pu vaincre par les vertus occultes d’un simple corps naturel la vigilance du Séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce Paradis. Mais parce qu’il se plaît à se servir de causes secondes, je crus qu’il m’avait inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des côtes d’Adam pour lui faire une femme, quoiqu’il pût la former de terre aussi bien que lui.

Je demeurai longtemps dans ce jardin à me promener sans compagnie. Mais enfin comme l’ange portier du lieu était mon principal hôte, il me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage car au bout de ce temps j’arrivai en une contrée où mille éclairs se confondaient en un, formaient un jour aveugle qui ne servait qu’à rendre l’obscurité visible.

Je n’étais pas encore bien remis de cette aventure que j’aperçus devant moi un bel adolescent.

—Je suis, me dit-il, l’archange que tu cherches, je viens de lire dans Dieu qu’il t’avait suggéré les moyens de venir ici, et qu’il voulait que tu y attendisses sa volonté.

Il m’entretint de plusieurs choses et me dit entre autres: que cette lumière dont j’avais paru effrayé n’était rien de formidable, qu’elle s’allumait presque tous les soirs quand il faisait la ronde parce que, pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans être vus, il était contraint de jouer de l’espadon avec son épée flamboyante autour du Paradis terrestre et que cette lueurétaitles éclairs qu’engendrait son acier.

Ceux que vous apercevez de votre monde, ajouta-t-il, sont produits par moi, si quelquefois vous les remarquez bien loin, c’est à cause que les nuages d’un climat éloigné se trouvant disposés à recevoir cette impression font rejaillir jusqu’à vous ces légères images de feu ainsi qu’une vapeur autrement située se trouvât propre à former l’arc-en-ciel. Je ne vous instruirai pas davantage, aussi bien la pomme de science n’est pas loin d’ici, aussitôt que vous en aurez mangé, vous serez docte comme moi, mais surtout gardez vous d’une méprise, la plupart des fruits qui pendent à ce végétant sont environnés d’une écorce de laquelle si vous tâtez, vous descendrez au-dessous de l’homme au lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que l’ange.

Hélie en était là des instructions que lui avait données le séraphin quand un petit homme nous vint joindre.

—C’est ici cet Enoc dont je vous ai parlé, me dit tout bas mon conducteur.

Comme il achevait ces mots, Enoc nous présenta un panier plein de je ne sais quels fruits semblables aux pommes de grenades qu’il venait de découvrir ce jour-là en un bocage reculé. J’en serrai quelques-unes dans ma poche par le commandement d’Hélie, lorsqu’il lui demanda qui j’étais.

—C’est une aventure qui mérite un plus long entretien, repartit mon guide, ce soir, quand nous serons retirés, il nous conduira à même les miraculeuses particularités de son voyage.

Nous arrivâmes en finissant ceci sous une espèce d’hermitage fait de branches de palmier ingénieusement entrelacées avec des myrthes et des orangers. Là j’aperçus dans un petitréduit, des monceaux d’une certaine filoselle si blanche et si déliée qu’elle pouvait passer pour l’âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues çà et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servaient.

—A filer, me répondit-il, quand le bon Enoc veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il tourne du fil, tantôt il tisse la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n’est pas que n’ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ des semailles, les paysans appellent celacoton de Notre-Dame,c’est la bourre dont Enoc purge son lin quand il le carde.

Nous n’arrêtâmes guère, sans prendre congé d’Enoc dont cette cabane était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt fut que de six en six heures il fait oraison et qu’il y avait bien cela qu’il avait achevé la dernière.

Je suppliai en chemin Hélie de nous achever l’histoire des assomptionsqu’il m’avait entamée et lui dis qu’il en était demeuré ce me semblait à celle de saint Jean l’Evangéliste.

—Alors, puisque vous n’avez pas, me dit-il, la patience d’attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien vous les apprendre, sachez donc que Dieu...

A ces mots je ne sais pas comment le diable s’en mêla, tant y a que je ne pus pas m’empêcher de l’interrompre pour railler.

—Je m’en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti que l’âme de cet évangéliste était si détachée qu’il ne la retenait plus qu’à force de serrer les dents, cependant, l’heure où il avait prévu qu’il serait enlevé céans étant presque expirée de façon que n’ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l’y faire être vivement sans avoir le loisir de l’y faire aller.

Elie pendant tout ce discours me regardait avec des yeux capables de me tuer si j’eusse été en état de mourir d’autre chose que de faim.

—Abominable, dit-il en se reculant, tu as l’imprudence de railler les choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément, si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde, va impie hors d’ici, va publier dans ce petit monde et dans l’autre, car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux athées.

A peine eut-il terminé cette imprécation qu’il m’empoigna et me conduisit rudement vers la porte, quand nous fûmes arrivés proche un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque à terre.

—Voici l’arbre de savoir, me dit-il, où tu aurais puisé des lumières inconcevables sans ton irreligion.

Il n’eut pas achevé ces mots que feignant de languir de faiblesse je me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement. Il s’en fallait encore plusieurs enjambées que je n’eusse les pieds hors de ce parc délicieux, cependant la faim me pressait avec tant de violence qu’elle me fit oublier que j’étais entre les mains d’un prophète courroucé, cela fit que je tirai une de ces pommes dont j’avais grossi ma poche, où je cachai mes dents, mais au lieu de prendre une de celles dont Enoc m’avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j’avais cueillie à l’arbre de science et dont par malheur je n’avais pas dépouillé l’écorce.

J’en avais à peine goûté, qu’une épaisse nuée tomba sur mon âme: je ne vis plusma pomme, plus d’Hélieauprès de moi et mes yeux ne reconnurent en tout l’hémisphère une seule trace duParadis terrestreet, avec tout cela, je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m’était arrivé. Quand depuis j’ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que cette écorce ne m’avait pas tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversèrent, et se sentirent un peu de jusde dedans, dont l’énergie avait dissipé la malignité de lapelure. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d’un pays que je ne connaissais point. J’avais beau promener mes yeux et les jeter par la campagne, aucune créature ne s’offrait pour les consoler. Enfin, je résolus de marcher jusqu’à ce que la Fortune me fît rencontrer la compagnie, de quelques bêtes, ou de la mort.

Elle m’exauça, car, au bout d’un demi-quart de lieue, je rencontrai deux fort grands animaux, dont l’un s’arrêta devant moi; l’autre s’enfuit légèrement au gîte: au moins, je le pensai ainsi, à cause qu’à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce, qui m’environnèrent. Quand je les pus discerner de près, je connus qu’ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure mefit souvenir de ce que jadis j’avais ouï conter, à ma nourrice, des sirènes, des faunes et des satyres. De temps en temps, ils élevaient des huées si furieuses causées sans doute par l’admiration de me voir que je croyais quasi être devenu monstre. Enfin, une de ces bêtes-hommes, m’ayant pris par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c’étaient des hommes, de n’en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes.

Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d’entre eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient que, la Nature ayant donné aux hommes, comme aux bêtes, deux jambes et deux bras, ils s’en devaient servir comme eux. Et, en effet, rêvant depuis là-dessus, j’ai songé que cette situation de corps n’était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants, lorsqu’ils ne sont encore instruits que de la Nature, marchent à quatre pieds et qu’ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices, qui les dressent dans de petits chariots et leur attachent des lanières pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse incline de se reposer.

Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu’infailliblement j’étais la femelle du petit animal de la Reine. Ainsi je fus, en qualité de tel ou d’autre chose, mené droit à l’Hôtel de Ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les Magistrats, qu’ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois, qui gardait les bêtes rares, supplia les Echevins de me commettre à sa garde, en attendant que la Reine m’envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n’en fit aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m’instruisit à faire le godenot, à passer des culbutes, à figurer des grimaces; et, les après-dîners, il faisait prendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais le Ciel, fléchi de mes douleurs et fâché de voir profaner le Temple de son maître, voulut qu’un jour, comme j’étais attaché au bout d’une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le monde, j’entendis la voix d’un homme qui me demanda en grec qui j’étais. Je fus bien étonné d’entendre parler, en ce pays-là, comme en notre monde. Il m’interrogea quelque temps; je lui répondis et lui contai ensuite généralement toute l’entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola et je me souviens qu’il me dit:

—Hé bien, mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire, ici comme là, qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n’est point accoutumé. Mais sachez qu’on ne vous traite qu’à la pareille et que, si quelqu’un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos savants le feraient étouffer comme un monstre.

Il me promit ensuite qu’il avertirait la Cour de mon désastre; et il ajouta qu’aussitôt qu’il avait su la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour me voir et m’avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais parce qu’il y avait autrefois voyagé et qu’il avait demeuré en Grèce où on l’appelait le Démon de Socrate; qu’il avait, depuis la mort de ce Philosophe, gouverné et instruit, à Thèbes, Epaminondas; qu’ensuite, étant passé chez les Romains, la justice l’avait attaché au parti du jeune Caton; qu’après sa mort, il s’était donné à Brutus; que tous ces grands personnages n’ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantômede leurs vertus, il s’était retiré, avec ses compagnons, dans les temples et dans les solitudes.

... Un jour, comme j’étais attaché au bout d’une corde...

... Un jour, comme j’étais attaché au bout d’une corde...

—Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre Terre devint si stupide et si grossier que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l’instruire. Il n’est pas que vous n’ayez entendu parler de nous, car on nous appelaitOracles,Nymphes,Génies,Fées,Dieux Foyers,Lemures,Larves,Lamies,Farfadels,Naïades,Incubes,Ombres,Manes,SpectresetFantômes; et nous abandonnâmes votre monde sous le Règne d’Auguste, un peu après que je me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n’y a pas longtemps que j’en suis arrivé pour la seconde fois; depuis cent ans en çà, j’ai eu commission d’y faire un voyage: j’ai rôdé beaucoup en Europe et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j’apparus à Cardan, comme il étudiait; je l’instruisis de quantité de choses, et, en récompense, il me promit qu’il témoignerait, à la postérité, de qui il tenait les miracles qu’il s’attendait d’écrire. J’y vis Agrippa, l’Abbé Tritème, le Docteur Fauste, La Brosse, César, et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom deChevaliers de la Rose-Croix, à qui j’ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer pour de Grands Magiciens. Je connus aussi Campanelle; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu’il était à l’Inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l’intérieur, afin d’exciter chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu’ainsi il ménagerait mieux leur arme, quand il la connaîtrait, et il commença, à ma prière, un Livre, que nous intitulâmesde Sensu rerum. J’ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en Philosophe que ce premier y vit. J’ai connu quantité d’autres gens, que votre siècle traite de divins, mais je n’ai trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d’orgueil.

Enfin, comme je traversais, de votre pays, en Angleterre, pour étudier les mœurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays; car, certes, c’est une honte aux grands de votre Etat, de reconnaîtreen lui, sans l’adorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, tout cœur, et il a toutes ces qualités, dont une jadis suffisait à marquer un Héros: c’était Tristan l’Hermite. Véritablement, il faut que je vous avoue que, quand je vis une vertu si haute, j’appréhendai qu’elle ne fût pas reconnue; c’est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles: la première était pleine d’huile de talk, l’autre, de poudre de projection, et la dernière, d’or potable; mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d’Alexandre. Enfin je ne puis rien ajouter à l’éloge de ce grand homme, sinon que c’est le seul Poète, le seul Philosophe, et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables que j’ai fréquentées; toutes les autres, au moins de celles que j’ai connues, sont si fort au-dessous de l’homme, que j’ai vu des bêtes un peu au-dessus.

Au reste, je ne suis point originaire de votre Terre ni de celle-ci; je suis né dans le Soleil. Mais, parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu’il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps, nos Magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant à moi, je fus commandé pour aller au vôtre et déclaré chef de la peuplade qu’on y envoyait avec moi. J’ai passé depuis en celui-ci, pour les raisons que je vous ai dites; et ce qui fait que j’y demeure actuellement, c’est que les hommes y sont amateurs de la vérité; qu’on n’y voit point de Pédants; que les Philosophes ne se laissent persuader qu’à la raison et que l’autorité d’un savant, ni le plus grand nombre, ne l’emportent point sur l’opinion d’un batteur en grange, quand il raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les Sophistes et les Orateurs.

Je lui demandai combien de temps ils vivaient: il me répondit trois ou quatre mille ans, et continua de cette sorte:

Encore que les habitants du Soleil ne soient pas en aussi grand nombre que ceux de ce monde, le Soleil en regorge bien souvent, à cause que le peuple, pour être d’un tempérament fort chaud, est remuant et ambitieux et digère beaucoup.

Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante, car, quoique notre globe soit très vaste et le vôtre petit, quoique nous ne mourions qu’après quatre mille ans, et vous, après un demi-siècle, apprenez que, tout de même qu’il n’y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant de plantes que de cailloux, ni tant d’animaux que de plantes, ni tant d’hommes que d’animaux, ainsi, il n’y doit pas avoir tant de Démons que d’hommes, à cause des difficultés qui se rencontrent à la génération d’un composé parfait.

Je lui demandai s’ils étaient des corps comme nous: il me répondit oui; qu’ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme aucune chose que nous estimons telle; parce que nous n’appelons vulgairementcorpsque ce que nous pouvons toucher; qu’au reste, il n’y avait rien en la Nature qui ne fût matériel, et que, quoiqu’ils le fussent eux-mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître et que c’était sans doute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d’eux n’étaient qu’un effet de la rêverie des faibles, à cause qu’ils n’apparaissent que de nuit; et il ajouta que, comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont il fallait qu’ils se servissent, ils n’avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu’à choisir seulement dessous un sens, tantôt l’ouïe, comme les voix des Oracles; tantôt la vue, comme les ardentset les spectres; tantôt le toucher, comme les Incubes, et que, cette masse n’étant qu’un air épaissi de telle ou telle façon, la lumière, par sa chaleur, les détruisait, ainsi qu’on voit qu’elle dissipe un brouillard en le dilatant.

Ils agiteront un point de théologie ou les difficultés d’un procès par un concert.

Ils agiteront un point de théologie ou les difficultés d’un procès par un concert.

Tant de belles choses qu’il m’expliquait me donnèrent la curiosité de l’interroger sur sa naissance et sur sa mort; si au pays du Soleil l’individu venait au jour par les voies de génération et s’il mourait par le désordre de son tempérament ou la rupture de ses organes.

—Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l’explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel ou qu’il n’est point; mais cette conséquence est très fausse, et c’est un témoignage qu’il y a dans l’univers un million peut-être de choses, qui, pour être connues, demanderaient en vous un million d’organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l’aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l’animal devient après sa mort; vous autres ne sauriez donner jusqu’à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu’un aveugle ne saurait s’imaginer ce que c’est que la beauté d’un paysage, le coloris d’un tableau et les nuances de l’iris; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable, comme le manger, comme un son ou comme une odeur. Tout de même, si je voulais vous expliquer ce que j’aperçois, par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré ou savouré et ce n’est rien cependant de tout cela.

Il en était là de son discours, quand mon Bateleur s’aperçut que lachambrée commençait à s’ennuyer de mon jargon, qu’ils n’entendaient point et qu’ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit de plus belle à tirer ma corde, pour me faire sauter, jusqu’à ce que, les spectateurs étant saouls de rire et d’assurer que j’avais presque autant d’esprit que les bêtes de leurs pays, ils se retirèrent chacun chez soi.

J’adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux Démon; car, de m’entretenir avec ceux qui me venaient voir, outre qu’ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des Brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n’entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle proportion; car vous saurez que deux idiomes seulement sont usités en ce pays, l’un qui sert aux grands et l’autre qui est particulier pour le peuple.

Celui des grands n’est autre chose qu’une différence de tons non articulés, à peu près semblables à notre musique, quand on n’a pas ajouté les paroles à l’air, et certes c’est une invention tout ensemble et bien utile et bien agréable; car, quand ils sont las de parler, ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage, ils prennent ou un luth, ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu’à quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un point de Théologie, ou les difficultés d’un procès, par un concert, le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l’oreille.

Le second, qui est en usage chez le peuple, s’exécute par le trémoussement des membres, mais non pas peut-être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L’agitation, par exemple, d’un doigt, d’une main, d’une oreille, d’une lèvre, d’un bras, d’un œil, d’une joue feront, chacun en particulier, une oraison ou une période, avec tous ses membres. D’autres ne servent qu’à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pied, les contorsions de bras; de sorte que, quand ils parlent, avec la coutume qu’ils ont prise d’aller tout nus, leurs membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru, qu’il ne semble pas un homme qui parle, mais un corps qui tremble.

Presque tous les jours le Démon me venait visiter, et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logette un homme que je ne connaissais point et qui, m’ayant fort longtemps léché, me gueula doucement par l’aisselle, et de l’une des pattes dont il me soutenait, de peur que je me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai si mollement et si à mon aise, qu’avec l’affliction que me faisait sentir un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver, et puis, ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d’une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course.

Je m’affligeais cependant outre mesure de n’avoir point de nouvelles de mon courtois Démon, et, le soir de la première traite, arrivé que je fus au gîte, je me promenais dans la cour de l’hôtellerie, attendant que le manger fût prêt, lorsqu’un homme, fort jeune et assez beau, me vint rire au nez et jeter à mon col ses deux pieds de devant. Après que je l’eus quelque temps considéré:

—Quoi! me dit-il en français, vous ne connaissez plus votre ami!

Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes, ma surprise fut si grande, que dès lors je m’imaginai que tout le globe de la Lune, tout ce qui m’y était arrivé, et tout ce que j’y voyais n’était qu’enchantement;et cet homme-bête, étant le même qui m’avait servi de monture, continua de me parler ainsi:

—Vous m’aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la mémoire, et cependant il semble que vous ne m’ayez jamais vu!

—Achevez votre potage. (Page 50).

—Achevez votre potage. (Page 50).

Mais, voyant que je demeurais dans mon étonnement:

—Enfin, ajouta-t-il, je suis ce Démon de Socrate.

Ce discours augmenta mon étonnement; mais, pour m’en tirer, il me dit:

—Je suis le Démon de Socrate, qui vous ai diverti pendant votre prison, et qui, pour vous continuer mes services, me suis revêtu du corps avec lequel je vous portai hier.

—Mais, l’interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu qu’hier vous étiez d’une taille extrêmement longue et qu’aujourd’hui vous êtes très court; qu’hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu’aujourd’hui vous en avez une claire et vigoureuse; qu’hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n’êtes aujourd’hui qu’un jeune homme? Quoi donc! au lieu qu’en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui-ci vont de la mort à la naissance, et rajeunissent à force de vieillir?

—Sitôt que j’eus parlé au Prince, me dit-il, après avoir reçu l’ordre de vous conduire à la Cour, je vous allai trouver où vous étiez, et, vous ayant apporté ici, j’ai senti le corps que j’informais si fort atténué de lassitude, que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l’Hôpital, où, entrant, j’ai trouvé le corps d’un jeune homme qui venait d’expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun en ce pays.... Je m’en suis approché,feignant d’y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu’il n’était point mort et que ce qu’on croyait lui avoir fait perdre la vie n’était qu’une simple léthargie; de sorte que, sans être aperçu, j’ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle; lors mon vieux cadavre est tombé, et, comme si j’eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m’en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle.

On nous vint quérir là-dessus, pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande, lorsque je périssais de faim, m’obligea de lui demander où l’on avait mis le couvert. Je n’écoutai point ce qu’il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l’hôte, s’approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu’à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m’étonna si fort que je n’en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots:Un potage; mais je les eus à peine proférés, que je sentis l’odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée; mais mon porteur m’en empêcha.

—Où voulez-vous aller? me dit-il. Nous irons tantôt à la promenade, mais maintenant il est saison de manger; achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.

—Et où diable est ce potage? lui répondis-je presque en colère. Avez-vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd’hui?

—Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la Ville d’où nous venons, votre maître, ou quelque autre, prendre ses repas; c’est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l’ignorez encore, sachez que l’on n’y vit que de fumée. L’art de cuisinerie est de renfermer, dans de grands vaisseaux moulés exprès l’exhalaison qui sort des viandes en les cuisant; et, quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l’appétit de ceux que l’on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu’à ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n’ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l’homme, l’office de la bouche; mais je vous le veux faire voir par expérience.

Il n’eut pas plutôt achevé, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d’agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu’en moins de demi-quart d’heure je me sentis tout à fait rassasié. Quand nous fûmes levés:

—Ceci n’est pas, dit-il, une chose qui doive causer beaucoup d’admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu, sans avoir observé qu’en votre monde les Cuisiniers, les Pâtissiers et les Rôtisseurs, qui mangent moins que les personnes d’une autre vocation, sont pourtant beaucoup plus gras. D’où procède leurembonpoint, à votre avis, si ce n’est de la fumée dont ils sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leurs corps et les nourrit? Aussi les personnes de ce monde jouissent d’une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n’engendre presque point d’excréments, qui sont l’origine de presque toutes les maladies. Vous avez peut-être été surpris, lorsque avant le repas on vous a déshabillé, parce que cette coutume n’est pasusitée en votre pays; mais c’est la mode de celui-ci, et l’on en use ainsi, afin que l’animal soit plus transpirable à la fumée.

—Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d’en expérimenter quelque chose; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents.

Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt après le repas, cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher. Un homme, au haut de l’escalier, se présenta à nous, et, nous ayant envisagés attentivement, me mena dans un cabinet dont le plancher était couvert de fleurs d’orange à la hauteur de trois pieds, et mon Démon, dans un autre, rempli d’œillets et de jasmins; il me dit, voyant que je paraissais étonné de cette magnificence, que c’étaient les lits du pays. Enfin, nous nous couchâmes chacun dans notre cellule; et, dès que je fus étendu sur mes fleurs, j’aperçus, à la lueur d’une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal (car on ne se sert point de chandelles), ces trois ou quatre jeunes garçons qui m’avaient déshabillé au souper, dont l’un se mit à me chatouiller les pieds, l’autre les cuisses, l’autre les flancs, l’autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de délicatesse, qu’en moins d’un moment je me sentis assoupi.

Je vis entrer le lendemain mon Démon, avec le soleil.

—Je vous veux tenir parole, me dit-il; vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupâtes hier.

A ces mots, je me levai, et il me conduisit, par la main, derrière le jardin du logis, où l’un des enfants de l’Hôte nous attendait avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzaine d’alouettes, parce que les magots (il croyait que j’en fusse un) se nourrissaient de cette viande. A peine eus-je répondu oui, que le Chasseur déchargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties.

—Voilà, m’imaginai-je aussitôt, ce qu’on dit par proverbe, en notre monde, d’un pays où les alouettes tombent toutes rôties! Sans doute que quelqu’un était revenu d’ici.

—Vous n’avez qu’à manger, me dit mon Démon; ils ont l’industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rôtit et assaisonne le gibier.

J’en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole, et, en vérité, je n’ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux. Après ce déjeuner, nous nous mîmes en état de partir, et avec mille grimaces dont ils se servent, quand ils veulent témoigner de l’affection, l’hôte reçut un papier de mon Démon. Je lui demandai si c’était une obligation pour la valeur de l’écot. Il me repartit que non; qu’il ne lui devait rien et que c’étaient des Vers.

—Comment, des vers? lui répliquai-je. Les taverniers sont donc ici curieux de rimes?

—C’est, me dit-il, la monnaie du pays, et la dépense que nous venons de faire céans s’est trouvée monter à un sixain que je lui viens de donner. Je ne craignais pas de demeurer court; car, quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un Sonnet, et j’en ai quatre sur moi, avec deux Epigrammes, deux Odes et une Eglogue.

—Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde! J’y connais beaucoup d’honnêtes Poètes qui meurent de faim, et qui feraient bonne chère, si on payait les Traiteurs en cette monnaie.

... mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui.

... mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui.

Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu’on les transcrivît: il me répondit que non, et continua ainsi:

—Quand on en a composé, l’auteur les porte à la Cour des Monnaies, où les Poètes Jurés du Royaume tiennent leur séance. Là, ces versificateurs Officiers mettent les pièces à l’épreuve, et, si elles sont jugées de bon aloi, on les taxe, non pas selon leur prix, c’est-à-dire qu’un Sonnet ne vaut pas toujours un Sonnet, mais selon le mérite de la pièce; et ainsi, quand quelqu’un meurt de faim, ce n’est jamais qu’un buffle, et les personnes d’esprit font toujours grande chère.

J’admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là, et il poursuivit de cette façon:

—Il y a encore d’autres personnes qui tiennent cabaret d’une manière bien différente. Lorsqu’on sort de chez eux, ils demandent, à proportion des frais, un acquit pour l’autre monde; et, dès qu’on le leur donne, ils écrivent dans un grand registre qu’ils appellent les comptes du grand Jour, à peu près en ces termes: «Item, la valeur de tant de Vers, délivrés un tel jour, à un tel, qu’on m’y doit rembourser aussitôt l’acquit reçu du premier fonds qui s’y trouvera;» et, lorsqu’ils se sentent en danger de mourir, ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent, parce qu’ils croient que, s’ils n’étaient ainsi digérés, cela ne leur profiterait de rien.

Cet entretien n’empêchait pas que nous ne continuassions de marcher, c’est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi, et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrêtèrent sur le chemin, qu’enfin nous terminâmes à la Ville où le Roifait sa résidence. Je n’y fus pas plutôt arrivé, qu’on me conduisit au Palais, où les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n’avait fait le peuple, quand j’étais passé dans les rues. Mais la conclusion que j’étais sans doute la femelle du petit animal de la Reine fut celle des grands comme celle du peuple. Mon guide me l’interprétait ainsi; et cependant lui-même n’entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal de la Reine; mais nous en fûmes bientôt éclaircis. Le Roi, quelque temps après m’avoir considéré, commanda qu’on l’amenât, et, à une demi-heure de là, je vis entrer, au milieu d’une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut-de-chausses, un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds; sitôt qu’il m’aperçut, il m’aborda par unCriado de vuestra merced; je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais, hélas! ils ne nous eurent pas plutôt vus parler ensemble, qu’ils crurent tous le préjugé véritable; et cette conjecture n’avait garde de produire un autre succès, car celui des assistants qui opinait pour nous avec plus de ferveur protestait que notre entretien était un grognement que la joie d’être rejoints, par un instinct naturel, nous faisait bourdonner. Ce petit homme me conta qu’il était Européen, natif de la vieille Castille; qu’il avait trouvé moyen, avec des oiseaux, de se faire porter jusqu’au monde de la Lune où nous étions alors; qu’étant tombé entre les mains de la Reine, elle l’avait pris pour un singe, à cause qu’ils habillent, par hasard en ce pays-là, les singes à l’espagnole, et que, l’ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle n’avait point douté qu’il ne fût de l’espèce. «Il faut bien dire, lui répliquai-je, qu’après leur avoir essayé toutes sortes d’habits, ils n’en ont point rencontré de plus ridicules, et que ce n’est qu’à cause de cela qu’ils les équipent de la sorte, n’entretenant ces animaux que pour s’en donner du plaisir.

—Ce n’est pas connaître, reprit-il, la dignité de notre nation, en faveur de qui l’univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la Nature ne saurait engendrer que des matières de rire.

Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m’étais osé hasarder de monter à la Lune avec la machine dont je lui avais parlé: je lui répondis que c’était à cause qu’il avait emmené les oiseaux sur lesquels j’y pensais aller. Il sourit de cette raillerie, et, environ un quart d’heure après, le Roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble l’Espagnol et moi, pour faire en son Royaume multiplier notre espèce. On exécuta de point en point la volonté du Prince; de quoi je fus très aise, pour le plaisir que je recevais d’avoir quelqu’un qui m’entretînt pendant la solitude de ma brutification. Un jour, mon mâle (car on me prenait pour la femelle) me conta que ce qui l’avait véritablement obligé de courir toute la terre, et enfin de l’abandonner pour la Lune, était qu’il n’avait pu trouver un seul pays où l’imagination même fût en liberté.

—Voyez-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet, quoi que vous puissiez dire de beau, s’il est contre les principes des Docteurs de drap, vous êtes un idiot, un fou, et quelque chose de pis. On m’a voulu mettre, en mon pays, à l’Inquisition, parce qu’à la barbe des pédants j’avais soutenu qu’il y avait du vide, et que je ne connaissais point de matière au monde plus pesante l’une que l’autre.

Je lui demandai de quelles probabilités il appuyait une opinion si peu reçue.


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