NOTES

Si son nez est trouvé plus court qu’à une certaine mesure...—Vous le dites, continua-t-il; mais vous ne savez pas que la force de l’imagination est capable de guérir toutes les maladies que vous attribuez au surnaturel, à cause d’un certain baume naturel contenant toutes les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui nous attaque: ce qui se fait quand notre imagination, avertie par la douleur, va chercher en ce lieu le remède spécifique qu’elle apporte au venin. C’est là d’où vient qu’un habile médecin de votre Monde conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant, qu’on estimera pourtant fort habile, qu’un fort habile, qu’on estimera ignorant, parce qu’il se figure que notre imagination, travaillant à notre santé, pourvu qu’elle soit aidée de remèdes, est capable de nous guérir; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand l’imagination ne les appliquait pas. Vous étonnez-vous que les premiers hommes de votre Monde vivaient tant de siècles, sans avoir aucune connaissance de la médecine? Non. Et qu’est-ce, à votre avis, qui en pouvait être la cause, sinon leur nature encore danssa force, et ce baume universel, qui n’est pas encore dissipé par les drogues dont vos Médecins vous consument; n’ayant lors pour rentrer en convalescence, qu’à le souhaiter fortement, et s’imaginer d’être guéris? Aussi, leur fantaisie vigoureuse, se plongeant dans cette huile, en attirait l’élixir, et, appliquant l’actif au passif, ils se trouvaient presque dans un clin d’œil aussi sains qu’auparavant: ce qui, malgré la dépravation de la Nature, ne laisse pas de se faire encore aujourd’hui, quoiqu’un peu rarement, à la vérité; mais le populaire l’attribue à miracle. Pour moi, je n’en crois rien du tout, et je me fonde sur ce qu’il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela n’est facile à faire; car, je leur demande: Le fiévreux, qui vient d’être guéri, a souhaité bien fort, pendant sa maladie, comme il est vraisemblable, d’être guéri, et même il a fait des vœux pour cela; de sorte qu’il fallait nécessairement qu’il mourût, ou qu’il demeurât dans son mal, ou qu’il guérît; s’il fût mort, on eût dit que le Ciel l’avait récompensé de ses peines, et même on eût dit que, selon la prière du malade, il a été guéri de tous ses maux; s’il fût demeuré dans son infirmité, on aurait dit qu’il n’avait pas la foi; mais, parce qu’il est guéri, c’est un miracle tout visible. N’est-il pas bien plus vraisemblable, que sa fantaisie, excitée par les violents désirs de la santé, a fait son opération? Car je veux qu’il soit réchappé. Pourquoi crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s’étaient vouées, périr misérablement avec leur vœu?—Mais, à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce baume est véritable, c’est une marque de la raisonnabilité de notre âme, puisque, sans se servir des instruments de notre raison, sans s’appuyer du concours de notre volonté, elle fait elle-même, comme si, étant hors de nous, elle appliquait l’actif au passif. Or, si, étant séparée de nous, elle est raisonnable, il faut nécessairement qu’elle soit spirituelle; et, si vous la confessez spirituelle, je conclus qu’elle est immortelle, puisque la mort n’arrive dans l’animal que par le changement des formes, dont la matière seule est capable.» Ce jeune homme alors, s’étant mis en son séant sur son lit, et m’ayant fait asseoir, discourut à peu près de cette sorte: «Pour l’âme des bêtes, qui est corporelle, je ne m’étonne pas qu’elle meure, vu qu’elle n’est, possible, qu’une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une proportion d’organes bien concertés; mais je m’étonne bien fort que la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle soit contrainte de sortir de chez nous, par la même cause qui fait périr celle d’un bœuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps, que, quand il aurait un coup d’épée dans le cœur, une balle de plomb dans la cervelle, une mousquetade à travers le corps, d’abandonner aussitôt sa maison?... Et, si cette âme était spirituelle, et par soi-même si raisonnable, qu’elle fût aussi capable d’intelligence, quand elle est séparée de notre masse, que quand elle en est revêtue, pourquoi les aveugles nés, avec tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils s’imaginer ce que c’est que de voir? Est-ce à cause qu’ils ne sont pas encore privés, par le trépas, de tous leurs sens? Quoi! je ne pourrai donc me servir de ma main droite, à cause que j’en ai une gauche?...Et enfin, pour faire une comparaison juste et qui détruise tout ce que vous avez dit, je me contenterai de vous apporter l’exemple d’un Peintre, qui ne peut travailler sans pinceau; et je vous dirai que l’âme est tout de même, quand elle n’a pas l’usage des sens.—Oui, mais, ajouta-t-il...«Cependant ils veulent que cette âme, qui ne peut agir qu’imparfaitement, à cause de la perte d’un de ses désirs dans le cours de la vie, puissealors travailler avec perfection, quand après notre mort elle les aura tous perdus. S’ils me viennent rechanter qu’elle n’a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur rechanterai qu’il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de ne voir goutte.Il voulait continuer dans de si impertinents raisonnements; mais je lui fermai la bouche, en le priant de les cesser: comme il fit de peur de querelle; car il connaissait que je commençais à m’échauffer. Il s’en alla ensuite et me laissa dans l’admiration des gens de ce Monde-là, dans lesquels, jusqu’au simple peuple, il se trouve naturellement tant d’esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur coûte si cher. Enfin, l’amour de mon pays me détachant petit à petit de l’affection, et même de la pensée que j’avais eue de demeurer en celui-là, je ne songeai plus qu’à mon départ; mais j’y vis tant d’impossibilité, que j’en devins tout chagrin. Mon Démon s’en aperçut; et, m’ayant demandé à quoi il tenait que je ne parusse pas le même que toujours, je lui dis franchement le sujet de ma mélancolie; mais il me fit de si belles promesses pour mon retour, que je m’en reposai sur lui entièrement. J’en donnai avis au Conseil, qui m’envoya quérir, et qui me fit prêter serment que je raconterais dans notre Monde les choses que j’avais vues en celui-là. Ensuite, on me fit expédier des passe-ports, et mon Démon, s’étant muni des choses nécessaires pour un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pays je voulais descendre. Je lui dis que la plupart des riches enfants de Paris se proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s’imaginant pas, après cela, qu’il y eût rien de beau ni à faire, ni à voir, je le priais de trouver bon que je les imitasse.—Mais, ajoutais-je, dans quelle machine ferons-nous ce voyage, et quel ordre pensez-vous que me veuille donner le Mathématicien qui me parla l’autre jour de joindre ce globe-ci au nôtre?—Quant au Mathématicien, me dit-il, ne vous y arrêtez point, car c’est un homme qui promet beaucoup, et qui ne tient rien. Et quant à la machine qui vous reportera, ce sera la même qui vous voitura à la Cour.—Comment? dis-je, l’air deviendra pour soutenir vos pas aussi solide que la terre? C’est-ce que je ne crois point.—Et c’est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne croyez pas! Eh! pourquoi les Sorciers de votre Monde, qui marchent en l’air et conduisent des armées, des grêles, des neiges, des pluies, et d’autres tels météores, d’une province en une autre, auraient-ils plus de pouvoir que nous? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma faveur.—Il est vrai, lui dis-je, que j’ai reçu de vous tant de bons offices, de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d’amitié, que je me dois fier à vous, comme je fais, en m’y abandonnant de tout mon cœur.Je n’eus pas plutôt achevé cette parole, qu’il s’enleva comme un tourbillon, me tenant entre ses bras: il me fit passer, sans incommodité, tout ce grand espace que nos Astronomes mettent entre nous et la Lune, en un jour et demi; ce qui me fit connaître le mensonge de ceux qui disent qu’une meule de moulin serait trois cent soixante et tant d’années à tomber du Ciel puisque je fus si peu de temps à tomber du globe de la Lune en celui-ci. Enfin, au commencement de la seconde journée, je m’aperçus que j’approchais de notre Monde. Déjà je distinguais l’Europe d’avec l’Afrique, et ces deux d’avec l’Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d’une fort haute montagne: cela m’incommodait, de sorte que je m’évanouis. Je ne puis pas dire ce quim’arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris mes sens, dans des bruyère par la pente d’une colline, au milieu de quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu’était devenu mon Démon, et je demandai à ces pâtres s’ils ne l’avaient point vu. A ce mot, ils firent le signe de la Croix, et me regardèrent comme si j’en eusse été un moi-même.Déjà je distinguai l’Europe d’avec l’Afrique.Mais, leur disant que j’étais Chrétien, et que je les priais par charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me menèrent dans un village, à un mille de là, où je fus à peine arrivé, que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu’aux dogues, se vinrent jeter sur moi et m’eussent dévoré si je n’eusse trouvé une maison où je me sauvai. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur sabbat, en sorte que le maître du logis m’en regardait de mauvais œil; et je crois que, dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes d’accidents, cet homme était capable de m’abandonner en proie à ces animaux, si je ne me fusse avisé que ce qui les acharnait ainsi après moi était le Monde d’où je venais, à cause qu’ayant accoutumé d’aboyer à la Lune, ils sentaient que j’en venais, et que j’en avais l’odeur, comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin, quelque temps après être descendus de dessus la mer.Pour me purger de ce mauvais air, je m’exposai sur une terrasse, durant trois ou quatre heures, au Soleil: après quoi, je descendis, et les chiens, qui ne sentaient plus l’influence qui m’avait fait leur ennemi, ne m’aboyèrent plus et s’en retournèrent chacun chez soi.Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques Grands Hommes, de même que ceux des siècles: j’en admirai les belles ruines et les belles réparations qu’y ont faites les Modernes. Enfin, après y être demeuré quinze jours en la compagnie de M. de Cyrano,mon Cousin, qui me prêta de l’argent pour mon retour, j’allai à Civita-Vecchia, et me mis sur une galère qui m’amena jusqu’à Marseille.Pendant tout ce voyage, je n’eus l’esprit tendu qu’aux merveilles de celui que je venais de faire. J’en commençai les mémoires dès ce temps-là; et, quand j’ai été de retour, je les mis autant en ordre que la maladie qui me retient au lit me l’a pu permettre. Mais, prévoyant qu’elle sera la fin de mes études et de mes travaux, pour tenir parole au Conseil de ce Monde-là, j’ai prié M. Le Bret, mon plus cher et mon plus inviolable ami, de les donner au Public, avec l’Histoire de la République du Soleil, celle de l’Etincelle, et quelques autres Ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur.Voici à titre documentaire la fin du Manuscrit de la Bibliothèque Nationale. Cette fin différant entièrement de celle de l’Edition Le Bret, la voici dans son intégralité:—Mais lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu’une chimère, car il faudrait que Dieu les recréât, et cela ne serait pas la résurrection.Il m’interrompit par un hochement de tête:—Hé, par votre foi, s’écria-t-il, qui vous a bercé dans ce peau d’asne, quoi vous, quoi moi, quoi ma servante, ressusciter.—Ce n’est point, lui répondis-je un conte fait à plaisir, c’est une vérité indubitable que je vous proférais.—Et moi dit-il, je vous proférerais le contraire. Pour commencer donc je suppose que vous mangiez un mahométan, vous le convertissez par conséquent en votre substance n’est-il pas vrai, ce mahométan digéré se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme, vous embrasserez votre femme et de la semence tirée tout entière du cadavre du mahométan vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande le mahométan aura-t-il son corps sur la terre, luy rend le petit chrétien n’aura pas le sien, puisqu’il n’est tout entier qu’une partie de celui du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n’aura reçu que de celui du mahométan, ainsi il faut absolument que l’un ou l’autre manque de corps; vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira les matières pour suppléer à celui qui n’en aura pas assez, oui, mais une autre difficulté nous arrête, c’est que le mahométan damné ressuscitant et Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien lui a volé comme le corps tout seul, comme l’âme toute seule ne fait pas l’âme, mais l’un et l’autre joint en un seul sujet, et comme le corps et l’âme sont partie aussi intégrante de l’âme l’une et l’autre, si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien ce n’est plus le même individu, ainsi Dieu donne un autre homme que celui qui a mérité l’enfer, ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement abusé de tous ses sens, et Dieu pour châtier ce corps en jette un autre au feu, lequel est vierge, lequel est pur et qui n’a jamais prêté ses organes à l’opération du moindre crime, et ce qui serait encore bien ridicule, c’est que ce corps aurait mérité l’enfer et le Paradis tout ensemble, car en tant que mahométan il doit être damné, en tant que chrétien il doit être sauvé, de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis qu’il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu’il avait méritée comme mahométan, et ne peut le jeter en enfer qu’il ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu’il avait méritée comme chrétien. Il faut donc s’il veut être équitable, qu’il damne et sauve éternellement cet homme.Et alors, je pris la parole:—Hé je n’ai rien à répondre, lui répondis-je, à vos arguments sophistiques contre la résurrection tant y a que Dieu le dit, Dieu qui ne peut mentir.—N’allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes à Dieu le dit, il faut prouver auparavant qu’il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat.—Je ne m’amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour l’établir, il faudraitredire tout ce qu’ont jamais écrit les hommes raisonnables, je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez de le croire, je suis bien assuré que vous ne m’en sauriez prétexter aucun puisque donc il est impossible d’en tirer que de l’utilité, que vous ne le persuadez-vous car s’il y a un Dieu, outre que ne le croyant pas, vous vous serez mécomptés, vous aurez désobéi aux principes qui commandent d’en croire, et s’il n’y en a point, vous n’en serez pas mieux que nous.—Si fait me répondit-il, j’en serai mieux que vous, car s’il n’y en a point, vous et moi serons à deux de jeu, mais au contraire s’il y en a, je n’aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n’être point, puisque pour pécher, il faut ou le savoir, ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu’un homme même tant soit peu sage ne se piquerait pas qu’un crocheteur l’eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne le pas faire, s’il l’avait pris pour un autre ou si c’était le vin qui l’eût fait parler, à plus forte raison, Dieu tout inébranlable s’emportera-t-il contre nous pour ne l’avoir pas connu, mais par votre foi, mon petit animal, si la croyance de Dieu nous était si nécessaire, enfin, si elle nous importait de l’éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tant de lumières aussi claires que le soleil qui ne se cache à personne, car de feindre qu’il ait voulu entre les hommes à cligne-musette faire comme les enfantstoutou le voilà,c’est-à-dire tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c’est se forger un Dieu ou sot, ou malicieux, vu que ceci était par la force de mon génie que je l’aie connu, c’est lui qui mérite et non pas moi, d’autant qu’il pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l’auraient fait méconnaître et si au contraire il m’eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n’aurait pas été ma faute, mais la sienne puisqu’il pouvait m’en donner un si vif que je l’eusse compris.Cette opinion diabolique et ridicule me fit naître un frémissement par tout le corps, je commençai alors de contempler cet homme avec un peu plus d’attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage ce je ne sais quoi d’effroyable que je n’avais point encore aperçu. Ses yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs.—Oh! Dieu, songé-je, ce misérable est réprouvé dès cette vie et possible même que c’est l’Antéchrist dont il se parle tant dans notre monde.Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l’estime que je faisais de son esprit et véritablement le favorable esprit dont Nature avait regardé son berceau m’avait fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n’éclatasse avec imprécations qui le menaçaient d’une mauvaise fin. Mais lui remuant sur ma colère:—Oui, s’écria-t-il; par la mort...Je ne sais pas ce qu’il préméditait de dire, car sur cette entrefaite on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu, il s’approcha de nous et saisissant le blasphémateur à bras-le-corps il l’enleva par la cheminée.La pitié que j’eus du sort de ce malheureux m’obligea de l’embrasser pour l’arracher des griffes de l’Ethiopien, mais il fut si robuste qu’il nous enleva tous deux de sorte qu’en un moment, nous voilà dans la nue. Ce n’était plus l’amour du prochain qui m’obligeait à le serrer étroitement, mais l’appréhension de tomber.Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel sans savoir ce que jedemanderais, jereconnusque j’approchais de notre monde. Déjà je distinguai l’Asie de l’Europe et l’Europe de l’Afrique. Déjà même mes yeux, par mon abaissement ne pouvaient se courber au delà de l’Italie, quand le cœur me dit que ce diable sans doute emportait mon hôte aux enfers en corps et en âme et que c’était pour cela qu’il le passait par notre terre à cause que l’enfer est dans son centre.J’oubliai toutefois cetteréflexionet tout ce qui m’était arrivé depuis que le diable était notre voiture à la frayeur que me donna le feu d’une montagne tout en feu, que je touchai quasi.L’objet de ce brûlant spectacle me fit crier Jésus Maria.J’avais encore à peine achevé la dernière lettre que je me trouvais étendu sur des bruyères au coupeau d’une petite colline et deux ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient les litanies et me parlaient italien.—Oh! m’écriai-je alors, Dieu soit loué, j’ai donc enfin trouvé des chrétiens au monde de la lune: hé, dites-moi mes amis, en quelle province de votre monde suis-je maintenant?—En Italie, me répondirent-ils.—Comment, interrompis-je, il y a une Italie aussi au monde de la lune?J’avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m’étais pas encore aperçu qu’ils me parlaient italien et que je leurrépondaisde même.Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m’empêcha plus de connaître que j’étais de retour en ce monde, je me laissai conduire où ces paysans voulurent me mener, mais jen’étaispas encore arrivé aux portes de ..... que tous les chiens de la ville se vinrent précipiter sur moi; et sans que la peur me jeta dans une maison où je mis barre, entre nous, j’étais infailliblement englouti.Un quart d’heure après, comme je me reposais dans ce logis, voici qu’on entend à l’entour un sabat de tous les chiens, je crois, du royaume, on y voyait depuis le dogue jusqu’au bichon hurlant de plus épouvantable furie ques’ilseussent fait l’anniversaire de leur premier Adam.Cette aventure ne causa pas peu d’admiration à toutes les personnes qui la virent, mais aussitôt que j’eus éveillé mes rêveries sur cette circonstance, je m’imaginais tout à l’heure que ces animaux étaient acharnés contre moi à cause du monde d’où je venais car, disais-je en moi-même, quand ils ont accoutumé d’aboyer à la lune pour la douleur qu’elle leur fait de si loin, sans doute, ils se sont voulu jeter dessus moi parce que je sens la lune dont l’odeur les fâche.Pour me purger de ce mauvais air, je m’exposais tout nu au soleil dessus une terrasse, je m’y allais quatre ou cinq heures durant au bout desquelles je descendis et les chiens ne sentant plus l’influence qui m’avait fait leur ennemi, s’en retournèrent chacun chez soi.Je m’enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France et lorsque je fus embarqué, je n’eus l’esprit tendu qu’à ramener aux merveilles de mon voyage. J’admirai mille fois la Providence de Dieu qui avait reculé ces hommes naturellement impies en un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aimés et les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance, aussi je ne doute point qu’il n’ait différé jusqu’ici d’envoyer leur prêcher l’Evangile, parce qu’ils savaient qu’ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu’à leur faire mériter une plus rude punition en l’autre monde.FINNOTES~~~~~[1]Jouaust.—La Mort d’Agrippine, 1875.[2]Ce sonnet, se trouve dans lesŒuvres poétiques du sieur de P. (Prade), publiées en 1650 (Paris, Nicolas et Jean de la Coste, in-4). Il prouve que leVoyage dans la Luneétait composé longtemps avant la mort de Cyrano, auquel il causa de graves ennuis, comme lui-même nous l’apprend dans l’Histoire des Etats et Empires du Soleil.[3]Horace, Art Poétique.[4]Var: plusieurs grands hommes. (Edition Le Bret.)[5]Var: le maréchal de l’Hôpital. (Edition Le Bret.)[6]Le Canada ou Nouvelle-France.[7]Je répondsque je dispute plus; car, si vous voulez m’obliger à vous rendre raison de ce que me fournit mon imagination, c’est m’ôter la parole, et m’obliger de vous confesser que mon raisonnement le cédera toujours en ces sortes de choses à la Foi.Il me dit qu’à la vérité sa demande était blâmable, mais que je reprisse mon idée. (Edition Le Bret.)[8]Variante: Dont je ne suis que la créature. (Edition Le Bret.)[9]Il y a dans l’édition Le Bret: son imagination.[10]Après avoir longtemps rêvé.(Edition Le Bret.)[11]Que je croyais moi-même être tout en feu. (Edition Le Bret.)[12]Et qu’à unvieux radoteux, parce que le soleil a quatre-vingt dix fois expié sa moisson, vous lui deviez de l’encens(Variante).[13]Edition Le Bret:Les Etats et Empires de la Lune avec une addition à l’histoire de l’étincelle. Je ne vois pas comment il peut donnerles Etats de la Lune, puisqu’il est précisément... dans la Lune, la phrase du manuscrit est plus logique.[14]Ce paragraphe entier n’existe que dans l’édition de 1663; il a disparu de toutes les éditions postérieures.Au lecteur~~~~~Cette version électronique reproduit dans son intégralité la version originale.La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. Ils sont soulignés par des tirets. Passer lasourissur le mot pour voir le texte original.

Si son nez est trouvé plus court qu’à une certaine mesure...

Si son nez est trouvé plus court qu’à une certaine mesure...

—Vous le dites, continua-t-il; mais vous ne savez pas que la force de l’imagination est capable de guérir toutes les maladies que vous attribuez au surnaturel, à cause d’un certain baume naturel contenant toutes les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui nous attaque: ce qui se fait quand notre imagination, avertie par la douleur, va chercher en ce lieu le remède spécifique qu’elle apporte au venin. C’est là d’où vient qu’un habile médecin de votre Monde conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant, qu’on estimera pourtant fort habile, qu’un fort habile, qu’on estimera ignorant, parce qu’il se figure que notre imagination, travaillant à notre santé, pourvu qu’elle soit aidée de remèdes, est capable de nous guérir; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand l’imagination ne les appliquait pas. Vous étonnez-vous que les premiers hommes de votre Monde vivaient tant de siècles, sans avoir aucune connaissance de la médecine? Non. Et qu’est-ce, à votre avis, qui en pouvait être la cause, sinon leur nature encore danssa force, et ce baume universel, qui n’est pas encore dissipé par les drogues dont vos Médecins vous consument; n’ayant lors pour rentrer en convalescence, qu’à le souhaiter fortement, et s’imaginer d’être guéris? Aussi, leur fantaisie vigoureuse, se plongeant dans cette huile, en attirait l’élixir, et, appliquant l’actif au passif, ils se trouvaient presque dans un clin d’œil aussi sains qu’auparavant: ce qui, malgré la dépravation de la Nature, ne laisse pas de se faire encore aujourd’hui, quoiqu’un peu rarement, à la vérité; mais le populaire l’attribue à miracle. Pour moi, je n’en crois rien du tout, et je me fonde sur ce qu’il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela n’est facile à faire; car, je leur demande: Le fiévreux, qui vient d’être guéri, a souhaité bien fort, pendant sa maladie, comme il est vraisemblable, d’être guéri, et même il a fait des vœux pour cela; de sorte qu’il fallait nécessairement qu’il mourût, ou qu’il demeurât dans son mal, ou qu’il guérît; s’il fût mort, on eût dit que le Ciel l’avait récompensé de ses peines, et même on eût dit que, selon la prière du malade, il a été guéri de tous ses maux; s’il fût demeuré dans son infirmité, on aurait dit qu’il n’avait pas la foi; mais, parce qu’il est guéri, c’est un miracle tout visible. N’est-il pas bien plus vraisemblable, que sa fantaisie, excitée par les violents désirs de la santé, a fait son opération? Car je veux qu’il soit réchappé. Pourquoi crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s’étaient vouées, périr misérablement avec leur vœu?

—Mais, à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce baume est véritable, c’est une marque de la raisonnabilité de notre âme, puisque, sans se servir des instruments de notre raison, sans s’appuyer du concours de notre volonté, elle fait elle-même, comme si, étant hors de nous, elle appliquait l’actif au passif. Or, si, étant séparée de nous, elle est raisonnable, il faut nécessairement qu’elle soit spirituelle; et, si vous la confessez spirituelle, je conclus qu’elle est immortelle, puisque la mort n’arrive dans l’animal que par le changement des formes, dont la matière seule est capable.» Ce jeune homme alors, s’étant mis en son séant sur son lit, et m’ayant fait asseoir, discourut à peu près de cette sorte: «Pour l’âme des bêtes, qui est corporelle, je ne m’étonne pas qu’elle meure, vu qu’elle n’est, possible, qu’une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une proportion d’organes bien concertés; mais je m’étonne bien fort que la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle soit contrainte de sortir de chez nous, par la même cause qui fait périr celle d’un bœuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps, que, quand il aurait un coup d’épée dans le cœur, une balle de plomb dans la cervelle, une mousquetade à travers le corps, d’abandonner aussitôt sa maison?... Et, si cette âme était spirituelle, et par soi-même si raisonnable, qu’elle fût aussi capable d’intelligence, quand elle est séparée de notre masse, que quand elle en est revêtue, pourquoi les aveugles nés, avec tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils s’imaginer ce que c’est que de voir? Est-ce à cause qu’ils ne sont pas encore privés, par le trépas, de tous leurs sens? Quoi! je ne pourrai donc me servir de ma main droite, à cause que j’en ai une gauche?...

Et enfin, pour faire une comparaison juste et qui détruise tout ce que vous avez dit, je me contenterai de vous apporter l’exemple d’un Peintre, qui ne peut travailler sans pinceau; et je vous dirai que l’âme est tout de même, quand elle n’a pas l’usage des sens.

—Oui, mais, ajouta-t-il...

«Cependant ils veulent que cette âme, qui ne peut agir qu’imparfaitement, à cause de la perte d’un de ses désirs dans le cours de la vie, puissealors travailler avec perfection, quand après notre mort elle les aura tous perdus. S’ils me viennent rechanter qu’elle n’a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur rechanterai qu’il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de ne voir goutte.

Il voulait continuer dans de si impertinents raisonnements; mais je lui fermai la bouche, en le priant de les cesser: comme il fit de peur de querelle; car il connaissait que je commençais à m’échauffer. Il s’en alla ensuite et me laissa dans l’admiration des gens de ce Monde-là, dans lesquels, jusqu’au simple peuple, il se trouve naturellement tant d’esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur coûte si cher. Enfin, l’amour de mon pays me détachant petit à petit de l’affection, et même de la pensée que j’avais eue de demeurer en celui-là, je ne songeai plus qu’à mon départ; mais j’y vis tant d’impossibilité, que j’en devins tout chagrin. Mon Démon s’en aperçut; et, m’ayant demandé à quoi il tenait que je ne parusse pas le même que toujours, je lui dis franchement le sujet de ma mélancolie; mais il me fit de si belles promesses pour mon retour, que je m’en reposai sur lui entièrement. J’en donnai avis au Conseil, qui m’envoya quérir, et qui me fit prêter serment que je raconterais dans notre Monde les choses que j’avais vues en celui-là. Ensuite, on me fit expédier des passe-ports, et mon Démon, s’étant muni des choses nécessaires pour un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pays je voulais descendre. Je lui dis que la plupart des riches enfants de Paris se proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s’imaginant pas, après cela, qu’il y eût rien de beau ni à faire, ni à voir, je le priais de trouver bon que je les imitasse.

—Mais, ajoutais-je, dans quelle machine ferons-nous ce voyage, et quel ordre pensez-vous que me veuille donner le Mathématicien qui me parla l’autre jour de joindre ce globe-ci au nôtre?

—Quant au Mathématicien, me dit-il, ne vous y arrêtez point, car c’est un homme qui promet beaucoup, et qui ne tient rien. Et quant à la machine qui vous reportera, ce sera la même qui vous voitura à la Cour.

—Comment? dis-je, l’air deviendra pour soutenir vos pas aussi solide que la terre? C’est-ce que je ne crois point.

—Et c’est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne croyez pas! Eh! pourquoi les Sorciers de votre Monde, qui marchent en l’air et conduisent des armées, des grêles, des neiges, des pluies, et d’autres tels météores, d’une province en une autre, auraient-ils plus de pouvoir que nous? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma faveur.

—Il est vrai, lui dis-je, que j’ai reçu de vous tant de bons offices, de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d’amitié, que je me dois fier à vous, comme je fais, en m’y abandonnant de tout mon cœur.

Je n’eus pas plutôt achevé cette parole, qu’il s’enleva comme un tourbillon, me tenant entre ses bras: il me fit passer, sans incommodité, tout ce grand espace que nos Astronomes mettent entre nous et la Lune, en un jour et demi; ce qui me fit connaître le mensonge de ceux qui disent qu’une meule de moulin serait trois cent soixante et tant d’années à tomber du Ciel puisque je fus si peu de temps à tomber du globe de la Lune en celui-ci. Enfin, au commencement de la seconde journée, je m’aperçus que j’approchais de notre Monde. Déjà je distinguais l’Europe d’avec l’Afrique, et ces deux d’avec l’Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d’une fort haute montagne: cela m’incommodait, de sorte que je m’évanouis. Je ne puis pas dire ce quim’arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris mes sens, dans des bruyère par la pente d’une colline, au milieu de quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu’était devenu mon Démon, et je demandai à ces pâtres s’ils ne l’avaient point vu. A ce mot, ils firent le signe de la Croix, et me regardèrent comme si j’en eusse été un moi-même.

Déjà je distinguai l’Europe d’avec l’Afrique.

Déjà je distinguai l’Europe d’avec l’Afrique.

Mais, leur disant que j’étais Chrétien, et que je les priais par charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me menèrent dans un village, à un mille de là, où je fus à peine arrivé, que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu’aux dogues, se vinrent jeter sur moi et m’eussent dévoré si je n’eusse trouvé une maison où je me sauvai. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur sabbat, en sorte que le maître du logis m’en regardait de mauvais œil; et je crois que, dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes d’accidents, cet homme était capable de m’abandonner en proie à ces animaux, si je ne me fusse avisé que ce qui les acharnait ainsi après moi était le Monde d’où je venais, à cause qu’ayant accoutumé d’aboyer à la Lune, ils sentaient que j’en venais, et que j’en avais l’odeur, comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin, quelque temps après être descendus de dessus la mer.

Pour me purger de ce mauvais air, je m’exposai sur une terrasse, durant trois ou quatre heures, au Soleil: après quoi, je descendis, et les chiens, qui ne sentaient plus l’influence qui m’avait fait leur ennemi, ne m’aboyèrent plus et s’en retournèrent chacun chez soi.

Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques Grands Hommes, de même que ceux des siècles: j’en admirai les belles ruines et les belles réparations qu’y ont faites les Modernes. Enfin, après y être demeuré quinze jours en la compagnie de M. de Cyrano,mon Cousin, qui me prêta de l’argent pour mon retour, j’allai à Civita-Vecchia, et me mis sur une galère qui m’amena jusqu’à Marseille.

Pendant tout ce voyage, je n’eus l’esprit tendu qu’aux merveilles de celui que je venais de faire. J’en commençai les mémoires dès ce temps-là; et, quand j’ai été de retour, je les mis autant en ordre que la maladie qui me retient au lit me l’a pu permettre. Mais, prévoyant qu’elle sera la fin de mes études et de mes travaux, pour tenir parole au Conseil de ce Monde-là, j’ai prié M. Le Bret, mon plus cher et mon plus inviolable ami, de les donner au Public, avec l’Histoire de la République du Soleil, celle de l’Etincelle, et quelques autres Ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur.

Voici à titre documentaire la fin du Manuscrit de la Bibliothèque Nationale. Cette fin différant entièrement de celle de l’Edition Le Bret, la voici dans son intégralité:

—Mais lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu’une chimère, car il faudrait que Dieu les recréât, et cela ne serait pas la résurrection.

Il m’interrompit par un hochement de tête:

—Hé, par votre foi, s’écria-t-il, qui vous a bercé dans ce peau d’asne, quoi vous, quoi moi, quoi ma servante, ressusciter.

—Ce n’est point, lui répondis-je un conte fait à plaisir, c’est une vérité indubitable que je vous proférais.

—Et moi dit-il, je vous proférerais le contraire. Pour commencer donc je suppose que vous mangiez un mahométan, vous le convertissez par conséquent en votre substance n’est-il pas vrai, ce mahométan digéré se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme, vous embrasserez votre femme et de la semence tirée tout entière du cadavre du mahométan vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande le mahométan aura-t-il son corps sur la terre, luy rend le petit chrétien n’aura pas le sien, puisqu’il n’est tout entier qu’une partie de celui du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n’aura reçu que de celui du mahométan, ainsi il faut absolument que l’un ou l’autre manque de corps; vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira les matières pour suppléer à celui qui n’en aura pas assez, oui, mais une autre difficulté nous arrête, c’est que le mahométan damné ressuscitant et Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien lui a volé comme le corps tout seul, comme l’âme toute seule ne fait pas l’âme, mais l’un et l’autre joint en un seul sujet, et comme le corps et l’âme sont partie aussi intégrante de l’âme l’une et l’autre, si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien ce n’est plus le même individu, ainsi Dieu donne un autre homme que celui qui a mérité l’enfer, ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement abusé de tous ses sens, et Dieu pour châtier ce corps en jette un autre au feu, lequel est vierge, lequel est pur et qui n’a jamais prêté ses organes à l’opération du moindre crime, et ce qui serait encore bien ridicule, c’est que ce corps aurait mérité l’enfer et le Paradis tout ensemble, car en tant que mahométan il doit être damné, en tant que chrétien il doit être sauvé, de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis qu’il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu’il avait méritée comme mahométan, et ne peut le jeter en enfer qu’il ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu’il avait méritée comme chrétien. Il faut donc s’il veut être équitable, qu’il damne et sauve éternellement cet homme.

Et alors, je pris la parole:

—Hé je n’ai rien à répondre, lui répondis-je, à vos arguments sophistiques contre la résurrection tant y a que Dieu le dit, Dieu qui ne peut mentir.

—N’allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes à Dieu le dit, il faut prouver auparavant qu’il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat.

—Je ne m’amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour l’établir, il faudraitredire tout ce qu’ont jamais écrit les hommes raisonnables, je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez de le croire, je suis bien assuré que vous ne m’en sauriez prétexter aucun puisque donc il est impossible d’en tirer que de l’utilité, que vous ne le persuadez-vous car s’il y a un Dieu, outre que ne le croyant pas, vous vous serez mécomptés, vous aurez désobéi aux principes qui commandent d’en croire, et s’il n’y en a point, vous n’en serez pas mieux que nous.

—Si fait me répondit-il, j’en serai mieux que vous, car s’il n’y en a point, vous et moi serons à deux de jeu, mais au contraire s’il y en a, je n’aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n’être point, puisque pour pécher, il faut ou le savoir, ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu’un homme même tant soit peu sage ne se piquerait pas qu’un crocheteur l’eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne le pas faire, s’il l’avait pris pour un autre ou si c’était le vin qui l’eût fait parler, à plus forte raison, Dieu tout inébranlable s’emportera-t-il contre nous pour ne l’avoir pas connu, mais par votre foi, mon petit animal, si la croyance de Dieu nous était si nécessaire, enfin, si elle nous importait de l’éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tant de lumières aussi claires que le soleil qui ne se cache à personne, car de feindre qu’il ait voulu entre les hommes à cligne-musette faire comme les enfantstoutou le voilà,c’est-à-dire tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c’est se forger un Dieu ou sot, ou malicieux, vu que ceci était par la force de mon génie que je l’aie connu, c’est lui qui mérite et non pas moi, d’autant qu’il pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l’auraient fait méconnaître et si au contraire il m’eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n’aurait pas été ma faute, mais la sienne puisqu’il pouvait m’en donner un si vif que je l’eusse compris.

Cette opinion diabolique et ridicule me fit naître un frémissement par tout le corps, je commençai alors de contempler cet homme avec un peu plus d’attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage ce je ne sais quoi d’effroyable que je n’avais point encore aperçu. Ses yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs.

—Oh! Dieu, songé-je, ce misérable est réprouvé dès cette vie et possible même que c’est l’Antéchrist dont il se parle tant dans notre monde.

Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l’estime que je faisais de son esprit et véritablement le favorable esprit dont Nature avait regardé son berceau m’avait fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n’éclatasse avec imprécations qui le menaçaient d’une mauvaise fin. Mais lui remuant sur ma colère:

—Oui, s’écria-t-il; par la mort...

Je ne sais pas ce qu’il préméditait de dire, car sur cette entrefaite on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu, il s’approcha de nous et saisissant le blasphémateur à bras-le-corps il l’enleva par la cheminée.

La pitié que j’eus du sort de ce malheureux m’obligea de l’embrasser pour l’arracher des griffes de l’Ethiopien, mais il fut si robuste qu’il nous enleva tous deux de sorte qu’en un moment, nous voilà dans la nue. Ce n’était plus l’amour du prochain qui m’obligeait à le serrer étroitement, mais l’appréhension de tomber.

Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel sans savoir ce que jedemanderais, jereconnusque j’approchais de notre monde. Déjà je distinguai l’Asie de l’Europe et l’Europe de l’Afrique. Déjà même mes yeux, par mon abaissement ne pouvaient se courber au delà de l’Italie, quand le cœur me dit que ce diable sans doute emportait mon hôte aux enfers en corps et en âme et que c’était pour cela qu’il le passait par notre terre à cause que l’enfer est dans son centre.

J’oubliai toutefois cetteréflexionet tout ce qui m’était arrivé depuis que le diable était notre voiture à la frayeur que me donna le feu d’une montagne tout en feu, que je touchai quasi.

L’objet de ce brûlant spectacle me fit crier Jésus Maria.

J’avais encore à peine achevé la dernière lettre que je me trouvais étendu sur des bruyères au coupeau d’une petite colline et deux ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient les litanies et me parlaient italien.

—Oh! m’écriai-je alors, Dieu soit loué, j’ai donc enfin trouvé des chrétiens au monde de la lune: hé, dites-moi mes amis, en quelle province de votre monde suis-je maintenant?

—En Italie, me répondirent-ils.

—Comment, interrompis-je, il y a une Italie aussi au monde de la lune?

J’avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m’étais pas encore aperçu qu’ils me parlaient italien et que je leurrépondaisde même.

Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m’empêcha plus de connaître que j’étais de retour en ce monde, je me laissai conduire où ces paysans voulurent me mener, mais jen’étaispas encore arrivé aux portes de ..... que tous les chiens de la ville se vinrent précipiter sur moi; et sans que la peur me jeta dans une maison où je mis barre, entre nous, j’étais infailliblement englouti.

Un quart d’heure après, comme je me reposais dans ce logis, voici qu’on entend à l’entour un sabat de tous les chiens, je crois, du royaume, on y voyait depuis le dogue jusqu’au bichon hurlant de plus épouvantable furie ques’ilseussent fait l’anniversaire de leur premier Adam.

Cette aventure ne causa pas peu d’admiration à toutes les personnes qui la virent, mais aussitôt que j’eus éveillé mes rêveries sur cette circonstance, je m’imaginais tout à l’heure que ces animaux étaient acharnés contre moi à cause du monde d’où je venais car, disais-je en moi-même, quand ils ont accoutumé d’aboyer à la lune pour la douleur qu’elle leur fait de si loin, sans doute, ils se sont voulu jeter dessus moi parce que je sens la lune dont l’odeur les fâche.

Pour me purger de ce mauvais air, je m’exposais tout nu au soleil dessus une terrasse, je m’y allais quatre ou cinq heures durant au bout desquelles je descendis et les chiens ne sentant plus l’influence qui m’avait fait leur ennemi, s’en retournèrent chacun chez soi.

Je m’enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France et lorsque je fus embarqué, je n’eus l’esprit tendu qu’à ramener aux merveilles de mon voyage. J’admirai mille fois la Providence de Dieu qui avait reculé ces hommes naturellement impies en un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aimés et les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance, aussi je ne doute point qu’il n’ait différé jusqu’ici d’envoyer leur prêcher l’Evangile, parce qu’ils savaient qu’ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu’à leur faire mériter une plus rude punition en l’autre monde.

FIN

NOTES~~~~~[1]Jouaust.—La Mort d’Agrippine, 1875.[2]Ce sonnet, se trouve dans lesŒuvres poétiques du sieur de P. (Prade), publiées en 1650 (Paris, Nicolas et Jean de la Coste, in-4). Il prouve que leVoyage dans la Luneétait composé longtemps avant la mort de Cyrano, auquel il causa de graves ennuis, comme lui-même nous l’apprend dans l’Histoire des Etats et Empires du Soleil.[3]Horace, Art Poétique.[4]Var: plusieurs grands hommes. (Edition Le Bret.)[5]Var: le maréchal de l’Hôpital. (Edition Le Bret.)[6]Le Canada ou Nouvelle-France.[7]Je répondsque je dispute plus; car, si vous voulez m’obliger à vous rendre raison de ce que me fournit mon imagination, c’est m’ôter la parole, et m’obliger de vous confesser que mon raisonnement le cédera toujours en ces sortes de choses à la Foi.Il me dit qu’à la vérité sa demande était blâmable, mais que je reprisse mon idée. (Edition Le Bret.)[8]Variante: Dont je ne suis que la créature. (Edition Le Bret.)[9]Il y a dans l’édition Le Bret: son imagination.[10]Après avoir longtemps rêvé.(Edition Le Bret.)[11]Que je croyais moi-même être tout en feu. (Edition Le Bret.)[12]Et qu’à unvieux radoteux, parce que le soleil a quatre-vingt dix fois expié sa moisson, vous lui deviez de l’encens(Variante).[13]Edition Le Bret:Les Etats et Empires de la Lune avec une addition à l’histoire de l’étincelle. Je ne vois pas comment il peut donnerles Etats de la Lune, puisqu’il est précisément... dans la Lune, la phrase du manuscrit est plus logique.[14]Ce paragraphe entier n’existe que dans l’édition de 1663; il a disparu de toutes les éditions postérieures.

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[1]Jouaust.—La Mort d’Agrippine, 1875.[2]Ce sonnet, se trouve dans lesŒuvres poétiques du sieur de P. (Prade), publiées en 1650 (Paris, Nicolas et Jean de la Coste, in-4). Il prouve que leVoyage dans la Luneétait composé longtemps avant la mort de Cyrano, auquel il causa de graves ennuis, comme lui-même nous l’apprend dans l’Histoire des Etats et Empires du Soleil.[3]Horace, Art Poétique.[4]Var: plusieurs grands hommes. (Edition Le Bret.)[5]Var: le maréchal de l’Hôpital. (Edition Le Bret.)[6]Le Canada ou Nouvelle-France.[7]Je répondsque je dispute plus; car, si vous voulez m’obliger à vous rendre raison de ce que me fournit mon imagination, c’est m’ôter la parole, et m’obliger de vous confesser que mon raisonnement le cédera toujours en ces sortes de choses à la Foi.Il me dit qu’à la vérité sa demande était blâmable, mais que je reprisse mon idée. (Edition Le Bret.)[8]Variante: Dont je ne suis que la créature. (Edition Le Bret.)[9]Il y a dans l’édition Le Bret: son imagination.[10]Après avoir longtemps rêvé.(Edition Le Bret.)[11]Que je croyais moi-même être tout en feu. (Edition Le Bret.)[12]Et qu’à unvieux radoteux, parce que le soleil a quatre-vingt dix fois expié sa moisson, vous lui deviez de l’encens(Variante).[13]Edition Le Bret:Les Etats et Empires de la Lune avec une addition à l’histoire de l’étincelle. Je ne vois pas comment il peut donnerles Etats de la Lune, puisqu’il est précisément... dans la Lune, la phrase du manuscrit est plus logique.[14]Ce paragraphe entier n’existe que dans l’édition de 1663; il a disparu de toutes les éditions postérieures.

[1]Jouaust.—La Mort d’Agrippine, 1875.

[2]Ce sonnet, se trouve dans lesŒuvres poétiques du sieur de P. (Prade), publiées en 1650 (Paris, Nicolas et Jean de la Coste, in-4). Il prouve que leVoyage dans la Luneétait composé longtemps avant la mort de Cyrano, auquel il causa de graves ennuis, comme lui-même nous l’apprend dans l’Histoire des Etats et Empires du Soleil.

[3]Horace, Art Poétique.

[4]Var: plusieurs grands hommes. (Edition Le Bret.)

[5]Var: le maréchal de l’Hôpital. (Edition Le Bret.)

[6]Le Canada ou Nouvelle-France.

[7]Je répondsque je dispute plus; car, si vous voulez m’obliger à vous rendre raison de ce que me fournit mon imagination, c’est m’ôter la parole, et m’obliger de vous confesser que mon raisonnement le cédera toujours en ces sortes de choses à la Foi.

Il me dit qu’à la vérité sa demande était blâmable, mais que je reprisse mon idée. (Edition Le Bret.)

[8]Variante: Dont je ne suis que la créature. (Edition Le Bret.)

[9]Il y a dans l’édition Le Bret: son imagination.

[10]Après avoir longtemps rêvé.(Edition Le Bret.)

[11]Que je croyais moi-même être tout en feu. (Edition Le Bret.)

[12]Et qu’à unvieux radoteux, parce que le soleil a quatre-vingt dix fois expié sa moisson, vous lui deviez de l’encens(Variante).

[13]Edition Le Bret:Les Etats et Empires de la Lune avec une addition à l’histoire de l’étincelle. Je ne vois pas comment il peut donnerles Etats de la Lune, puisqu’il est précisément... dans la Lune, la phrase du manuscrit est plus logique.

[14]Ce paragraphe entier n’existe que dans l’édition de 1663; il a disparu de toutes les éditions postérieures.

Au lecteur~~~~~Cette version électronique reproduit dans son intégralité la version originale.La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. Ils sont soulignés par des tirets. Passer lasourissur le mot pour voir le texte original.

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Cette version électronique reproduit dans son intégralité la version originale.

La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.

L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. Ils sont soulignés par des tirets. Passer lasourissur le mot pour voir le texte original.


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