—«Mais puisque vous ne savez rien de cette pauvre fille. Et si vous la trouvez mariée?»
—«Je lui aurai toujours demandé pardon,» dit-il.
—«Et l'autre?» continuai-je, «vous n'aviez donc pour elle aucun sentiment?»
—«Pour miss Macdougall?... Avant aujourd'hui je croyais qu'elle me plaisait assez pour que de l'épouser fût possible. A présent, c'est très injuste, elle me fait horreur...»
... Et c'est ainsi que l'héritière du roi du cuivre a porté cette colossale fortune dans la famille d'un duc anglais, qui serait bien étonné s'il apprenait qu'il a dû cette chance à un caprice sentimental d'un petit marquis français, lequel était pourtant grand favori dans cette course à la dot miraculeuse. Et de celui-ci je ne sais rien depuis cette confidence qui date déjà de trois années, sinon qu'après s'être terré un temps dans le petit domaine de l'Anjou vendéen d'où sa famille est originaire, il a recommencé de voyager très au loin. Je sais autre chose encore pourtant: lorsqu'il est arrivé à Venise, il a trouvé que la belle LauraNavagero était assez riche maintenant pour racheter tous les portraits de doges vendus par son père à des Américains millionnaires. Elle a épousé l'affreux marquis Vanini, devenu veuf—ce qui prouve que les femmes arrivent souvent à ressembler à ce que nous avons pensé d'elles dans certaines minutes où elle avaient mis leur cœur entre nos mains. Soupçonner une âme jeune est quelquefois un inexpiable crime. On risque trop de la rendre pareille à ce soupçon, par désespoir de ne pouvoir pas s'en laver.
Décembre 1897.
Quel encyclopédiste disait donc méchamment de Voltaire, alors au faîte de la renommée: «Il y a pour deux cent mille livres de gloire, mais il en voudrait bien encore pour deux sous?» Cette épigramme devrait consoler, une fois pour toutes, le peuple d'envieux qui pullule autour des artistes célèbres, de ceux que le grandiloquent Balzac dénommait impérialement les «maréchaux de la littérature», et que notre âge de chemins de fer et de tramways appelle démocratiquement les «arrivés». Si aucun d'eux n'a de nos jours le génie de Voltaire ni son prestige, ils ont tous ceci de commun avec l'homme aux deux cent mille livres de gloire qu'ils «en voudraient bien encore pour deux sous». Ces deux sous de gloire, c'est la lettre, si banale soit-elle, du quémandeur d'autographes,—c'est la missive, abondante enfautes de français, de l'inconnue qui implore un conseil sur l'état de son âme,—c'est l'éloge d'une feuille du Quartier Latin ou de Montmartre, tirée à vingt exemplaires.—Moins que cela, c'est la mention du nom dans un article quelconque d'un journal quelconque. Un de ces signes de popularité vient-il à lui manquer, le pauvre «maréchal de la littérature» commence à douter de son bâton. L'«arrivé» se dit que cette flatteuse épithète pourrait bien signifier qu'il n'est plus «dans le train». C'est le moment que les Apaches narquois de la petite critique choisissent volontiers, pour lui décocher un autre mot, le plus cruel du dictionnaire à ces sensibilités fémininement vaniteuses: «démodé». S'il était sage, l'écrivain saurait que les Apaches ne sont pas seulement narquois. Ils sont aussi perspicaces, et ils ne perdent pas leur encre à tourmenter des réputations mortes et des œuvres finies. C'est leur silence, ou leur éloge, qu'il faut craindre comme un brevet de la décadence définitive qui n'excite plus ni l'envie, ni même la mauvaise humeur. Mais l'écrivain n'est pas sage et il tend la sébile «aux deux sous de gloire». Alors s'inaugure la période des longues épîtres élogieuses à des débutants qui font, comme ricanait l'autre, «rimerspectacleetdétestable»,—celle des complaisantes réponses aux enquêtes saugrenues que vous connaissez,—celle des présidences de distributionsde prix ou de sociétés de secours mutuels. C'est le moment où l'homme de lettres si prudent, si ménager de sa fortune et qui a tour à tour convoité et obtenu tous les honneurs sociaux, fait une volte-face subite. Il va où foisonnent les éléments de popularité grossière mais bruyante, à gauche, encore plus à gauche, et il apporte l'appui du nom le plus officiel aux manifestations des pires utopies révolutionnaires, en échange d'une claque retentissante. Il devient l'homme des «idées généreuses», comme jadis Hugo et Michelet, qui connurent et cette terreur de perdre le vogue et la honte de cette popularité mendiée, par quel moyen! La sébile est alors si bien déguisée que le mendiant des deux sous de gloire, en la tendant, esquisse un geste d'apôtre ou de martyr. Du moins l'auteur desMisérableset celui de l'Oiseaucontinuaient-ils de produire, et des œuvres de génie. Mais il arrive que réellement l'auteur vieilli se trouve frappé de sénilité. Il ne peut plus écrire et il veut à tout prix rester actuel. Il procède alors à la visite minutieuse de ses tiroirs. L'expressif argot du journalisme dit qu'il les râcle. Il exhume de leurs profondeurs les «souvenirs», où figurent les personnages les plus insipides de sa propre famille, où sont imprimés les plus insignifiants billets des camarades de sa jeunesse. Il recueille les articles de la vingtième année, réimprimés avec commentaires, s'il estun critique, et, s'il est un poète, les vers ébauchés sur les bancs du collège. Une promenade devant quelques étalages où il voit, sur un volume ainsi composé, flamboyer le traditionnel «Vient de paraître», tel est le bilan de ce suprême effort. Il ne s'agit même plus de deux sous de gloire, mais d'un centime. Nos gens le savent, et préfèrent ce centime de réclame à l'oubli.
Quoique cette véritable maladie morale, avec ses phases tantôt comiques et tantôt tragiques, n'éclate guère dans son intensité que sur le tard de la vie, les premiers symptômes apparaissent parfois au lendemain de la quarantaine, à cet âge où nos énergies vitales commencent de subir cette légère atteinte qui demain sera la déchéance. Ce fut le cas, l'hiver dernier, pour l'un de ceux qui peuvent vraiment se dire les enfants gâtés de Paris, pour cet heureux René Vincy que nous avons tous connu, nous, ses contemporains, portant timidement à la Comédie-Française, en 1878,—il avait vingt-cinq ans, c'était hier!—sa petite comédie en un acte et en vers, comme tous les camarades: leSigisbée, sous le patronage de feu Claude Larcher. Et aujourd'hui, il a fait représenter plus de dix pièces avec un tintamarre de toutes les trompettes autour de chacune. Il vivait chétivement chez une sœur mariée à un pauvre diable de professeur libre, et il a, du chef deson répertoire et par la fortune de sa femme, cent mille francs, non seulement de gloire, mais, ce qui est plus confortable, de rentes. Le premier fauteuil vacant à l'Académie Française est pour lui, s'il consent à se présenter. Il a eu, jusqu'ici, la coquetterie de s'abstenir. Il est officier de la Légion d'honneur et, avant le plus jeune et plus heureux auteur deCyrano, aucun faiseur de pièces en vers n'avait connu, sur les brochures de ses comédies et de ses drames, un chiffre de «mille» aussi élevé. Mais l'auteur deCyranoest venu, et il s'est trouvé qu'en 1897 leSavonarolede Vincy, donné à l'Odéon, n'a pas fait recette,—qu'en 1898, son recueil de vers,les Vents du large, a été durement critiqué dans les jeunes revues,—qu'en 1899, sonHannibala failli tomber aux Français,—et en 1900, son drame fantaisiste,Couleur du temps, n'a été reçu qu'à corrections, à la même Comédie! En faut-il plus pour expliquer comment vingt années d'un succès férocement jalousé dans toutes les brasseries littéraires se sont trouvées abolies du coup au regard du «jeune et illustre maître», comme les gazettes continuent à l'appeler,—malgré que ses cheveux blonds d'autrefois soient rayés de fils d'argent et qu'un embonpoint de prébendier ait remplacé chez le quadragénaire la svelte cambrure de l'auteur duSigisbée.
—«Que veux-tu?» lui avait dit avec la plusfausse bonhomie son rival en arrivisme, le romancier-dramaturge Jacques Molan, qui l'avait rencontré le lendemain de la décision du comité. «On n'est plus heureux à nos âges. C'est le mot d'un plus grand que nous.»
Et cet «à nos âges» encore, avait piqué le poète à un endroit bien sensible. Il avait haussé les épaules avec une bonhomie aussi fausse que celle de Molan lui-même. Puis, à sentir peser sur lui le regard scrutateur de celui-ci,—un regard d'Anglais suivant le dompteur pour le voir dévorer par ses lions,—tout son orgueil s'était tendu.
—«Je n'y pense déjà plus,» avait-il répliqué, «je suis tout entier à mon prochain livre.»
—«Tu fais un nouveau volume?» avait demandé Jacques. «Bravo!» Et toujours sur son ton d'ironie cordiale: «As-tu seulement ton titre?...»
—«Pas encore,» avait répondu René. «Mais j'ai mieux que cela. Le livre est fini.»
L'autre l'avait de nouveau regardé, avec une goguenardise et une curiosité dans ses prunelles de mauvais confrère, où se lisait distinctement cette question: «Ah çà! Ne serait-il pas vidé?...» Puis il s'était tu, après un «Ah!» sans commentaires. L'indifférence est encore la variété de rosserie la plus mortifiante. Ce silence avait achevé de préciser, chez l'auteur déçu deCouleur du temps, une résolution, ébauchée dansson esprit depuis quelque temps déjà et devant laquelle il reculait; mais, comme il arrive, la parole, en devançant presque sa pensée, l'avait du coup rapproché de l'action. Ce projet de volume, annoncé à Molan comme définitif, avait été d'abord la plus vague, la plus lointaine rêverie. Voulez-vous que nous en suivions rétrospectivement les phases? Elles rendront plus pathétique peut-être le petit drame de conscience auquel ces réflexions servent de préface. Dans la semaine qui avait suivi la première représentation de l'Hannibal, Vincy, irrité des critiques dirigées contre l'appareil trop érudit de ses vers, s'était dit: «Trop érudit! Hé bien! Je vais leur donner un recueil de poésies intimes!...» Et la recherche à travers les tiroirs avait commencé. Il avait retrouvé ainsi une trentaine de morceaux, débris d'œuvres abandonnées aussitôt que conçues, sous cette pression du travail commandé, des diverses rançons de succès la plus dangereuse peut-être. On ne participe pas impunément aux bénéfices de ces vastes maisons de commerce: un grand théâtre, une grande revue, un grand journal. Des gains d'industriel imposent des vertus d'industriel. Le respect de l'échéance est la première. Elle n'est pas toujours favorable à l'inspiration. Éclairé par ce désir passionné du succès, qui acquiert parfois, dans la nature littéraire, une infaillibilité d'instinct, René avait, aprèscette visite dans ses tiroirs, refermé sous clef ces papiers où il pouvait lire l'histoire de son caractère, presque de son talent, à la qualité de l'écriture, si impulsive, si hardie dans la jeunesse; si froidement régulière, presque bureaucratique dans l'âge mûr. Il avait eu le courage de conclure: «Non. Je ne publierai pas cela...» Il n'avait gardé qu'une des feuilles, l'une des plus vieilles, à en jurer par la couleur de l'encre décolorée sur le papier jauni. En haut étaient tracés ces trois mots énigmatiques:Pour la fleur, suivis de quelques vers jetés, sans rature:
La rose pâle de sourireDe l'enfant que j'aime en secret,A charmé mon cœur, qui souffrait,D'un parfum doux comme la myrrhe.De la musique de sa voixMa tête énamourée est pleine,Et je sens passer son haleineDans les fraîches senteurs des bois.
La rose pâle de sourireDe l'enfant que j'aime en secret,A charmé mon cœur, qui souffrait,D'un parfum doux comme la myrrhe.
De la musique de sa voixMa tête énamourée est pleine,Et je sens passer son haleineDans les fraîches senteurs des bois.
Vincy l'avait lu et relu, ce début d'une élégie inachevée, et le plus lointain roman de sa vie sentimentale s'était évoqué soudain devant sa pensée. Il s'était revu à vingt-quatre ans, inconnu, et se laissant prendre au charme d'une toute jeune enfant qui s'appelait Rosalie Offarel. Elle était la fille de bien humbles bourgeois, amis de MmeFresneau, la sœur de René. Mais qu'était-il lui-même alors, qu'un humble bourgeois,et dont les ambitions indéterminées ne pressentaient pas son opulence comblée d'aujourd'hui? Rosalie avait de beaux yeux noirs, un sourire frémissant, une fraîcheur digne de son nom, celle d'une rose. Elle lui était apparue, à cette époque d'élans confus vers la gloire et l'amour, comme la Béatrice que les plus glacés et les plus utilitaires des poètes s'en vont cherchant, à leurs débuts, pour avoir un prétexte à s'exalter la plume à la main. Quelques phrases trop tendres, chuchotées à deux pas des parents; des regards, des serrements de main, de furtifs et innocents baisers sur une joue rougissante,—tels avaient été les grands épisodes de cette idylle, brisée, dès le premier succès de l'écrivain, par sa rencontre avec la perverse et jolie MmeMoraines. C'était une de ces curieuses de la haute société qui correspondent trop bien aux portions sensuelles et vaniteuses du cœur de l'artiste pour que la grâce modeste d'une pauvre petite Offarel puisse tenir là contre. René Vincy avait aussitôt rompu ses secrètes fiançailles pour s'engager dans cette aventure à la suite de laquelle (les lecteurs desMensongess'en souviennent) il avait essayé de se tuer. Il en avait réchappé, pour continuer, à travers les hasards de la vie d'auteur célèbre, une série d'expériences amoureuses où l'image de Rosalie avait tenu d'autant moins de place qu'il ne l'avait plusjamais rencontrée. A peine s'il en avait entendu parler: sa sœur, MmeFresneau, était morte, et toutes ses relations avec ce milieu de sa première jeunesse s'étaient peu à peu dénouées tout naturellement. Il savait cependant que «la Fleur»,—comme il l'appelait en tête de ces strophes composées jadis à son intention,—avait de son côté obéi à la loi inévitable du changement. Rosalie s'était mariée avec un professeur de dessin du nom de Passart, qui fréquentait, lui aussi, chez les Fresneau... Et c'était tout. Quelle mélancolie dans cette poussée irrésistible de la vie, qui nous porte loin les uns des autres, jusqu'à faire de nous des étrangers pour les amis et les amies qui nous tinrent un instant de si près au cœur! Il y a pourtant une mélancolie pire, c'est que la confrontation avec le passé nous trouve aussi insensibles que s'il ne s'agissait ni de notre jeunesse, ni de notre premier éveil d'amitié ou d'amour. Devant cette feuille de papier, où il avait jadis griffonné ces stances incomplètes, René s'était ressouvenu d'avoir, pendant des semaines, composé tous les jours, ainsi, quelques vers pour sa fiancée. Il les roulait dans sa pensée, en se promenant sous les arbres du jardin du Luxembourg. C'était tantôt une chanson, tantôt des tierces-rimes, d'autres fois un sonnet, qu'il transcrivait ensuite, comme il avait fait ces deux quatrains, avec cette même dédicace, ce «Pour la fleur», mignarde et caressanteallusion au prénom de Rosalie. Le soir, aux réunions de famille, ou bien au cours d'une visite durant la journée, il glissait ces vers dans la main tremblante de la jeune fille, qui prenait ces furtifs billets avec un sursaut de tout son cœur. Comment n'aurait-elle pas cru à la profondeur d'un sentiment traduit de la sorte? De plus expérimentés qu'elle, s'ils en avaient reçu la confidence, y auraient cru aussi, à un trait bien significatif: Vincy ne gardait pas copie de ces poèmes! S'il se trouvait avoir conservé en sa possession cette romance:la Rose pâle du sourire... c'est qu'elle n'avait jamais été remise à Rosalie Offarel. Il l'avait commencée, à la veille de la rupture, quand il commençait de s'éprendre déjà de la demi-grande dame qui devait, en l'initiant aux délicatesses de la volupté dans le luxe, tarir pour toujours en lui la source du vrai sentiment. Le maniérisme de ces deux strophes prouvait trop que cette source était déjà bien épuisée à cette date. Pas tout à fait cependant, puisque dans cette rupture avec sa modeste fiancée René n'avait pas eu le courage de redemander à l'abandonnée tous ces vers écrits pour elle. Leur intimité d'âme avait duré un peu plus d'une demi-année. Ces vers étaient au nombre de quinze cents peut-être, et il les avait sacrifiés! Oui, sacrifiés... Les laisser en effet entre les mains de Rosalie, sans en avoir seulement undouble, n'était-ce pas renoncer à les publier? Mais quoi? Vincy était jeune. Il avait l'illimité de ses œuvres à venir devant lui. Ses torts envers cette enfant étaient bien grands. Il avait trouvé, dans ce renoncement à une satisfaction possible d'amour-propre littéraire, une espèce de réhabilitation. Cette générosité d'artiste l'avait absous, à ses propres yeux, de son égoïsme d'homme. Disons tout. Cette immolation avait comporté des heures de regrets. A maintes reprises, depuis ces vingt ans, la tentation s'était élevée chez le poète de les ravoir, de les relire du moins, ces anciens vers. Il l'avait toujours repoussée, par scrupule sentimental, par un de ces mélanges d'orgueil et de timidité habituels à ces comédiens et aussi sincères que sont si souvent les poètes. Pour avoir ces vers, il fallait faire auprès de Rosalie Offarel, devenue MmePassart, une démarche par trop humiliante. D'ailleurs, le vent du succès enflait les voiles de René. Ses drames et ses comédies avaient des «centièmes» triomphantes. Et quand il pensait à ces vers de jeunesse, il se disait:
—«Ils ne sont pas perdus, j'en suis sûr... Une femme ne brûle jamais des choses si flatteuses pour sa vanité... Après ma mort, on les retrouvera. Ce sera mon livre posthume, un bien joli livre. Ça ne s'imite pas, l'accent de la jeunesse et de l'amour!... Et l'étais-je, jeune! L'étais-je,amoureux!...»
Et la tentation s'en était allée avec ces propos, une fois, deux fois, vingt fois, jusqu'à la première représentation de cetHannibalsi violemment contesté. Car, au lendemain de cette demi-chute, et devant la romance retrouvée dans l'amas de ses vieux papiers, la réponse de la voix intérieure n'avait plus été tout à fait la même:
—«Je voudrais bien pourtant les avoir recopiés autrefois, ces poèmes à Rosalie Offarel... Oui, un volume de ce ton-là, en ce moment, voilà qui riverait leur clou aux bons petits camarades... Ils sont à moi, après tout!... Il y a si longtemps de cette histoire... Mais c'est elle qui me demanderait de les publier, si elle osait... Elle doit croire que je ne le fais pas, à cause de ma femme, et que celle-ci serait jalouse d'elle? Pauvre Rosalie!...» L'image de la fine Parisienne de race qu'était MmeVincy venait de surgir devant le regard intérieur du poète élégant, et, par contraste, une autre image, celle de la jeune fille de 1878, toute gauche, toute étriquée dans ses robes taillées à la maison... «Mais où vit-elle maintenant?...»
Il faut croire que la démarche auprès de la «pauvre Rosalie» n'apparaissait déjà plus, dès ce moment-là, comme impossible à l'auteur célèbre, car en se rendant au Théâtre-Français où il allait consulter la feuille de location, il s'était arrêté dans un café pour demander leBottin.Il y avait trouvé, parmi les divers Passart qui figuraient dans ce répertoire, unJacques Passart, professeur de dessin, domiciliérue Duguay-Trouin. C'était le prénom, c'était la profession du mari de Rosalie. Le choix du logis achevait de changer la probabilité en certitude. René avait promené, trop d'années durant, ses flâneries, d'adolescent, puis de jeune homme, autour du Luxembourg, pour ne pas connaître cette ruelle qui compte quelques maisons à peine, entourées de jardins. Elle fait coude entre la rue d'Assas et la rue de Fleurus. Ce coin paisible s'était peint devant son esprit, et, avec lui, tout ce quartier peuplé pour son souvenir de tant de fantômes. Soyons juste avec un artiste, diminué et desséché par la vie, mais dont la première nature avait été vraiment haute; ce rappel lui avait rendu de nouveau insupportable l'exploitation, lucrative et brillante, des plus pures émotions de ce passé. Mais après l'aventure de l'Hannibalétait survenue celle deCouleur du temps, et le projet du recueil intime capable de lui redonner un regain de succès avait recommencé d'obséder le poète irrité. Comprenez-vous maintenant à quel travail antérieur avait correspondu la réplique à Jacques Molan? Ce désir de river son clou à ce rival avéré avait transformé du coup un projet indéterminé en une volonté très nette, pour une de ces décisions subites, qui révèlent un long travail de ce que lesphilosophes appellent barbarement l'inconscient, lesubconscient, lesubliminal. Le pédantisme de ces formules n'empêche pas qu'elles étiquettent le plus exact des faits. Avant de causer avec Molan, Vincy aurait juré qu'il ne chercherait jamais à ravoir ses vers à Rosalie. Quand il quitta l'autre, ses secrets désirs de tant de jours s'étaient comme concrétés et cristallisés. C'était comme si l'annonce du volume tout prêt qu'il avait faite presque sans y réfléchir l'avait soudain suggestionné lui-même. Aucune puissance au monde ne l'eût empêché d'aller ramasser les «deux sous de gloire» là où il savait qu'ils étaient.
Y étaient-ils? Pour la vanité du poète, on l'a vu, la réponse n'avait jusqu'ici jamais fait doute. Et cependant, lorsque vingt-quatre heures après la rencontre avec Molan, il s'achemina vers la rue Duguay-Trouin, son orgueilleuse assurance avait fait place à une crainte, non pas sur la valeur de ses vers, mais sur l'existence même de cet unique manuscrit. MmePassart avait-elle conservé ces feuilles volantes? Après s'être affirmé qu'une femme ne détruit pas de pareils témoignagesd'un sentiment inspiré par elle, Vincy se disait que la mère autrefois pouvait avoir découvert le secret de sa fille et brûlé ces papiers. Le mari, ce Jacques Passart, qui l'avait connu, lui, René, pouvait avoir soupçonné le passé de sa femme, et, pour s'en prouver l'innocence, cherché, puis détruit, ces mêmes papiers... Et si Rosalie les avait gardés, voudrait-elle les rendre? Ne se vengerait-elle pas de l'ancien outrage en prétendant ne les avoir plus, ou bien en les refusant tout net?... Voudrait-elle seulement recevoir son amoureux d'antan?... Celui-ci avait bien pensé à lui demander par lettre un rendez-vous. Il avait appréhendé un silence contre lequel il n'aurait eu aucune arme. Il escomptait, au contraire, le déconcertement produit par sa présence, si MmePassart était à la maison. Ces points d'interrogation divers se posaient devant la pensée du poète, dans ce voyage à travers Paris, de l'avenue Henri-Martin, où il habitait, jusqu'au Luxembourg. Il avait voulu franchir cette distance, à pied, pour lutter contre l'énervement par lequel il se sentait gagné, sans en convenir vis-à-vis de lui-même. Il voulait aussi bien arrêter à l'avance la ligne qu'il donnerait à ce délicat entretien. Il n'atteignit ni l'un ni l'autre de ces deux résultats, car à l'instant où il entra dans la maison de la rue Duguay-Trouin, pour demander au concierge si MmePassart était chez elle, son cœur avait ce battement des soirs depremière, que connaissent tous ceux qu'a séduits, pour leurs péchés, le démon du théâtre. Quand cet homme lui eut répondu, en lui montrant un pavillon dans l'angle au fond d'une cour:—«Oui monsieur, elle est là. Sonnez à la porte, mais fort. La bonne est un peu dure d'oreille...» tous ses plans de diplomatie s'étaient effacés. Ce battement de cœur n'avait plus pour seule cause l'anxiété sur la réussite de sa démarche, ni même la petite honte de la hasarder. A suivre ainsi le trottoir de ces rues, si peu changées depuis sa jeunesse; à subir l'assaut presque inconscient des idées que tant d'aspects jadis familiers suscitaient dans les profondeurs de sa mémoire, un trouble singulier l'avait envahi. Une personne endormie en lui depuis des années commençait de se réveiller... On était en octobre. Le silence provincial de la cour solitaire où des feuilles jaunies tachaient par endroits le pavé clair,—la vétusté de ce pavé inégal dont les pierres s'encadraient de brins d'herbe,—la transparence voilée du ciel de cet après-midi, où s'adoucissaient, où se fondaient les couleurs des choses,—l'air de médiocrité, mais aussi de repos, de simplicité familiale, de monotonie heureuse, comme répandu sur la petite maison, avec les ardoises de son toit, les teintes neutres de sa façade, la blancheur de ses modestes rideaux derrière les fenêtres,—le terme même employé par le concierge pour désignerla servante des Passart et qui dénonçait l'étroitesse du ménage dans les limites d'un très petit budget,—pas un de ces détails qui ne reportât soudain, avec une force irrésistible, l'écrivain célèbre et riche à tant d'années en arrière!—Il tira sur la poignée de métal pendue au bout d'une chaîne de fer, à l'ancienne mode. Une cloche retentit, au lieu d'un timbre. Il crut reconnaître le son, tant il était semblable à celui qui annonçait autrefois les visiteurs dans l'appartement de sa sœur...
Ce ne fut pas la «bonne» qui vint lui ouvrir. Elle était sans doute absorbée par quelque urgente besogne, de nettoyage ou de savonnage, qui ne la rendait pas présentable. Le battant unique, en se repliant, découvrit la silhouette et le visage d'une enfant, de quatorze ans peut-être, vêtue d'une robe courte. Un tablier de coutil bleu à épaulettes lui donnait une physionomie de pensionnaire sage. Quoique cette jolie créature eût encore, dans sa taille trop carrée et dans ses épaules maigriotes, la gracilité d'une fillette, sa tête, que couronnait la masse de ses cheveux châtains noués en un épais chignon, était déjà celle d'une jeune fille. Sa ressemblance avec sa mère était si frappante qu'en toutes circonstances René en avait été remué. De la Rosalie, qu'il avait aimée et trahie, la petite avait les tendres yeuxbruns, les lèvres fines, le front intelligent et pur, et, dans le dessin du nez, dans l'attache du cou, dans la ligne de la joue, vingt traits qui rappelaient l'autre. Pourtant ce n'était pas elle. D'abord celle-ci était plus jeune, plus frêle aussi, plus menue, et elle tenait de son père quelques détails qui empêchaient l'identité d'être absolue entre l'image que gardait, malgré tout, le souvenir de l'écrivain, et cette enfant, devant laquelle il demeurait sans parler. La petite avait rougi, en le voyant. Elle était accourue au coup de sonnette, parce qu'elle était occupée à ses devoirs dans une chambre voisine et croyant ouvrir la porte à un fournisseur. L'apparition d'un inconnu la décontenançait, au point que sa voix se fit toute basse pour répondre à la demande de l'étranger:
—«Oui, monsieur, maman est là. Si vous voulez entrer dans le salon... Je vais la prévenir...»
—«Voulez-vous lui remettre ma carte?» dit René, qui ajouta: «Si MmePassart ne peut pas me recevoir maintenant, je retournerai quand elle me le permettra...» Il venait de sentir que ce serait un abus de confiance de s'introduire ainsi chez son amie d'autrefois, à la faveur de l'enfant qui, dans son ignorance des usages, ne lui avait pas même demandé son nom?... Mais déjà la petite avait pris la carte; elle avait gravi, deux par deux, les marches de l'étroit escalier intérieurqui desservait l'unique étage du pavillon. Pendant les quelques instants que dura son absence, Vincy put constater que tout, autour de lui, dans cette espèce d'antichambre, révélait une existence bien petite, bien resserrée. Les marches de cet escalier étaient en moellons, terminés par un mince rebord de bois, et aucun tapis ne les préservait. Mais les carreaux étaient soigneusement passés au rouge, et ce rebord de bois frotté à la cire. Le papier des murs, tout uni, avait coûté quelques centimes le rouleau, mais il disparaissait presque entièrement sous des photographies encadrées de passe-partout. René observa, non sans une émotion singulière, qu'elles représentaient des tableaux disparates, et tous propices aux commentaires lyriques, dont il avait eu la passion dans sa première jeunesse. Il les avait certainement mentionnés à sa fiancée d'alors: c'étaient l'Hérodiadede Luini, laVierge aux rochersde Léonard, leCrucifiementde Mantegna, lesPèlerins d'Emmaüsdu Titien. Le métier du professeur de dessin suffisait-il à expliquer cette coïncidence entre ces choix et les goûts professés jadis par le poète? Celui-ci n'eut pas le loisir de se poser longtemps ce problème, car déjà l'enfant avait reparu, suivie de Rosalie elle-même, toute saisie, pâle, et dont la voix eut un étouffement, comme celle de sa fille tout à l'heure, pour répondre aux phrases du visiteurqui s'excusait de son indiscrétion:
—«Indiscret pour vous être souvenu de si vieux amis!... Que je vous présente ma fille aînée, monsieur Vincy. Elle s'appelle Émilie, comme votre pauvre et chère sœur.—Va continuer ton devoir,» ajouta-t-elle en caressant la tête de l'enfant, d'un geste où son agitation achevait de se trahir. Puis, quand ils furent seuls dans le salon:—«Vous avez vu comme elle a rougi en entendant votre nom? Elle sait qui vous êtes, et elle pourrait vous réciter de vos vers,—ceux que je lui ai choisis. Elle les trouve si beaux!... Et elle les dit si bien!...»
René ne répondit pas. Il s'était attendu à tout, sauf à cet accueil dans lequel il n'entrait ni amertume, ni coquetterie,—presque trop peu de coquetterie,—car MmePassart n'avait pas même pris le temps de changer sa modeste toilette. Elle portait une robe d'une petite laine gros bleu, défraîchie, et dont la seule élégance consistait dans un col et des manchettes de toile brodée. Pas un bijou, qu'une médaille d'argent, montée en broche, que René avait vue jadis à la vieille MmeOffarel. Mais, dans cette tenue de petite bourgeoise, Rosalie conservait la grâce de manières qui avait été l'aristocratie native de cette fine plébéienne, et sa séduction sur le poète. A quarante-deux ans, elle restait aussi mince qu'àvingt, aussi souple de mouvements. Elle avait encore son sourire et ses yeux,—ce sourire frémissant qui découvrait ses dents restées charmantes, ses yeux noirs où s'approfondissait un si doux regard. Mais ses cheveux, qu'elle partageait simplement, comme autrefois, en deux bandeaux, étaient devenus gris. Mais son teint pâli et fané disait les profondes fatigues d'une Parisienne pauvre et mal nourrie. Des rides griffaient son front et ses tempes. Des marques de lassitude meurtrissaient les coins de sa bouche et ses paupières. Enfin elle avait trop et trop longtemps peiné. Ses mains, qu'elle essayait de garder fines et soignées, disaient, toutes plissées et un peu déformées, cette existence d'une ménagère occupée à toutes sortes d'humbles besognes. Le masque de René montrait, lui aussi, les traces de l'âge. Mais ses quarante-cinq ans avaient cette maturité bien nourrie, comme cossue, de l'homme riche qui s'assied deux fois par jour à une table de choix, qui dort le matin tout son saoûl dans une chambre, chaude l'hiver, fraîche l'été; qui passe les mois trop rudes dans le Midi, la canicule dans la montagne ou au bord de la mer. Ce caractère, profondément matérialiste, de sa physionomie était encore souligné par les recherches de sa mise. L'auteur mondain se serait cru déshonoré s'il n'avait pas eu les mêmes tailleurs que les habituésdes mardis du Théâtre-Français, dont il avait été si longtemps le favori. Son dandysme aboutissait à faire de lui le sosie d'un boursier. Le contraste entre les destinées de ces deux êtres était symbolisé d'une façon surprenante par le contraste de leur aspect. Seulement, chose étrange et que Vincy sentit aussitôt avec une force extrême, de ces deux êtres, celui qui ressemblait le plus à son Idéal de jadis, ce n'était pas lui. La personne que la vie avait diminuée et vulgarisée, ce n'était pas Rosalie. Si tout, sur elle et autour d'elle, donnait l'idée d'un pauvre décor, tout donnait aussi l'idée que le drame moral, qui s'était joué dans ce décor, n'avait été que délicatesse et que pureté. Il y avait de l'ascétisme dans ce visage fatigué de la mère de famille, où les yeux gardaient leur jeune flamme. Il s'y lisait l'histoire d'une sensibilité ennoblie par la quotidienne acceptation des modestes devoirs, réchauffée au feu d'affections profondes, romanesque par son ardeur, mais nourrie de vérité. Et rien que son attitude envers le perfide fiancé de sa dix-huitième année, devenu un homme célèbre, attestait une nature simple et droite, qui ne connaît ni le reniement des émotions éprouvées autrefois,—n'ayant pas à en rougir,—ni la rancune, parce qu'elle est d'instinct très généreuse et très grande. Cela lui faisait évidemment un peu mal de revoir René, mais elle attribuait la présencede son visiteur à un respect de leurs communs souvenirs, et elle lui en était reconnaissante.
—«Je me trouvais dans votre quartier,» avait-il dit pour rompre le silence qui s'était comme imposé à tous deux dans ces premières minutes. «Il y avait longtemps que je voulais savoir de vos nouvelles... J'aurais pu vous écrire...»
—«Vous avez préféré venir,» interrompit-elle, «et vous avez bien fait... Moi aussi, j'ai pensé souvent à vous écrire, à chacun de vos nouveaux triomphes. Et puis je n'ai pas osé... Pourtant j'étais sûre, bien sûre, que vous n'aviez pas oublié vos amis d'autrefois... Vous avez vu, par ma fillette, qu'eux non plus ne vous oublient pas.»
—«C'est votre fille aînée?» demanda-t-il, plus gêné encore par cette spontanéité de sympathie naïve.
—«C'était la seconde,» répondit Rosalie, «nous en avons perdu une. Il nous reste celle-ci et trois autres, deux filles et un garçon. Ils sont en classe maintenant. J'ai gardé Émilie à la maison parce qu'elle était un peu fatiguée... C'est un petit monde, vous voyez.»
—«Alors,» reprit Vincy après un nouveau silence, «vous êtes heureuse?...» Il avait remarqué qu'en prononçant le mot «nous,» la charmante femme avait eu un rien d'hésitation. C'était sapremière mention de son mari, dont l'ancien fiancé n'avait pas eu le courage de lui parler.
—«Heureuse?...» répliqua-t-elle, en hochant sa tête, «on n'est jamais tout à fait heureux... Il y a eu bien des épreuves. Les enfants ont été malades. M. Passart n'a pas toujours eu autant de leçons qu'il en a aujourd'hui. Mais je suis contente... C'est vous qui devez être heureux! Tout vous a si bien réussi!... Vous avez la gloire, la fortune. Vous avez tout ce que vous avez rêvé, quand...» Elle ne finit pas sa phrase et ajouta:
«Si MmeFresneau vivait seulement pour vous voir!...»
—«Elle verrait quelqu'un qui regrette souvent la rue Coëtlogon», repartit le poète.
—«Vous dites cela?...» fit-elle avec un peu de rougeur sur ses joues pâles.
—«Et c'est bien vrai,» répondit-il, et voici lentement, longuement, se laissant aller à penser tout haut, il commença de peindre la vie littéraire, sa vie, telle qu'il la sentait à cette minute, et la femme qu'il avait choisie jadis pour l'associer à cette vie l'écoutait, avec un étonnement douloureux dans ses yeux émus. Ce n'était pas, de la part de René, du cabotinage, quoiqu'il mît quelque complaisance à se poser en victime de sa propre renommée. Ce n'était pas du calcul, quoique la diplomatie la plus raffinée n'eût pas choisi un autre procédé pour atténuer, sinon supprimer,ce qu'allait avoir de brutal la demande qu'il préparait. Non. L'auteur à la mode se soulageait de toutes les blessures dont son amour-propre avait saigné et qu'il n'avouait jamais, en dénombrant ainsi ces tracasseries de la carrière d'écrivain qu'une imagination irritable tourne si naturellement au tragique. Il disait la levée de hautes et de basses jalousies dont s'accompagne le succès; l'atmosphère d'hostilités et de calomnies où respirent ceux que le public aperçoit de loin dans une apothéose, l'inconsciente férocité de ce même public qui traite ses auteurs comme un autocrate ses ministres, toujours prêt à briser le favori d'hier. Il disait les lassitudes que la surcharge forcée de la production impose aux plus courageux ouvriers en vers et en prose; le supplice intime de l'artiste à qui l'on reproche de se répéter, et qui doit, à tout prix, se renouveler, sous peine de périr. Il ne s'apercevait pas lui-même que cette lamentable élégie était la plus terrible condamnation de son existence intellectuelle. Il n'y parlait que de succès et d'insuccès! Quelle triste preuve qu'il n'avait jamais travaillé qu'en vue d'un effet à produire! La confidente de son premier rêve de gloire, devenue, pour quelques minutes, la confidente de sa désillusion dans ce rêve accompli, ne pouvait pas comprendre quelle misère morale trahissait une si maladive frénésie de vogue et d'applaudissements.Quand enfin il eut raconté, en l'attribuant toujours à l'envie, l'échec de sa dernière comédie et l'insolence des sociétaires qui s'étaient permis, eux, des cabotins, de le recevoir à corrections, lui, l'auteur de dix pièces acclamées:
—«Ah! c'est indigne!...» s'écria-t-elle. «Mais il faut vous venger. Oui, vengez-vous par un nouveau chef-d'œuvre.»
—«Un chef-d'œuvre?...» répondit-il avec un haussement d'épaules découragé. «On ne fait pas un chef-d'œuvre, comme on veut.»
—«On?...» reprit-elle finement, «c'est possible... Mais René Vincy!... Je vous ai vu travailler autrefois. Je me souviens comme les beaux vers vous venaient, si naturellement, si facilement...»
—«Oui,» répondit-il, et sentant bien que c'était l'instant de parler ou jamais, il répéta: «Oui, quand j'en composais pour vous.»
A cette allusion si directe, la seule qu'il se fût permise depuis le début de cet entretien, le sang afflua aux joues de la pauvre femme. Il y eut une nouvelle tombée de silence entre eux; puis, sans avoir le courage de la regarder, et lui-même, la pourpre au visage:
—«Ces vers que je vous ai écrits, vous vous rappelez, pendant six mois, tous les jours...» interrogea-t-il, «ces vers... Vous les avez gardés?»
—«Si je les ai gardés!...» dit-elle simplement. «Comme vous m'avez demandé cela?... Pourquoi?...» Et le fixant soudain avec des yeux où il put lire une véritable angoisse de ce qu'elle osait concevoir et formuler.—«Ah!» s'écria-t-elle, «je comprends... C'est pour cela que vous êtes venu... pour me les redemander? Vous voulez me les reprendre... Vous voulez...»—Elle n'acheva pas, et, fièrement, après un instant d'hésitation presque terrible pour son interlocuteur, tant il y sentit passer de douloureuse révolte: «C'est trop juste, ils sont à vous. Je vais les chercher...»
Elle s'était levée et elle avait déjà fait un pas vers la porte. Que René se tût seulement, qu'il la laissât sortir de la chambre, et sans même qu'il eût eu la honte d'exprimer son féroce désir, il rentrait en possession de ces vers de jeune homme. Le volume, annoncé insolemment à l'insolent Jacques Molan, était à sa portée, et sans doute les «deux sous de gloire», plus peut-être... Mais que Molan était loin de Vincy à cette minute, et loin les misérables vanités de la vie littéraire!... Un élan irraisonné venait de le faire se lever, lui aussi, tout d'un coup. Il avait pris le bras de Rosalie pour la retenir, et, d'un accent où frémissait à nouveau, pour la première fois peut-être depuisqu'il était célèbre, la sensibilité délicate et passionnée de ses vingt-cinq ans:
—«Non,» disait-il, «ne pensez pas cela... Ne me jugez pas ainsi... Je ne suis pas venu vous redemander ces vers. Je les aurais que j'aurais horreur de les publier... Moi vivant, ils ne paraîtront jamais. Je vous le jure... Et d'ailleurs, je n'ai aucun droit sur eux. Ces vers ne sont pas à moi. Ils sont à vous... Je suis venu savoir si vous m'aviez pardonné, vraiment pardonné. Oui. Voilà pourquoi je suis venu, pour cela seulement. Je le sais et je vous en remercie...»
En prononçant ces mots si absolument contraires à ceux qu'il avait préparés, René portait à ses lèvres cette petite main, fatiguée par le travail; la tremblante main de la naïve bourgeoise dont son souvenir avait été l'unique roman, dont ses vers avaient été l'unique poésie, et il mettait sur ces doigts qui avaient si précieusement gardé ses vers de jeunesse un baiser dont l'émotion lui remua le cœur d'un frisson qu'aucun de ses triomphes de théâtre ne lui avait jamais fait connaître.
Novembre 1900.
—«Je vais demain à La Capte, féliciter mes cousins Gronsac pour le mariage de leur fille,» m'avait dit le commandant Montis, un de mes très proches voisins, sur cette côte de Provence où j'habite cinq mois d'hiver. «Venez-vous avec moi?... Si ce déluge ne recommence pas, entendons-nous...»
J'avais accepté d'autant plus volontiers que je devais, moi aussi, cette visite aux Gronsac, et de la colline où nous avons nos maisons, M. de Montis et moi, jusqu'à La Capte, c'est un vrai voyage: quinze kilomètres sur des routes du Midi, abîmes de boue quand il a plu, abîmes de poussière quand il fait soleil et mistral. On préfère affronter ces misères à deux. C'était la boue que nous devions subir, après les cataractes déplorées par M. de Montis. Elles avaient cessé,ce lendemain, quand nous partîmes, mais en laissant dans la plaine un ravinement d'inondation. Aussi à peine avions-nous quitté la colline que la ponette corse qui traîne d'ordinaire si lestement le panier à deux roues,—seul équipage du vieil officier retraité,—commença d'enfoncer avec désespoir ses jolies pattes minces dans les paquets de fange. Elle allait tout de même, Vérité, la bien nommée, la vaillante petite coureuse alezane. Ce que voyant, son propriétaire me répéta pour la centième fois cet aphorisme d'hippologie, prononcé avec le sérieux comique des amateurs de chevaux:
—«Ai-je raison de vous affirmer que tous les alezans sont chauds?... En a-t-elle, un cœur!...» Puis il ajouta, comme toujours: «Elle n'a qu'un mètre quarante, très juste, mais voyez son rein. Est-ce large? Est-ce doublé? Elle me porterait, si...»
Et il me montrait, posé sur le tapis de la voiture, à côté de son pied gauche, le pilon qui lui sert de pied droit. Montis a perdu la jambe à Buzenval, dans la funeste et inutile sortie du 19 janvier, sinistre épilogue d'incapacité à la plus incapable des défenses. Cette terrible blessure lui a valu la croix et le quatrième galon,—mais sa mutilation l'a forcé de quitter le service. A la suite de sa mise en réforme, il a trompé la tristesse de sa carrière brisée en courant le monde, avecune manie de mouvement qui fait un contraste ironique à son infirmité. Où n'a-t-il pas promené cette jambe de bois qui lui interdit d'essayer les forces de la ponette Vérité? L'Orient, les Indes, le Japon, les deux Amériques,—il a regardé tous les paysages des deux hémisphères, de ses yeux si bleus sous l'embroussaillement de ses épais sourcils, restés roux à cinquante-six ans, comme son visage, tanné par l'air, reste maigre. L'énergie est partout empreinte sur cette physionomie qui s'accorde bien au nom. La famille Montis a émigré de Toscane en Provence, au quinzième siècle, à la suite d'une des innombrables convulsions civiques qui jetèrent sur les routes tant de nobles florentins. Le commandant a beau être devenu, par le cœur, un vrai Français de cette France pour laquelle il a versé son sang, physiologiquement il demeure un de ces Italiens roux, que l'on voit dans les fresques de Masaccio et de Ghirlandajo. Il garde aussi, de ces Toscans de la grande époque, un je ne sais quoi d'inapprivoisable, une sauvagerie, dissimulée sous la plus courtoise politesse. Il est de cette espèce d'hommes qui n'est jamais complètement civilisée, ni en bien, ni en mal. Mais avant l'anecdote qui sert de matière à ce récit, il fallait être un maniaque d'atavisme, tel que moi, pour deviner, pour imaginer peut-être, cette hérédité un peu farouche dans le vieux garçon estropié, qui, à demi ruiné par les prodigalitésde ses voyages, était rentré au pays natal. Il avait acheté une bicoque au soleil, dans un vaste jardin, pour achever d'y mourir, entre des fleurs, quelques ruches d'abeilles, des livres et sa ponette alezane,—laquelle continuait, dans l'excursion que je raconte, d'arracher la légère voiture aux engluements de la boue, tandis que son maître me renseignait sur un tout petit point de linguistique, avec cette minutie d'archéologie locale, autre manie de tant de retraités. Il me disait:
—«Vous êtes-vous demandé ce que signifie le nom de ce domaine de mes cousins, La Capte? Avec le temps on est arrivé à écrire ainsi:LaetCapte;—en réalité, on devrait écrire l'Accapteen un seul mot et avec une apostrophe.—Accapte, c'est l'acceptumdes latins, le participe d'accipere: recevoir... ou prendre! Il y a un hameau, près d'Hyères, qui porte ce nom, mais avec la vieille orthographe. Elle rappelle le droit d'accapte, c'est à dire d'épave, qui appartenait aux marquis des Iles d'or, à cet endroit là, comme il appartenait aux Montis, là où nous allons...»
Je le regardais, tandis qu'il m'énonçait cette amusante, et peut-être fantaisiste, étymologie. Je crus voir une ombre passer dans ses yeux clairs, et je me demandai si la légende qui courait sur lui aurait par hasard raison? Je le savais quasi brouillé avec les châtelains actuels de la diteCapteouAccapte. J'avais même attribué à la gênede relations fausses son désir de m'emmener avec lui dans cette visite obligée. C'étaient des parents trop proches pour que le mariage de leur fille ne lui imposât pas une démarche. J'avais aussi entendu conter que cette demi-brouille avait précisément pour motif ce domaine dont il m'expliquait les privilèges anciens. Sa cousine, Mmede Gronsac, en avait hérité, à son dam, d'un oncle commun, lequel avait trouvé fort mauvais, comme d'ailleurs tous les compatriotes du commandant, son parti pris, si longtemps prolongé, de ne pas vivre au pays. Petites ou grandes, parisiennes ou provinciales, les sociétés n'aiment jamais qu'un de leurs membres se passe d'elles trop aisément. Aussi avait-on fort approuvé, dans la petite ville d'où les Montis sont originaires, et dans les mas, bastides et villas environnantes, que le vieil oncle eût rayé le nom de son neveu sur son testament. Puis comme les hypothèses vulgaires semblent toujours les plus vraisemblables à l'opinion,—elles sont à la hauteur morale des majorités,—l'isolement un peu excentrique où le commandant s'enfermait, vis-à-vis des siens et de toute la contrée, était attribué de même à un mécontentement d'héritier frustré. Certes la modeste habitation du blessé de Buzenval, achetée d'un négociant marseillais et qui s'appelait bourgeoisement et prosaïquement: «Ma Toquade», n'avait rien de commun avec le seigneurial manoir que nousallions voir bientôt dessiner ses toits couverts de tuiles brunes, au centre d'une admirable vallée, dans un des contreforts des montagnes des Maures, en face de l'île de Port-Cros. Un manoir? C'est baptiser bien solennellement cette exquise maison de plaisance, la plus caractéristique de cette côte. En voulez-vous un croquis? Pour y arriver, imaginez un porche du dix-huitième siècle, surmonté d'une balustrade; puis, une longue allée de hauts palmiers faisant haie. Un parc d'orangers et de citronniers mûrit ses fruits d'or au gai soleil. Des roses fleurissent en plein janvier et des mimosas. Un rideau de séculaires cyprès protège le château du côté du nord. A l'horizon la mer bleuit dans une crique hérissée de rochers rouges, et partout apparaissent les signes d'une culture merveilleuse:—ici des vignes dont les ceps sont gros comme des troncs d'arbres; là un bois de chênes-lièges avec leur cœur nu et noir dans leur manchon d'écorce grise, entaillé de l'année précédente. Ailleurs c'est le frisson argenté d'un massif d'oliviers,—et sur la façade longue du château, toute mangée de soleil, d'étroites fenêtres rabattent leurs volets bruns. Cette rareté des ouvertures raconte les longs séjours d'été, comme la pente douce des toits raconte la saison des pluies. Ils sont aménagés ainsi, pour recevoir l'eau qui s'amasse dans l'ancienne citerne. Une tourelle au centre révèle, à qui connaît les ingéniositésdes architectes de la contrée, que ce puits de réserve a été creusé dans le roc, au milieu même du bâtiment. Que le propriétaire deMa Toquadeeût préféré, avec sa haute mine, succéder à ses aïeux dans la suzeraineté de ce paradis terrestre rafraîchi par la brise de mer, plutôt qu'au mercanti de la Cannebière dans son mesquin vide-bouteille, la chose était trop légitime. Mais qu'il eût la petitesse d'en vouloir à des gens de son sang, pour un héritage,—même celui-là,—cela non. A vrai dire, avant cette visite, l'idée ne m'était jamais venue de chercher une raison à son éloignement des siens. Je l'avais attribué au désir si naturel, quand on a vécu largement et librement, d'échapper aux étroitesses forcées de la province. Pour la première fois, à l'expression soudaine de ses prunelles, tandis qu'il me parlait de La Capte, je crus m'apercevoir que l'image de l'endroit vers lequel nous nous dirigions, au trot infatigablement égal de la vaillante ponette, s'associait dans le cousin des Gronsac à des impressions plus singulières et plus profondes que ce désir d'indépendances ne les supposait.
—«Après tout,» songeais-je, «connaît-on jamais tout un caractère? Que sais-je de Montis? Qu'il est parfaitement gracieux pour moi... Qu'il a voyagé et profité de ses voyages... Qu'il est un ingénieux obtenteur de roses, comme ils disent ici, et qu'il soigne bien ses abeilles... On peutêtre fort mauvais parent avec ces qualités. Et puis n'a-t-il pas quelque preuve, de lui seul connue, que les Gronsac ont capté son oncle avec de vilains procédés?... D'ailleurs ce ne sont pas mes affaires...»
Je me tenais ce petit discours intérieur, en continuant d'échanger avec mon compagnon des propos d'un ordre tout autre. Je l'interrogeais sur les accidents de la route, qui, tour à tour, longe la mer, entre dans les terres, serpente parmi les rochers, traverse un bois de mimosas, des champs de violettes, des bouquets de chênes. Quoiqu'il me répondît avec sa complaisance habituelle, je remarquai que ses phrases se faisaient de plus en plus brèves, à mesure que nous approchions du terme de notre promenade. Volontairement ou non, il laissait tomber la causerie. Mais la simple appréhension de se retrouver en face de personnes peu sympathiques n'expliquait-elle pas cet embarras, surtout—c'est la règle dans les dissentiments de famille—s'il s'était donné des torts, même ayant raison? Pourquoi commençais-je à soupçonner malgré moi qu'il y avait autre chose? Quoi? J'ignorais tout de la jeunesse de Montis. Des Gronsac je ne savais rien, sinon que le mari était un gros gentillâtre de campagne, cordial et commun; Mmede Gronsac une femme assez malingre, affreusement fanée à cinquante ans, et qu'elle passait pour jouir—d'après la cocasse métaphorepopulaire—d'une très mauvaise santé. Leur fils aîné, que je connaissais et qui aidait son père dans l'exploitation du domaine, avait trente ans; leur fille cadette, celle dont les fiançailles provoquaient notre visite, en avait vingt. Ces deux enfants, les seuls que les Gronsac eussent gardés, étaient nés pendant que Montis voyageait. Donc aucune hypothèse de paternité clandestine ne pouvait s'esquisser dans ma fantaisie. Je me répétai que ce n'était pas mes affaires, et, voyant que le commandant ne me répondait que distraitement, je finis par me taire en combattant de mon mieux ma curiosité éveillée, malgré moi, par cette sage maxime: un nouveau venu dans un pays doit s'efforcer de ne pas se faire raconter les histoires des gens. C'est la seule manière de ne jamais s'en mêler. Les jets de boue que les sabots de Vérité faisaient jicler du sol et dont j'avais beaucoup de mal à me préserver sous la couverture ne m'étaient-ils pas un symbole du danger qu'il y a à s'aventurer dans les fondrières? Celles de la vie sont pires que celles des routes.