Le professeur était chez lui. Chaligny ne lui eut pas plus tôt fait passer sa carte, sur laquelle il avait écrit: «De la part de M. Dumont, qui est plus mal», qu'il fut introduit. Le mari de Valentine le devinadu premier coup d'œil: cet homme de quarante ans passés que Mmede La Node avait vu arriver, dans un coupé de remise, au pavillon de la rue Lacépède, c'était le médecin. Le professeur Salvan avait, en réalité, dix ans de plus; mais, conservé par une existence continûment active et ascétique, il ne les paraissait pas. Il était mince et robuste, avec une tête petite, dont le masque saisissant et glabre rappelait la face napoléonienne de son maître Charcot. Dans ce monde des grands docteurs parisiens, où se rencontrent aujourd'hui plusieurs personnalités si remarquables, Salvan a su se faire une figure à part, en associant, comme jadis Trousseau, un beau talent d'écrire aux plus solides qualités de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu, ses immenses travaux l'ont toujours tenu éloigné des salons, et son goût pour les recherches d'ordre purement scientifique de la clientèle. La mort de son fils unique, arrivée en 1898 dans des circonstances cruelles,—le jeune homme s'est empoisonné, par désespoir d'amour, loin des siens, dans un hôtel de Naples,—l'a rendu plus sauvage encore. C'est à cette date qu'il a quitté son installation du boulevard Malesherbes pour se réfugier ici, dans une maison plus modeste,—mais elle est à lui, et elle ne lui rappelle pas l'enfant tragiquement perdu. Ce détail prouve assez combien ce manieur de misères humaines reste sensible, malgré des allures volontiersbrusques qu'explique son métier de neurologue, malgré aussi la dureté chirurgicale de son perçant regard. On se rappelle combien l'éclat de ses yeux avait frappé l'espionne, quand elle les avait rencontrés, à sa descente de voiture. Cet éclat aigu, où semble passer une froide lueur de bistouri, frappa Chaligny aussi, tandis qu'il racontait l'attaque dont venait d'être victime M. Dumont. Le médecin était debout devant un feu, dans un petit salon d'ordinaire réservé à sa femme, le torse serré dans la redingote noire de deuil qu'il ne quitte plus depuis la mort de leur fils. A mesure que son visiteur avançait dans son récit, son visage, d'une expression si énergique, s'assombrissait singulièrement:
—«Il est bien malade, n'est-ce pas?» finit par dire Chaligny.
—«Bien malade,» répondit Salvan. «Il est à la merci de la plus petite secousse. C'est même étonnant qu'il ait tant duré,» continua-t-il, «étonnant!... Sa première attaque remonte à six ans. Je l'ai cru perdu vingt fois. Mais il a une telle volonté de vivre!... Et tant qu'on veut vraiment vivre, on vit... Pourtant, monsieur, j'ai le droit de vous le dire: sans les soins de ces dames de Chaligny, il n'aurait pas résisté. Elles ont été admirables toutes deux. C'est leurs visites qui l'ont soutenu... Vous vous êtes décidé à le voir, vous aussi. Croyez-moi, vous avez bien fait. Lesbrouilles de famille doivent disparaître devant la mort... Mais j'espère qu'il ne s'agit pas de cela encore aujourd'hui. Cependant, nous n'avons pas de temps à perdre. Je serai là-bas dans vingt minutes. Vous pouvez m'annoncer...»
Dieu! Comme Chaligny, en écoutant ces mots qui obscurcissaient encore l'énigme, aurait voulu interroger le célèbre professeur, le contraindre de s'expliquer! A quoi bon? Même si l'honneur ne lui eût pas défendu de poser des questions qui convainquissent sa mère et Valentine d'un mensonge, n'était-il pas évident que Salvan croyait à ce prétexte des difficultés familiales, imaginé par les deux femmes pour justifier leur présence au chevet du mourant, sans qu'aucun homme de leur nom y fût jamais? Que leur était donc ce M. Dumont? Quel devoir étaient venues accomplir, auprès de ce malheureux, dans ce quartier perdu, sa mère d'abord, puis Valentine,—et en se cachant de lui, Norbert, comme elles s'en étaient cachées, avec des prudences de criminelles? Il avait fallu, pour qu'il surprît le secret de ces visites, un concours presque fou de circonstances! Et ces visites n'étaient pas seulement innocentes. Le témoignage du médecin en proclamait la noble, la bienfaisante charité. Les deux femmes avaient donc eu peur,—de quoi? Que lui, le fils et le mari, les leur défendît? Non. Qu'il les connût simplement. Quelle impérieuseraison les avait dominées, au point qu'elles ne l'avaient pas dite non plus au médecin, pour qui elles avaient inventé cette fable d'un parent brouillé? Et le docteur Salvan y avait cru, sans faire de question à personne sur ce parent caché des Chaligny? Pourquoi pas? Le secret professionnel était là. D ailleurs n'arrive-t-il pas souvent qu'un membre déshonoré d'une grande famille se terre dans Paris, change de nom? Que sa mère et Valentine eussent raconté une histoire de ce genre au docteur, c'était certain, et que cette histoire fût fausse, c'était certain encore. Si elle eût été vraie, lui, Norbert, le chef actuel de la famille, l'aurait sue... Ces portraits cependant, sur le bureau du malade, les représentant: sa mère, lui, sa femme, leurs enfants, à différents âges, que signifiaient-ils?... La perspective maintenant ouverte devant son esprit lui infligeait une angoisse si forte, qu'elle l'empêchait de sentir le soulagement d'être délivré d'un autre soupçon; celui qu'il avait, deux heures auparavant, subi avec tant de violence, à l'occasion de sa femme. Son attente actuelle, pour être d'un autre ordre, n'était pas moins affreuse. Elle s'accrut encore lorsque, étant retourné au pavillon de la rue Lacépède pour annoncer la venue de M. Salvan, le domestique lui répéta, avec un visage plus consterné, que le malade reprenait à peine connaissance. Quand, tout à l'heure, le médecinl'avait félicité d'être, lui aussi, venu chez M. Dumont, Chaligny s'était senti rougir sous ce compliment. Quelle atroce ironie, si réellement son apparition dans ce salon, où il n'avait jamais figuré qu'en image, avait donné à l'hôte de cette retraite cette secousse, interdite et peut-être mortelle! Maintenant, et tandis qu'il s'éloignait de la petite maison silencieuse, sous les rideaux bourgeois de ses vitres closes et parmi les feuillages dorés de ses vieux tilleuls, érigés au-dessus du mur du jardinet, le commencement d'un obscur, d'un insecouable remords grandissait en lui. Il lui avait été impossible de rester là sans chercher à en savoir davantage. Il avait donc donné, au cocher qui l'avait conduit de la rue Lacépède au boulevard Saint-Germain, puis ramené du boulevard Saint-Germain à la rue Lacépède, l'adresse de la rue de Varenne et de son propre hôtel. Une seule personne pouvait l'aider à résoudre l'énigme de plus en plus redoutable qui se précisait devant lui, de minute en minute. C'était Valentine...
—«Elle ne me refusera pas de me parler,» se disait-il, «elle me le doit, et je l'exigerai. Elle ne peut pas me laisser dans cet horrible doute... J'ai le droit de tout savoir, puisqu'il s'agit d'elle et de ma mère...»
Bien qu'il s'efforçât de se prouver ainsi à lui-même l'imprescriptible souveraineté de ses titrescomme fils et comme mari, il ne pouvait s'empêcher de se rappeler sur quelle explication sa femme et lui s'étaient quittés vers les onze heures.—Il en était à peine deux, et quelle volte-face dans sa situation vis-à-vis d'elle! Il l'avait laissée bouleversée des soupçons que le zèle malheureux d'une parente imprudente avait insinués dans son cœur. Elle luttait contre ses soupçons. Elle ne voulait pas y croire. Elle, qui n'avait rien à se reprocher, elle ne se permettait pas d'être jalouse, et, pendant ce temps, lui qui la trahissait, il courait, sur la foi de la plus calomnieuse, de la plus gratuite dénonciation, à la plus insultante enquête! Pour engager avec cette épouse outragée l'entretien qui lui donnerait enfin la lumière dont il avait besoin, il fallait que le mari perfide l'avouât d'abord, cette enquête. Ce qu'il entrevoyait des profondeurs de cette âme, si tendre et si secrète, lui donnait, en ce moment, et par-dessus les autres troubles de son être, une honte de lui-même et de sa démarche là-bas. Ces émotions, d'ordre si divers, lui rendirent horriblement douloureuse la rentrée dans le petit salon où Valentine se tenait de nouveau après le déjeuner. Elle avait auprès d'elle leurs deux enfants, leur fils François et leur fille Armande, lui nommé d'après son oncle, le frère aîné de Norbert, mort si jeune, elle, d'après sa grand'mère. Mmede Chaligny, quand son mari ouvrit la porte, caressait les cheveuxbouclés des deux têtes rieuses, dans une attitude très pareille à celle de la photographie suspendue à l'étoffe du paravent, près du bureau de ce malade qui n'avait jamais vu ces enfants, et ils faisaient une partie vivante de sa vie! Cette analogie, en redoublant de nouveau chez Chaligny la sensation du mystère, lui rendit la force de provoquer la redoutable conversation. Pourtant, à vingt petits signes, au tremblement de ces blanches mains de femme autour des cheveux des petits, à la rougeur de ses paupières, à l'expression de ses prunelles, il devinait bien que, de son côté, elle était toute remuée, toute vibrante. Elle ne savait pas encore son action; de quoi donc pouvait-elle frémir, sinon du chagrin qu'elle lui avait confié le matin en termes si clairs, quoique si voilés? La «cruauté du monde,» comme elle avait dit, l'avait blessée, et elle essayait de l'oublier au contact de ces jeunes âmes, issues de la sienne, et dont l'innocence lui souriait à travers des prunelles si bleues et sur des bouches si roses. La mère leur souriait aussi, d'un sourire qui se changea, sur ses lèvres nerveuses, en un frémissement, lorsqu'elle vit entrer Norbert. Elle laissa aller les deux enfants, qui coururent au-devant du nouveau venu, avec les jolis mouvements et le babil aimable des instants où ces fines créatures se sentent en faveur. Dans des crises comme celles que traversaient cemari et cette femme, cette gaieté si spontanée, si ignorante, de ce petit garçon et de cette petite fille devait leur faire mal. L'antithèse entre le poids que les parents portent sur leur cœur et la légèreté de ces sensibilités fraîches et neuves, fait le tragique poignant de certains drames de famille. Elle en fait aussi la consolation. C'est le rajeunissement, c'est l'avenir qu'annoncent ces insouciances des enfants à l'homme et à la femme qui souffrent. Norbert et Valentine éprouvèrent à la fois l'une et l'autre impression, et leurs premières phrases, quand, d'un commun accord, ils eurent renvoyé les petits, exprimèrent cette tristesse et cette douceur:
—«Comme ils avaient l'air contents d'être avec vous!...» dit-il. «Vous les gâtez un peu, et que vous avez raison!... Quand on n'a pas été heureux tout petit, on risque beaucoup de mourir sans l'avoir jamais été...»
—«Je ne les gâte pas,» répondit la mère, «je me gâte en eux. Dans mes moments de lassitude, comme celui que j'ai eu la faiblesse de vous montrer ce matin, ils me rapprennent à espérer. Mais, vous voyez, cela va mieux, j'ai repris sur moi. Je ne me suis pas recouchée. J'ai déjeuné avec eux, puisque vous m'aviez fait dire que vous ne pouviez pas être là, et c'est fini...»
Il y eut un silence entre eux. Devant cette nouvelle preuve de grâce et d'énergie donnée parcette âme, qui voulait lui cacher combien elle avait été frappée jusqu'en son tréfonds par la dénonciation de la lettre anonyme, le mari infidèle et jaloux eut un remords plus vif encore, mais aussi un sentiment plus aigu du mystère contre lequel il se débattait. Fallait-il que la jeune femme y attachât de l'importance pour qu'elle continuât de le défendre, ce mystère, par toute son attitude, comme une épouse coupable, tandis qu'elle n'avait à dissimuler que le plus pur dévouement!... Mais à qui? Mais pourquoi?... Et trouvant, dans l'angoisse accrue de cette question, la force d'avouer son dégradant accès de soupçon:
—«Valentine,» commença-t-il, «je viens de la rue Lacépède.»
Tandis qu'il prononçait ces mots, dont elle était seule au monde, maintenant que la mère de Norbert était morte, à comprendre la funeste portée sur ces lèvres, elle l'avait regardé avec une épouvante dans ses prunelles soudain fixes. Elle répéta, comme si elle ne pouvait pas croire aux paroles qu'elle avait entendues:
—«Vous venez de la rue Lacépède?... C'est là que vous êtes allé en me quittant, après que je vous avais parlé comme je vous avais parlé? C'est là?...»
—«Oui,» répondit-il d'une voix basse, et, avec la fermeté, accablée mais décidée, de quelqu'unqui, voulant réclamer un droit, se force à remplir d'abord le plus pénible devoir: «J'ai eu un accès d'égarement... Cette lettre anonyme, l'indication si précise de cette adresse, votre trouble quand je vous avais parlé... J'ai perdu la tête... La jalousie m'a pris. J'ai voulu savoir... J'y suis allé...»
—«Ah!» gémit-elle avec un accent que Norbert ne lui connaissait pas. «Vous avez pu me faire cela!... Non, ce n'est pas la lettre anonyme qui vous a précipité là-bas, ce n'est pas la dénonciation, ce n'est pas mon trouble, c'est... Mon Dieu!» et elle leva les mains en les serrant dans un geste désespéré: «Et moi qui étais si touchée de votre délicatesse, ce matin, moi qui me disais: on l'a calomnié!... Ce qui vous a fait aller rue Lacépède,» continua-t-elle en marchant sur son mari, son beau et noble visage convulsé d'indignation: «c'est votre entretien avec Jeanne... Elle est venue. Elle vous a parlé. Ce qu'elle vous a dit, je n'en sais rien. J'ai entendu vos voix à travers cette porte. Je n'ai pas voulu les avoir écoutées... Mais quand elle est partie, sans avoir osé me revoir, j'ai bien compris qu'il s'était passé entre vous quelque chose d'extraordinaire... Je devine tout maintenant. Je vois tout... C'est elle qui a écrit la lettre anonyme; elle qui m'a suivie, qui m'a dénoncée; elle qui vous a jeté sur cette piste, pour vous prendre à moi!...Dieu! La malheureuse!... On avait donc raison. Il y avait une intrigue entre vous. Pour que vous l'ayez laissée vous parler ainsi de votre femme—de la mère de vos enfants—c'est qu'elle vous tient, c'est...» Elle s'arrêta devant les mots d'amant et de maîtresse qui lui brûlaient le cœur rien qu'à les penser, et, dans un cri où la légitime révolte de l'épouse trop outragée protestait douloureusement: «Non, vous n'êtes pas allé là-bas parce que vous étiez jaloux de moi! Vous y êtes allé parce que vous me trahissez!... Vous avez cru avoir une preuve, un moyen de vous rendre libre, pour être à elle davantage!... Mais quelle femme avez-vous donc cru que j'étais? Quand vous ai-je donné le droit de me juger ainsi?... Et elle?... Ah! C'est trop amer, trop amer! Et je ne l'ai pas mérité!...»
—«Il est bien naturel que vous pensiez ainsi...» répondit Chaligny d'une voix plus basse encore. Il se sentait incapable, en ce moment, de discuter des évidences qui n'étaient cependant que morales, incapable de s'innocenter sur le point, si essentiel, de sa liaison avec Mmede La Node. Il était trop affamé de vérité pour mentir. Et puis, comment nier cette explication violente avec sa maîtresse, à la porte de la chambre de sa femme, et dont celle-ci avait surpris la rumeur? Comment justifier la volte-face qui l'avait, aussitôt après cette visite de Jeanne, jeté à cetteenquête qu'il était bien forcé d'avouer, puisqu'il n'était rentré chez lui que pour la prolonger? Il ajouta seulement: «Les apparences sont contre moi. Et néanmoins...» Il hésita une seconde, et sa voix se releva pour proférer ce solennel serment: «Je vous le jure sur la tête des enfants, puisque vous venez de me les rappeler. Non, ma démarche n'avait pas cette abominable intention. Non, je ne voulais pas me rendre libre. Non, je n'allais pas chercher des preuves contre vous. Je n'avais pas de plan, pas d'arrière-pensée. J'ai été fou, je vous le répète.. Vos visites dans cette rue perdue, les précautions que vous preniez, ce secret dans votre vie... Mais si je vous ai méconnue un instant, j'ai été bien puni... Quand je suis arrivé devant cette maison, je n'ai pas pu dominer le doute affreux qui me rongeait... J'ai interrogé les boutiquiers voisins... J'ai su qui vivait là... Ne m'interrompez pas. C'était de l'espionnage, un infâme espionnage. Je me méprisais tant de m'y livrer!... Et puis j'ai sonné à cette porte... J'ai donné votre nom pour entrer... On m'a reçu... J'ai vu M. Dumont... Qui est-ce? Valentine, qui est-ce?...»
A mesure que son mari parlait, racontant, avec la pourpre de la honte aux joues, et, dans les yeux, la fièvre desavoir enfin, le visage de la jeune femme changeait d'expression. A la colère indignée des premiers moments, se substituait uneanxiété qui alla de nouveau jusqu'à la terreur, quand elle eut entendu la phrase irréparable: «On m'a reçu...» Ce fut une émotion si violente qu'elle se mit à trembler de tout son corps. Puis, ramassant sa volonté dans un suprême effort, elle eut le courage de défendre encore ce secret, qui n'était pas le sien, contre l'inquisition passionnée de Chaligny.
—«Puisque vous avez vu M. Dumont, vous le savez, qui c'est... Un malade à qui je fais l'aumône de quelques visites, parce que je l'ai promis à une personne qui est morte... Laissez-moi remplir ce devoir de charité jusqu'au bout. Je ne le remplirai pas longtemps, et ayez, vous, la charité de ne pas m'en demander plus que je n'ai le droit de vous en dire...»
—«Je vous obéirai,» reprit Chaligny, «si vous voulez seulement me jurer sur la tête des enfants, comme j'ai fait, moi, tout à l'heure, que cette personne morte dont vous parlez, envers qui vous accomplissez un vœu, n'était pas...» Il hésita une seconde, tout bas: «... n'était pas ma mère?... Mais vous ne jurerez pas, vous ne pouvez pas jurer... A quoi bon vous le demander d'ailleurs? Je le sais, que c'était ma mère... Ce n'est pas seulement M. Dumont que j'ai vu dans cette maison de la rue Lacépède. Je l'y ai vue, elle aussi... Son portrait est là, un portrait que je ne connaissais pas, chez cet homme que je neconnaissais pas non plus. Il n'y a pas que son portrait. Il y a le vôtre. Il y a le mien...» Et, tout d'un coup, la mémoire illuminée par cet éclair du souvenir qui ravive en une seconde le détail d'une impression oubliée des années: «Mais si, je le connais, cet homme. Je me rappelle son nom maintenant. C'est M. de Rayneville.» Il répéta: «Rayneville? Rayneville? Il venait chez nous autrefois. Et puis, il a disparu... Si, attendez. Je me rappelle encore... Un procès. Une condamnation... Mais maintenant que je tiens le nom, je reconstruirai tout... Ce n'était cependant pas notre parent,» continua-t-il en suivant tout haut ses pensées, «et ma mère a continué à le voir secrètement jusqu'à sa mort?... Elle vous a demandé de continuer à le voir quand elle n'y serait plus?... L'affaire Rayneville?... Oui. Il y a eu une condamnation... Mais le motif? Le motif?... Je ne me rappelle plus. Je retrouverai. Je vais de ce pas chez mon notaire. Il fera la recherche dans les collections de laGazette des Tribunaux. Je veux savoir...»
—«Je vous en supplie, mon ami,» dit Mmede Chaligny en le retenant. «Calmez-vous.» Et, avec une expression de la même terreur, toujours grandissante: «Vous n'irez pas chez votre notaire. Vous ne prononcerez le nom de M. de Rayneville à personne. Vous l'avez reconnu. C'est vrai, il s'appelait ainsi. Quant à l'affaire dont vous parlez,c'est vrai encore qu'un procès a eu lieu et qu'il a été condamné... Mais qu'est-ce que cela vous fait?» implora-t-elle. «Pourquoi voulez-vous tourmenter les morts?... Oui. C'était un ami d'enfance de votre mère. Elle a eu pitié de lui après qu'il avait commis une grande faute, dont il avait été horriblement puni. Quand elle s'est vue sur le point de mourir, elle a eu pitié de lui encore. Il était malade. Il était seul. Elle m'a demandé de la remplacer... Ah! mon ami,» et elle éclata en sanglots, «n'outrage pas ta mère, après m'avoir outragée!... Respecte-la dans cette dernière volonté, comme j'ai fait...» Que les reproches du début de leur conversation étaient loin, et loin Jeanne de La Node et la jalousie! Valentine ne voyait plus, à cette minute, que la découverte vers laquelle son mari marchait, avec cette irrésistible logique du soupçon une fois éveillé, et elle se jetait à la traverse. «Promets-moi que c'est fini,» conclut-elle, «que tu en resteras là! Que veux-tu apprendre de plus?»
—«Ce que je veux apprendre? Pourquoi ma mère m'a caché cette charité...» répondit-il, «pourquoi elle vous a demandé de me la cacher... Valentine,» continua-t-il avec une supplication: «vous avez commencé de me dire la vérité. Allez jusqu'au bout... Comment voulez-vous que je vous croie? Est-ce que la pitié envers un homme condamné explique ce don d'un portrait tel quej'ai vu, et exécuté en se cachant de nous aussi? Jamais je n'avais entendu parler de cette peinture, ni moi, ni personne. Elle avait été faite pour cet homme, vous entendez,pour cet homme!... Et mon portrait, à moi? Pourquoi cet homme l'a-t-il là sur sa table? Ne me dites pas que c'est par reconnaissance pour sa bienfaitrice. Non, non, non. Il y a autre chose... Et quand il m'a vu, ce cri qu'il a jeté, cette crise dont il a été saisi... Vous avez parlé de charité, et vous n'aurez pas celle de m'aider à chasser une idée qui commence à s'emparer de moi, qui m'obsède, qui ne veut plus me quitter,—à la chasser,» ajouta-t-il d'un air sombre, «ou à l'accepter.»
—«Quelle idée?...» balbutia Valentine.
—«Mais que cet homme, pour que ma mère ait tenu à le ménager jusqu'au bout, et, par vous, jusqu'au delà de sa mort, avait entre les mains le moyen de la perdre, de nous perdre tous... Vous ne voulez pas que j'aille chez mon notaire. Pourquoi? C'est que vous avez peur que son nom et le nôtre soient prononcés ensemble. Avons-nous donc été mêlés à son procès? Et me l'a-t-on toujours caché? Vous ne m'empêcherez pas de le savoir...»
—«Vous saurez que cette triste affaire n'a rien de commun avec nous,» répondit Mmede Chaligny. «Elle est sinistre, mais bien simple: M. de Rayneville avait un oncle très riche... Il était lui-même un peu embarrassé dans ses affaires d'argent,s'étant laissé entraîner par Paris, comme tant de jeunes gens... Tous les autres héritiers de cet oncle étaient, eux aussi, très fortunés. Le malheureux n'a cru faire de tort à personne en essayant de s'assurer cette succession, que des intrigants captaient. Il a imité l'écriture de son oncle et minuté un faux testament. Voilà son crime. Il est énorme. Il l'a expié par tant d'années de martyre!... Il a été condamné, et depuis qu'il a fini sa peine, il n'a plus vécu, dans ce quartier où il achève de mourir, que pour les pauvres et pour Dieu... Vous vérifierez vous-même, quand vous voudrez, ce que je viens de vous dire...»
—«Ainsi cet homme était un escroc,» répondit Chaligny, durement, âprement. «Et vous me demandez de ne pas chercher quelles raisons ma mère a eues de le revoir, quand il est sorti du bagne,—de vous forcer, vous, à le connaître? On peut garder des rapports avec un assassin, parce qu'on peut ne pas le mépriser, mais un faussaire, un ignoble faussaire...»
—«Tais-toi, mon ami, tais-toi,» cria Valentine. «Je ne veux pas t'avoir entendu prononcer ces mots, à propos de lui!...»
Elle s'arrêta, comme terrifiée des mots qu'elle-même avait osé dire. Ils se regardèrent, sans trouver, ni lui ni elle, la force de continuer ce tragique entretien, que l'entrée d'un domestique qui apportait une lettre rendit tout d'un coup plus tragiqueencore. En remettant ce pli à Chaligny, le garçon dit, en effet:
—«C'est de la part de M. le docteur Salvan, pour monsieur le marquis. Sa voiture attend là en bas.»
—«Dites que c'est bien et qu'il n'y a pas de réponse. La voiture peut repartir,» fit Chaligny, après avoir jeté les yeux sur le billet, qu'il tendit à sa femme quand ils furent seuls. Ce n'étaient que dix lignes, hâtivement tracées au crayon par le médecin, mais quelles lignes pour celle qui les lisait sous le regard du malheureux qu'elle avait en vain tenté d'abuser! «J'ai trouvé M. Dumont bien atteint. Il ne peut plus parler. Je crois cependant comprendre qu'il désire vous revoir. Son agitation est telle que je prends sur moi de vous demander d'achever votre bonne action de ce matin en revenant rue Lacépède, aussitôt. Ma voiture vous conduira. Je ne quitte pas le malade. Venez, Monsieur, si vous le pouvez. Ce soir, peut-être, serait-il trop tard.»
—«Ah! Norbert,» supplia-t-elle, «ce n'est pas possible que tu le laisses mourir ainsi, que tu lui refuses ce qu'il demande!... Il est encore temps. Viens. La voiture de Salvan n'est pas partie. Nous la prendrons. Viens! Mais viens!... Courons!...»
—«Non», dit Chaligny, en se laissant tomber sur une chaise, et serrant sa tête dans ses mains, «je n'irai pas. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus rien, sinon que cet homme et toutce qui touche à lui me fait horreur.»
—«Tais-toi», s'écria-t-elle de nouveau, d'un accent sauvage. Puis, le serrant dans ses bras avec une ardeur désespérée, elle l'entraîna en lui disant: «Mais viens. Viens vite. Viens... Ah! Pourvu que ce ne soit pas trop tard. Mais c'est ton père! C'est ton père!...»
LA MORTE
Valentine n'avait plus ajouté une parole à l'aveu. Il lui était échappé malgré elle, mais comment éviter la conclusion nécessaire où la convergence de tant d'indices révélateurs aurait, tôt ou tard, entraîné Norbert? Lui, n'avait plus posé une question. Il avait suivi, presque automatiquement, sa femme affolée, descendu avec elle le grand escalier, avec elle traversé la cour. Quand ils arrivèrent à la porte de l'hôtel, le coupé du médecin était déjà parti:
—«Mon Dieu!» gémit Valentine. «Ce que je craignais tant est arrivé. C'est trop tard!... Dire qu'il meurt peut-être en ce moment!...»
Il leur fallut quelques minutes pour arrêter une voiture de louage qui mit près d'une longue demi-heure, malgré les objurgations, à franchircette moitié de Paris que la jeune et charmante femme avait traversée si souvent, en se cachant, et maintenant elle faisait le même trajet, ses doigts serrés autour de la main de celui à qui elle avait tant voulu dérober ces visites. Norbert continuait de se taire. Mais, de temps à autre, il répondait à la pression de ces doigts fidèles, et, dans la détresse intime où il sombrait, sous le coup de la plus douloureuse révélation, cette présence de cet être qu'il avait méconnu, qu'il sentait si tendre, si dévoué, lui prenait tout le cœur. Valentine n'ignorait rien, aujourd'hui, de ses trahisons. Il l'avait entendue crier de douleur, quand elle avait compris qu'il l'avait si injurieusement soupçonnée, poussé par une maîtresse,—et quelle maîtresse!...—Trahisons, injures, humiliations, elle n'avait plus même à les lui pardonner. Elle les avait oubliées, dans sa pitié pour lui qui souffrait, qu'elle voyait souffrir. Pourquoi n'avait-il pas deviné plus tôt la délicatesse unique de cette âme, si haute et si fidèle? Mais pourquoi elle-même n'avait-elle pas montré plus tôt, envers un homme qu'elle aimait cependant, plus de passion dans cet amour, plus d'ouverture de cœur, plus d'élan? Hélas! la prophétique formule du poète antique sera toujours vraie, dans le domaine des modestes destinées privées, aussi bien que dans celui du vaste développement des sociétés: «La Science au prix de la Douleur...»Que de fois il y faudrait ajouter: «et de la Faute!» Sans que la généreuse Valentine s'en rendît compte, cette flamme qui brillait dans ses prunelles en ce moment venait de la fièvre que la jalousie lui mettait dans les veines, depuis qu'elle savait l'infidélité de son mari. A son chagrin violent devant cette trahison, elle avait senti combien elle était à lui, en sorte que, là encore, les ténébreuses intrigues de l'envieuse Jeanne avaient produit un résultat justement opposé à celui qu'elle méditait. Et comment le mari perfide n'eût-il pas établi, dans ces instants mêmes, une comparaison, écrasante pour ses indignes amours? Valentine et lui, ils avaient depuis longtemps déjà vécu une vie secrète à côté de leur vie avouée. Seulement, c'était, lui, pour l'outrager, et, elle, c'était pour le servir, pour remplir une mission de piété filiale dont elle avait, à tout prix, voulu lui éviter l'amertume... Toutes ces émotions étaient là, entre eux, dans la voiture qui les emportait,—vers quelle scène suprême de tristesse et d'agonie? Il y a dans les qualités de père et de mère un caractère auguste qui rend insupportable d'y associer des idées comme celles qui allaient désormais et pour toujours se mêler chez Norbert au souvenir de ceux dont il était issu. Cet adultère de sa mère,—cette condamnation infâme de son vrai père,—son nom qui n'était pas son nom!... Que de hontes! Que de misères! Et comme si elle eûtdistinctement lu dans la pensée du malheureux, Valentine lui dit, rompant la première ce cruel silence, devant la petite maison où l'ancien amant de Mmede Chaligny achevait de mourir:
—«J'avais promis à ta mère de ne jamais t'apprendre la vérité que s'ilte demandait à ses derniers moments. Adoucis-les-lui. C'est elle qui t'en prie par moi, puisque c'est le seul cas où elle ait voulu que tout te fût révélé... Sois sûr qu'elle te voit en ce moment... C'est peut-être sa dernière expiation...»
—«Ne me demande rien en son nom,» répondit-il tout bas. «Tu m'ôterais mon courage.»
—«Ne parle pas d'elle ainsi,» implora Valentine, en lui mettant sa main sur la bouche d'un geste épouvanté. «Tu ne la connais pas.»
—«Je connais ma honte,» répondit-il, en se dégageant, «et que je porte un nom volé.»
—«Elle en a tant souffert!» dit-elle. «Ils ont tant expié! Tu sauras... Tu sauras... Tu sauras...» Elle répéta ces mots par trois fois avec une certitude qui, même dans l'émotion de cette minute, fit venir aux lèvres du fils une question, mais désespérée:
—«Qu'y a-t-il donc à savoir encore?»
—«Tout,» répliqua-t-elle d'un accent profond. «Ce ne sont pas les actes qu'il faut juger, dans la vie, ce sont les cœurs. Ah! cède au tien en ce moment, mon Norbert, tu regretterais tantplus tard de n'avoir pas aidé à effacer!»
Ils étaient arrivés près de la maison, devant laquelle se profilait la silhouette du coupé du médecin. Le cocher, descendu de son siège, se tenait près de la porte. Il reconnut Mmede Chaligny et marcha vers elle, comme elle s'élançait de sa voiture.
—«Qu'y a-t-il?» lui demanda-t-elle en devinant à sa physionomie qu'il se passait quelque chose de nouveau.
—«Il est mort,» répondit l'homme, tout bas, en montrant de la main les fenêtres du premier étage de la petite maison, et, de cette voix, si indifférente dans sa gravité feinte, que prennent les gens du peuple pour annoncer un événement tragique, à l'importance duquel il semble qu'ils participent par ce message même.
—«Il est mort...» répéta Valentine, et elle saisit la main de son mari pour lui dire: «Il n'a pas pu savoir ta réponse et ton premier refus, je te le jure... N'est-ce pas», ajouta-t-elle en s'adressant au cocher du médecin: «C'est pendant que vous alliez d'ici à la rue Barbet-de-Jouy qu'il a passé?»
—«Juste quand j'ai quitté, paraît-il. Je n'ai pas eu de détail, vous comprenez. Comme j'arrivais tout à l'heure, le domestique, qui rentrait de chercher le prêtre, m'a raconté l'accident.»
Mmede Chaligny avait senti qu'en entendant cette nouvelle son mari s'appuyait sur son braspour ne pas tomber. Elle avait vu que l'émotion de cette mort apprise ainsi se doublait du repentir d'avoir hésité à venir et d'avoir manqué cette occasion suprême et unique de montrer un peu de piété filiale à celui qu'il savait son père. C'est à cause de cela et pour adoucir aussitôt cette douleur, qu'elle avait forcé le cocher à préciser un détail qui devait, lui semblait-il, atténuer, du moins sur un point, l'impression subie par Norbert. Elle put voir que la seconde réponse le laissait tout aussi troublé. Il avait pâli affreusement. Elle crut qu'il allait défaillir. Elle ignorait encore que l'attaque qui avait emporté le malade s'était déclarée dès la minute de sa rencontre si absolument inattendue avec le visiteur soi-disant venu de sa part à elle, et, frissonnante, elle le repoussa vers la voiture, en insistant:
—«Tu es trop ému. Il faut que nous rentrions... Si tu veux lui dire adieu, nous reviendrons demain...»
—«Non,» répondit-il. «Je veux le voir, maintenant.»
—«Ah! mon ami!...», fit-elle tout bas. «Tu leur as pardonné. Ah! que c'est bien!»
—«Leur pardonner!...» répéta-t-il, en mettant dans ce soupir tous les sentiments contradictoires qui l'agitaient à cet instant: l'horreur d'avoir été la cause, quand même, de cette crise dernière où le moribond avait succombé;—larévolte encore frémissante de son honneur contre la révélation faite sur sa mère;—un sursaut d'humanité, malgré tout, et un attendrissement à l'idée que là, entre les murs de ce pavillon solitaire, venait de mourir celui que cette mère avait aimé, celui dont il était né;—une reconnaissance, grandissante à chaque seconde, pour l'épouse méconnue et trahie, oui, qu'il avait trahie, comme sa mère avait trahi M. de Chaligny. Avait-il le droit de s'en indigner, de «pardonner», avait dit Valentine? Pour pardonner, ne faut-il pas avoir le droit de condamner? Et il subissait aussi cet impérieux besoin: revoir, avant la complète dispersion, le cadre d'objets où s'était déroulée cette longue tragédie cachée à laquelle il venait d'être initié lui-même si tragiquement;—contempler les traits de celui qui en avait été le héros, de cet homme qui avait assez passionnément ému le cœur de sa mère pour qu'elle ne l'eût pas renié après son crime;—chercher sur ce masque immobile la trace d'une ressemblance avec son propre visage, la preuve de cette filiation qui lui rendrait désormais si cruel d'entendre seulement prononcer le nom qu'il devait continuer de porter! Il avait, certes, sonné à cette petite porte, quelques heures auparavant, avec une amère émotion, lorsqu'il croyait tenir la preuve de l'adultère de sa femme. Qu'était-ce auprès du serrement de cœur qui l'étouffait maintenant!...La porte se rouvrit comme l'autre fois; il aperçut l'étroit escalier, avec son tapis, ses tentures, ses tableaux, à l'arrangement duquel sa mère avait sans doute présidé. Comme l'autre fois, il entra dans l'antichambre, puis dans le salon-bibliothèque où se tenait à présent le professeur Salvan, auquel dans le désarroi de la catastrophe, on n'avait pas transmis la première réponse, car il accueillit les deux nouveaux venus en leur disant:
—«Je vous attendais... Il a fini de souffrir, et dans une émotion douce qu'il vous aura due,» ajouta-t-il, en s'adressant à Norbert. «Il avait repris sa connaissance, et j'avais pu comprendre qu'il voulait vous revoir. Dans ces paralysies bulbaires progressives on est toujours à la merci d'une syncope. Elle s'est produite exactement comme ma voiture partait. J'ai entendu le bruit des roues. Lui aussi... Il m'a regardé avec une reconnaissance!... Cinq minutes après il n'était plus... Il y avait longtemps qu'il avait fait son sacrifice et qu'il s'était mis en règle. Il se pourrait bien que ce fût le plus sûr... D'ailleurs vous allez voir quel air de paix il a maintenant... Moi je n'ai plus rien à faire ici. Je vais à d'autres misères. Il y en a de pires, et qui n'ont pas une sainte pour les consoler...»
Le médecin avait quitté la pièce, et le roulement de sa voiture, ce dernier bruit de la vie perçu une heure plus tôt par le mourant, avaitannoncé que ce grand savant était en route, comme il l'avait dit, vers d'autres misères. Celle au dévouement de laquelle son scepticisme avait rendu justice en des termes d'une vénération attendrie, continuait, elle aussi, sa mission de charité, accomplie, depuis des années, dans cette vieille maison du vieux quartier, asile jadis de tant de vocations religieuses. Les quelques tilleuls du jardin, à l'époque où leurs charmilles ombrageaient le préau d'un couvent, avaient vu passer sous leurs feuilles vertes en été, dorées en automne, bien des ouvrières de consolation. Aucune n'avait eu le cœur inondé d'une charité plus pitoyable et plus brûlante que cette femme, quand elle s'agenouilla dans la chambre du mort. Elle avait pris dans sa main, de nouveau, la main de son mari, qui, debout, regardait son père, immobile dans son fauteuil de malade. La soudaineté des attaques répétées n'avait pas permis qu'on transportât M. de Rayneville—rendons-lui son nom véritable—jusque dans son lit. On avait seulement, pour prévenir tout choc dans les convulsions, glissé sous sa tête un épais oreiller sur lequel se détachait un visage, détendu maintenant, et dont l'extrême maigreur attestait le marasme d'une physiologie usée par une longue maladie. Les lèvres ne recouvraient pas tout à fait les dents, dont la pointe brillait dans la bouche livide. Les paupières abaissées ne recouvraientpas non plus les globes déjà vitreux des yeux. Les os des joues tendaient sous la peau, décolorée, comme collée à eux. Mais le professeur Salvan avait dit vrai: malgré ces signes de dépérissement qui auraient dû rendre cette dépouille sinistre, un apaisement s'en dégageait, la détente de la délivrance enfin atteinte. Le prêtre, appelé au dernier moment, et qui priait dans un autre coin de la chambre, avait déjà placé sur la poitrine du mort un crucifix sur lequel étaient croisées les mains. Elles semblaient de cire, et les spasmes de la dernière attaque en avaient comme noué les doigts. Les cheveux rares et la barbe blanche avaient été peignés. On avait boutonné jusqu'au col le veston de drap fin que le malade portait chez lui, et disposé un châle sur ses jambes, sans doute pour dissimuler la contraction qui tordait ses pieds. A une seconde, Valentine sentit, sous la pression de main de son mari, que les idées soulevées en lui par ce spectacle étaient trop douloureuses. Elle se leva, et elle l'entraîna, presque malgré lui, dans le salon attenant, où la Mmede Chaligny de 1875 souriait dans son cadre ovale,—comme elle avait dû sourire en pensée, tandis qu'elle posait, à celui pour qui elle faisait faire ce portrait.—Là, sérieuse, caressante, persuasive, elle lui dit:
—Tu vas retourner rue de Varenne. Norbert, je te le demande. Je resterai ici encoreun peu pour un dernier devoir. Le tien, à toi, c'est de leur rendre justice, à présent, dans ton cœur...» Et, de sa main, elle montra l'image de la mère, d'abord, puis la porte de la pièce où reposait le mort. «Tu entreras dans mon petit salon. Tu chercheras dans le tiroir qui est sous la tablette de mon secrétaire un coffret en cuir. Tu l'ouvriras...» et elle décrocha d'un bracelet où étaient appendues quelques breloques une petite clef d'or qu'elle lui tendit. «Tu y trouveras une enveloppe sur laquelle j'ai écrit de ma main:Pour mon mari, après ma mort... Tu prendras connaissance de ce qu'elle contient... Et si tu désires revenir ensuite ici, nous reviendrons ensemble... C'est ta mère qui le veut...»
Le fils était à ce point usé par tant de secousses, et trop violentes, qu'il obéit à sa femme, comme il eût, vingt-six ans plus tôt, obéi à une prière émanée de celle dont l'effigie, apparue à cette même place, lui avait été un saisissant indice. Il prit la clef et se laissa conduire par Valentine jusqu'à la porte. Une demi-heure plus tard, ayant trouvé le coffret de cuir noir dont elle lui avait parlé, et, dans ce coffret, l'enveloppe, avec la suscription annoncée, voici les pages qu'il commença de lire. Elles étaient toutes de l'écriture de Valentine et datées du 3 septembre 1897, deux jours exactement avant la mortde la mère. Les mots tracés sur l'enveloppe étaient reproduits en tête de ces pages dont la première ligne, par un rappel de la tendre appellation que Valentine donnait à Mmede Chaligny, toucha aussitôt le fils aux larmes. Comme il avait été coupable de ne pas avoir senti, lui aussi, dès cette date, ce qu'était cette femme! Pourquoi sa mère ne le lui avait-elle pas révélé? Quelle misère! Les mêmes silences sur lesquels il avait vécu dans son ménage, et comme mari, il les avait connus jadis, au foyer familial, et comme enfant. Ils tenaient aux côtés obscurs et farouches de son être, conçu dans le mensonge et dans la terreur. Portant elle-même de tels poids sur son cœur, comment sa mère aurait-elle pu vivre avec lui dans cette communion qui suppose l'entière sincérité? C'est l'inévitable expiation des bonheurs défendus que ce devoir du mystère qui ne permet même pas à une femme de dire à son fils quel sang coule dans ses veines et le nom de celui qu'il devrait appeler son père!
«Pour mon mari, après ma mort«3 septembre 1897.«Maman avait été si mal hier que le médecin appréhendait qu'elle ne passât pas les vingt-quatre heures. Elle m'a demandé de la veiller, elle qui d'ordinaire veut toujours que j'aille mereposer. Sa garde devait me relever dans la seconde moitié de la nuit. J'avais aussitôt compris, à son insistance passionnée, qu'elle avait une recommandation dernière à me faire, à laquelle elle attachait une importance extrême. Je ne pouvais pas deviner combien cet entretien serait solennel et quelle confidence j'y recevrais, que je dois transcrire ici, en ce moment où toutes ses paroles sont encore si précises dans ma mémoire. Elle veut que, si je meurs avant une certaine personne, mon mari soit le dépositaire de ce secret qu'elle n'a pas eu la force de lui dire. Elle le veut, pour qu'un certain devoir soit rempli, qu'elle m'a confié. Je me conformerai à son désir, en laissant après moi, si cela est nécessaire, ce témoignage. Il faut qu'il soit sa voix elle-même et que je n'y mêle pas mes émotions. Je ne pourrais pas les dire, d'ailleurs. Depuis cette conversation, je suis comme brisée, comme nouée. Je ne vois qu'elle. Je n'entends qu'elle.«Il flottait autour de l'hôtel un immense silence. Les voitures qui passent rue de Varenne dans cette saison ne sont pas nombreuses. La paille que nous avons fait mettre sur la chaussée étouffait même ce bruit. Je m'étais installée au chevet du lit, avec mon ouvrage que je n'avais pas le cœur de continuer. Je le posais sans cesse pour regarder le pauvre visage de cette femmequi était encore si belle quand je me suis mariée, et où je voyais la mort. Elle fermait les yeux et semblait sommeiller. Elle priait mentalement pour demander le courage de me parler, et quand elle releva ses paupières, je lus dans son regard une si intense ardeur que je devinai son désir. J'essayai de la devancer, pour lui épargner un peu cet effort d'articuler qui lui fait si mal:—«Vous êtes tourmentée, maman?...» lui dis-je. «Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? J'y suis prête.»—«Oui,» répondit-elle. Son accent, faible ces derniers jours, était redevenu fort. Je sentis que sa dernière flamme de vie s'y consumait. Elle ajouta: «Que c'est dur!»Le trouble où je la voyais m'effraya tellement que je lui dis:—«Chère mère, vous êtes trop souffrante en ce moment. Si vous avez quoi que ce soit à me demander, vous savez que vous m'aurez là, toujours. Attendez demain, après-demain, huit jours... Vous aurez repris des forces...»—«Non,» répondit-elle, en me montrant son visage terreux, couleur de buis, «je serai morte. C'est à présent qu'il faut que je vous parle... Valentine», continua-t-elle avec sa voix d'autrefois, revenue presque entièrement, par un miracle d'énergie, «je vous répète que je vais mourir. Je le sais. J'ai obtenu du médecin la vérité, en lui disant que j'avais une affaire extrêmement importanteà régler. Cette affaire, c'est de confier à votre honneur un secret qui ne doit être su de personne, excepté de Norbert, peut-être, un jour, dans deux circonstances que je préciserai. C'est aussi de vous charger d'une mission très délicate, très pénible. Si elle l'est trop, vous me le direz. Cela, je le veux...»—«Je garderai votre secret, maman,» fis-je, «et si la mission n'est pas impossible, je la remplirai. Je vous le promets.»—«Merci,» dit-elle... «Mais pour avoir le courage de vous parler, il faut que je prie.» Elle referma ses yeux. Sur sa pauvre figure, si malade, je lus une expression d'intense douleur. Ses lèvres décolorées récitaient tout bas une oraison que je n'entendais point. J'avais peur... Quand sa prière fut finie, elle me dit: «Enlevez la lumière de la chambre. Je ne peux pas parler si vous me voyez, ou si je vous vois.» Je lui obéis: «Venez près de moi,» reprit-elle encore, «tout près, et tenez-moi la main.» Je lui obéis de nouveau. L'étreinte de ses doigts brûlants de fièvre, dans l'obscurité où nous étions maintenant, le son de cette voix qui semblait venir d'au delà de la vie,—et n'était-ce pas la confession d'une âme réellement sortie du monde?...—jamais je n'oublierai cela.—«Ma fille,» commença-t-elle, «ce que j'ai à vous dire doit être dit tout de suite. J'ai aimé un homme qui n'était pas mon mari. Cet hommevit toujours, et il est le père de Norbert. Il s'appelait;» elle insista, «je dis:il s'appelaitPhilippe de Rayneville... Sur le point de paraître devant Dieu et d'être jugée, pour une faute que j'ai pourtant bien expiée, que j'expie encore à cette minute, je n'essaierai pas de m'excuser. J'avais connu Philippe avant mon mariage. Il était le fils d'un voisin de campagne de mes parents. Nous nous étions aimés, sans nous le dire, avec l'espérance, avec la certitude d'une union, qu'un événement inattendu, une brouille violente entre son père et le mien, pour une question d'intérêt, rendit impossible. Nos familles savaient nos sentiments. La sienne le fit voyager. La mienne me cacha qu'il fût parti par ordre. On me persuada qu'il m'oubliait. Je me laissai marier à M. de Chaligny. Je vous répète que je ne m'excuse pas. C'était mal d'épouser quelqu'un que je n'aimais point, avec un sentiment pour un autre dans mon cœur. Ce fut plus mal de ne pas cacher à mon mari mon indifférence à son égard. Ce fut très mal, l'ayant éloigné de moi par ma froideur, de prendre prétexte de son infidélité pour justifier la mienne. Il eut une maîtresse. Je le sus. Je me dis que son manque de foi me rendait libre. J'avais retrouvé Philippe dans le monde. Notre ancienne passion se réveilla. Je fus à lui. Il me rendit mère.»Elle s'était tue. Je serrai sa main avec toute la pitié qui, devant cet aveu d'une tragédie sisimple mais si poignante en son expression toute humaine, me remplissait l'âme. De mon autre main, celle qui était libre, j'essayai de lui donner une caresse sur la joue, comme je fais quelquefois quand elle souffre trop et qu'elle ne peut qu'à peine supporter qu'on la touche. Mes doigts se mouillèrent à des larmes qui coulaient, coulaient silencieusement, sous ma caresse, dans cette nuit. Pour me prouver combien cette caresse, après ce qu'elle venait de me confier, lui était douce, elle fit le geste de me prendre cette main libre, et elle la posa sur ses lèvres. Je n'ai jamais pleuré moi-même comme à ce moment-là.—«Le pire reste à dire,» reprit-elle. «Quand Norbert naquit, je vous jure qu'il n'aurait pas reçu le nom de Chaligny si je n'avais pas eu déjà un autre enfant. Je n'avais pas trouvé dans ma tendresse pour ce premier enfant la force de rester une honnête femme. Je n'eus pas celle de le quitter. J'endormis ma conscience en me justifiant par tant d'exemples de compromis pareils autour de moi, et aussi parce que la grande fortune était de mon côté. Ces misérables sophismes furent bien punis. Si je m'étais enfuie avec Philippe, rien de ce qui arrive, et qui est affreux, ne fût arrivé. J'étais très riche, vous le savez. Je vivais dans notre monde, comme vous y vivez, sans plus prendre garde que vous n'y prenezgarde, à ces questions d'ordre matériel que je n'avais jamais rencontrées. M. de Rayneville, lui, avait hérité des siens une fortune très entamée. Pour se maintenir dans ma société, et y faire figure, il dépensait plus que ses revenus. La mauvaise chance, je l'ai su depuis, s'en mêla. La faillite d'une banque où il avait imprudemment placé une partie de ses fonds acheva de le ruiner. S'il m'avait parlé, seulement!... Mais j'ignorais tout. Acculé à cette nécessité de changer entièrement sa vie, c'est-à-dire,—il le croyait, le malheureux!—de me perdre, il commit un crime. Il avait un oncle très âgé, et très fortuné, sans enfants. Aucun de ses cousins n'avait un vrai besoin de cet héritage. Cet oncle mourut d'une attaque, à l'époque même où Philippe était le plus tourmenté. Appelé à ce lit de mort, la tentation fut la plus forte. Il détruisit le testament de son oncle, et il en fabriqua un qui lui laissait tout... Un matin, à mon réveil, M. de Chaligny entra dans ma chambre, et il me montra un journal où la découverte de ce faux était racontée, et l'arrestation de M. de Rayneville... Si je ne suis pas devenue folle du coup, c'est que le regard de mon mari me fit comprendre qu'il soupçonnait notre liaison. Je pensai à Norbert, et j'ai su me taire...»—«Ah! pauvre mère!» m'écriai-je, «vous avez trop raison de dire que vous avez expié. Vous avez tout payé par ce dévouement à votre fils dansce quart d'heure-là. Est-ce votre faute si vous vous étiez trompée sur ce M. de Rayneville et s'il était un misérable?»—«Ne l'appelez pas ainsi!» interrompit-elle. Quand j'avais qualifié de ce mot si dur l'amant faussaire, mon imagination avait devancé sa confidence. Je m'attendais à l'histoire sinistre d'un chantage. A l'énergie avec laquelle sa main se crispa sur mon bras, je compris que ses sentiments pour le père de Norbert n'étaient pas ceux de la haine et du mépris. Et je l'écoutai continuer:—«Tout ce que Philippe avait fait, il l'avait fait parce qu'il m'aimait. Je peux me rendre cette justice que j'en ai eu l'intuition dès ce premier moment. C'est la certitude d'un horrible malentendu qui m'a permis de ne pas succomber là, tout de suite. Mon instinct de femme ne m'avait pas trompée... Mais» et son accent se fit désespéré, «comment vous prouver ce que je sais pourtant, ce dont j'ai tant eu la preuve depuis? On juge les hommes par leurs actes, et celui-là est de ceux que l'on ne pardonne pas. Quelqu'un a tué, parce qu'il aimait. Il trouve encore des gens pour lui donner la main, pour le plaindre, pour l'estimer. Un faux, c'est la honte, la honte éternelle, ineffaçable, inexpiable... Et pourtant!... Écoutez, Valentine; vous me connaissez... Aussi vrai que je vais paraître devant Dieu, je n'aijamais, dans ma vie, commis une seconde faute, jamais menti qu'alors. Vous m'avez vu vivre. Vous me verrez mourir. Un serment d'une femme qui en est où j'en suis, cela compte... Hé bien! je vous jure que Philippe n'a pas été plus coupable que celui qui tue, parce qu'il aime. Il n'y a eu que de l'amour dans son crime, je vous répète que je vous le jure, que de l'amour. La société avait le droit de le frapper comme elle a fait. Les siens avaient le droit de l'exécuter, comme ils ont fait; ses amis de ne plus le connaître. Lui-même, il avait le droit, il avait le devoir de se condamner, comme il a fait aussi... Mais moi, moi pour laquelle il avait commis ce crime, pour ne pas me quitter, pour vivre de ma vie, parce qu'il m'aimait, enfin, j'étais la seule qui ne l'avais pas, ce droit de le condamner, et je ne l'ai pas condamné...»—«Il vit toujours?» demandai-je, comme elle se taisait. «Vous savez qu'il vit, où il vit?»«Quoique je n'aperçusse pas distinctement le but où tendait ce suprême entretien, je comprenais qu'elle voulait m'associer d'une façon qui m'épouvantait à l'avance, mais que j'étais déjà décidée à accepter, à quelque œuvre de pitié envers cet homme. Sans doute elle avait continué d'entretenir une correspondance avec ce malheureux, retiré loin de Paris, et, lui ayant caché son état, elle appréhendait qu'une lettre de lui, arrivéeaprès la mort, ne tombât entre les mains de Norbert. Allait-elle me demander d'être la messagère de la funeste nouvelle? Je ne pressentais qu'une partie de sa volonté. Pouvais-je deviner à quelle folie de dévouement l'avait conduite sa fidélité pour ce criminel par amour, dont elle était restée la seule consolation, dans son désastre? J'avais très souvent entendu dire que le monde est rempli de romans cachés, plus fantastiques, dans leur réalité vécue, que les plus folles inventions des livres. Mais qu'une aventure comme celle-là fût possible;—qu'une femme de notre société eût poussé l'exaltation du sentiment jusqu'à consacrer la part la meilleure de son existence, des années durant, à un amant déchu;—(et de cette déchéance!)—qu'elle eût trouvé le moyen de lui apporter cette aumône de sa tendresse, dans sa prison, par des lettres qui l'avaient empêché de se tuer;—qu'elle les eût continuées, ces lettres, pendant qu'il accomplissait sa peine;—qu'elle l'eût revu, cet amant, cette peine accomplie;—qu'elle eût pu, non pas une fois, mais cent, mais mille, échapper à toutes les servitudes de son rang pour aller dans une maison perdue au fond d'un faubourg, passer une heure avec lui, le réconforter dans sa détresse, l'aider de ses conseils dans son relèvement moral;—que cet homme coupable d'un si grand crime, n'eût plus, sous cetteinfluence, nourri qu'une seule pensée: se montrer digne d'une telle amie, racheter un instant d'aberration par une vie tout entière consacrée à de bonnes œuvres;—et que les relations de ces deux êtres se fussent prolongées ainsi, de mois en mois, pendant des années, sous la menace d'un danger continuel, dans ce Paris de la fin du dix-neuvième siècle, si positif, si brutal...—non, ce roman-là, je ne l'aurais jamais même imaginé, et moins encore que l'héroïne fût la mère de mon mari, cette marquise de Chaligny qui m'avait tant séduite quand je lui avais été présentée, par sa grâce fine, son charme, sa douceur d'accueil, et maintenant j'écoutais frémir, dans sa voix de mourante, le martyre intime de ses tragiques amours:—«... Quand tout fut découvert,» disait-elle, «il n'eut plus qu'une idée: me faire savoir pourquoi il avait cédé à cet égarement, obtenir mon pardon et mourir. J'ai sa lettre. Vous la lirez. Vous saurez alors ce que j'ai souffert... Ah! que j'ai souffert...! Il m'indiquait un moyen de lui répondre. J'obtins de lui qu'il vécût. J'obtins qu'il se laissât juger et condamner, quand il pouvait échapper par le suicide. Mais je ne voulais pas. Je l'aimais, et aussi jecroyais. J'ai toujourscru, même quand je m'abandonnais à ce bonheur défendu... J'eus l'évidence, dès lors, que cette horrible épreuve était notre châtimentà tous deux, et que Dieu ne nous punirait pas ailleurs, si nous acceptions de porter cette croix. Mais qu'elle fut lourde, et pour lui, à cette époque, et pour moi, qui devais écouter les commentaires du monde sur son action, sans avoir la liberté ni de le défendre, ni même de pleurer! On étouffa de l'affaire ce que l'on put, grâce à sa famille, pas assez pour que le compte rendu du procès n'arrivât pas au public... Et les années suivantes, pendant qu'il faisait sa peine, moi, je vivais dans le luxe, dans l'honneur, et je n'embrassais jamais son fils sans me dire: «le père est là-bas...»; sans le voir, lui, dans la maison centrale, que je connaissais d'après ses lettres. Il a toujours su me les faire tenir... Et puis, lorsqu'il en est sorti, et que je me suis retrouvée en face de lui, pour la première fois, depuis l'affreuse chose!... Allez. Je ne souffrirai pas plus demain, quand je passerai... Pendant qu'il était en prison, une ironie du sort voulut qu'il héritât, par la mort subite d'un cousin décédéintestat, d'une nouvelle fortune. C'est alors que j'ai pu le juger tout entier, en le voyant, redevenu libre, se retirer dans un quartier pauvre de Paris, sous un faux nom, et y commencer une existence de charité, qui n'a eu, pendant des années, d'autres événements que des recherches de misères à soulager, et que mes visites... Jusqu'à ce que j'aie été emprisonnée dans cettechambre par la maladie, il ne s'est point passé de semaine, quand j'étais à Paris, où je ne l'aie vu une ou deux fois. Veuve, ces courses m'ont été faciles. Auparavant, elles étaient bien périlleuses. Je n'ai tremblé que pour Norbert... Ce que j'ai senti, d'ailleurs, importe peu. Ce qui importe, c'est que je vais mourir, et c'est mon désespoir qu'il apprenne ma mort ainsi... Voilà ce que j'ai voulu vous demander, Valentine, d'aller le voir quand je n'y serai plus, pour lui rendre des lettres d'abord que je n'ai pas eu le courage de détruire, et puis, pour essayer de lui adoucir le coup... C'est un vieillard maintenant, et un malade... Il a eu une attaque de paralysie, il y a plus d'un an. Il vous connaît. Il sait par moi ce que vous êtes, tout votre cœur, ce cœur pour qui j'ai tant d'estime. Je crois que je vous le prouve... Votre présence lui sera la seule douceur qu'il puisse recevoir... Et puis, si j'ai été bonne pour vous, si vous me gardez un souvenir, vous y retournerez quelquefois, pour l'aider à attendre le moment qui nous réunira...»—«Je vous promets que je ferai ce que vous me demandez, ma mère,» ai-je répondu à travers des larmes. A ce seul souvenir, ces larmes coulent de nouveau sur ce papier; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Il faut seulement que j'ajoute ces autres phrases, qu'elle m'a dites encore:—«Norbert doit toujours tout ignorer. Sipourtant la fatalité voulait que vous fussiez très malade vous-même, et exposée à disparaître avant que son père ne fût mort, je vous demande de lui parler. Parlez-lui encore si Philippe réclame son fils à son lit de mort... Sinon, le silence!»«J'ai transcrit cette conversation tout de suite, pour que si l'une des deux circonstances se produit, je puisse obéir vraiment à la pauvre femme. Je n'aurai qu'à faire tenir ce témoignage à Norbert. Ce ne sera plus moi, ce sera elle dont il entendra l'appel. Qu'il l'écoute, comme je l'ai écouté! Et qu'il me croie si je lui dis que j'ai pour elle, en ce moment où nous venons de vivre, âme contre âme, pendant cette heure d'agonie autant de vénération que de pitié!«Elle m'a dit encore que M. de Rayneville, à cette date, habite rue Lacépède, no11, sous le nom deMonsieur Dumont.«Valentine.»
«Pour mon mari, après ma mort
«3 septembre 1897.
«Maman avait été si mal hier que le médecin appréhendait qu'elle ne passât pas les vingt-quatre heures. Elle m'a demandé de la veiller, elle qui d'ordinaire veut toujours que j'aille mereposer. Sa garde devait me relever dans la seconde moitié de la nuit. J'avais aussitôt compris, à son insistance passionnée, qu'elle avait une recommandation dernière à me faire, à laquelle elle attachait une importance extrême. Je ne pouvais pas deviner combien cet entretien serait solennel et quelle confidence j'y recevrais, que je dois transcrire ici, en ce moment où toutes ses paroles sont encore si précises dans ma mémoire. Elle veut que, si je meurs avant une certaine personne, mon mari soit le dépositaire de ce secret qu'elle n'a pas eu la force de lui dire. Elle le veut, pour qu'un certain devoir soit rempli, qu'elle m'a confié. Je me conformerai à son désir, en laissant après moi, si cela est nécessaire, ce témoignage. Il faut qu'il soit sa voix elle-même et que je n'y mêle pas mes émotions. Je ne pourrais pas les dire, d'ailleurs. Depuis cette conversation, je suis comme brisée, comme nouée. Je ne vois qu'elle. Je n'entends qu'elle.
«Il flottait autour de l'hôtel un immense silence. Les voitures qui passent rue de Varenne dans cette saison ne sont pas nombreuses. La paille que nous avons fait mettre sur la chaussée étouffait même ce bruit. Je m'étais installée au chevet du lit, avec mon ouvrage que je n'avais pas le cœur de continuer. Je le posais sans cesse pour regarder le pauvre visage de cette femmequi était encore si belle quand je me suis mariée, et où je voyais la mort. Elle fermait les yeux et semblait sommeiller. Elle priait mentalement pour demander le courage de me parler, et quand elle releva ses paupières, je lus dans son regard une si intense ardeur que je devinai son désir. J'essayai de la devancer, pour lui épargner un peu cet effort d'articuler qui lui fait si mal:
—«Vous êtes tourmentée, maman?...» lui dis-je. «Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? J'y suis prête.»
—«Oui,» répondit-elle. Son accent, faible ces derniers jours, était redevenu fort. Je sentis que sa dernière flamme de vie s'y consumait. Elle ajouta: «Que c'est dur!»
Le trouble où je la voyais m'effraya tellement que je lui dis:—«Chère mère, vous êtes trop souffrante en ce moment. Si vous avez quoi que ce soit à me demander, vous savez que vous m'aurez là, toujours. Attendez demain, après-demain, huit jours... Vous aurez repris des forces...»
—«Non,» répondit-elle, en me montrant son visage terreux, couleur de buis, «je serai morte. C'est à présent qu'il faut que je vous parle... Valentine», continua-t-elle avec sa voix d'autrefois, revenue presque entièrement, par un miracle d'énergie, «je vous répète que je vais mourir. Je le sais. J'ai obtenu du médecin la vérité, en lui disant que j'avais une affaire extrêmement importanteà régler. Cette affaire, c'est de confier à votre honneur un secret qui ne doit être su de personne, excepté de Norbert, peut-être, un jour, dans deux circonstances que je préciserai. C'est aussi de vous charger d'une mission très délicate, très pénible. Si elle l'est trop, vous me le direz. Cela, je le veux...»
—«Je garderai votre secret, maman,» fis-je, «et si la mission n'est pas impossible, je la remplirai. Je vous le promets.»
—«Merci,» dit-elle... «Mais pour avoir le courage de vous parler, il faut que je prie.» Elle referma ses yeux. Sur sa pauvre figure, si malade, je lus une expression d'intense douleur. Ses lèvres décolorées récitaient tout bas une oraison que je n'entendais point. J'avais peur... Quand sa prière fut finie, elle me dit: «Enlevez la lumière de la chambre. Je ne peux pas parler si vous me voyez, ou si je vous vois.» Je lui obéis: «Venez près de moi,» reprit-elle encore, «tout près, et tenez-moi la main.» Je lui obéis de nouveau. L'étreinte de ses doigts brûlants de fièvre, dans l'obscurité où nous étions maintenant, le son de cette voix qui semblait venir d'au delà de la vie,—et n'était-ce pas la confession d'une âme réellement sortie du monde?...—jamais je n'oublierai cela.
—«Ma fille,» commença-t-elle, «ce que j'ai à vous dire doit être dit tout de suite. J'ai aimé un homme qui n'était pas mon mari. Cet hommevit toujours, et il est le père de Norbert. Il s'appelait;» elle insista, «je dis:il s'appelaitPhilippe de Rayneville... Sur le point de paraître devant Dieu et d'être jugée, pour une faute que j'ai pourtant bien expiée, que j'expie encore à cette minute, je n'essaierai pas de m'excuser. J'avais connu Philippe avant mon mariage. Il était le fils d'un voisin de campagne de mes parents. Nous nous étions aimés, sans nous le dire, avec l'espérance, avec la certitude d'une union, qu'un événement inattendu, une brouille violente entre son père et le mien, pour une question d'intérêt, rendit impossible. Nos familles savaient nos sentiments. La sienne le fit voyager. La mienne me cacha qu'il fût parti par ordre. On me persuada qu'il m'oubliait. Je me laissai marier à M. de Chaligny. Je vous répète que je ne m'excuse pas. C'était mal d'épouser quelqu'un que je n'aimais point, avec un sentiment pour un autre dans mon cœur. Ce fut plus mal de ne pas cacher à mon mari mon indifférence à son égard. Ce fut très mal, l'ayant éloigné de moi par ma froideur, de prendre prétexte de son infidélité pour justifier la mienne. Il eut une maîtresse. Je le sus. Je me dis que son manque de foi me rendait libre. J'avais retrouvé Philippe dans le monde. Notre ancienne passion se réveilla. Je fus à lui. Il me rendit mère.»
Elle s'était tue. Je serrai sa main avec toute la pitié qui, devant cet aveu d'une tragédie sisimple mais si poignante en son expression toute humaine, me remplissait l'âme. De mon autre main, celle qui était libre, j'essayai de lui donner une caresse sur la joue, comme je fais quelquefois quand elle souffre trop et qu'elle ne peut qu'à peine supporter qu'on la touche. Mes doigts se mouillèrent à des larmes qui coulaient, coulaient silencieusement, sous ma caresse, dans cette nuit. Pour me prouver combien cette caresse, après ce qu'elle venait de me confier, lui était douce, elle fit le geste de me prendre cette main libre, et elle la posa sur ses lèvres. Je n'ai jamais pleuré moi-même comme à ce moment-là.
—«Le pire reste à dire,» reprit-elle. «Quand Norbert naquit, je vous jure qu'il n'aurait pas reçu le nom de Chaligny si je n'avais pas eu déjà un autre enfant. Je n'avais pas trouvé dans ma tendresse pour ce premier enfant la force de rester une honnête femme. Je n'eus pas celle de le quitter. J'endormis ma conscience en me justifiant par tant d'exemples de compromis pareils autour de moi, et aussi parce que la grande fortune était de mon côté. Ces misérables sophismes furent bien punis. Si je m'étais enfuie avec Philippe, rien de ce qui arrive, et qui est affreux, ne fût arrivé. J'étais très riche, vous le savez. Je vivais dans notre monde, comme vous y vivez, sans plus prendre garde que vous n'y prenezgarde, à ces questions d'ordre matériel que je n'avais jamais rencontrées. M. de Rayneville, lui, avait hérité des siens une fortune très entamée. Pour se maintenir dans ma société, et y faire figure, il dépensait plus que ses revenus. La mauvaise chance, je l'ai su depuis, s'en mêla. La faillite d'une banque où il avait imprudemment placé une partie de ses fonds acheva de le ruiner. S'il m'avait parlé, seulement!... Mais j'ignorais tout. Acculé à cette nécessité de changer entièrement sa vie, c'est-à-dire,—il le croyait, le malheureux!—de me perdre, il commit un crime. Il avait un oncle très âgé, et très fortuné, sans enfants. Aucun de ses cousins n'avait un vrai besoin de cet héritage. Cet oncle mourut d'une attaque, à l'époque même où Philippe était le plus tourmenté. Appelé à ce lit de mort, la tentation fut la plus forte. Il détruisit le testament de son oncle, et il en fabriqua un qui lui laissait tout... Un matin, à mon réveil, M. de Chaligny entra dans ma chambre, et il me montra un journal où la découverte de ce faux était racontée, et l'arrestation de M. de Rayneville... Si je ne suis pas devenue folle du coup, c'est que le regard de mon mari me fit comprendre qu'il soupçonnait notre liaison. Je pensai à Norbert, et j'ai su me taire...»
—«Ah! pauvre mère!» m'écriai-je, «vous avez trop raison de dire que vous avez expié. Vous avez tout payé par ce dévouement à votre fils dansce quart d'heure-là. Est-ce votre faute si vous vous étiez trompée sur ce M. de Rayneville et s'il était un misérable?»
—«Ne l'appelez pas ainsi!» interrompit-elle. Quand j'avais qualifié de ce mot si dur l'amant faussaire, mon imagination avait devancé sa confidence. Je m'attendais à l'histoire sinistre d'un chantage. A l'énergie avec laquelle sa main se crispa sur mon bras, je compris que ses sentiments pour le père de Norbert n'étaient pas ceux de la haine et du mépris. Et je l'écoutai continuer:
—«Tout ce que Philippe avait fait, il l'avait fait parce qu'il m'aimait. Je peux me rendre cette justice que j'en ai eu l'intuition dès ce premier moment. C'est la certitude d'un horrible malentendu qui m'a permis de ne pas succomber là, tout de suite. Mon instinct de femme ne m'avait pas trompée... Mais» et son accent se fit désespéré, «comment vous prouver ce que je sais pourtant, ce dont j'ai tant eu la preuve depuis? On juge les hommes par leurs actes, et celui-là est de ceux que l'on ne pardonne pas. Quelqu'un a tué, parce qu'il aimait. Il trouve encore des gens pour lui donner la main, pour le plaindre, pour l'estimer. Un faux, c'est la honte, la honte éternelle, ineffaçable, inexpiable... Et pourtant!... Écoutez, Valentine; vous me connaissez... Aussi vrai que je vais paraître devant Dieu, je n'aijamais, dans ma vie, commis une seconde faute, jamais menti qu'alors. Vous m'avez vu vivre. Vous me verrez mourir. Un serment d'une femme qui en est où j'en suis, cela compte... Hé bien! je vous jure que Philippe n'a pas été plus coupable que celui qui tue, parce qu'il aime. Il n'y a eu que de l'amour dans son crime, je vous répète que je vous le jure, que de l'amour. La société avait le droit de le frapper comme elle a fait. Les siens avaient le droit de l'exécuter, comme ils ont fait; ses amis de ne plus le connaître. Lui-même, il avait le droit, il avait le devoir de se condamner, comme il a fait aussi... Mais moi, moi pour laquelle il avait commis ce crime, pour ne pas me quitter, pour vivre de ma vie, parce qu'il m'aimait, enfin, j'étais la seule qui ne l'avais pas, ce droit de le condamner, et je ne l'ai pas condamné...»
—«Il vit toujours?» demandai-je, comme elle se taisait. «Vous savez qu'il vit, où il vit?»
«Quoique je n'aperçusse pas distinctement le but où tendait ce suprême entretien, je comprenais qu'elle voulait m'associer d'une façon qui m'épouvantait à l'avance, mais que j'étais déjà décidée à accepter, à quelque œuvre de pitié envers cet homme. Sans doute elle avait continué d'entretenir une correspondance avec ce malheureux, retiré loin de Paris, et, lui ayant caché son état, elle appréhendait qu'une lettre de lui, arrivéeaprès la mort, ne tombât entre les mains de Norbert. Allait-elle me demander d'être la messagère de la funeste nouvelle? Je ne pressentais qu'une partie de sa volonté. Pouvais-je deviner à quelle folie de dévouement l'avait conduite sa fidélité pour ce criminel par amour, dont elle était restée la seule consolation, dans son désastre? J'avais très souvent entendu dire que le monde est rempli de romans cachés, plus fantastiques, dans leur réalité vécue, que les plus folles inventions des livres. Mais qu'une aventure comme celle-là fût possible;—qu'une femme de notre société eût poussé l'exaltation du sentiment jusqu'à consacrer la part la meilleure de son existence, des années durant, à un amant déchu;—(et de cette déchéance!)—qu'elle eût trouvé le moyen de lui apporter cette aumône de sa tendresse, dans sa prison, par des lettres qui l'avaient empêché de se tuer;—qu'elle les eût continuées, ces lettres, pendant qu'il accomplissait sa peine;—qu'elle l'eût revu, cet amant, cette peine accomplie;—qu'elle eût pu, non pas une fois, mais cent, mais mille, échapper à toutes les servitudes de son rang pour aller dans une maison perdue au fond d'un faubourg, passer une heure avec lui, le réconforter dans sa détresse, l'aider de ses conseils dans son relèvement moral;—que cet homme coupable d'un si grand crime, n'eût plus, sous cetteinfluence, nourri qu'une seule pensée: se montrer digne d'une telle amie, racheter un instant d'aberration par une vie tout entière consacrée à de bonnes œuvres;—et que les relations de ces deux êtres se fussent prolongées ainsi, de mois en mois, pendant des années, sous la menace d'un danger continuel, dans ce Paris de la fin du dix-neuvième siècle, si positif, si brutal...—non, ce roman-là, je ne l'aurais jamais même imaginé, et moins encore que l'héroïne fût la mère de mon mari, cette marquise de Chaligny qui m'avait tant séduite quand je lui avais été présentée, par sa grâce fine, son charme, sa douceur d'accueil, et maintenant j'écoutais frémir, dans sa voix de mourante, le martyre intime de ses tragiques amours:
—«... Quand tout fut découvert,» disait-elle, «il n'eut plus qu'une idée: me faire savoir pourquoi il avait cédé à cet égarement, obtenir mon pardon et mourir. J'ai sa lettre. Vous la lirez. Vous saurez alors ce que j'ai souffert... Ah! que j'ai souffert...! Il m'indiquait un moyen de lui répondre. J'obtins de lui qu'il vécût. J'obtins qu'il se laissât juger et condamner, quand il pouvait échapper par le suicide. Mais je ne voulais pas. Je l'aimais, et aussi jecroyais. J'ai toujourscru, même quand je m'abandonnais à ce bonheur défendu... J'eus l'évidence, dès lors, que cette horrible épreuve était notre châtimentà tous deux, et que Dieu ne nous punirait pas ailleurs, si nous acceptions de porter cette croix. Mais qu'elle fut lourde, et pour lui, à cette époque, et pour moi, qui devais écouter les commentaires du monde sur son action, sans avoir la liberté ni de le défendre, ni même de pleurer! On étouffa de l'affaire ce que l'on put, grâce à sa famille, pas assez pour que le compte rendu du procès n'arrivât pas au public... Et les années suivantes, pendant qu'il faisait sa peine, moi, je vivais dans le luxe, dans l'honneur, et je n'embrassais jamais son fils sans me dire: «le père est là-bas...»; sans le voir, lui, dans la maison centrale, que je connaissais d'après ses lettres. Il a toujours su me les faire tenir... Et puis, lorsqu'il en est sorti, et que je me suis retrouvée en face de lui, pour la première fois, depuis l'affreuse chose!... Allez. Je ne souffrirai pas plus demain, quand je passerai... Pendant qu'il était en prison, une ironie du sort voulut qu'il héritât, par la mort subite d'un cousin décédéintestat, d'une nouvelle fortune. C'est alors que j'ai pu le juger tout entier, en le voyant, redevenu libre, se retirer dans un quartier pauvre de Paris, sous un faux nom, et y commencer une existence de charité, qui n'a eu, pendant des années, d'autres événements que des recherches de misères à soulager, et que mes visites... Jusqu'à ce que j'aie été emprisonnée dans cettechambre par la maladie, il ne s'est point passé de semaine, quand j'étais à Paris, où je ne l'aie vu une ou deux fois. Veuve, ces courses m'ont été faciles. Auparavant, elles étaient bien périlleuses. Je n'ai tremblé que pour Norbert... Ce que j'ai senti, d'ailleurs, importe peu. Ce qui importe, c'est que je vais mourir, et c'est mon désespoir qu'il apprenne ma mort ainsi... Voilà ce que j'ai voulu vous demander, Valentine, d'aller le voir quand je n'y serai plus, pour lui rendre des lettres d'abord que je n'ai pas eu le courage de détruire, et puis, pour essayer de lui adoucir le coup... C'est un vieillard maintenant, et un malade... Il a eu une attaque de paralysie, il y a plus d'un an. Il vous connaît. Il sait par moi ce que vous êtes, tout votre cœur, ce cœur pour qui j'ai tant d'estime. Je crois que je vous le prouve... Votre présence lui sera la seule douceur qu'il puisse recevoir... Et puis, si j'ai été bonne pour vous, si vous me gardez un souvenir, vous y retournerez quelquefois, pour l'aider à attendre le moment qui nous réunira...»
—«Je vous promets que je ferai ce que vous me demandez, ma mère,» ai-je répondu à travers des larmes. A ce seul souvenir, ces larmes coulent de nouveau sur ce papier; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Il faut seulement que j'ajoute ces autres phrases, qu'elle m'a dites encore:
—«Norbert doit toujours tout ignorer. Sipourtant la fatalité voulait que vous fussiez très malade vous-même, et exposée à disparaître avant que son père ne fût mort, je vous demande de lui parler. Parlez-lui encore si Philippe réclame son fils à son lit de mort... Sinon, le silence!»
«J'ai transcrit cette conversation tout de suite, pour que si l'une des deux circonstances se produit, je puisse obéir vraiment à la pauvre femme. Je n'aurai qu'à faire tenir ce témoignage à Norbert. Ce ne sera plus moi, ce sera elle dont il entendra l'appel. Qu'il l'écoute, comme je l'ai écouté! Et qu'il me croie si je lui dis que j'ai pour elle, en ce moment où nous venons de vivre, âme contre âme, pendant cette heure d'agonie autant de vénération que de pitié!
«Elle m'a dit encore que M. de Rayneville, à cette date, habite rue Lacépède, no11, sous le nom deMonsieur Dumont.
«Valentine.»
ÉPILOGUE
Il était quatre heures de l'après-midi quand le fils des deux héros de ce douloureux et mystérieux drame d'amour avait commencé de lire cespages, où les aveux de la morte se trouvaient rapportés avec une émotion que trahissaient l'écriture et la rédaction. La nuit était tout à fait tombée qu'il était encore là, tenant dans ses mains ces feuilles dont il ne pouvait pas se lasser de reprendre les phrases une par une. C'était comme si ces paroles prononcées dans les ténèbres de la chambre d'agonie lui arrivaient, en effet, de là-bas, du Père-Lachaise, et du tombeau, où il avait enseveli sa mère, bien peu de jours après qu'elle avait épanché les secrètes amertumes de sa vie dans cette confession suprême. Mmede Chaligny n'avait pas voulu qu'on la déposât dans la sépulture de famille. Elle s'était fait construire, de son vivant, dans la dernière année, un caveau particulier, en demandant que sur le fronton de la chapelle, son petit nom:Armande, fût seul gravé. Son fils s'était conformé à cette disposition du testament de sa mère, en y voyant un de ces caprices d'hypocondrie comme les maladies du foie, qui ébranlent si profondément le caractère, en produisent souvent. Il comprenait maintenant la raison cachée de ce désir. Il se rappelait que la tombe d'à côté était aussi toute neuve et sans aucun nom gravé encore sur le fronton d'une chapelle presque pareille à celle de sa mère. Il s'était étonné de cette similitude. On lui avait répondu que l'acquéreur de ce terrain avait fait copier le monument voisin, pour en avoir admiréla simplicité élégante. Cet acquéreur, il le devinait, avait été M. de Rayneville. L'ami et l'amie avaient rêvé de reposer du moins dans deux tombes jumelles, ne pouvant être réunis dans le même caveau. Qui reconnaîtrait l'ancien homme à la mode du Paris élégant d'après la guerre, le condamné pour faux, sous cette appellation anonyme, ce nom presque impersonnel de Dumont, qui lui avait servi à déguiser sa personnalité depuis sa sortie de prison, qui lui servirait à déguiser la fidélité posthume de son dernier asile? Quand le fils irait désormais porter des fleurs, comme il avait fait au commencement de ce mois de novembre, sur le tombeau de sa mère, le tombeau de son véritable père se dresserait là près de lui, qui implorerait un regard, une pensée, un pardon... Les refuserait-il, ce pardon et cette pensée?... Non. Le changement que Valentine lui avait annoncé s'accomplissait en lui. Il lui devenait impossible de condamner ces deux êtres, dont il était sorti. Leur faute avait été si cruellement poursuivie par la justice vengeresse, attachée aux bonheurs défendus, que, même dans le cœur d'un étranger, la pitié eût noyé la sévérité. Comment un fils n'eût-il pas senti cette pitié surabonder en lui, ruisseler en larmes sur ce papier où se voyaient les taches faites par d'autres pleurs? Et ces traces rappelaient au mari de Valentine le tendre génie fémininqui avait achevé de purifier une aventure, coupable à ses débuts, quoique avec tant d'excuses,—criminelle ensuite par l'égarement d'un de ses acteurs,—ennoblie plus tard, même dans ce crime, par la fidélité et la douleur. Mais elle n'était devenue absolument délicate que par sa femme. C'était vers elle qu'allait en ce moment toute son âme malade. En elle seule il pouvait se réconcilier entièrement avec la morte et le mort, de l'adultère desquels sa naissance l'avait rendu complice, malgré lui, rien que par son nom. Ils avaient fait pire. Ils avaient transmis à son être le plus intime les violentes contradictions de leurs actes et de leurs sensibilités. Ce qu'il avait en lui d'élevé et de fier, cet instinctif appétit de noblesse qui l'avait toujours fait souffrir du mensonge, dans sa trahison envers Valentine, il le leur devait. Le romanesque étrange de leur liaison démontrait assez que ces amants avaient du moins respecté leurs cœurs. Ils avaient été dans la passion et non pas dans l'intrigue et la galanterie. Sa faiblesse lamentable de volonté devant certaines tentations, c'était eux encore. Le péché de leur amour avait passé dans son sang, et aussi les émotions du danger qu'ils avaient dû subir pour se donner l'un à l'autre. Ce qu'il avait de farouchement timide en dérivait, et cette ombrageuse, cette maladive susceptibilité, l'obstacle dressé depuis tant d'années entre safemme et lui, après s'être dressé entre lui et sa mère. Pour que la mourante ne l'eût pas pris comme confident, à cette minute suprême, il fallait qu'il eût laissé grandir entre eux ces épaisseurs de silence que déchirent seules des catastrophes comme celle qu'il subissait... Voilà les idées qui se levaient de ces feuillets, déjà un peu jaunis, pour cet homme, soudain mis en face de la plus bouleversante des révélations,—idées encore mêlées et indéterminées, confuses et incertaines. Elles ne se dessinaient pas dans sa réflexion en si vives arêtes. Elles le possédaient déjà cependant, et elles se condensaient, elles se ramassaient dans une reconnaissance passionnée pour Valentine, dans un besoin de lui payer en tendresse, en culte, en révérence, tout ce quelle avait fait pour la mourante de la confession d'abord, pour le solitaire de la rue Lacépède ensuite, pour lui-même, Norbert, enfin! Le jeu naturel des événements allait trop vite lui fournir l'occasion de la prouver, cette gratitude, et, comme il arrive, quand on s'est placé dans certaines situations d'une ambiguïté insoluble, ce retour au respect de son foyer ne pouvait s'accomplir qu'aux dépens de celle qui le lui avait fait profaner.
A travers le va-et-vient de ces idées, et absorbé comme il était par l'évocation de sa mère, rendue vivante à nouveau dans ces paroles de sonagonie, il avait oublié où il était, et qu'avant le dîner sa femme recevait d'habitude dans ce petit salon. Les domestiques étaient entrés pour vaquer à leur service ordinaire, allumer les lampes, fermer les volets et les rideaux, préparer la table à thé. Norbert n'y avait pas pris garde. Il eût dû prévoir que Mmede La Node, après la manière dont il l'avait quittée ce matin, accourrait certainement aux nouvelles par cette fin d'après-midi. Le «petit six heures» de Valentine était un prétexte trop commode. Mais Norbert avait complètement désappris l'existence de sa maîtresse. Certains accidents de la destinée ressemblent vraiment à ces cataclysmes, au sortir desquels,—un incendie comme celui du bazar de la Charité, un tremblement de terre comme celui de la Martinique,—l'homme qui en réchappe devient, en quelques heures, un individu nouveau. La secousse, nerveuse et sentimentale à la fois, a été trop forte. Ce témoin d'un désastre presque déconcertant pour la raison ne pourra plus retrouver ni ses joies ni ses douleurs d'avant, ni jamais oublier la commotion subie. Il avait vingt-cinq ans ce matin, à présent il en a soixante, il en a cent. Il se jouait de lui-même et de la vie. Elle l'a ébranlée jusque dans son arrière-fond. Son insouciance est aussi finie que sa jeunesse. Un autre ne se connaissait pas, ni son propre cœur. Il allait se cherchant des émotions compliquées à traversdes expériences où il n'arrivait pas à se plaire vraiment. Ces facticités s'effacent d'un coup. Elles s'anéantissent, par la seule entrée en lui d'une impression si forte, si mordante, que rien n'a plus de saveur à côté. Ce dernier cas était celui de Norbert de Chaligny. Son intrigue avec Jeanne, où les sens avaient eu la plus grande part, ne pouvait plus l'intéresser, sinon comme un remords, après les heures brûlantes qu'il venait de vivre. Il ne se l'était plus même rappelée, cette intrigue, durant cette après-midi, que pour se reprocher amèrement d'avoir tant méconnu Valentine. Aussi lui fut-ce une surprise, toute mêlée de gêne et d'irritation, que de voir sa maîtresse entrer dans le petit salon de sa femme, comme elle y entra, sans se faire annoncer, et quand il avait encore dans les mains les feuilles dépositaires du terrible secret. Mmede La Node avait dépensé, elle, son après-midi en courses et en visites, avec cette idée fixe: «Chaligny est à la maison de la rue Lacépède... Que s'y passe-t-il?...» Toutes sortes d'hypothèses avaient tour à tour surgi devant sa pensée, depuis celle du meurtre, qu'elle avait de nouveau reprise et de nouveau chassée comme intolérable, pour descendre jusqu'à celle, beaucoup plus vraisemblable, et en partie conforme aux faits, d'une enquête auprès des boutiquiers voisins. Elle connaissait trop bien Norbert pour n'être pas sûre que, lui ayantpromis le silence auprès de Valentine, il tiendrait sa parole. Que risquait-elle à passer à l'hôtel Chaligny? Et elle y avait passé. On lui avait dit en bas que Mmela marquise n'était pas rentrée, mais que M. le marquis était là. Jeanne était donc montée, comme tant d'autres fois, soi-disant pour attendre sa cousine, en réalité pour avoir avec Norbert quelques instants de tête-à-tête, où elle le confesserait. Elle vit, dès le premier coup d'œil, qu'il continuait d'être bien troublé. Ce secrétaire d'autre part, avec son tiroir à demi-ouvert; ce coffret de cuir qu'elle savait appartenir à sa cousine, ouvert lui aussi; cette lettre dont elle ne reconnut pas l'écriture, car Norbert étendit aussitôt sa main sur la page; ce geste même, et le sursaut de surprise qu'il ne dissimula point,—ces divers signes s'accordaient trop bien à l'état de violence et de soupçon où elle avait laissé le mari jaloux. Elle crut qu'ayant échoué rue Lacépède dans son enquête autour de la maison suspecte, il avait pris le parti de forcer la cachette où Valentine enfermait sa correspondance. Il était en train d'y surprendre la preuve après laquelle le doute ne serait plus possible. Son passionné désir que sa rivale heureuse de tant d'années fût enfin perdue et à jamais éclata dans ce cri par lequel l'envieuse, à peine entrée dans la pièce, interrogea son amant:
—«Tu n'as rien pu savoir là-bas?... De qui estcette lettre?... Valentine...»
—«Arrêtez-vous, Jeanne,» interrompit Chaligny en se levant, et sa main continuait de poser sur la lettre, pour la défendre, «Je ne peux pas vous permettre de me parler de Valentine... Vous vous êtes trompée...» continua-t-il avec une fermeté impérative et qui ne supportait pas la réplique. «Oui,» insista-t-il, «vous vous êtes trompée, dans ce que vous m'avez écrit et dit sur elle... Vous étiez de bonne foi. Je ne vous adresse aucun reproche. Mais je vous demande que jamais aucune allusion ne soit plus faite entre nous à des choses dont je dois ne plus même me souvenir pour continuer à m'estimer...»
Mmede La Node avait écouté cette protestation, pour elle si complètement inattendue, avec une stupeur qui, pendant une minute, la paralysa. Elle lisait, sur la physionomie de cet homme, qu'elle avait toujours trouvé hésitant et complexe, une résolution si nette, si vive! Par quels procédés la visiteuse du pavillon de la rue Lacépède avait-elle retourné cette volonté, si vacillante d'habitude, en ce moment si fixe? Jeanne n'avait aucune donnée qui lui permît de répondre à cette question. Absolument persuadée que sa cousine était coupable, comment lui eût-elle accordé, une seconde, le crédit de supposer ces procédés loyaux et sincères? A une amie qui serait venue lui demander conseil en pareille circonstance, elleaurait, sans aucun doute, indiqué, comme la seule voie à suivre, une apparente condescendance à l'illusion d'un mari, complaisamment abusé malgré l'évidence. La haine contre l'épouse triomphante fut en cet instant plus forte chez la maîtresse que le génie de la ruse, et, avec un accent de mauvaise ironie, elle repartit:
—«C'est heureux que vous ne doutiez pas de ma bonne foi. Je vous en remercie... Ce que je vous ai écrit et dit, pour parler comme vous, je vous l'ai écrit et je vous l'ai dit, pour qui? Pour vous... Il vous plaît de ne plus en tenir aucun compte, après vous être mis, à ce sujet, dans un tel état que vous m'avez fait peur. Je ne suis venue ici, ce soir, qu'à cause de cela, et parce que j'étais inquiète de votre violence. Valentine a été assez adroite pour réussir où j'ai échoué. Elle a calmé votre fureur. Tant mieux pour elle!... Mais vous, de votre côté, souvenez-vous bien que le jour où vous voudrez me reparler d'elle et des prétendues révélations qu'une parente ou des amis lui auraient faites, je ne vous laisserai pas aller plus loin. J'en ai assez d'être toujours sacrifiée...»