V

—Dans un terrain vague du quartier des Carrières-d'Amérique, à Paris....

Expliquons à quelle aventure se rattachait cette péripétie nouvelle.

LE MYSTÈRE DU XIXeARRONDISSEMENT

L'incident Coxward—si amusant qu'il eût été pour la galerie des badauds parisiens, surtout en raison de la lutte épique qui s'était livrée entre les deux grands journaux leNouvellisteet leReporter—était tombé bien vite dans le panier d'oubli.

D'autant que certains faits politiques avaient tout à coup donné un nouvel aliment à la curiosité: des gifles avaient été échangées en plein Parlement entre personnages assez haut cotés et ministrables, et la chronique scandaleuse, à l'affût des faiblesses humaines, avait révélé que de cette querelle le motif concernait beaucoup moins le budget de la France que celui de certaine petite personne, grassouillette et aimable, qui jouait avec grand succès un rôle de libellule dans une revue des Variétés.

Puis ç'avait été l'arrestation sensationnelle d'un officier ministériel qui, curieux des joies de la grande vie, avait dilapidé en dépenses—à côté—le patrimoine de cinquante familles. Affaire assez banale d'ailleurs.

Enfin, ajoutons un carnage au boulevard Ménilmontant, le mariage d'une Américaine milliardaire avec un panné à nom illustre, et l'accalmie subitement s'était de nouveau abattue sur le journalisme parisien dont le marasme faisait peine.

En vain, à propos d'un écrasé ou d'un misérable incendie, on multipliait les manchettes à effet; mais, comme on dit, le public ne mordait pas et les bouillons augmentaient.

Or, le vrai talent d'un reporter, c'est de trouver une affaire de peu d'importance en soi, et par le tam-tam organisé alentour, par le grossissement des moindres détails, lui donner—en apparence—une valeur d'étrangeté qui émeuve les populations.

Labergère était maître en ces sortes d'opérations: tout récemment attaché auNouvellistequi lui avait fait un pont d'or pour l'arracher auReporter, il cherchait donc activement quelque fait auquel il pût attacher tous les grelots de la publicité.

Voici ce qu'il avait appris:

Dans un des quartiers excentriques de Paris, à l'extrémité est des Buttes-Chaumont, se trouvent, du côté de la place du Danube et de l'hôpital Hérold, des terrains, encore vides de constructions, attenant aux fortifications.

Ces terrains reposent sur d'anciennes excavations, naguère connues sous le nom de carrières d'Amérique, et dont l'exploitation a été dès longtemps abandonnée....

D'importants travaux de comblement et de soutènement ont été exécutés à très grands frais, mais il semble que le sol lui-même repose sur des fondements mouvants et, de temps à autre, malgré toutes les précautions prises, des fentes se produisent, assez profondes et susceptibles de causer de graves accidents.

Même, il y avait quelques mois, une pauvre journalière, passant dans ces parages, avait été surprise par une de ces subites dépressions du sol et aurait été certainement engloutie si des secours rapides ne lui avaient été portés.

Encore son sauvetage n'avait-il pu s'effectuer qu'au prix des plus grands efforts. Par une chance inespérée, elle s'en était tirée saine et sauve.

Mais à la suite de ces accidents, les terrains, pour en éviter le retour, avaient été clos de palissades en planches et, avant que de nouveaux travaux fussent entrepris pour la consolidation du sol, l'accès en avait été formellement interdit.

Le temps passant, les vagabonds, les apaches et les chemineaux avaient pratiqué des ouvertures dans cette palissade et souvent élisaient domicile à l'abri de toute ingérence de la police, dans ce lieu que protégeaient à la fois et son isolement et une certaine crainte de la part des plus proches voisins.

Or, un matin, des gamins en rupture d'école, s'étaient avisés de franchir l'enclos et s'étaient répandus à travers le terrain, tout de sable, de pierres, de plâtras, dans l'intention d'ailleurs bien innocente d'y jouer, tranquilles, quelque partie de balle ou de course.

Soudain on entendit des cris horribles et les enfants s'enfuirent dans la rue, quelques-uns livides, à demi morts, les membres tordus... les autres ne cherchaient pas à les secourir; ils couraient de-ci, de-là, affolés, poussant des clameurs inarticulées.

Bien que l'endroit soit fort peu fréquenté, cependant des passants accoururent et bientôt un groupe les entoura, relevant ceux qui, à terre, semblaient en proie à de véritables convulsions, d'autres interrogeant ceux qui paraissaient les plus valides. Les enfants répondaient par des mots sans suite....

Là, dans le terrain, une bête, un monstre, qui s'était jeté sur eux, les avait égratignés, mordus, à demi dévorés....

Certes, il y avait exagération dans ces racontars, puisque tous étaient encore pourvus de leurs membres intacts: cependant, il s'était certainement produit un fait naturel... et, bien que très courageux, certes, les assistants restaient devant la palissade sans se hasarder à la franchir, d'autant, assuraient quelques-uns, qu'on entendait derrière les planches une sorte de rugissement sourd—de ronflement—qui ne présageait rien de bon.

Heureusement, on avisa deux sergents de ville et on les appela.

Ceux-ci s'approchèrent avec la majestueuse lenteur qui caractérise cette institution.

Ils virent trois enfants—de huit à douze ans—inertes maintenant, immobiles et étendus sur la terre. A leurs questions, il fut encore répondu par des explications incompréhensibles d'où seulement jaillissaient les mots de monstre, d'animal féroce....

Ayant lancé des coups de sifflet à l'appel de leurs camarades, les policiers, bientôt au nombre de quatre, se divisèrent en deux groupes, le premier emportant les enfants qui vivaient, mais semblaient plongés dans une prostration profonde, vers le commissariat; le second faisant sentinelle, le sabre à la main, devant l'ouverture pratiquée dans la palissade:

—Si qu'on verrait un peu voir ce qu'il y a là dedans! dit l'un.

—Ça va! dit l'autre.

Et, vaillamment, ils engagèrent leurs robustes épaules dans l'ouverture assez étroite.

Le terrain avait bien cent mètres de long sur quarante de profondeur: il était bosselé, vallonné, avec ça et là des tas de pierrailles ou des collinettes de sable sur lesquelles poussaient de maigres touffes d'herbe.

Dans une de ses parties, la plus proche de la rue, il se creusait en forme d'entonnoir dont le centre se trouvait à environ un mètre de profondeur, et là on voyait, à demi émergeant, d'un chaos de cailloux et de mottes de terre séchée, quelque chose de bizarre, d'hétéroclite, comme un sommet de kiosque à journaux ou de colonne à affiches.

Les deux sergots examinaient cela avec quelque défiance: on avait vu parfois des coffre-forts, enlevés par des cambrioleurs, et ainsi abandonnés dans un terrain désert.

Mais que des malfaiteurs eussent enlevé un kiosque ou une vespasienne pour les transporter derrière cette clôture de planches, cela apparaissait singulier, voire même invraisemblable.

Comme en prévision d'une rencontre avec un animal sauvage—qui sait, un fauve échappé de quelque ménagerie,—nos deux héros avaient dégainé; l'un d'eux, se penchant sur le bord de l'entonnoir, et allongeant le bras, toucha l'objet de la pointe de son coupe-choux....

Subitement, il laissa échapper une exclamation de douleur, sauta en l'air à une hauteur d'un mètre et vint s'affaler dans les bras de son compagnon.

—Hé là! hé là!... Qu'est-ce qui te prend, mon vieux!

Mais «mon vieux» ne répondait pas, ses bras et ses jambes étaient secoués d'un mouvement presque convulsif....

Le pis, c'est que l'autre éprouvait lui-même un malaise dont il ne comprenait pas la nature, une espèce de fourmillement dans tous les membres, en même temps que des lueurs fulgurantes tourbillonnaient devant ses yeux....

Par un geste réflexe, il lâcha son compagnon qui tomba sur le sol.

Alors il se sentit soudainement soulagé, mais une invincible lassitude le brisait, et il se laissa tomber sur un genou, dodelinant de la tête comme un homme étourdi d'un coup de bâton en plein crâne....

Il ne revint à lui qu'au moment où, par l'ouverture de la palissade, arrivèrent le commissaire de police, accompagné de son secrétaire, avec une demi-douzaine de sergents de ville.

La foule avait grossi autour de l'enclos et maintenant, rassurée par la présence de l'autorité, faisait irruption à sa suite.

Une poignée de gamins fit cortège.

Les sergents de ville, apercevant leurs camarades en mauvaise posture, s'élancèrent à leur secours: à peine les eurent-ils touchés qu'ils ressentirent quelques secousses qui ne firent d'ailleurs que les étonner, sans autre résultat fâcheux.

—Voyons! qu'est-ce qu'il y a? demanda le magistrat, et comment êtes-vous dans cet état?

Le sergent no2, qui recouvrait l'usage de la parole, dit:

—Machine infernale! Là dans le trou!...

Et, suivant la direction de son geste, le commissaire vit le toit du kiosque—employons ce mot pour être clairs—surmonté d'une sorte de hampe en métal, venue sans doute de quelque drapeau ou attribut quelconque.

—Qu'est-ce que c'est que ça?...

—Si qu'on le saurait! repartit le sergent. C'est ce camarade qui y a touché du bout de son sabre et qui a été f... par terre, comme ma femme sous une gifle....

—Mais on m'a parlé d'un animal dangereux, d'une bête féroce....

—Il n'y en a pas d'autre que cet outil-là... qui doit être quelque machine d'anarchisse.

Le commissaire haussa les épaules: perplexe, il s'abstint cependant de toucher à l'objet et interdit à ses hommes tout contact avec lui. Après tout, cette idée d'anarchisme n'était peut-être pas si folle....

D'autant que maintenant on percevait très clairement à l'intérieur du kiosque un halètement, un ronronnement intermittent, comme l'aurait produit le gosier d'un fauve en colère, ou quelque ressort énorme d'une montre ou d'une mécanique quelconque. Cela n'était pas continuel, s'arrêtait, recommençait... mais n'en était pas pour cela plus rassurant....

Le sergent—au coupe-choux—avait été ranimé à grand renfort de kirsch, mais était incapable de fournir la moindre explication sur la nature de ses sensations—qu'on devinait seulement n'avoir pas été des plus agréables.

Que faire? Heureusement que l'administration a des principes qui lui servent de guide en toute circonstance. En celle-ci, la règle était simple, en référer à ses chefs.

Le commissaire, résolu à suivre ce précepte dont l'observation le dégageait de toute responsabilité, se mit alors en devoir de recueillir tous les renseignements nécessaires pour dresser procès verbal, et en premier lieu, de décrire aussi exactement que possible l'objet mystérieux qui gisait là, à demi, aux trois quarts peut-être enfoui dans les pierres et le sable.

S'approchant avec toute la prudence compatible avec son courage civique, le magistrat dicta des notes à son secrétaire.

Le toit de l'objet, arrondi et rappelant vaguement la forme du casque allemand, reposait sur quatre colonnettes de métal, réunies elles-mêmes par des croisillons qui paraissaient d'argent, ou plus vraisemblablement de nickel. La forme générale était carrée.

Cette cage (le mot décidément valait mieux que celui de kiosque) sortait de la terre d'environ 80 centimètres, et la partie inférieure était cachée dans le sol.

En tendant l'oreille, on entendait de temps à autre à l'intérieur un bruit difficile à définir, comme d'un ressort qui se serait déclanché, et aurait mis en mouvement une roue ou un volant.

Le procès-verbal décrivait de la façon la plus correcte possible les phénomènes bizarres qui se développaient, lorsqu'on touchait l'engin, «que, malgré son incompétence avouée, le commissaire n'hésitait pas à qualifier d'électrique ou approchant».

Un petit incident se produisit. Un des gosses, rôdaillant dans le terrain, trouva dans un coin, profondément enfoncée dans la muraille, une pièce de métal, plate, étroite, assez longue, aux bases arrondies, une sorte de palette ou d'ailette. Comme il essayait de l'arracher, le magistrat s'y opposa formellement, estimant que désormais il appartenait à l'autorité supérieure de parfaire l'enquête qu'il avait si intelligemment commencée.

Inutile de dire qu'il avait interrogé les voisins les plus proches et que tous s'étaient accordés à dire—avec une rare unanimité—qu'ils ignoraient absolument ce que pouvait être la machine en question et comment elle se trouvait dans le terrain vague.

Ajoutons enfin qu'au bout d'une demi-heure, les enfants et le sergot, si abominablement secoués par l'incompréhensible commotion, étaient tout à fait revenus à leur état normal.

Un menuisier, requis, boucha les ouvertures de la palissade, un sergent de ville fut placé en faction et chacun s'en alla, léger, à ses affaires, le procès-verbal s'acheminant doucettement vers la préfecture où peut-être, vu le caractère très anodin de l'aventure, il se serait sans doute endormi placidement dans le carton no7, à moins que ce ne fût le dossier no23.

Mais on avait compté sans notre ami Labergère qui, comme nous l'avons expliqué, était en quête d'une affaire sensationnelle, et, comme le roi Richard III, de shakespearienne mémoire, eût volontiers donné son cheval—ou son auto—pour un veau à trois têtes ou un cataclysme à Nogent-sur-Marne.

Or, ayant son service de fouinage—c'était son mot—parfaitement organisé, il avait été avisé l'un des premiers de l'étrange aventure de la rue des Carrières-d'Amérique, et aussitôt son sang de reporter s'était mis à bouillonner.

Cela pouvait n'être rien du tout; mais, dès le premier moment, il se dit qu'il fallait que cela devînt quelque chose....

Il ne se doutait, certes pas, que c'était là le début de la plus terrible, la plus stupéfiante, la plus abracadabrante épreuve à laquelle eût jamais été soumise la Ville de Paris: peut-être même, s'il eût pu lire dans l'avenir, aurait-il reculé devant les épouvantables événements qu'il allait déchaîner.

Mais non! le devoir professionnel avant tout! LeNouvellistepayait fort cher; il fallait qu'il en eût pour son argent.

Le lendemain, il arborait cette manchette:

Un sinistre phénomène en plein Paris.Trois enfants électrocutés.Un sergent de ville foudroyé.

Il racontait, sous les couleurs les plus émouvantes, la découverte de l'engin infernal et les premières catastrophes qu'il avait causées, et il concluait par ces critiques virulentes:

—Douze heures se sont déjà passées et nous avons le regret de constater que l'administration n'a pris aucune mesure pour parer aux dangers très réels courus par la population. On nous permettra de demander si ce n'est pas en pareilles circonstances que le Laboratoire municipal doit prouver son utilité, trop souvent contestable.»

Naturellement, leReporter, qu'exaspérait la défection de son principal rédacteur, se hâta d'entrer en lice:

—Certains journaux, à court de nouvelles sensationnelles, mènent grand bruit autour d'une affaire sans importance: il s'agit tout simplement, nous affirme-t-on, d'un appareil de physique, machine électrique ou bouteille de Leyde, que des cambrioleurs ont abandonnée dans un terrain vague... quelques étincelles électriques se sont produites et ont causé plus d'émoi que de mal véritable....

Ah! ses anciens patrons entraient en lice! Labergère allait s'amuser.

Il était arrivé bon premier et il allait le leur prouver. Et le numéro suivant duNouvellistemarchait carrément de l'avant:

—Les aboiements enroués d'une presse aphone ne nous empêcheront pas de poursuivre notre tâche.

«Nous avons signalé un danger inconnu, mystérieux, dont les effets échappent jusqu'ici à toute analyse. Et nous ne craignons pas, hélas! qu'on nous taxe d'exagération.

«On se souvient de la découverte que nous signalions hier d'un engin étrange, sorte d'appareil électrique ou peut-être radiographique, trouvé dans un terrain vague, à l'extrémité du dix-neuvième arrondissement, et qui a déjà failli coûter la vie à des enfants innocents et à un brave défenseur de l'ordre public.

«Nous avons pris ce matin des nouvelles de ces victimes et nous avons appris que leur état, pour être satisfaisant, n'en présentait pas moins un caractère encore assez alarmant. Les internes de l'hôpital Hérold que nous avons pu interroger ont recueilli de leurs bouches des détails sur l'événement. Tous s'accordent à déclarer qu'à peine ont-ils touché l'engin en question qu'ils ont éprouvé une commotion violente—comme un coup de fouet dans les moelles, a dit un des enfants—comme un coup de poing américain sur la nuque, a dit le sergent de ville.

«Des étincelles ont éclaté devant leurs yeux, en même temps qu'une sensation d'engourdissement paralysait leurs membres.

«Il est évident que ce sont là des effets de nature électrique et que nous nous trouvons en présence d'un appareil inconnu, dégageant des effluves dont l'effet rappelle celui des piles les plus puissantes.

«Nous nous étions, d'ailleurs, trop hâtés d'objurguer l'administration en lui reprochant son incurie.

«Dès ce matin, à la première heure, M. Lépine—qui ne ménage jamais son activité ni sa fatigue—s'est rendu accompagné de M. Loustalot, chef du laboratoire municipal, et de ses préparateurs, au terrain de la rue des Carrières-d'Amérique.

«Déjà une foule considérable obstruait les rues voisines de l'endroit désigné et il fallut établir un important service d'ordre pour la contenir.

«Un bruit courait que l'engin en question—qui a une capacité approximative de deux mètres cubes (la partie enfoncée dans le sol ne permettant pas un calcul plus exact)—était peut-être rempli de matières explosives et qu'il pouvait éclater au moment où on s'y attendrait le moins, et faire sauter tout le quartier.

«Déjà, les locataires quittaient leurs maisons en emportant leurs meubles, tristes épaves, d'ailleurs, car ce quartier est un des plus pauvres de Paris.

«Quand les sergents de ville parvinrent à frayer à notre courageux préfet un passage à travers la foule, tous se découvrirent respectueusement.

«M. Lépine, en chapeau melon et en veston, gardait, comme d'ordinaire, une physionomie très calme, avec à la lèvre un sourire quelque peu sceptique. Il en a vu bien d'autres.

«Son calme courage était déjà rassurant pour les groupes de curieux, et on eut toutes les peines du monde à les empêcher de se précipiter, à travers l'issue pratiquée dans la palissade. Il fallut que par quelques-unes de ces paroles énergiques dont il a le secret, notre préfet empêchât une véritable invasion.

«Et, flanqués d'une douzaine de sergents de ville, M. Lépine, M. Loustalot et les attachés au laboratoire municipal restèrent seuls dans le vaste enclos.

«Ils se groupèrent immédiatement autour de l'engin: un des sergents de ville qui, la veille, était entré l'un des premiers et avait examiné l'appareil mystérieux, déclara que, selon lui, il avait légèrement changé de situation. Il aurait, affirma-t-il, tourné sur lui-même et se serait enfoncé de quelques centimètres.

«Il s'agissait d'abord de constater si les effets électriques, observés la veille, se reproduisaient encore. M. Loustalot fit disposer des appareils isolateurs, qui, nous expliqua-t-on, rempliraient, au besoin, l'office de paratonnerres et, soutirant pour ainsi dire l'électricité—s'il était vrai que l'engin en fût saturé—la forcerait à se perdre dans la terre.

«Ces préparatifs durèrent assez longtemps. L'impatience du public grandissait à chaque instant.

«Malgré les efforts des agents, on s'était accroché aux planches de la palissade au-dessus de laquelle surgissaient des centaines de têtes.

«M. Lépine conféra un instant avec M. Loustalot qui se refusa à admettre un danger réel. En tout cas, conclut-il, nous sommes en mesure d'y faire face.

«—Agissez donc, dit le préfet qui se tint au premier rang, avec sa crânerie ordinaire.

«M. Loustalot appela alors un de ses aides qui s'approcha, armé d'une longue tige de métal, dont un gant de caoutchouc empêchait le contact avec sa peau, et après s'être assuré que les appareils de déperdition étaient en état de fonctionnement parfait, mit la baguette métallique en contact avec le toit de l'engin....

«A ce moment éclata une détonation terrible, pareille à celle d'un canon de petit calibre, en même temps qu'une flamme longue de plusieurs mètres sifflait dans l'air avec un bruit effrayant.

«Malgré la substance isolatrice qui le protégeait, le malheureux électricien fut projeté en l'air à une hauteur de deux mètres et retomba sur M. Lépine, qui, arc-bouté sur ses jambes, impavide et inébranlable, le reçut dans ses bras et amortit sa chute.

«Une clameur terrifiée avait salué cet incompréhensible phénomène, et en une seconde la palissade s'était dégarnie de spectateurs, tous s'enfuyant dans toutes les directions en poussant des cris de terreur.

«L'électricien—nommé Dargent (Émile)—avait eu heureusement plus de peur que de mal. Un court évanouissement avait suivi sa chute, un cordial et quelques inhalations d'oxygène avaient eu raison du malaise déterminé par cette secousse.

«Quoi qu'il en fût, il était évident qu'il y aurait de graves dangers à poursuivre une expérience dans ces conditions. M. Loustalot, d'ailleurs,—malgré son indiscutable compétence—semblait désemparé et il répétait ce mot découragé:

«—Je ne comprends pas! Je ne comprends pas! Que faire?

«Mais le préfet, toujours souriant et satisfait que l'événement n'eût pas eu de conséquences plus tragiques, prit bien vite, avec son initiative habituelle, les mesures nécessaires.

«—Que faire? répliqua-t-il à M. Loustalot. C'est bien simple, rien du tout! Cette tentative suffit pour démontrer qu'il y a péril à s'entêter plus longtemps. Nous ne croyons pas au surnaturel, n'est-il pas vrai? Donc, il n'y a là rien de diabolique. Nous possédons assez de savants à Paris pour que ce petit problème puisse être bientôt résolu. Il s'agit seulement de défendre la population contre sa propre imprudence. Nous verrons après.

«En effet, une heure après, des soldats arrivaient qui fermaient toutes les voies conduisant au terrain vague en question.

«M. Lépine se rendait au ministère de l'Intérieur et rendait compte au ministre du résultat de sa première enquête.

«Une commission fut aussitôt nommée, sous la présidence de M. Poincarré, et composée des membres les plus éminents de l'Académie des Sciences et du Conservatoire des Arts et Métiers.

«En tout cas, il est opportun de rappeler aux plaisantins de la presse qu'il y a loin de là à une machine électrique ou à une bouteille de Leyde (!!!) abandonnées par des cambrioleurs.

«Peut-être nos confrères—si sceptiques qu'ils soient—daigneront-ils reconnaître que le fait—dont nous avons les premiers et les seuls signalé l'étrangeté—valait mieux que quelques lignes de pasquinade et de mauvais goût...»

On devine l'effet produit dans Paris par cet article sensationnel. La grande ville se complaît à l'affolement collectif. Un souffle d'inquiétude passa, circulant des loges de concierge aux salons du grand monde.... On commençait à avoir peur. Un journal ultra-pessimiste n'hésitait pas à accuser les anarchistes et nihilistes de préparer un monstrueux attentat contre Paris dont l'anéantissement était décidé depuis longtemps.

On parlait déjà de déserter les hôtels et le commerce s'inquiétait. Une note officielle parut, dans l'excellente intention de rassurer les esprits, et eut, comme toujours, un résultat absolument contraire.

En même temps—et par une contradiction bien humaine—tout Paris se portait vers les Buttes-Chaumont, la rue Manin et le boulevard Sérurier, où les quelques débits de vin réalisaient des affaires d'or. Les fortifications faisaient concurrence aux boulevards et au Bois de Boulogne....

Une première visite de la commission avait eu lieu, mais sans apporter aucune lumière nouvelle: seulement, cette fois encore, l'appareil s'était enfoncé légèrement dans le sol et on avait constaté, non sans une nouvelle inquiétude, que le terrain qui l'entourait semblait se désagréger de plus en plus.

Naturellement, le reporter Labergère, qui avait ses entrées partout et trouvait toujours le moyen de se faufiler même dans les endroits les plus fermés, s'était mêlé aux membres de la commission, et tandis que ces messieurs exerçaient leur sacerdoce, groupés autour du kiosque électrique, lui s'en allait de-ci, de-là, examinant attentivement les diverses dépressions du terrain, cherchant à découvrir quelque indice qui pût fournir à son initiative une direction nouvelle.

Ce fut ainsi qu'il trouva d'abord une seconde, puis une troisième palette d'hélice, qui prouvait à n'en pas douter qu'on se trouvait en présence d'un appareil de locomotion quelconque, sans doute un auto de nouvelle combinaison et qu'un inventeur avait essayé dans de malheureuses conditions. C'était à vérifier.

Mais il y avait encore, dans un creux de sable, des débris de bois, portant un reste de serrure et qui provenaient évidemment d'une sorte de coffret, et tout auprès, Labergère qui ne négligeait rien ramassa un morceau de papier que, par hasard sans doute, un fragment de pierre avait fixé à terre.... Ce papier, c'était un fragment de lettre, portant l'en-tête de la maison Lorell et Ciede Londres, et justement l'adresse du destinataire y figurait.

—Sir Athel Random, Corsica-street, Highbury-London N.W.

Et ce sont ces diverses circonstances que maintenant dans la maison de Corsica-street, le reporter duNouvellisteexposait à Sir Athel, en présence de Bobby, le détective honoraire....

Les explications ne furent pas longues.

Sir Athel n'hésitait pas. Oui, l'appareil mystérieux de Paris n'était autre que le merveilleux vriliogire et son échouement dans un terrain vague du XIXearrondissement était la conséquence naturelle de la terrible imprudence de Coxward....

Quant au danger que pouvaient courir les Parisiens, Sir Athel ne concluait pas nettement; mais il était facile de deviner, à son attitude fiévreuse, qu'il n'était pas aussi rassuré qu'il eût voulu le paraître.

—Oui... oui... murmurait-il en se promenant à grands pas dans son atelier, il y a là plus de cinquante grammes, la force propulsive est énorme. Si le piston A venait à rencontrer le réservoir D... ce serait effroyable.

—Voyons, voyons, interrompit Labergère, parlons peu, mais parlons bien! Vous reconnaissez que, par votre faute, ou plutôt par celle de votre génie d'inventeur, tout un quartier de Paris est en péril.... Votre devoir est tout tracé, il faut réparer le mal que vous avez fait!... il faut empêcher que se produise quelque nouvelle catastrophe....

—Vous avez raison! s'écria Sir Athel. A quoi sert-il de chercher quels peuvent être les effets du vrilium....

—Vous dites?

—Ah! pardon, vous ne savez pas! je dis le vrilium, c'est le nom que j'ai donné à la substance que j'ai découverte et dont la puissance est incalculable. Donc il faut sur-le-champ partir pour Paris....

—Enfin c'est là ce que j'attendais.... Comment y allons-nous! Avez-vous ici quelque nouvel appareil—fût-il mû par le feu du diable—qui puisse nous y transporter....

—Hélas! l'appareil d'essai—le seul que j'aie possédé—est là-bas....

—Bon! il nous faut donc user des moyens ordinaires, comme les simples mortels. Quelle heure est-il?... Une heure un quart... il y a un train par Boulogne à deux heures vingt qui arrive à Paris à neuf heures du soir... c'est parfait!... en route!... êtes-vous prêt!...

—Oui.... Cinq minutes seulement! le temps de prendre certaines substances dont l'usage m'est indispensable pour les opérations que j'aurai à effectuer....

Il ouvrit rapidement une armoire scellée dans le mur et qui semblait blindée comme les parois d'un cuirassé.

Il y choisit deux fioles de métal qu'il enfouit dans ses poches.

—Ah! vous n'avez sans doute pas déjeuné?

—Ma foi non, dit Labergère. Dans notre métier, on va comme on peut.

Sir Athel lui présenta une petite boîte en or, forme tabatière:

—Prenez une de ces boulettes, lui dit-il.

—Qu'est-ce que c'est que ça?...

—Des pilules Berthelot. Avec une seule de ces boulettes, vous êtes nourri pour plus de vingt-quatre heures.

—La nourriture chimique! Hum! enfin j'en serai quitte pour un bon souper en arrivant....

—Je voudrais bien aussi une pilule, dit timidement Bobby qui, depuis qu'il avait entendu le récit de Labergère, se sentait en état d'infériorité manifeste.

—Bah! mon brave détective, dit le reporter, vous déjeunerez mieux chez vous....

—C'est que... c'est que j'entends bien partir avec vous!

—Vous! s'écria Sir Athel. A quoi bon?

—Comment! à quoi bon? s'écria Bobby en se redressant. Mais qui donc est le plus intéressé en tout cela! monsieur Labergère, oubliez-vous que le nom de Bobby a été déshonoré... et que c'est vous, oui, vous, qui avez déversé sur la police britannique et sur son modeste représentant le mépris universel... je vous en veux à mort, je ne vous le cache pas... cependant je suis prêt à vous tendre loyalement la main... si non moins loyalement vous vous déclarez prêt à reconnaître publiquement que Coxward était bien Coxward....

—Mais parfaitement, mon camarade! dit à son tour Labergère en lui présentant sa dextre largement ouverte. C'est trop naturel... et je vous offre tout ce que j'ai d'excuses sur moi....

—Ah! que vous me faites du bien!... ce n'est pas tant pour moi que pour MmeBobby qui va pouvoir enfin relever la tête....

—Aussi haut qu'elle le voudra... donc vous voulez revenir à Paris, brave Bobby, qu'il soit fait selon votre volonté.... Sir Athel, pilulez ce bon détective et ne perdons plus notre temps... n'oublions pas que pour gagner Charing-Cross, nous avons tout Londres à traverser....

—Le Métropolitain est là, dit Bobby. Nous arriverons encore à temps pour pouvoir télégraphier de la gare... il faut bien que je prévienne Mrs. Bobby de mon départ.

—Trop juste.

—Et moi, dit Sir Athel, je dois rassurer Miss Redmore....

—Comme si je n'avais pas à télégraphier moi-même, ajouta Labergère. LeNouvellisteaura ce soir une manchette qui ne sera pas dans une musette et leReporteren crèvera de rage!...

Et les trois hommes, la maison de Corsica-street étant fermée, s'élancèrent au pas de course vers la station d'Islington.

A vrai dire, Paris—pour employer une expression familière—n'en menait pas large, d'autant que de nouveaux phénomènes étaient survenus.

La nuit précédente on avait vu des lueurs singulières se dégager de l'appareil qui s'enfouissait à chaque instant davantage, et d'où il semblait qu'une intarissable source électrique lançât de continuelles effluves.

Les journaux faisaient rage. Naturellement les feuilles hostiles aux progrès clamaient à la faillite de la science.

Que faisait cette Commission qui comportait dans son sein toutes nos notoriétés académiques et qui siégeait en permanence? En fait, il semblait que les discussions dégénéraient en papotages incohérents et inutiles.

L'illustre M. Verloret, le roi de l'Aviation, comme on l'avait surnommé depuis son invention du parachute à roulettes, avait seul émis un avis assez sensé pour rallier tous les suffrages.

Selon lui, l'appareil de Ménilmontant était une sorte d'hélicoptère, basée sur le principe exposé en 1784 par Launay et Bienvenu devant l'Académie des Sciences et que renouvela Ponaud en 1870, en utilisant le ressort à caoutchouc. Il rappelait ensuite les magnifiques expériences de M. Marey avec ses insectes mécaniques.

Tout indiquait qu'on se trouvait en présence d'un appareil de cette nature, et où la démonstration de cette hypothèse s'affirmait dans les palettes d'hélice qui avaient été découvertes dans le terrain vague.

Ce premier point semblant acquis, M. Verloret passait à la question du moteur dont la puissance lui paraissait être énorme, et qui, très probablement, était actionné par l'électricité.

—Soit, répliquait M. Alavoine, le génial régénérateur de l'automobilisme. Ceci est un fait constaté; mais il ne faut pas être grand clerc pour formuler une hypothèse que nul ne songe à combattre. Moteur électrique, fort bien. Mais comment se peut-il que le moteur ne soit pas encore épuisé? Comment expliquer son action continue qui, à l'heure actuelle, s'exerce même sur le terrain dans lequel l'appareil menace de disparaître, comme si un mécanisme invisible agissait en manière de perforation.

«Qui de nous connaît une pile qui ait un effet perpétuel, avec une pareille puissance?

«L'explication de l'honorable M. Verloret n'est qu'une question qui s'ajoute à une autre question. Électrique, d'accord. Mais quelle est la source de cette électricité? Comment pouvons-nous tarir cette source? C'est pour résoudre ce problème que nous sommes ici, et il ne semble pas que nous ayons fait encore le moindre pas vers sa solution.»

Sur cette constatation pessimiste, la discussion s'était envenimée, et les observations aigres-douces avaient corsé outre mesure les argumentations qui dégénérèrent bien vite en querelles personnelles. On vit même deux de ces illustres chauves prêts à se prendre à ce qui pouvait leur rester de cheveux.

Le grave journal,Le Temps, ayant paru à cinq heures, ne pouvait s'empêcher, en donnant un compte rendu humoristique de cette séance mouvementée, de terminer son spirituel article par la phrase proverbiale: «Et voilà pourquoi votre fille est muette.»

Paris eût bien voulu s'égayer. Mais en vérité une étrange inquiétude régnait. Un véritable malaise serrait toutes les poitrines et les plaisanteries se figeaient sur les lèvres.

Certes, les terrasses des cafés étaient pleines; mais il n'y régnait pas cette insouciance de bon aloi qui fait si légère et si douce l'atmosphère de notre pays. Les causeurs se taisaient soudain, comme s'ils avaient entendu—là-bas, on ne sait où—quelque rumeur menaçante. C'était autre chose qu'aux jours du siège de Paris. Le caractère mystérieux, inexplicable de l'événement réveillait au fond des âmes une sorte de mysticisme apeuré. Il subsiste en chacun de nous un sentiment de défiance contre le surnaturel.

LeReporterparut le premier, vers six heures du soir. Il était prolixe en détails sur les incidents qui avaient marqué, dans la journée, le travail lent, mais inarrêté, qui semblait s'opérer dans l'appareil mystérieux et aussi dans le terrain où il s'enfouissait.

Bien entendu, la fameuse commission était vitupérée à souhait. Nos savants étaient habillés, comme on dit, de papier à six liards, et ces critiques virulentes n'étaient pas faites pour rassurer le public. Les Parisiens avaient supporté beaucoup plus gaillardement le passage de la comète de Halley qui, finalement, ne leur avait donné que le spectacle d'une magnifique aurore boréale.

Ici le danger semblait plus proche, plus tangible, en quelque sorte.

Chacun donnait son idée, toujours impraticable, sur les moyens d'en finir. Il fallait amener du canon et pulvériser l'appareil, ou bien apporter des tonnes de matériaux pour l'ensevelir.

Soit. Mais qui pouvait affirmer que le choc d'un obus, que l'écrasement sous des pierres ou du sable, n'amènerait pas une explosion épouvantable?

LeReportern'eut aucun succès, et même comme il avait affecté, à la fin de son article, de prendra un ton de plaisanterie goguenarde, il y eut dans la foule un mouvement d'irritation qui se manifesta par les pires violences contre le papier innocent, dont on fit un autodafé au carrefour Montmartre.

Comme leNouvellisteétait un peu en retard, des groupes compacts stationnaient devant la maison, toute peinte en vert cru, que le journal a élevé au coin de la rue Drouot.

C'étaient des cris, de véritables vociférations. On ne sait quels caprices peuvent secouer les foules; déjà, des enragés se jetaient sur les cadres de verre où, d'ordinaire, s'affichait le journal, et les brisaient à coups de canne.

«On levait les poings vers l'énorme transparent qui, à la hauteur du deuxième étage, servait d'ordinaire à afficher les nouvelles sensationnelles, et qui restait immaculé.

«Tout à coup, un éclair de magnésium illumina la façade: il était sept heures et demie et le jour baissait. En même temps, toutes les lampes électriques s'allumèrent... et de larges lettres noires apparurent sur le fond blanc du transparent.

«Poussant des acclamations frénétiques, la foule lut:

SAUVÉS!!!Le mystère est connu!Tout danger sera conjuré cette nuit même.Dans un quart d'heure,LE NOUVELLISTEDira toute la vérité!COXWARD ÉTAIT BIEN COXWARD.

Et ce fut alors sur le boulevard, au moment où parurent les porteurs, une véritable émeute dans laquelle une fois de plus apparut la sauvagerie atavique. On s'arracha littéralement les journaux, on se battit, des paquets entiers jonchaient le sol, sur lesquels se ruaient les gens, les déchirant de leurs ongles impatients.

Mais qu'importait aux porteurs grassement payés! au journal lui-même qui reconquérait du coup toute sa popularité et portait auReporterun coup d'assommage dont il se relèverait difficilement.

C'était d'ailleurs pour le lui mieux asséner que leNouvellisteavait retardé son apparition, quoi qu'il fût nanti depuis trois heures de la dépêche que Labergère lui avait adressée avant son départ de Londres et qui figurait en gros caractères en tête du numéro.

Elle était ainsi conçue:

—J'ai découvert la clef du mystère. L'appareil en question est un engin d'aviation mû par une pile de nouvelle invention et d'une incroyable énergie. L'inventeur, qui se nomme Sir Athel Random, part à l'instant pour Paris où nous arriverons dans la soirée, accompagnés de M. Bobby, le détective anglais qui fut si fort vilipendé par certain de nos confrères et qui, en reconnaissant le boxeur Coxward dans le mort de l'Obélisque, disait l'exacte vérité. Coxward était venu en une heure de Londres à Paris par l'appareil de sir Random qu'il a baptisé du nom de Vriliogire.

«Toutes explications, toutes preuves seront données par l'inventeur qui comparaîtra ce soir même devant la commission scientifique, si elle daigne se réunir. Une heure après, l'appareil aura été neutralisé. Donc plus d'inquiétude. Nul danger ne menace Paris.»

Et, après un blanc d'un demi-centimètre, une nouvelle dépêche:

—Serons à Paris à neuf heures quinze.Signé:Labergère

Ces dépêches—avant d'être remises au journal—avaient, comme il est accoutumé dans notre pays où la censure est abolie, passé par le ministère de l'Intérieur. Communication en avait été donnée, toujours selon l'usage, à la préfecture de police, et, en prévision de l'affluence considérable de curieux qui afflueraient à la gare du Nord, pour saluer l'arrivée des libérateurs de Paris, d'importantes mesures d'ordre avaient été prises.

Mais c'était uniquement pour donner le change: car avant d'atteindre Paris, le train stoppa à Pantin et, avec une politesse d'ailleurs exquise, les trois voyageurs furent invités à descendre.

Labergère avait reconnu M. Lépine—ainsi que Bobby qui avait frémi jusqu'au fond de son être, se souvenant avec indignation de l'arrêt d'expulsion dont lui et Mrs. Bobby avaient été l'objet.

Quant à Sir Athel, il était à la fois trop Anglais et trop grand seigneur pour laisser paraître le moindre signe d'étonnement.

Le préfet s'expliqua avec la plus grande courtoisie. Il eut un mot poli pour Bobby et expliqua à Sir Athel que la mesure prise à son égard n'était dictée que par un respectable souci de l'ordre public.

Il lui exposa en quelques mots l'état de fièvre dans lequel se trouvait Paris, l'émotion et l'espérance que suscitaient son arrivée.

—J'en appelle à M. Labergère, ajouta-t-il, il vous dira que dans ces moments d'affolement il est bien difficile de maintenir les foules dans des conditions de calme et de raison.

«J'ai donc pensé que mieux valait vous soustraire, provisoirement du moins, à l'enthousiasme excessif de notre population.

«Si vous le voulez bien, nous nous rendrons immédiatement chez M. le ministre de l'Intérieur. Là, vous trouverez la commission scientifique qui a été nommée en raison des dangers redoutés, et il vous sera demandé de vous expliquer en toute sincérité sur la nature de l'engin qui nous cause tant d'inquiétude, sur la façon dont il est arrivé ici et enfin sur les mesures à prendre pour écarter toute complication nouvelle....

—Monsieur, dit Sir Athel, je suis tout à votre disposition et à celle des autorités: bien que tout ce qui est arrivé de fâcheux ne soit pas absolument de mon fait, je sais que seul je puis le réparer.

«Je comprends aussi que je dois m'expliquer aussi clairement et nettement que possible, ce que je ferai, tout en sachant d'avance que je me heurterai à un certain scepticisme, dont j'espère d'ailleurs avoir facilement raison....

—Me permettez-vous d'accompagner Sir Athel? demanda Labergère.

—Certainement. Vous pourrez fournir d'utiles renseignements.

—Je suppose, dit à son tour M. Bobby, qu'il n'existe aucune raison valable pour exclure le citoyen loyal et fidèle de Sa Majesté Britannique, que je suis, et qui, je le dis avec quelque amertume, a quelques griefs valables contre l'administration française....

—D'autant, ajouta Labergère en riant, que l'aventure de ce brave M. Bobby est étroitement liée à celle de l'engin de Sir Athel....

—Comment cela?

—En effet, dit Sir Athel, cet engin est un appareil d'aviation... et c'est par lui qu'avait été transporté à Paris un certain Coxward....

—Mon Coxward! accentua M. Bobby....

—Bien, bien, fit le préfet. Je ne comprends pas tout à fait, mais vous vous expliquerez tout à l'heure. Il est bon que tous les intéressés soient entendus. La commission pourra au moins se prononcer en toute connaissance de cause....

—Quelques minutes seulement, demanda Labergère, pour téléphoner à mon journal... et je suis à vous....

—Faites le plus vite possible. L'automobile est là qui nous amènera promptement à la place Beauvau.

Quelques instants après, l'auto roulait à toute vitesse dans la direction de Paris.

Dix heures venaient de sonner au moment où il s'arrêtait devant le perron du ministère.

Un huissier attendait, qui reçut les arrivants et les conduisit immédiatement dans la galerie précédant le bureau du ministre.

—Permettez-moi d'entrer le premier, dit le préfet. Soyez tranquilles, l'attente ne sera pas de longue durée.

Il entra chez le ministre qui, se levant, alla vivement à lui:

—Je vous attends avec impatience, mon cher préfet. J'apprends que l'agitation augmente à toute minute et on ne sait de quoi nos braves Parisiens sont capables, en un coup de passion, et si un peu de peur s'en mêle. Votre Anglais est là....

—Oui... et je reconnais que son aspect est fait pour donner confiance. Un homme du monde, certainement, et d'après sa physionomie, d'intelligence exceptionnelle. Ses yeux vous frapperont comme moi.

—Et il sait à quoi s'en tenir sur cette misérable mécanique qui nous donne tant de souci.

—Certes, puisqu'il s'en dit l'inventeur... j'ai amené avec lui le reporter Labergère....

—Une de mes vieilles connaissances... avec celui-là on doit être fort économe de sa confiance....

—A moins qu'il ne soit intéressé à dire la vérité... et je crois que c'est ici le cas. Je vous annonce aussi M. Bobby....

—Quid? M. Bobby?

—Monsieur le ministre ne se souvient-il pas de certain détective anglais qui a failli révolutionner Paris en affirmant que le mort de l'obélisque, trouvé à cinq heures du matin place de la Concorde, était un nommé Coxward qui avait été vu à Londres à une heure du matin....

—Oui, oui, il avait fait du scandale pour soutenir ce mensonge....

—Qui n'en était pas un?

—Vous dites....

—Monsieur le ministre entendra Sir Athel et comprendra tout. Nous nageons non pas en plein mystère, mais en pleine étrangeté scientifique... je crois que nous allons fort étonner messieurs de la commission....

—Soit! Puisse votre Anglais intelligent nous délivrer de notre cauchemar....

—Ne voulez-vous pas causer d'abord avec Sir Athel Random?...

—A quoi bon? il devrait répéter devant la commission les explications qu'il m'aurait données, perdons le moins de temps possible. Je me rends moi-même à la commission que je vais chapitrer avant la comparution de nos hommes... car le baromètre est un peu à l'orage. On vous appellera dans cinq minutes au plus tard....

Le préfet revint auprès de Sir Athel qui, toujours grave et pensif, n'avait pas échangé un seul mot avec ses deux compagnons.

Peu d'instant après, une porte s'ouvrit et un huissier apparaissait, disant à haute voix:

—Monsieur le préfet de police et les personnes qui l'accompagnent.

Le préfet appuya sa main sur le bras de Sir Athel et l'introduisit avec lui dans la salle où siégeait la commission, selon les rites ordinaires, c'est-à-dire autour d'une longue table couverte d'un tapis vert.

Labergère et Bobby venaient en serre-file.

Sur un signe du président, l'huissier leur approcha des sièges sur lesquels ils prirent place. Le préfet à un des bouts de la table, le ministre restant à l'autre bout, mêlé aux membres de la commission.

Le président prit la parole:

—Monsieur le préfet, dit-il, c'est à votre requête que nous nous sommes réunis d'urgence. Nous vous serons vivement reconnaissants de vouloir bien nous donner les motifs de cette convocation, et soyez certain que nous vous écoutons avec le plus vif intérêt.

—Je ne suis ici, dit M. Lépine, que comme introducteur. J'ai donc l'honneur de vous présenter Sir Athel Random, sujet anglais, qui va vous fournir des explications précises au sujet des faits dont Paris s'est violemment ému—et MM. Labergère, reporter au journal leNouvelliste, et Bobby, attaché à la police britannique, tous deux devant corroborer dans ses détails l'exposé de Sir Athel Random.

Il faut dire que M. Poincarré, s'étant trouvé empêché à la dernière minute, avait délégué la présidence au doyen de la commission, le respectable M. Alavoine, dont la face large et rouge s'épanouissait en deux immenses favoris blancs qui ressemblaient à des nageoires.

—Monsieur Random, dit-il à l'Anglais, nous vous écoutons.

Sir Athel se leva.

Nous avons dit que le jeune Anglais était d'assez haute taille, très mince, le visage régulier, éclairé par deux yeux noirs d'une intensité remarquable. Ce qui frappait surtout en lui, après le développement de son front de penseur, qui rappelait celui de Victor Hugo, c'était l'exquise distinction de toute sa personne, la délicatesse de ses mains, la sobriété de ses gestes et aussi, dès qu'il parlait, la sonorité harmonieuse d'une voix à la fois très mâle et très prenante.

Ce fut sans aucun embarras qu'il répondit:

—Messieurs, d'après ce qui m'a été rapporté, il paraît que Paris s'inquiète d'un appareil singulier qui est tombé, dans un terrain inhabité, à l'extrémité d'un des faubourgs et dont jusqu'ici il aurait été impossible de s'approcher.... Cet appareil, autant du moins qu'on peut en juger en raison de son enfouissement partiel dans la terre, affecterait la forme d'un de vos kiosques à journaux ou d'une guérite ainsi que j'en ai vu à la porte de vos casernes... enfin on aurait relevé à quelque distance de l'engin les débris d'une hélice métallique....

—C'est bien cela. Vous est-il possible de nous dire ce qu'est cet engin et d'où il provient.

—Rien de plus simple, dit doucement Sir Athel, cet engin est un auto aérien, construit d'après les principes du plus lourd que l'air, et qui diffère des aéroplanes, en ce qu'il n'a ni ailes ni gouvernail, qu'il est entièrement métallique et ne tient compte ni du vent ni des intempéries aériennes.

—Une sorte d'hélicoptère, se hâta de demander M. Verloret avec un regard de défi à l'adresse de son contradicteur Alavoine.

—S'il vous plaît, fit Sir Athel. Je vous donne ces détails pour vous bien convaincre que je connais l'appareil dont il s'agit, puisque c'est moi qui l'ai construit.

—Vous êtes mécanicien? demanda M. Alavoine avec une légère moue de dédain.

—Je me présente. Je m'appelle Sir Athel Random, élève et modeste collaborateur de William Crookes, le président de la Société Royale Scientifique de Londres... et si la chose pouvait vous intéresser, je pourrais vous énumérer les titres et diplômes que m'ont conférés les plus importantes Institutions scientifiques de la Grande-Bretagne: peut-être même pourrez-vous vous souvenir de certain mémoire sur les terres rares qui eut l'honneur de la lecture et dont votre regretté collègue M. Berthelot voulut bien faire l'éloge en termes qui, je l'avoue, eussent donné quelque orgueil à tout autre que moi.

—Mais oui, je me le rappelle fort bien! dit une voix cassée. Ce mémoire a été inséré dans leJournal des Savants... il est fort remarquable.

—Je vous remercie, dit Sir Athel. Je reviens au fait qui nous intéresse.

«Cet appareil est en réalité des plus simples; ce qui le différencie de ceux qui ont été construits jusqu'ici, c'est qu'il comporte deux hélices, l'une à la partie supérieure, l'autre à la partie inférieure; elles sont mues par un arbre de couche, simple tige métallique, qui obéit elle-même à un moteur de très petite dimension. La direction est obtenue par un système d'inclinaison de l'une ou l'autre hélice, selon la volonté de l'opérateur.

«Mon intention était de ne faire mon premier et définitif essai de cet aviateur d'un genre nouveau qu'à la fin du présent mois; je serais certainement passé par Paris, mais ce n'eût été qu'une étape, mon plan bien arrêté comportant le tour du monde en passant par la Russie, la Sibérie, la Chine et le Japon, avec retour par l'Amérique du Nord....

Il s'arrêta un instant: les membres de la commission commençant à donner des signes non équivoques d'impatiente incrédulité.

Le ministre se demandait lui-même si on n'était pas victime d'un humbug excessif ou de la monomanie d'un fou.

Mais le préfet qui avait mieux l'habitude de l'invraisemblable—et à qui, il faut bien le dire, la physionomie de Sir Athel plaisait fort, lui fit signe de continuer.

Sir Athel, toujours très froid et comme s'il eût disserté sur les matières les plus simples du monde, reprit la parole:

—Je comprends, messieurs, que mes affirmations puissent, à première audition, paraître entachées d'une certaine exagération.

«Je vous prie de croire que je n'ai pas dit un seul mot qui ne soit l'expression de la plus absolue vérité, ainsi que d'ailleurs j'aurai l'honneur de vous en donner la preuve décisive....

—Une seule observation, dit l'illustre Alavoine, vous parlez de moteur... quel est-il? et de quelle substance l'approvisionnez-vous?

—C'est ce que je vous expliquerai tout à l'heure. Mais permettez-moi de reprendre mon exposé selon le plan que je me suis tracé....

«La question qui vous intéresse le plus c'est de savoir comment cet appareil qui, le 1eravril à une heure du matin, se trouvait dans la cour de ma maison, Corsica-street, dans le faubourg d'Highbury, à Londres, est venu s'échouer dans un terrain de votre capitale....

«Voilà ce qui s'est passé....

Et, très nettement, il raconta la scène que nous connaissons: l'apparition subite d'un inconnu, son intrusion dans l'appareil, puis le départ instantané, l'enlèvement, la disparition.

—Ce malheureux dont j'ai déploré le sort a été emporté avec une vitesse vertigineuse; il a évidemment fait jouer inconsciemment le moteur, sans aucune notion de la façon de le diriger, de le modérer. Il a été enlevé à une hauteur que je puis évaluer à deux, ou peut-être trois mille mètres. Le moteur était orienté à l'est. Il a piqué droit sur la France.

«Je suppose—car ici je suis réduit moi-même à une hypothèse—que, le premier étourdissement passé, le malheureux s'est affolé, a essayé de s'échapper de la cage dans laquelle il s'était si involontairement séquestré... qu'a-t-il fait? à quel ressort s'est-il accroché? Je ne pourrai le savoir que lorsque j'aurai moi-même très soigneusement examiné l'appareil... je le soupçonne fort d'avoir fait jouer l'hélice supérieure, auquel cas la descente a dû être foudroyante... l'homme, perdant l'équilibre, est tombé d'abord au milieu de votre ville et son cadavre, à ce que j'ai appris, a été retrouvé au pied d'un de vos monuments publics....

«Quant à l'appareil, il me paraît probable que, sous l'impulsion du moteur inarrêté, il a fait un bond prodigieux; mais l'équilibre étant rompu, il s'est abattu à l'endroit où il a été trouvé, ayant fouillé la terre comme pour s'y frayer un passage....

«Je sais depuis hier que l'homme qui fut la malheureuse victime de son imprudence, est un nommé John Coxward dont l'identité fut difficile à établir, en raison de rapprochements de date qui rendaient invraisemblable sa présence presque simultanée en deux endroits éloignés l'un de l'autre....

«Du reste, à ce sujet M. Bobby pourra vous fournir des explications précises qui seront appuyées par le témoignage de M. Labergère.»

Les membres de la commission se sentaient fort perplexes.

Toute cette histoire avait été débitée d'un ton grave et qui, en dépit de leur partialité, excluait toute idée de mystification.

Mais, scientifiquement, cela ne tenait pas debout, et nos illustres savants ne craignaient rien tant que d'être victimes d'une facétie qui aurait déconsidéré les nobles Académies qu'ils représentaient.

On entendit Bobby et Labergère. Leur récit, très solennel de la part du détective anglais, qui insista plus que de raison sur les avanies imméritées que lui avait attirées l'affaire Coxward, plein de désinvolture au contraire de la part du reporter, enchanté de l'aventure, troublait la commission, mais sans la convaincre. La peur du ridicule dominait.

Après s'être consulté avec ses collègues:

—Sir Athel Random, dit le président, loin de nous la pensée de mettre votre parole en doute. Cependant il s'agit, vous le reconnaissez, d'intérêts fort graves.

«Vous vous faites fort, nous avez-vous dit, d'enlever, de faire disparaître ou tout au moins de neutraliser l'appareil dangereux qui inquiète à bon droit la ville de Paris.

«Mais avant de vous autoriser à une tentative qui, remarquez-le, peut mettre votre propre vie en péril en même temps que compromettre la sécurité de tout un quartier de Paris, il nous semble que quelques précisions sont nécessaires.

«Vous parlez d'un moteur de très petit volume, dont la force serait telle qu'elle ferait agir un mécanisme pendant des journées, des semaines, des mois peut-être....

—Vous pouvez dire des années, rectifia sir Athel.

—Sans être renouvelé?...

—Exactement.

—Vous avouerez vous-même que ce sont là des conditions tellement exceptionnelles, si contraires à tout ce que jusqu'ici nous a révélé l'expérience, qu'elles pourraient être qualifiées de miraculeuses....

—Il n'y a pas de miracle, interrompit encore sir Athel, sinon je n'en connaîtrais pas de plus étrange que l'expérience banale qui s'opère dans un ballon de verre, deux gaz invisibles, oxygène et hydrogène, produisant de l'eau sous l'action d'une décharge électrique.

M. Alavoine toussa: ce diable d'homme avait réponse à tout.

—Quoiqu'il en soit, vous ne trouverez sans doute pas étonnant, monsieur, que nous vous demandions quels sont—grosso modo—la nature, le mécanisme de votre moteur, et quel est le produit qui l'actionne....

—Je redoute que mes explications vous paraissent un peu longues, dit Sir Athel, d'autant que votre impatience dit être grande de mettre fin aux angoisses de votre ville. Cependant il ne m'appartient pas de vous refuser ce que vous me demandez.

«Mon moteur n'est alimenté par aucune substance, car il est la substance elle-même, produisant le mouvement par sa propre action.

«Il est d'une force colossale, car un milligramme suffirait à pulvériser la maison où nous sommes.

«Il est inépuisable, car sa déperdition par l'action peut se mesurer à un dix millionième de gramme par vingt-quatre heures.

Malgré leur patience, les membres de la commission laissèrent échapper quelques Ho! corsés de quelques Ha! d'incrédulité.

Sir Athel, pour la première fois, se prit à sourire.

—Vous ne pourriez pas mettre à ma disposition un bloc minéral quelconque d'une seule pièce, pavé de grès, objet en marbre—je me permettrais de vous démontrer, sans danger pour personne, bien entendu, un des effets de la matière dont est composé mon moteur.

Il y eut un moment d'hésitation: l'offre était tentante. Les vieux comme les jeunes aiment les expériences.... C'est toujours un peu du théâtre.

Justement, il y avait sur le milieu de la table verte un énorme encrier de marbre, pesant au moins trois kilos et dont la spécialité était de ne jamais contenir d'encre.

—Finissons-en, dit M. Alavoine, exercez votre puissance (le mot fut dit avec un fort accent d'ironie) sur ce bloc de marbre....

Sir Athel s'approcha:

—Cet objet n'a aucune valeur artistique... c'est bien. Vous n'aurez rien à regretter.

Il fouilla dans la poche de son gilet et en tira un objet qui ressemblait à s'y méprendre à un porte-crayon d'or. C'était mince et coquet. Il le mania, le mettant bien en vue pour toute la commission.

—Ceci est bien peu de chose, messieurs. La force renfermée dans ce petit tube est cependant telle que les adjectifs les plus excessifs ne pourraient la qualifier.

Et comme il lui semblait lire sur le visage de ses auditeurs des signes évidents d'inquiétude:

—Soyez sans crainte aucune, messieurs. L'opération va s'accomplir sans bruit appréciable et sans manifestation inquiétante.

En vérité, tous retenaient leur haleine et ceux qui faisaient meilleur visage n'en avaient pas moins la poitrine quelque peu serrée.

Les yeux du préfet éclataient de curiosité: quant au ministre, dont le devoir était d'être impassible, il s'était contenté de baisser légèrement les paupières.

Sir Athel vint à table, attira l'encrier sur le bord, puis, s'étant penché, avec l'attention d'un chirurgien qui cherche le point juste où frappera son bistouri, il toucha le morceau de marbre de la pointe de son porte-crayon....

Il y eut un léger, très léger craquement, comme d'un ressort de montre qui se brise.

Et, à la place de l'encrier, il ne restait sur la table qu'un petit tas de poudre, à peine de quoi remplir un coquetier.

Des cris éclatèrent, tous s'étaient levés et groupés autour de ce résidu. Ils ne pouvaient plus douter, ils avaient vu, de leurs yeux vu....

—Je crois, dit Sir Athel, qu'un de vos compatriotes, le docteur Lebon, appelle cela la dissociation de la matière....

—Inouï! stupéfiant! renversant!... et c'est avec ce petit tube....

Des mains se tendaient vers l'objet que Sir Athel tenait entre le pouce et l'index, comme une tige de fleur.

Il donna un léger tour à une virole et remit le tube dans sa poche, simplement.

—Ne risquons pas d'accident, dit-il. L'objet est d'un maniement fort délicat et son usage nécessite un apprentissage assez long... j'ai mis dix ans, messieurs, à me rendre maître de cette force....

—De quoi est composée cette substance? Comment l'avez-vous obtenue?...

—Toutes questions qui nous mèneraient bien loin, répliqua Sir Athel.

—Mais, du moins, comment la nommez-vous?

—Je l'ai baptisée le vrilium....

—Vrilium? répétèrent les gens, cherchant une étymologie qu'ils ne trouvaient pas, parce que ce n'était pas du grec.—Nom purement fantaisiste, messieurs. Peut-être avez-vous lu cependant un livre fort remarquable d'un de mes plus célèbres compatriotes—La Race future, par Sir Henry Bulwer Lytton.

«Il s'agit dans ce roman, utopique, si l'on veut; mais où je vois, pour ma part, une anticipation de l'avenir, d'un peuple que la science a armé d'une force si puissante, si irrésistible,—et à la fois si maniable,—qu'elle est à la disposition de tous: hommes, femmes ou enfants; qu'il n'est pas d'obstacle qu'elle ne renverse, de résistance qu'elle ne brise, si bien que les effets se neutralisent les uns par les autres... sous peine de destruction mutuelle et d'anéantissement réciproque, nul ne peut attaquer son prochain....

«Par le développement de la force, la vertu, la patience, la bonté, règnent sur la terre—mais, entendez-le bien, parce que cette force n'est pas aux mains de quelques-uns; mais au pouvoir de tous, des plus faibles comme des plus vigoureux. Elle rétablit l'égalité et par conséquent la liberté....

«Cette force, notre Bulwer l'a appelée le Vril, d'où le nom de Vrilium que j'ai donné à la substance que j'ai découverte....

«Quant à cette substance elle-même, un mot suffira à vous en faire comprendre la nature. Elle est analogue au Gallium que découvrit jadis votre grand compatriote Lecoq de Boisbaudran, et surtout au radium de votre immortel Curie. Elle prend rang à la tête des terres dites rares, dont je vous cite les noms pour mémoire: l'yttrium, le palladium, l'osmium, le ruthénium, le vanadium, et enfin le polonium, révélé tout récemment par MmeCurie... m'aidant des travaux de mes prédécesseurs, de Sir Arthur Ramsay, de Lord Raleigh, de Norman Lockyer, de MM. Berthelot, Becquerel, Le Bon et tant d'autres, j'ai découvert, moi, le vrilium dont j'ai tenté une première utilisation pratique en le domestiquant pour l'aviation....

«Le moteur de mon appareil est donc le vrilium, émanant la force de lui-même, comme le radium émane de la lumière et de la chaleur; mais en proportions telles, qu'adapté à un mécanisme approprié, il détermine des rotations de vingt mille tours par minute....

«Le petit appareil que j'ai sorti de ma poche est muni d'une imperceptible tarière, faite d'une pointe de diamant: c'est pourquoi en une seconde elle désagrège, sous une rotation que lui imprime le vrilium, les blocs les plus durs—à condition bien entendu qu'on l'applique à ce que la science hindoue appelle le centre de laya, je me réserve d'expliquer cela plus tard—c'est-à-dire le point où en toute masse concrète toutes les molécules s'appuient et se soutiennent les unes les autres....

«Mais j'en ai trop dit, messieurs, et craindrais d'abuser de votre patience..., si vous voulez bien me faire confiance, je me livrerai sans plus tarder aux opérations nécessaires pour neutraliser l'effet de mon vriliogire... et délivrer votre beau Paris des angoisses que je lui ai bien involontairement causées.»

Il y eut une acclamation approbative: le jeune Anglais avait eu enfin raison des défiances et des jalousies inavouées des savants officiels.... Certes, plus tard, quand ils se ressaisiraient, ils traiteraient toutes ces affirmations de chimères sinon de mensonges... mais devant le petit tas de poussière de marbre, ils se sentaient désarçonnés et ne cachaient pas leur enthousiasme.

Le ministre et le préfet s'étaient emparés de Sir Athel et s'entendaient avec lui pour les mesures à prendre en vue de l'opération qui aurait lieu le lendemain à dix heures du matin.

La seule inquiétude que témoignât Sir Athel, c'était que la qualité du vrilium dont était chargé l'appareil enfoui, ne produisît d'énormes étincelles qui pourraient effrayer le voisinage: il importait de prévenir toute panique.

Sir Athel répondait de tout, «autant du moins, ajoutait-il, que les prévisions humaines le peuvent permettre». Et encore «le danger, à supposer qu'il existât, n'existerait que pour lui-même».

Et comme le ministre se récriait, l'adjurant de prendre toutes les précautions nécessaires, lui offrant même de reculer l'opération pour lui laisser le temps de mettre toutes choses au point:

—Monsieur le ministre, dit simplement Sir Athel, le plus humble chimiste, dans son laboratoire, risque sa vie vingt fois par jour. Et la statistique prouve, conclut-il en souriant, que c'est une des fonctions qui mènent leur homme à l'âge le plus avancé.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain, neuf heures et demie, au terrain de la rue des Carrières-d'Amérique. Un cordon de troupes tiendrait le public à distance suffisante.... Sir Athel entendait agir seul, il n'admettait auprès de lui que les autorités supérieures, le préfet de police....


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