[1]Char à ressorts traversé dans sa longueur par un banc double, sans dossier, où les gens sont assis dos à dos. (Note du traducteur.)
[1]Char à ressorts traversé dans sa longueur par un banc double, sans dossier, où les gens sont assis dos à dos. (Note du traducteur.)
PAPA S'ENGAGEA DANS LE CHAMP DE SEIGLE.
PAPA S'ENGAGEA DANS LE CHAMP DE SEIGLE.
La chasse est terminée. Un tapis est étendu sur le gazon à l'ombre des jeunes bouleaux, et toute la compagnie s'y est assise en cercle. A côté, le sommelier, Gavrilo, à genoux sur l'herbe verte et moelleuse, essuie les plats; puis il sort délicatement, d'une boîte, des prunes et des pêches, enveloppées de feuilles.
A travers les branchages des bouleaux filtrent des rayons qui mettent de grosses taches rondes et vacillantes sur les dessins du tapis, sur mes souliers et même sur le crâne glabre et ruisselant de sueur de Gavrilo. Une brise qui court dans le feuillage vient caresser mon visage moite et mes cheveux et m'apporte une sensation de fraîcheur et de bien-être.
Après avoir fait amplement honneur aux glaces et aux fruits, nous, les enfants, n'ayant plus rien qui nous retienne sur le tapis, et en dépit des rayons obliques et brûlants qui échauffent l'air en dehors de notre abri, nous nous élançons à la recherche d'un coin favorable pour jouer.
«A quoi allons-nous nous amuser? demande Lioubotchka en fermant les yeux à cause du soleil, et en sautillant sur l'herbe. Voulez-vous jouerau Robinson?
—Non ... c'est trop ennuyeux, dit Volodia en se laissant choir paresseusement sur le gazon et en mordillant des brins d'herbe;... toujours jouer au Robinson! si vous voulez vous amuser, allons construire un pavillon.»
Volodia faisait le grand garçon, il prétexta de la fatigue. Évidemment il avait la tête tournée pour avoir monté un cheval de chasse. Peut-être aussi était-il trop raisonnable et doué de trop peu d'imagination pour prendre plaisir au Robinson.
Ce jeu consistait dans la représentation des scènes duRobinson Suisseque nous venions de lire.
«Allons, je t'en prie..., pourquoi ne veux-tu pas nous faire ce plaisir? répétaient les petites, en insistant auprès de Volodia. Tu seras Charles, ou Ernest, ou tu feras le père, comme tu voudras, disait Katienka en le tirant par la manche de son veston pour le faire lever.
—Je vous assure que je n'en ai pas envie.... C'est trop ennuyeux, répondait Volodia en s'étirant et avec un sourire de suffisance.
—Alors tu aurais mieux fait de nous laisser à la maison puisque tu ne veux pas t'amuser,» recommença Lioubotchka, avec des larmes dans la voix.
Ma sœur était une pleurnicheuse accomplie.
«C'est bon, c'est bon, reprit-il, je jouerai, seulement ne pleure pas, tu sais que je déteste les larmes.»
La condescendance de Volodia ne contribua pas à notre amusement. Au contraire, sa mine indolente et maussade détruisait tout le charme du jeu. Nous nous étions assis par terre et nous faisions semblant de ramer à tour de bras pour figurer des pêcheurs dans leurs canots; mais Volodia restait immobile, les mains croisées, dans une attitude qui n'était point celle d'un pêcheur sur l'eau. Je lui en fis la remarque, il me demanda si, à force de nous balancer, nous avancerions d'un pouce? Je fus obligé de convenir qu'il avait raison.
De même, lorsque j'appuyai un bâton sur mon épaule et me mis fièrement en route en m'imaginant que j'allais à la chasse, Volodia se coucha sur le dos, replia ses bras sous sa tête et dit que, lui aussi, il partait pour la chasse. Son impassibilité et son mauvais vouloir jetèrent du froid dans nos jeux, d'autant plus que nous ne pouvions nier que le bon sens était de son côté.
Je savais du reste qu'avec un bâton on ne peut pas tuer un oiseau, ni même tirer un seul coup. Mais en raisonnant de la sorte on ne pourra plus faire de voyages sur des chaises; et Volodia, lui-même a-t-il déjà oublié les grandes excursions que nous avons faites pendant les longues soirées d'hiver? Un fauteuil couvert d'un tapis représentait notre équipage; un de nous grimpait dessus, c'était le cocher; un autre, derrière, figurait le laquais; les petites, au milieu, étaient les voyageuses; et les trois chaises étaient de vigoureux chevaux, et il fallait voir comme ils galopaient, et quelles distances nous parcourions ainsi! Les aventures ne manquaient pas non plus, et que les soirées d'hiver semblaient courtes à ce passe-temps, qu'elles s'envolaient gaiement!
Si l'on prend toutes choses au pied de la lettre, les jeux ne sont plus possibles, et, s'il n'y a plus de jeux, qu'est-ce qui nous reste?
Notre départ, pour plaire à maman, avait été remis au lendemain. Nous repartîmes tous ensemble. Mon frère et moi nous suivions laligneïka, désireux de nous surpasser dans l'art de l'équitation, et, par esprit de bravade, nous nous mîmes à faire caracoler nos montures autour de laligneïka.
Mon ombre s'était allongée, et, en la contemplant, je me figurais que je faisais un beau cavalier. Mon illusion fut de courte durée. Pour enlever les suffrages de la compagnie, je retins mon cheval un peu en arrière, puis, à l'aide de la cravache et des coups de talon, je lançai mon poney au galop.
Je me campai dans une attitude gracieuse et aisée; je voulais passer comme un coup de vent devant les petites. Je me demandais si je devais les dépasser en silence ou attirer leur attention par un cri. Pendant que je faisais ces réflexions, mon petit cheval, arrivé près de laligneïka, s'arrêta d'un mouvement si brusque, que je bondis de la selle sur le cou de l'animal, et je faillis tomber à terre.
Il faisait déjà nuit quand nous arrivâmes à la maison. Maman s'assit au piano, et nous, les enfants, après être allés chercher du papier, des crayons et des couleurs, nous nous mîmes à dessiner autour de la table ronde.
Je ne possédais qu'une couleur, du bleu; je me mis quand même à peindre le tableau de la chasse. J'eus bientôt fait un garçon bleu avec des chiens bleus, lorsque je fus pris d'un doute: je ne savais pas si un lièvre pouvait être peint en bleu. Je courus dans le cabinet de papa pour lui demander son avis. Il lisait une brochure, et, à ma question: «Y a-t-il des lièvres bleus?» il répondit sans lever la tête:
«Oui, il y en a, mon ami, il y en a.»
Revenu à la table ronde, je peignis un lièvre, puis je jugeai à propos de transformer le lièvre en buisson. Le buisson ne me plut pas davantage, j'en fis un arbre. Je changeai l'arbre en meule de foin, et la meule en nuage; puis je barbouillai tout le papier de bleu, et, après l'avoir déchiré de dépit, je me mis à dormir dans un fauteuil voltaire.
Maman jouait le secondconcertode Field; elle avait eu ce compositeur pour maître. Je sommeillais, et des visions légères, nettes et limpides, surgirent dans mon imagination. Maman exécuta ensuite lasonate pathétiquede Beethoven, et des souvenirs tristes, sombres et oppressifs m'assaillirent. Maman jouait souvent ces deux morceaux; c'est pourquoi je me rappelle si bien les impressions qu'ils faisaient naître en moi.
J'avais le sentiment que je me souvenais de quelque chose; mais le souvenir de quoi? Il me semblait que je me rappelais ce qui n'était jamais arrivé.
En face de moi était la porte du cabinet de mon père. Je voyais entrer Iakov et d'autres paysans en cafetans et avec de longues barbes. La porte se refermait immédiatement sur eux: «Voilà, papa se remet à ses affaires», pensais-je.
Je croyais qu'il n'y avait rien au monde de plus sérieux que les affaires de papa. Ce qui me confirmait dans cette idéé, c'est que tout le monde s'approchait de la porte du cabinet sur la pointe des pieds et en parlant tout bas, tandis que la voix de papa arrivait distinctement. Je sentais aussi l'odeur de son cigare, laquelle, je ne sais pourquoi, m'attirait toujours.
A travers mon sommeil, je distinguai le craquement familier des bottes de Karl Ivanovitch, bien qu'il marchât sur le bout des pieds. Son visage était sombre et décidé; il tenait à la main des papiers qui semblaient être des comptes. Il frappa; on lui dit d'entrer, et la porte se referma sur lui.
«Pourvu qu'il n'arrive pas un malheur! me disais-je, Karl Ivanovitch est en colère, et il est capable de tout....»
Je m'assoupis de nouveau.
Il ne survint pas de malheur. Une heure plus tard le même craquement de bottes me réveilla. Karl Ivanovitch sortit du cabinet de papa; je vis qu'il passait un mouchoir sur ses joues et s'essuyait les yeux; il marmotta quelques paroles dans sa barbe et remonta dans sa chambre.
Tout de suite après son départ, papa entra dans le salon.
«Sais-tu ce que je viens de décider, dit-il d'un ton joyeux, en posant sa main sur l'épaule de maman....
—Qu'est-ce que c'est, mon ami?
—Je prends Karl Ivanovitch avec les enfants. Il y a une place pour lui dans labritchka. Les enfants sont habitués à lui, et il me semble qu'il leur est véritablement attaché. Après tout 700 roubles ne sont pas une affaire ... et puis, au fond, c'est un très bon diable.»
Je ne compris pas du tout pourquoi papa appelait Karl Ivanovitch «un diable».
«J'en suis très contente! s'écria maman, pour les enfants et pour lui, car c'est un excellent vieillard.
—Si tu avais vu comme il a été touché quand je lui ai dit de considérer les cinq cents roubles comme un cadeau! Mais le plus amusant, c'est le compte qu'il m'a présenté. Il mérite d'être examiné, ajouta-t-il avec un sourire, en donnant à maman la note écrite de la main de Karl Ivanovitch; ça vaut son pesant d'or.»
Voici la teneur de ce compte:
«Acheté pour les enfants deux lignes pour la pêche, du papier de couleur, une bordure d'or, de la colle d'amidon, pour faire une boîte donnée en cadeau aux enfants,—six roubles, cinquante-cinq copecks.
«Un pantalon donné à Nicolas,—quatre roubles.
«Monsieur m'a promis, à Moscou, une montre en or de cent quarante roubles.
«Karl Mauer a donc à recevoir, outre ses gages, cent cinquante-neuf roubles et soixante-dix-neuf copecks.»
En lisant ce compte où Karl Ivanovitch réclame l'argent qu'il a déboursé en cadeaux, et même de l'argent en échange d'un présent qu'il n'a pas encore reçu, on pourrait le prendre pour un froid égoïste, rapace et cupide; mais on se tromperait.
Il était entré dans le cabinet de papa avec son compte à la main, et un discours, préparé à loisir, où il se proposait d'exposer avec éloquence tous ses griefs, et d'énumérer toutes les injustices dont il avait souffert dans notre maison. Mais, quand il commença son plaidoyer sur le même ton sentimental qu'il avait pris pour notre dictée, il fut victime de sa propre éloquence, et, arrêté au passage où il disait: «Bien que je souffre beaucoup à la pensée de me séparer des enfants...,» il perdit le fil de son allocution, sa voix faiblit, et il se vit contraint de sortir son mouchoir à carreaux.
«Oui, Piotre Alexandrovitch, reprit-il à travers ses larmes (cette fois il improvisait), je suis tellement habitué aux enfants que je ne sais ce que je deviendrais sans eux.... J'aimerais mieux vous servir sans gages,» ajouta-t-il, en essuyant ses larmes d'une main, et en présentant la note de l'autre.
Je peux affirmer que Karl Ivanovitch parlait sincèrement, car je connais son bon cœur; mais comment ses paroles peuvent-elles se concilier avec son compte, c'est, à l'heure qu'il est, un mystère pour moi.
«Si vous avez de la peine à nous quitter, j'en aurai encore plus à me séparer de vous, répondit mon père, en lui donnant une tape amicale sur l'épaule; j'ai changé d'idée, vous resterez auprès des enfants....»
Un peu avant le souper Gricha, l'insensé, vint de nouveau près de nous. Depuis qu'il était entré dans la maison, il n'avait pas cessé de soupirer et de pleurer, ce qui était un très mauvais signe, au dire de ceux qui croyaient à ses prophéties; cela présageait un malheur à notre maison. Il fit ses adieux ce soir-là, en disant que dès le lendemain il continuerait son pélerinage. Je fis signe à mon frère de me suivre, et je sortis.
«Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.
—Veux-tu voir les chaînes de Gricha? Montons; Gricha couche dans la chambre à côté de la décharge. Nous nous tiendrons dans la décharge et nous pourrons tout voir.
—Très bien ... mais attends, je veux appeler Lioubotchka et Katienka.»
Les petites filles accoururent, et nous montâmes. Après nous être disputés pour savoir qui entrerait le premier dans la décharge, nous nous tapîmes dans un coin, pour attendre ce qui allait arriver.
Nous étions dans l'obscurité, et nous éprouvions un sentiment de malaise; serrés les uns contre les autres, nous restions sans mot dire. Tout de suite après nous, Gricha entra à pas lents. Il tenait d'une main son bâton et de l'autre une chandelle dans un bougeoir de cuivre. Nous retenions notre haleine.
«Seigneur Jésus-Christ!... Sainte Mère!...» répétait le fou avec de fortes aspirations, et sur différents tons; il se servait d'abréviations qui ne sont familières qu'à ceux qui emploient fréquemment ces mots.
Après avoir, sans cesser de prier, posé son bâton dans un coin et examiné le lit, il se mit en devoir de se déshabiller. Il détacha sa vieille ceinture noire, puis se mit à enlever lentement son sarrau de nankin en lambeaux, le plia avec soin et le posa sur le dossier de la chaise. Son visage n'exprimait pas en ce moment, comme de coutume, l'agitation et l'hébétement; au contraire; il était calme, recueilli, et même majestueux. Ses mouvements étaient lents et réfléchis.
Quand il eut quitté tous ses habits, et qu'il ne lui resta sur le corps que son linge, il se laissa tomber sur le lit, fit le signe de la croix dans toutes les directions et rajusta sous sa chemise ses lourdes chaînes; l'expression assombrie de son visage trahit un effort pénible.
Après être resté un moment sur son séant et avoir examiné avec soin sa chemise déchirée en plusieurs places, il se leva et dit une prière, en soulevant le bougeoir à la hauteur d'une armoire vitrée renfermant les icônes. Il se signa devant les saints, puis il renversa la chandelle; elle s'éteignit avec un pétillement sonore.
Un rayon de la lune, presque à son plein, frappa sur les fenêtres qui regardaient la forêt. La longue silhouette blanche de l'insensé était éclairée d'un côté par les pâles rayons d'argent de la lune, et mise en relief, de l'autre côté, par son ombre noire qui s'allongeait et, se confondant avec l'ombre des châssis, couvrait le plancher, les murs et montait jusqu'au plafond. Dans la cour, le veilleur frappa sur la feuille de cuivre.
Gricha resta prosterné devant les images saintes, ses mains énormes croisées sur sa poitrine; il ne proférait pas une parole et poussait par intervalles de gros soupirs; puis il se laissa tomber à genoux avec difficulté, à cause des chaînes, et dit ses prières.
D'abord il répéta doucement des prières connues, accentuant seulement quelques paroles; ensuite il les dit plus fort et avec une grande véhémence. Puis les mots sortirent avec effort parce qu'il cherchait à s'exprimer en slave. Ses paroles étaient incohérentes, mais elles étaient touchantes. Il pria pour tous ses bienfaiteurs, il désignait ainsi tous ceux qui l'accueillaient bien; nous étions de ce nombre ainsi que maman. Il pria pour lui-même, demandant à Dieu de lui pardonner ses péchés et de pardonner à ses ennemis. Il gémissait, se levait en répétant les mêmes invocations, retombait à terre, se relevait, malgré le contact froid des chaînes sur ses membres nus, s'agenouillait de nouveau et les faisait résonner sur le plancher avec un son sec et aigu.
Volodia me pinça la jambe et me fit très mal, mais je n'y pris pas garde. Je frottai de la main la place endolorie, et je continuai à contempler Gricha, sans vouloir perdre un seul de ses gestes, saisi d'un mouvement de pitié et de vénération enfantines.
Au lieu du spectacle burlesque et amusant auquel je m'attendais, j'avais le frisson, et mon cœur était plein d'effroi.
Le fou se berça longtemps dans cette religieuse extase et improvisa des prières en sanglotant amèrement. Puis il se jeta de nouveau à genoux, et, les mains jointes sur sa poitrine, il se tut.
Je passai la tête hors de la porte en retenant mon souffle. L'insensé ne bougea pas; de lourds soupirs déchiraient sa poitrine; dans la pupille trouble de son œil aveugle, la lune faisait reluire une larme.
«Que ta volonté soit faite!» cria-t-il tout à coup avec une expression qu'on ne peut rendre; puis, il battit le plancher de son front et se mit à pleurer comme un enfant....
Depuis ce temps beaucoup d'eau a coulé, beaucoup de souvenirs du passé ont perdu pour moi leur signification et se sont confondus dans mes rêveries. Le pèlerin Gricha, lui-même, a depuis longtemps accompli son dernier pèlerinage; mais l'impression qu'il a produite sur moi et les sentiments qu'il a éveillés ne s'éteindront jamais dans ma mémoire.
L'attendrissement avec lequel j'écoutais le pauvre insensé ne pouvait durer longtemps; ma curiosité était satisfaite, et je m'aperçus que mes jambes étaient engourdies d'être restées si longtemps à la même place. Je voulus me rapprocher des autres enfants qui chuchotaient derrière moi et s'agitaient dans l'obscurité. Dans les mouvements que je fis, au hasard, je renversai une chaise cassée qui se trouvait dans la décharge. L'insensé releva la tête, regarda de tous côtés, en récitant des prières, et se mit à faire des signes de croix à tous les coins de la chambre. Nous nous échappâmes avec fracas de notre cachette.
Vers le milieu du siècle dernier, on pouvait voir courir, dans le village que possédaient les parents de ma mère, une petite fille en robe de coutil, aux joues rouges, toujours pieds nus et toujours robuste et gaie. C'était Natachka. Son père était le joueur de clarinette de mon aïeul; à sa prière, et pour honorer ses mérites, mon grand-père fit entrer sa fille au nombre des servantes de ma grand'mère. Dans cette nouvelle position, Natachka fit preuve d'un bon caractère et montra beaucoup de zèle dans l'accomplissement de ses devoirs. Quand maman vint au monde, on lui donna Natachka pourniania, c'est-à-dire pour bonne. Elle mérita tous les éloges, en retour de la diligence et de la fidélité qu'elle apporta dans son service, et de l'attachement qu'elle témoigna à sa jeune maîtresse.
Mais, un beau jour, la perruque poudrée et les souliers à boucles du jeune et agile valet de chambre, Foka, captivèrent le cœur faible mais aimant de Natachka. Elle prit le parti de venir implorer elle-même auprès de mon grand-père la permission de se marier avec son domestique.
Grand-père vit dans cette demande une marque d'ingratitude; il se fâcha et, pour punir la pauvre Natachka, l'exila dans la basse cour d'un village éloigné, perdu dans la steppe.
Cependant, comme personne n'était capable de remplacer Natachka, six mois après elle fut réintégrée dans ses premières fonctions.
A son retour d'exil, elle vint dans sa robe de coutil se jeter aux pieds de mon grand-père et le conjura de lui rendre sa faveur, en lui promettant de renoncer à la folle idée qui s'était emparée d'elle, pour n'y jamais revenir.
La fille du joueur de clarinette tint parole. A partir de ce jour Natachka fut appelée Nathalia Savichna, et elle porta un bonnet. Elle voua à sa jeune maîtresse tout l'amour dont son cœur était susceptible.
Lorsque maman eut une institutrice, Nathalia Savichna reçut les clés de l'office et la surintendance du linge et des provisions. Elle remplit cette nouvelle charge avec le même zèle et le même dévouement. Elle se voua tout entière au service de ses maîtres, ne souffrant pas le moindre gaspillage, habile à surprendre le plus petit larcin, et veillant sans cesse aux intérêts de la maison.
Lorsque maman se maria, elle voulut récompenser dignement Nathalia Savichna pour ses vingt années de service. Elle l'appela auprès d'elle, exprima dans les termes les plus flatteurs sa reconnaissance et son affection pour laniania, et en même temps lui glissa dans la main un papier timbré; c'était l'acte d'affranchissement. Maman ajouta que Nathalia recevrait une pension de 300 roubles par an, et qu'elle était libre de vivre avec nous ou de nous quitter, à son choix. Lanianiaécouta ma mère sans mot dire, prit le papier et le regarda d'un air courroucé, grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles, puis sortit de la pièce en tapant la porte derrière elle. Maman ne comprit rien à cette boutade; tout étonnée, elle suivit Nathalia dans sa chambre. Elle trouva lanianiaassise sur un coffre, les yeux rouges de larmes, tordant son mouchoir entre ses mains, et contemplant d'un regard fixe le document déchiré, dont les morceaux étaient éparpillés sur le plancher.
«Mais qu'avez-vous, chère Nathalia Savichna? demanda maman en lui prenant la main.
—Rien, petite mère, répondit celle-ci.... Il paraît que vous êtes bien dégoûtée de moi, puisque vous me chassez.... C'est bon! Je m'en irai.» Elle dégagea vivement ses mains et, refoulant avec difficulté ses larmes, voulut sortir de la chambre. Maman s'élança pour la retenir, l'embrassa, et toutes les deux fondirent en larmes.
Aussi loin que ma mémoire peut remonter, je me souviens de Nathalia Savichna, de sa sollicitude et de ses caresses; mais ce n'est que maintenant que je sais apprécier ses soins et sa tendresse. Alors il ne me venait jamais à l'idée que cette vieille femme était un être rare, admirable. Jamais elle ne parlait d'elle-même, elle s'oubliait toujours; toute sa vie n'était qu'un acte d'amour et un sacrifice de soi-même.
J'étais si bien habitué à cette affection désintéressée, que je croyais que c'était une chose toute naturelle, qui allait de soi, et je n'en étais même pas reconnaissant. Jamais je ne me demandais: «Est-elle heureuse? est-elle contente?»
Combien de fois, sous un prétexte, je m'échappais de la salle d'étude, aux heures des leçons, et je courais chez Nathalia Savichna! Je m'asseyais et je bavardais; je rêvais tout haut, sans être le moins du monde gêné par sa présence. Nathalia Savichna n'était jamais inoccupée; je la trouvais toujours tricotant des bas ou fouillant dans les bahuts dont sa chambre était garnie, ou encore inscrivant le linge. Elle prêtait une oreille complaisante à mon babillage; je lui contais comment, «lorsque je serais général, j'épouserais une femme d'une beauté admirable,... j'aurais un cheval roux,... je bâtirais une maison tout en verre,... je ferais venir de la Saxe les parents de Karl Ivanovitch....» A tous ces enfantillages, elle répondait:
«Oui, mon petit père, oui.»
Ordinairement, quand je me levais pour sortir, elle ouvrait un bahut bleu; je vois encore maintenant, collées dans l'intérieur du couvercle, une image coloriée représentant un hussard, une vignette enlevée à un pot de pommade et un dessin de Volodia; elle sortait du coffre un aromate, y mettait le feu et, tout en l'agitant en l'air, disait: «C'est un parfum turc, mon petit père. Lorsque feu votre grand-père—qu'il repose en paix dans le ciel—est allé à la guerre contre les Turcs, il me l'a rapporté de là-bas. Il ne me reste plus que ce petit morceau,» ajoutait-elle avec un soupir.
On trouvait de tout dans les bahuts de laniania; dès qu'il manquait quelque chose dans la maison on disait: Il faut le demander à Nathalia Savichna. Après quelques recherches dans ses coffres, elle apportait l'objet réclamé, en disant: «Voyez comme j'ai bien fait de le serrer.» Les bahuts renfermaient par milliers toutes les choses oubliées dont personne ne prenait soin, et dont tout le monde ignorait encore l'existence.
Je me rappelle pourtant avoir été une fois dans ma vie très mécontent de Nathalia Savichna. Voici ce qui s'était passé: au dîner, en voulant verser du kwass[1], je répandis sur la nappe le contenu du carafon.
«Faites venir Nathalia Savichna, dit maman, elle aura le plaisir de réparer les maladresses de son favori.»
Lanianiaaccourut aussitôt, et, en voyant la mare que je venais de faire, elle branla la tête; maman lui dit quelques mots à l'oreille, et elle sortit en me menaçant du doigt.
Après le dîner, je m'élançai dans le salon en sautant. J'étais de la plus belle humeur, lorsque, tout à coup, Nathalia sortit de la porte de la salle à manger, la nappe tachée à la main, et, me courant dessus, me saisit, et, malgré ma résistance désespérée, me frotta le visage avec le linge humide en répétant: «C'est pour t'apprendre à salir la nappe.» Ma dignité fut à tel point blessée par ce procédé, que je me mis à pousser des cris de rage.
«Comment! me disais-je à part moi en m'engouant de larmes, Nathalia Savichna, cette Nathalia me tutoie, et se permet de me frapper au visage avec une nappe mouillée, comme un garçon de service!... C'est horrible!...»
En m'entendant brailler de la sorte, Nathalia s'enfuit aussitôt, et moi, je continuai à me promener dans le salon en pensant à la meilleure manière de la punir de cette offense.
Quelques minutes après, Nathalia Savichna revint; elle s'approcha de moi timidement et se mit à s'excuser:
«Assez, petit père, ne pleurez pas ... pardonnez à la vieille folle ... c'est ma faute ... mais vous me pardonnerez, mon petit chéri?... Prenez ceci!...»
Elle sortit de sous son châle un sac en papier rouge contenant deux caramels et une figue sèche, et me l'offrit d'une main tremblante.
Je n'avais pas le courage de regarder la bonne vieille en face; je pris le cadeau en détournant la tête, et mes larmes coulèrent plus abondantes; ce n'étaient plus des larmes de colère, mais des larmes d'amour et de honte.
Le lendemain de la partie de chasse, vers midi, la calèche et labritchka(sorte de calèche à demi-couverte) furent amenées devant le perron. Notre menin, Nicolas, était en costume de voyage: le pantalon rentré dans les bottes, et son vieux surtout étroitement serré autour de sa taille par une ceinture. Debout dans la britchka, il arrangeait les coussins et les manteaux sur les sièges et s'asseyait dessus en rebondissant pour les aplatir et les égaliser.
Les valets de chambre, vêtus de surtouts, de cafetans ou de blouses, et sans chapeau; les femmes, en jupes de coutil, coiffées de mouchoirs rayés, avec des marmots dans leurs bras, et des enfants aux pieds nus réunis devant le perron, tout ce monde regardait les deux voitures et s'entretenait à voix basse.
Un des postillons,—un vieillard tout courbé, en cafetan, et un bonnet d'hiver sur le chef, tenait à la main le timon de la calèche et examinait d'un air absorbé la roue de la voiture. L'autre, un jeune homme bien découplé, en chemise blanche aux goussets de coton rouge, les cheveux très blonds et frisés, se grattait la tête sous un chapeau de laine d'agneau à forme conique, qu'il tirait tantôt sur une oreille, tantôt sur l'autre.
Il étendit son cafetan sur le siège, y jeta les guides et fit claquer son fouet tressé, en regardant tour à tour ses bottes et les cochers qui enduisaient labritchkade goudron.
Un d'eux, tous les muscles tendus par l'effort, soutenait le fond de la voiture, et un autre, penché sur la roue, graissait avec soin l'essieu et le moyeu, et, pour que le goudron qui restait sur la brosse ne fût pas perdu, il en frotta la jante.
Les chevaux de poste de différentes couleurs, pauvres bêtes courbaturées, étaient rangés devant la grille et chassaient les mouches du bout de leurs queues. Les uns allongeaient leurs pieds velus et fermaient leurs yeux pour sommeiller. Les autres, pour passer le temps, se mordillaient entre eux ou broutaient les feuilles et les tiges d'une fougère qui étalait près du perron ses feuilles d'un vert dur et sombre.
La poussière obscurcissait l'air, l'horizon était d'un gris liliacé; pas l'ombre d'un nuage dans le ciel. Un vent d'ouest impétueux soulevait des colonnes de poussière, sur les routes, en inondait les champs, courbait les cimes élevées des tilleuls et des bouleaux dans le jardin, et emportait au loin les feuilles sèches qui tombaient des branches.
Je suivais de la fenêtre les préparatifs du départ, et j'en attendais la fin avec impatience.
Quand nous fûmes tous réunis dans le salon, autour de la table ronde, pour passer ensemble les dernières minutes qui nous restaient, je ne m'imaginais point que nous eussions à traverser des moments si pénibles. Ma tête était remplie de choses futiles; je me demandais quel postillon conduirait labritchka, et qui mènerait la calèche? lequel de mon frère ou de moi voyagerait avec papa, et qui serait avec Karl Ivanovitch? Et pourquoi s'obstinait-on à m'emmitoufler dans un cache-nez et un veston ouaté?—«Suis-je si délicat? est-ce que je risque de mourir de froid?... Ah! que tout cela finisse le plus vite possible et que nous nous mettions en route!...»
Nathalia Savichna entra, un carnet à la main et les yeux, tout rouges.
«A qui dois-je remettre la liste du linge des enfants? demanda-t-elle à ma mère.
—Remettez-la à Nicolas, et venez prendre congé des enfants.»
La vieille femme voulut parler, mais elle resta court, cacha son visage dans son châle, fit un geste de la main et sortit du salon.
Mon cœur se serra à la vue de son chagrin; mais l'impatience de partir domina cette impression, et je continuai d'écouter, impassible, l'entretien de papa et de maman. Ils parlaient de choses qui évidemment ne les intéressaient ni l'un ni l'autre: «Que dois-je acheter pour la maison?... Que dirai-je de ta part à la princesse Sophie et à madame Julie?... La route est-elle bonne?»
Foka entra, et du même ton dont il disait tous les jours: «le dîner est servi,» il dit en s'adossant contre la porte: «les chevaux sont prêts.»
Je vis pâlir maman, et elle eut un léger frisson, comme si cette nouvelle la prenait à l'improviste.
Foka reçut l'ordre de fermer toutes les portes de la maison, à mon grand divertissement; il me sembla que tout le monde jouait à cachecache.
Toutes les personnes présentes s'assirent; Foka lui-même se posa sur l'angle d'une chaise. Il venait à peine de prendre place lorsque la porte du salon grinça; tous nous nous retournâmes, Nathalia Savichna entrait à pas précipités, et, sans lever les yeux, elle s'assit près de la porte sur le même siège que Foka.
Je vois encore aujourd'hui la tête chauve, le visage ridé et impassible du valet de chambre, et au-dessus, la bonne figure encadrée dans un bonnet blanc, sous lequel passaient les bandeaux gris de laniania. Nathalia et Foka serrés l'un contre l'autre sur la même chaise avaient l'air mal à l'aise tous les deux.
Je ne perdis rien de mon insouciance, ni de mon envie de partir au plus vite. Les dix minutes passées ensemble, avec les portes fermées, m'ont semblé une heure entière. Enfin tout le monde se leva, et les adieux commencèrent. Papa prit maman dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises.
«Assez, chère amie, dit-il enfin, nous ne nous quittons pas pour toujours.
—Cependant c'est bien triste,» répondit maman avec un trémolo de larmes dans la voix.
Quand j'entendis sa voix émue, que je vis le tremblement de ses lèvres et ses yeux pleins de larmes, j'oubliai tout le reste et je fus saisi d'une telle tristesse, je ressentis une telle douleur, mêlée de crainte, que j'aurais mieux aimé m'enfuir n'importe où plutôt que d'aller dire adieu à maman. Je compris qu'en cet instant, en embrassant papa, elle prenait déjà congé de nous.
Ce fut le tour de Volodia; elle l'embrassa et le bénit, le reprit dans ses bras et le bénit de nouveau; je m'avançai, mais elle le serra encore une fois sur son cœur en le bénissant. Enfin elle me prit contre sa poitrine, je me collai à elle, et je pleurai, je pleurai, ne pensant plus qu'à ma douleur.
Au sortir du salon, et au moment de monter en voiture, nous trouvâmes l'antichambre remplie de valets et de filles de chambre qui voulaient aussi nous dire adieu. Leur présence m'importuna ainsi que leur requête: «Tendez-nous la petite main.»
Leurs baisers bruyants sur l'épaule, l'odeur de graisse qui s'exhalait de leurs têtes, éveillèrent en moi un sentiment de malaise, qui, chez des personnes très impressionnables, n'est pas fort éloigné de la répugnance. Sous cette impression je baisai très froidement le bonnet de Nathalia Savichna, tandis qu'elle m'embrassait tout en larmes.
Chose étrange, je me rappelle distinctement le visage des domestiques, et je pourrais décrire cette scène dans ses détails les plus minutieux; mais le visage de ma mère et son attitude m'ont complètement échappé.
C'est peut-être parce que, pendant tout ce temps, je n'ai pas eu le courage de lever les yeux sur elle. Il me semblait que, si je rencontrais son regard, sa douleur et la mienne dépasseraient les bornes de ce que l'on peut supporter de souffrance.
Je m'élançai le premier vers la calèche, et je m'assis dans le fond. La capote de la calèche était relevée et m'empêchait de voir derrière moi; mais je sentais instinctivement que maman était encore près de moi.
«Faut-il que je la regarde encore une fois ou non? pour la dernière fois?» me dis-je en moi-même, et aussitôt j'avançai la tête et me penchai en dehors de la voiture du côté du perron. Au même instant, maman qui avait eu la même idée m'appela par mon nom de l'autre côté de la calèche. En entendant sa voix derrière moi, je me retournai si vivement, que nos têtes s'entrechoquèrent. Elle sourit avec tristesse et m'embrassa fort, pour la dernière fois.
La voiture s'ébranla. Quand nous eûmes parcouru l'espace de quelques mètres, alors seulement j'eus le courage de chercher maman du regard. Je la vis sur le perron; elle montait lentement, soutenue par Foka, la tête baissée, le vent soulevant le fichu bleu attaché sur ses cheveux.
Papa était près de moi et se taisait. Mes larmes m'étranglaient, ma gorge était si serrée qu'il me semblait que j'allais étouffer.
Une fois sur la grande route, nous aperçûmes encore un mouchoir blanc qui flottait sur le balcon; je me mis à agiter le mien, et ce mouvement me calma un peu. Je pleurais toujours, et l'idée que mes larmes prouvaient ma sensibilité me faisait plaisir et me consolait.
Après avoir parcouru un kilomètre à peu près, je commençai à me tranquilliser. J'observais avec une attention obstinée l'objet le plus proche; c'était l'arrière-train du bricolier placé de mon côté. Je regardais comment ce cheval pie agitait sa queue, comment il frottait les pieds l'un contre l'autre, comment le fouet tressé du postillon le faisait sauter sur les deux pieds à la fois; je m'amusais à voir comment l'avaloir montait et descendait sur lui; puis je regardais les anneaux de l'avaloir, enfin je le vis s'humecter d'écume près de la queue de l'animal.
Alors j'en eus assez, et je laissai errer mes regards autour de moi; je vis des champs de seigle mûr ondoyer au soleil, puis les terrains sombres des jachères et, de loin en loin, un paysan avec sa charrue ou une jument auprès de son poulain; puis je remarquai les poteaux de verstes, et enfin je cherchai à voir quel postillon nous conduisait. Mes larmes n'étaient pas encore séchées sur mes joues, et déjà mes pensées vagabondaient bien loin de maman que je venais de quitter peut-être pour toujours. Pourtant tous mes souvenirs me ramenaient à elle. Je songeais au champignon que j'avais découvert la veille dans l'allée des bouleaux, je me rappelais comment Lioubotchka et Katienka s'étaient disputées pour savoir qui le prendrait, puis je me souvins comme elles pleuraient en nous disant adieu.
Je les regrettais; je regrettais aussi Nathalia Savichna et l'allée de bouleaux, et Foka, et même la méchante Mimi ... je les regrettais tous ... et la pauvre maman ... à cette pensée les larmes me montaient de nouveau aux yeux. Mais ce n'était pas pour longtemps.
[1]Boisson usitée en Russie.
[1]Boisson usitée en Russie.
MAMAN M'EMBRASSA.
MAMAN M'EMBRASSA.
Enfance! heureux, heureux temps qui ne reviendra plus! Comment ne pas chérir, comment ne pas caresser les souvenirs de cet âge? Ils élèvent mon âme, la rafraîchissent et sont pour moi la source des plus douces joies.
Je me souviens: je suis tout petit, j'ai couru jusqu'à en être las, je viens m'asseoir dans mon étroit fauteuil au siège élevé, devant la table où bout le thé; il est déjà tard, j'ai depuis longtemps fini ma tasse de lait sucré; le sommeil alourdit mes paupières, mais je ne bouge pas, je reste tranquille et j'écoute.
Et comment ne pas écouter? Maman parle avec quelqu'un, et le son de sa voix est si doux et si affable! Le simple son de sa voix dit tant de choses à mon cœur!
Les yeux troublés par le sommeil, je regarde fixement son visage, et tout d'un coup elle est devenue petite, toute petite; sa figure n'est pas plus grande qu'un bouton, mais je la vois distinctement, je vois qu'elle me regarde et qu'elle sourit.
J'aime à la voir si petite, je ferme encore plus les yeux, et elle n'est pas plus grande que ces petits garçons qu'on voit dans les prunelles quand elles reflètent l'image de quelqu'un. Mais je bouge, l'enchantement est détruit; en vain je cherche à rétrécir mes pupilles pour reformer l'image; c'est fini.
Alors je me lève, je grimpe sur un fauteuil; je rentre mes pieds sous moi, et je me pelotonne confortablement.
«Nicolinka, tu vas de nouveau t'endormir, tu ferais mieux de monter dans ta chambre et de te coucher.
—Je n'ai pas envie de dormir, maman,» et, pendant que je parle, des rêves vagues et doux s'emparent de mon imagination, un bon sommeil d'enfant clôt mes paupières, et, une minute après, j'oublie tout ce qui m'entoure, et je m'endors jusqu'à ce qu'on vienne me réveiller.
Tandis que je sommeille encore, je sens une main tendre; je la reconnais au toucher, et, tout endormi, je m'en empare et je la presse bien fort contre ma bouche.
Tout le monde s'est retiré, une seule bougie brûle dans le salon. Maman a dit qu'elle veut me réveiller elle-même, elle s'est assise sur le rebord du fauteuil dans lequel je dors; de sa main effilée et douce elle caresse mes cheveux, et sa voix chère et familière résonne à mon oreille:
«Lève-toi, ma petite âme, il est temps de te coucher.»
Il n'y a plus de regards indifférents pour la gêner, elle peut répandre sur moi, sans contrainte, toute sa tendresse, tout son amour. Je ne bouge pas, mais je baise sa main toujours plus fort.
«Lève-toi, mon ange!»
Elle passe son autre bras autour de mon cou, et ses petits doigts effleurent mon visage et me chatouillent.
Dans la chambre demi sombre, tout est silencieux; mes nerfs sont excités par ce chatouillement, et je me réveille.
Maman est tout près de moi, elle me touche, je sens le parfum qui flotte autour d'elle, et j'entends sa voix; je me soulève, j'entoure son cou de mes mains, je presse ma tête sur son sein, et je dis, tout oppressé:
«Ah! chère, chère maman, ah! que je t'aime!»
Elle sourit de son sourire triste et charmant; elle prend ma tête dans ses deux mains, me donne un baiser au front et m'attire sur ses genoux.
«Tu m'aimes beaucoup?» dit-elle; et, après une courte pause, elle ajoute: «Aime-moi toujours, ne m'oublie jamais. Quand ta mère ne sera plus là, tu ne l'oublieras pas! tu ne l'oublieras pas, Nicolinka?»
Elle m'embrasse encore plus tendrement.
Je m'écrie:
«Ne parle pas comme cela, ma chère petite mère!» Je sanglote, je baise ses genoux, et des larmes coulent à flots de mes yeux, des larmes d'amour et d'extase.
Puis je monte pour me coucher, et, une fois dans ma petite robe de chambre ouatée, je prie pour papa et pour maman. Quel sentiment ineffable remplit mon cœur! Je répète après maman les prières que mes lèvres d'enfant balbutient pour la première fois, et mon amour pour elle et pour Dieu s'unissent dans un même élan.
Après la prière, je me blottis sous la couverture, et mon âme est légère, pure et consolée. Un rêve efface l'autre, et quels rêves! Ils sont insaisissables, mais remplis d'amour pur et du sentiment d'un bonheur rayonnant.
Tout à coup je pense à Karl Ivanovitch et à son malheureux sort; c'est le seul homme que je sache malheureux, et je suis rempli de compassion pour lui. Mes larmes coulent, et je prie Dieu de lui donner le bonheur, et de permettre que j'allège son affliction; je sens que je suis prêt à tout sacrifier pour lui.
Alors je blottis sous un coin de mon oreiller de plumes mon jouet favori, le lièvre et le chien de porcelaine, et je pense comme ils se trouveront bien là, et comme ils auront chaud cette nuit. Puis je prie encore une fois pour tout le monde, je demande à Dieu qu'il fasse beau temps pour la partie de plaisir du lendemain; puis je me retourne de l'autre côté. Les pensées et les rêves s'embrouillent; je m'endors tranquillement, paisiblement, mais avec un visage encore humide de larmes.
Reviendra-t-elle cette insouciance du premier âge? retrouverons-nous ce besoin d'aimer et cette foi ardente que nous possédions dans l'enfance?
Quel temps pourrions-nous préférer à celui-là, où les deux plus douces vertus—la gaieté innocente et le besoin d'une affection sans bornes—sont les seuls mobiles de notre vie?
Où sont ces prières brûlantes? où est ce don plus précieux, les larmes si pures de l'attendrissement? L'ange gardien descend, il sèche avec un sourire ces larmes et envoie de doux rêves à l'imagination enfantine dont rien n'a encore altéré la pureté.
La vie a-t-elle laissé dans mon cœur des traces si profondes, que ces larmes et ces extases se soient retirées de moi pour toujours? N'en aurais-je gardé que le souvenir?
Environ un mois après notre arrivée à Moscou, un matin, j'étais assis devant une table, et j'écrivais dans la salle d'étude, au haut de la maison de grand'mère; en face de moi, notre maître de dessin mettait les dernières touches à une tête de Turc en turban, dessinée au crayon noir.
Mon frère, debout derrière lui, le cou tendu, regardait par-dessus l'épaule de son professeur. C'était le premier dessin à la mine de plomb de Volodia, et il devait le présenter le soir même à grand'mère pour célébrer sa fête.
«N'ajouterez-vous pas quelques ombres ici? demanda Volodia en se dressant sur la pointe des pieds et en indiquant le cou du Turc.
—Non, il n'en faut pas, répondit notre maître de dessin, en posant les crayons et le tire-ligne dans la boîte. Maintenant cela va bien, n'y touchez plus. Et vous, Nicolas, ajouta-t-il en se levant et sans détacher les yeux de la tête de Turc, dites-nous enfin votre secret, que voulez-vous offrir ce soir à votre grand'mère? Je suis certain que vous auriez mieux fait de dessiner aussi une tête. Au revoir, Messieurs.»
Il prit son cachet et son chapeau, puis il sortit. En cet instant, je m'avouai également qu'une petite tête au crayon aurait bien mieux valu que le travail auquel je m'acharnais depuis quelque temps.
Lorsqu'on nous avait annoncé que la fête de grand'mère approchait, et que nous devions lui préparer un cadeau, il m'était venu à l'idée de composer des vers pour cette occasion. Je trouvai sur-le-champ les deux premiers et je ne mis pas en doute que les autres viendraient tout seuls.
Je ne me rappelle plus comment cette idée, si étrange pour un enfant, m'était venue; mais je me souviens qu'elle me plut beaucoup, et qu'à toutes les questions qui me furent adressées à ce sujet, je répondis que mon présent serait prêt, cela sans dévoiler à âme qui vive en quoi il consistait.
Contrairement à mon attente, il advint qu'après avoir trouvé si facilement les deux premiers vers, dans le feu de l'inspiration, je ne trouvai plus rien, malgré tous mes efforts Je me mis à lire toutes les poésies de ma chrestomathie; mais, loin de m'aider, cette lecture ne fit que me décourager en me donnant une plus petite idée de mes dons poétiques.
Je savais que Karl Ivanovitch aimait à copier les vers; je fouillai dans ses papiers, et, parmi des poésies allemandes, je trouvai une pièce en russe, qu'il avait composée lui-même.
«A Madame L***.Pétrovskoë, 3 juin 18...Souvenez-vous de près,Souvenez-vous de loin,Souvenez-vous de moiAujourd'hui et toujours,Souvenez-vous jusqu'à la tombe,Comme je sais aimer fidèlement....»Karl MAUER.
Cette poésie, copiée en belle écriture ronde sur une feuille de papier mince, me plut beaucoup à cause des sentiments touchants qu'elle exprimait. Je l'appris par cœur, et je résolus de la prendre pour modèle. A partir de ce moment, mon travail devint moins pénible.
Lorsque le jour de la fête de grand'mère arriva, j'étais venu à bout d'une félicitation en douze vers. Il me restait à la copier sur beau papier vélin. Je m'assis à la grande table de la salle d'étude, dans cette intention.
J'avais déjà gâché deux feuilles de papier, non en corrigeant mes vers, je les trouvais bien tournés, mais parce que, dès le troisième vers, les lignes montaient au grenier de plus en plus, et tant et si bien, qu'on voyait de loin que c'était écrit obliquement et que cela ne valait rien.
La troisième feuille ne fut pas tracée plus droit, mais cette fois j'étais bien décidé à ne pas recommencer.
Dans ces vers je félicitais grand'mère, je lui souhaitais une longue vie, et je concluais ainsi:
«Nous tâcherons de vous consoler,Et nous vous aimons comme une réelle mère.»
Je répétai à voix basse:
«Et nous vous aimons comme une réelle mère....»
Le vers me déplut, et je cherchai en vain une autre rime.
Bah! me dis-je, ça passera toujours ... en tous cas mes vers sont meilleurs que ceux de Karl Ivanovitch. Je copiai le dernier vers sans y rien changer.
Un peu plus tard, je relus mon compliment à haute voix en y mettant l'expression et les gestes. Il s'y trouvait bien quelques vers sans rime; je ne m'y arrêtai pas, mais le dernier vers me frappa encore plus désagréablement qu'auparavant.
Je m'assis sur mon lit, et je devins pensif.
«Pourquoi ai-je mis: Comme une réelle mère?» Maman n'étant pas avec nous, je n'aurais pas dû faire cette allusion. Sans doute j'aime beaucoup grand'mère, je la respecte surtout, mais ce n'est pas comme ma mère; pourquoi ai-je écrit cela? Pourquoi ce mensonge? Il est vrai, je le dis en vers, et ce n'est pas la même chose qu'en prose; pourtant ce n'est pas bien!
En ce moment le tailleur entra et apporta des demi-fracs neufs.
«Advienne que pourra!» me dis-je en moi-même, impatienté, et je serrai avec dépit mes vers sous mon oreiller. Puis je m'empressai d'essayer le nouvel habit de Moscou.
Il était admirable, couleur de cannelle avec des boutons de bronze, et bien ajusté à la taille, à l'inverse de nos vêtements de campagne, toujours trop amples pour nous; le pantalon noir très collant dessinait à merveille les formes et retombait sur les bottes.
«Enfin, moi aussi j'ai un pantalon à sous-pieds, un vrai pantalon!» me disais-je, dans un transport de joie, et je regardais mes jambes en tous sens.
Bien que je me sentisse fort à l'étroit et très gêné de mes mouvements dans mon nouvel habit, je me gardai bien de l'avouer et j'assurai même à tout le monde que je me sentais tout à fait à mon aise, et que, si mon frac avait un défaut, ce serait d'être un peu trop large. Ensuite je me plaçai devant le miroir et me mis à peigner mes cheveux surabondamment pommadés; mais, en dépit de mes efforts pour les coucher, j'avais au sommet de la tête des mèches rebelles qui, aussitôt délivrées de la pression de la brosse, se hérissaient dans toutes les directions et se tenaient toutes droites; ce qui donnait à mon visage une expression tout à fait grotesque.
Karl Ivanovitch s'habillait dans l'autre chambre; je vis porter chez lui un habit bleu et du linge.
Quand j'entrai chez lui, je le trouvai penché devant un petit miroir posé sur la table; il tenait de ses deux mains le nœud de sa cravate flamboyante et tâchait de s'assurer que son menton rigoureusement rasé pouvait entrer dedans et en sortir librement.
Après avoir tiré nos habits sur nous dans tous les sens, il pria notre menin de lui rendre le même service, puis il nous conduisit vers notre grand'mère. Je ne peux m'empêcher de rire en me rappelant quel parfum de pommade nous exhalions tout le long de l'escalier.
Karl Ivanovitch tenait entre ses mains une petite boîte de sa fabrication; Volodia, son dessin, et moi, mes vers. Et tous les trois nous avions au bout de la langue le compliment que nous débiterions en présentant notre cadeau. A l'instant même où Karl Ivanovitch entr'ouvrit la porte du salon, nous aperçûmes le pope qui revêtait la chasuble, et les premières notes duTe Deumretentirent.