Chapter 4

LORSQUE NOUS FIMES LA GRANDE RONDE

LORSQUE NOUS FIMES LA GRANDE RONDE

Le quadrille passa si vite que c'est à peine si nous nous en aperçûmes. Tout cela était fort beau; mais qu'est-ce qui avait pu me pousser à parler ironiquement de ce bon Karl Ivanovitch? Sonitchka aurait-elle eu moins bonne opinion de moi si j'avais parlé de mon maître avec toute l'affection et le respect qui remplissaient mon cœur?

Le quadrille terminé, Sonitchka me dit «merci» avec tant d'expression, qu'elle avait l'air de penser que je méritais véritablement ses remercîments. J'étais enchanté, hors de moi de bonheur, et je ne me reconnaissais plus.

«Non, me disais-je, il n'y a plus rien qui puisse m'embarrasser, et je me promenais allègrement dans la salle; maintenant, je suis prêt à tout!»

Serge vint me demander de lui servir de vis-à-vis.

«Bon, lui répondis-je, bien que je n'aie pas de dame, mais j'en trouverai une.»

Je jetai sur toute la salle un coup d'œil décidé, et je remarquai que toutes les dames étaient engagées, à l'exception d'une grande demoiselle, debout près de la porte du salon. Un grand jeune homme se dirigeait vers elle pour l'inviter, à ce que je supposai, et il n'était plus qu'à deux pas d'elle, tandis que je me trouvais à l'autre bout de la salle!

En un clin d'œil je glissai légèrement sur le parquet, je franchis la distance qui me séparait de la jeune fille, et, tout en faisant ma révérence, je la priai d'une voix ferme de m'accorder cette contre danse.

La grande demoiselle me sourit d'un air protecteur et me tendit la main; le grand jeune homme resta sans danseuse.

J'avais si bien conscience de ma supériorité, que je ne fis pas même attention au dépit que manifesta le jeune homme; j'appris plus tard qu'il avait demandé qui était ce gamin ébouriffé qui lui avait soufflé sa dame sous son nez?

Le jeune homme à qui j'avais enlevé sa dame pour la contredanse, ouvrit la polka-masourka. Il bondit de sa place, en tenant sa danseuse par la main, et, au lieu de faire le «pas de basque» que nous avait appris Mimi, il courut tout bonnement en avant; arrivé à l'angle de la salle, il s'arrêta, écarta les jambes, frappa du talon sur le parquet, fit une pirouette en sautant et courut plus loin.

Comme je n'avais pas trouvé de dame pour cette danse, je m'étais assis derrière le haut fauteuil de grand'mère, d'où je regardais.

«Qu'est-ce qu'il fait donc? me demandai-je, ce n'est pas ce que Mimi nous a enseigné; elle assurait que la masourka doit se danser sur la pointe des pieds en glissant et avec des ronds de jambe, mais je vois qu'ici on la danse tout autrement!... Voilà les Ivine et Étienne qui ne font, ni les uns ni les autres, le pas de basque. Volodia sait déjà faire comme eux.... Et Sonitchka ... qu'elle est jolie quand elle danse!»

J'étais tout joyeux.

La masourka touchait à sa fin; déjà des messieurs et des dames âgés prenaient congé de grand'mère et partaient; les laquais se faufilaient entre les danseurs, portant des brassées de vêtements dans les arrière-chambres. Grand'mère était lasse, elle parlait avec effort et en traînant; les musiciens recommencèrent mollement, pour la trentième fois, le même air. La grande demoiselle, avec laquelle j'avais dansé, exécutait une figure; elle m'aperçut, et, quand elle eut fini, elle s'avança vers moi, avec un sourire perfide, tenant par la main Sonitchka et une des nombreuses sœurs d'Étienne; évidemment elle voulait se rendre agréable à grand'mère.

«Rose ou ortie? me demanda-t-elle.

—Ah! tu es là? dit grand'mère en se retournant, va danser, mon petit ami, va.»

A ce moment, j'avais plus envie de me tapir sous le fauteuil de grand'mère que d'accepter l'invitation de mon ancienne partenaire, mais comment motiver mon refus?

Je me levai, je choisisla roseen regardant timidement Sonitchka.

Avant que j'eusse le temps de revenir à moi, une main gantée de blanc glissa dans la mienne, et la princesse, avec son plus gracieux sourire, se mit en route et m'entraîna vers les danseurs, sans se douter que je ne savais au monde que faire de mes pieds.

Je savais que le pas de basque serait déplacé, inconvenant et pouvait me rendre même ridicule; mais les sons familiers de la masourka, en frappant mon tympan, communiquèrent aux nerfs acoustiques une impulsion déterminée, et ceux-ci la transmirent à mes pieds, qui, contrairement à ma volonté et à la surprise générale, se mirent à faire des ronds de jambe en se tenant sur la pointe.

Pour mettre fin à cette situation pénible, je m'arrêtai avec l'intention d'exécuter les mêmes mouvements que j'avais trouvés si gracieux, lorsque le jeune homme de la première paire avait dansé. Mais au moment où j'écartais les pieds pour bondir en avant, la princesse se mit à courir autour de moi, en regardant mes pieds, avec une expression de curiosité et d'étonnement stupides.

Ce regard me paralysa. Je me troublai tant et si bien, qu'au lieu de danser, je me mis à piétiner sur place d'une manière grotesque et qui ne s'harmonisait ni avec la mesure, ni avec quoi que ce soit; puis je restai court.

Tous les yeux se dirigeaient sur moi, remplis les uns de surprise, les autres de curiosité; quelques personnes souriaient d'un air moqueur, d'autres semblaient compatir à mon embarras, grand'mère restait seule impassible.

«Il ne faut pas danser quand vous ne savez pas,» dit tout à coup mon père, d'une voix courroucée, à mon oreille, et, me poussant doucement de côté, il prit la main de ma danseuse et fit avec elle la figure à l'ancienne mode, et à l'approbation unanime des spectateurs, puis il la ramena à sa place.

Ah! qu'il me tardait de voir la fin de cette masourka! Dans mon angoisse, je criai à part moi:

«Mon Dieu! Pourquoi me mets-tu à une si rude épreuve?... Je le vois, tout le monde me méprise et me méprisera toujours.... Le chemin de l'amitié, des honneurs m'est fermé maintenant.... Tout est perdu!

«Pourquoi, pendant que je dansais, Volodia m'a-t-il fait des signes que tout le monde a pu voir, et qui ne me servaient à rien? Pourquoi cette vilaine princesse s'est-elle mise à examiner mes pieds?

«Pourquoi Sonitchka.... Oh! non, elle est toujours gentille, mais pourquoi a-t-elle souri aussi? Pourquoi papa a-t-il rougi et m'a-t-il saisi par la main? Est-ce que lui aussi, il a eu honte de moi? Oh! c'est terrible! Si maman avait été ici, elle n'aurait pas rougi de son Nicolinka....»

Et mon imagination s'envola au loin, vers cette chère image; je revis le pré devant la maison, les grands tilleuls dans le jardin, l'eau pure du petit lac au-dessus duquel planent les hirondelles, le ciel bleu sur lequel flottent des nuages blancs, transparents, les meules de foin odorant; les souvenirs irisés de ces joies paisibles se pressaient dans mon cerveau troublé....

Au souper, le jeune homme qui avait dansé le premier la masourka vint prendre place à notre table d'enfants; il m'honora d'une attention toute spéciale, ce qui aurait grandement flatté mon amour-propre, si, après ma déconfiture, j'avais pu être sensible à quoi que ce soit.

Mais ce jeune homme voulait à tout prix ramener ma gaieté; il me provoquait à folâtrer avec lui, m'appelait «un brave», et, quand les grandes personnes ne nous voyaient pas, il remplissait mon verre de vin et m'obligeait à le vider. Vers la fin du souper, lorsque le maître d'hôtel me versa seulement un quart de verre à champagne d'une bouteille enveloppée dans une serviette, il protesta en insistant pour qu'il m'en donnât davantage, puis il me força de le boire d'un trait; aussitôt une douce chaleur se répandit dans tout mon corps, je ressentis une vive sympathie pour mon jovial protecteur, et je me mis à rire sans raison.

Tout à coup l'orchestre joua de nouveau dans la salle de danse, et tout le monde se leva de table. Mon amitié pour le grand jeune homme en resta là; il retourna auprès des grandes personnes, et, comme je ne pouvais pas le suivre, je me rapprochai de MmeValakine, très curieux d'entendre ce qu'elle disait à sa fille.

Sonitchka implorait d'une voix suppliante:

«Encore une demi-heure!

—Impossible, je t'assure, mon ange.

—Pour me faire plaisir, je t'en prie, continuait la jeune fille en caressant sa mère.

—Mais seras-tu contente demain si j'ai mal à la tête? demanda MmeValakine sans pouvoir réprimer un sourire imprudent.

—Tu permets! tu permets, nous resterons! s'écria Sonitchka en sautant de joie.

—Que faire avec toi? Eh bien! va, dansez ... voici un cavalier tout trouvé,» ajouta-t-elle en me désignant.

Sonitchka me donna la main, et nous courûmes dans la salle.

La présence de Sonitchka et sa gaieté, jointes à l'influence du verre de champagne, m'avaient fait oublier tout à fait ma récente mésaventure. Je me livrai à toutes sortes de gambades plus drôles l'une que l'autre; tantôt j'imitais le cheval, courant au petit trot et relevant fièrement les pieds, ou le mouton qui s'emporte contre le chien, et je trépignais sur place, je riais de tout mon cœur, sans m'inquiéter de l'impression que je faisais sur les spectateurs.

Sonitchka riait aussi sans interruption, et, entre autres, d'un vieux monsieur qui, après avoir étendu son mouchoir à terre, levait lentement les pieds et faisait semblant d'avoir beaucoup de peine à sauter par-dessus, et elle se tint presque les côtes, lorsque je fis de grands bonds jusqu'au plafond, pour lui montrer mon adresse.

En traversant le cabinet de grand'mère, je me regardai dans le miroir; je vis un petit garçon dont le visage était en sueur, les cheveux hérissés, et dont le toupet se tenait tout droit, mais l'expression générale de cette physionomie était si bonne, si gaie, si débordante de santé et de vie, que je me plus à moi-même.

«Si j'étais toujours comme je suis maintenant, pensai-je, je pourrais encore plaire....»

Mais, lorsque je portai de nouveau les yeux sur le joli visage de ma partenaire, je remarquai qu'il avait le même air de gaieté, de santé et d'insouciance qui m'avait tant charmé chez moi, et, en outre, une gracieuse et douce beauté, dont l'absence me remplit de dépit contre ma propre image. Je compris qu'il était absurde de ma part de vouloir captiver un être aussi charmant.

Je ne pouvais attendre la réciprocité, et je n'y songeai même pas; mon âme débordait de joie sans cela. Je ne comprenais pas qu'on pût demander un bonheur plus grand que celui dont ce sentiment remplissait mon cœur, et qu'on pût souhaiter autre chose que de le voir durer éternellement.

J'étais heureux! mon cœur palpitait comme un pigeon qui bat des ailes; je sentais mon sang affluer sans cesse vers lui, et je me sentais pris d'une douce envie de pleurer.

Dans le corridor, quand nous sortîmes du salon, je me dis: Comme je serais heureux si je pouvais passer toute ma vie avec elle, dans un recoin obscur, ignorés de tout le monde!

«N'est-ce pas, Sonitchka, c'était très gai aujourd'hui? lui murmurai-je d'une voix basse et tremblante, puis je hâtai le pas, effrayé, moins de ce que j'avais exprimé, que de ce que j'aurais voulu dire.

—Oui ... très gai! répondit-elle en tournant vers moi sa tête, avec une expression si sincère et si bonne, que je me rassurai aussitôt.

—Mais si vous saviez comme je suis ... j'aurais voulu dire: malheureux, mais je dis par timidité: comme je regrette de penser que vous allez partir bientôt, et que je ne vous reverrai pas.

—Pourquoi ne nous reverrons-nous pas? dit-elle en regardant le bout de ses petits souliers, et en promenant ses doigts le long du paravent près duquel nous passions; tous les mardis et tous les vendredis, je me promène avec maman sur le boulevard Tversky.... Est-ce que vous ne vous promenez jamais?

—Sans doute, je demanderai qu'on nous y conduise mardi prochain; et, si on ne veut pas, j'irai tout seul, sans chapeau ... je connais le chemin.

—Savez-vous, dit tout d'un coup Sonitchka, il y a des jeunes garçons qui viennent à la maison et à qui je distu; disons-noustu. Veux-tu?» ajouta-t-elle en secouant sa petite tête et en me regardant dans les yeux.

Malgré cette invitation, je ne réussis pas de toute la soirée à placer letudans une seule phrase, bien que je composasse mentalement sans cesse de longues phrases où leturevenait plusieurs fois. Je n'avais pas le courage de les dire. «Veux-tu» résonnait à mes oreilles tout le temps et m'enivrait; je ne voyais que Sonitchka.

Je remarquai par quel mouvement gracieux elle releva ses boucles, les jeta derrière les oreilles et découvrit la partie du front et des tempes que je n'avais pas encore vue; je regardai comment on l'emmitouflait dans le châle vert, si haut, que je ne voyais plus que le bout de son petit nez, et que, si elle n'avait pas pratiqué avec ses doigts rosés une petite ouverture pour la bouche, elle courait le risque d'être étouffée; je me rappelle comment elle descendit l'escalier avec sa mère et, arrivée au bas, se retourna vivement vers nous, inclina la tête et disparut derrière la porte.

Volodia, les Ivine, le jeune prince Étienne, moi, nous étions tous épris de Sonitchka; nous nous tenions sur l'escalier pour la suivre des yeux jusqu'au dernier moment. A qui son dernier salut était-il destiné? Je l'ignore; mais, en cet instant, je ne doutais pas qu'il fût pour moi.

Ce soir-là, en prenant congé de mes amis, je parlai à Serge sans aucun trouble, même je lui serrai la main un peu froidement. Je ne sais s'il a compris qu'il venait de perdre ma préférence, car il se montra très indifférent, mais il a dû regretter le pouvoir qu'il exerçait sur moi.

Je devenais pour la première fois infidèle dans mes affections, et, pour la première fois, je goûtai la douceur d'aimer. J'étais heureux de pouvoir échanger un sentiment d'amitié qui m'était devenu une habitude, contre un nouveau sentiment plein de mystère et de charme.

Et enfin, cesser d'aimer pour aimer encore, n'est-ce pas aimer deux fois plus qu'avant?

Une fois dans mon lit, je me pris à songer: «Comment ai-je pu aimer Serge si longtemps et si passionnément?... Non, il n'a jamais compris ni su apprécier mon affection, il ne l'a jamais méritée.... Tandis que Sonitchka!... quelle douceur!... «Veux-tu?» Je me soulevai et me représentai vivement son gracieux visage, puis je ramenai les couvertures sur ma tête, m'enveloppant de tous côtés. Enfin, lorsqu'il n'y eut plus une seule ouverture, je me blottis dans le nid que je venais de faire, et je me berçai dans mes rêves et dans mes souvenirs.

Les yeux immobiles et fixés sur la doublure de ma courte-pointe, je voyais Sonitchka aussi nettement qu'une heure auparavant, quand nous étions ensemble; je lui parlais, et cet entretien me procurait un plaisir indicible, car ces mots:tu, toi, avec toirevenaient sans cesse.

Ces rêves étaient si vivants, que je ne pouvais m'endormir, tenu en éveil par une douce émotion. J'éprouvai le besoin d'épancher auprès de quelqu'un les effusions de mon bonheur.

«Chérie! m'écriai-je presque à haute voix en me retournant brusquement de l'autre côté.—Volodia, est-ce que tu dors?

—Non, me répondit-il d'une voix somnolente.... Pourquoi?

—J'aime, Volodia, oh! j'aime Sonitchka de tout mon cœur.

—Qu'est-ce que cela peut me faire? répondit-il en s'étirant.

—Ah! Volodia, tu ne peux pas t'imaginer tout ce que je ressens ... pas plus tard qu'il y a un instant, j'étais tout emmitouflé dans mes couvertures, et je l'ai vue comme si elle était là, je lui ai parlé,... c'est surprenant. Et sais-tu encore quoi? lorsque je pense à elle je deviens si triste, si triste, que je voudrais pleurer.»

Volodia se retourna dans son lit.

«Je ne souhaite qu'une seule chose! continuai-je, c'est d'être toujours avec elle et rien de plus. Et toi, tu l'aimes aussi? Avoue-le?...»

C'est singulier, j'éprouvais le besoin de la voir aimée de tous et d'arracher à chacun cet aveu.

«Est-ce que cela te regarde? répondit Volodia en tournant la tête de mon côté: peut-être que je l'aime?

NOUS NOUS TENIONS SUR L'ESCALIER.

NOUS NOUS TENIONS SUR L'ESCALIER.

—Tu n'as pas envie de dormir, tu fais semblant d'avoir sommeil! m'écriai-je en remarquant qu'il avait les yeux brillants, qu'il se découvrait et ne semblait point disposé à dormir. Laisse-moi causer d'elle avec toi ... n'est-ce pas qu'elle est charmante?... Elle est un amour! Si elle me disait: «Nicolas, saute par la fenêtre, ou jette-toi dans le feu!» eh bien! je te jure que j'obéirais immédiatement avec joie.... Ah! qu'elle est ravissante! ajoutai-je, en évoquant son image avec tant de vivacité, que, pour mieux la savourer, je me retournai avec impétuosité et j'enfouis mon visage dans l'oreiller:—Oh! Volodia, comme j'ai envie de pleurer!

—Quel imbécile! dit-il en souriant, puis, après un moment de silence, il reprit:—moi, je ne suis pas comme toi; je pense que j'aurais voulu pouvoir me tenir près d'elle et lui parler....

—Ah! tu l'aimes donc, toi aussi! interrompis-je vivement.

—Tu ne comprends rien, prononça Volodia d'un ton dédaigneux.

—Mais si, je comprends, c'est toi qui ne comprends rien et qui dis des bêtises, répétai-je au milieu de mes larmes.

—Tu pleures? tu pourrais bien t'en dispenser. Tu n'es qu'une fille!»

Le 16 avril, presque six mois après la fête de grand'mère, mon père entra dans la salle d'étude, pendant les leçons, et nous annonça que nous devions partir le soir même pour la campagne.

A cette nouvelle, mon cœur se serra douloureusement, et je pensai aussitôt à ma mère.

Ce départ précipité était occasionné par la lettre suivante:

Petrovskoë, le 12 avril.«Je reçois à l'instant, à dix heures du soir, ta bonne lettre du 3 avril, et, selon mon habitude, je te réponds tout de suite.«Féodore a rapporté ta lettre de la ville déjà hier; mais, comme il était tard, il l'a remise à Mimi. Celle-ci, sous le prétexte que j'étais malade, ne me l'a pas donnée de toute la journée.«Il est vrai que je me sentais un peu fiévreuse; il faut que je t'avoue toute la vérité, voici le quatrième jour que je ne suis pas très bien, et que je garde le lit.«Cher ami, je t'en supplie, ne t'effraie pas; je me sens assez bien, et, si le médecin le permet, je pense me lever demain.«Vendredi de la semaine passée, j'ai fait une promenade en voiture avec les enfants; mais, au moment de rejoindre la grande route, près du petit pont que j'ai toujours redouté, les chevaux se sont embourbés. Le temps était beau, et j'eus l'idée d'aller à pied jusqu'à la grande route, pendant qu'on dégageait la calèche.«En arrivant à la chapelle, j'étais très fatiguée, et je m'assis pour me reposer; comme une demi-heure passa avant que l'on parvint à retirer la voiture de l'ornière, je pris froid, surtout aux pieds; je portais des bottines à semelles minces, et elles étaient mouillées.«Après le dîner, j'eus tour à tour chaud et froid; mais, pour ne pas manquer au programme de la journée, je ne voulus pas me mettre au lit. Néanmoins après le thé j'essayai de jouer à quatre mains avec Lioubotchka (tu ne reconnaîtrais pas son jeu, elle a fait tant de progrès). Figure-toi ma stupéfaction en découvrant que je ne pouvais plus compter la mesure. J'ai recommencé plusieurs fois; mais tout s'embrouillait dans ma tête, j'avais un bourdonnement étrange dans les oreilles; je comptais: un, deux, trois, et tout de suite après: huit et quinze, et, ce qui est encore le plus étrange, je voyais très bien que je me trompais, et je ne pouvais pas me reprendre.«Enfin Mimi vint à mon secours et me mit au lit. Voilà, mon ami, en détail, comment je suis tombée malade; tu vois que c'est par ma propre faute. Le lendemain, j'étais toute brûlante de fièvre, et notre bon vieux médecin Ivan Vassilitch est arrivé. Il est encore à la maison et il promet de me laisser bientôt sortir.«Quel bon vieillard que cet Ivan Vassilitch! Tant que j'ai eu le délire, il n'a pas fermé l'œil de la nuit, il a passé tout ce temps au chevet de mon lit. Maintenant, pour me laisser écrire librement, il est dans la chambre des enfants; je l'entends d'ici qui leur raconte des contes allemands, et elles rient aux éclats.«La belle Flamande, comme tu l'appelles, est en visite chez moi depuis deux semaines; sa mère est aussi en visite je ne sais où. Cette jeune fille me prouve par ses attentions la sincérité de son attachement. Elle me confie tous ses secrets de cœur. Avec sa belle tête, son bon naturel et sa jeunesse on pourrait en faire une femme excellente à tous égards, si elle se trouvait entre de bonnes mains; malheureusement, dans le monde qu'elle fréquente, à en juger par ce qu'elle en raconte, elle sera perdue.«Lioubotchka voulait t'écrire elle-même; mais elle a déchiré sa troisième feuille de papier en disant: «Je sais que papa est fort moqueur, si je fais la moindre faute, il la signalera à tout le monde.»«Katienka est toujours gentille, Mimi est toujours bonne et mélancolique.«Maintenant, parlons de choses sérieuses. Tu m'écris que tes affaires ne vont pas bien cet hiver et que tu auras besoin de l'argent qui me revient de mes propriétés. Il me semble étrange que tu aies besoin de demander mon consentement. Est-ce que ce qui m'appartient n'est pas à toi?«Tu es si bon, cher ami, que, de crainte de me chagriner, tu me caches la véritable situation de tes affaires; mais je devine que tu as beaucoup perdu au jeu, et, je te le jure, je ne m'en afflige pas. Si tu peux arranger cette affaire, ne t'en mets plus en peine, je t'en prie, et ne te tourmente pas pour rien.«Je me suis habituée à ne point faire fond, pour les enfants, non seulement sur ce que tu peux gagner au jeu, mais encore, ne m'en veuille pas, sur ta propre fortune.«Tes gains me font aussi peu de plaisir, que tes pertes, de chagrin; la seule chose qui me désole, c'est ta malheureuse passion pour le jeu, qui me ravit une partie de ta tendresse et m'oblige à te dire des vérités amères.... Dieu sait combien j'en souffre.... Je ne cesse de l'implorer pour qu'il nous sauve ... non pas de la misère (qu'est-ce que c'est que la misère?) mais de cette horrible éventualité qu'un jour les intérêts de nos enfants seront en conflit avec les nôtres, et que je serai forcée de les défendre....«Jusqu'à ce jour le Seigneur a exaucé ma prière, tu n'as pas dépassé cette limite au delà de laquelle nous serions contraints de sacrifier une fortune qui n'est plus à nous, mais à nos enfants ... ou ... je n'ose pas y arrêter ma pensée ... mais ce malheur affreux nous menace toujours.... Oui, c'est une terrible croix que Dieu nous fait porter à l'un et à l'autre.«Tu m'écris encore au sujet des enfants, et tu reviens à notre ancien sujet de division; tu me pries de consentir à ce que mes enfants entrent dans un pensionnat. Tu connais mes préventions contre ce mode d'éducation....«Je ne sais pas, cher ami, si tu seras de mon avis; mais je te prie en tout cas, et pour l'amour de moi, de me donner la promesse que, tant que je vivrai et même après ma mort, si Dieu juge bon de nous séparer, tu ne mettras pas tes enfants en pension.«Tu m'écris que tu seras obligé de te rendre à Saint-Pétersbourg pour affaires. Que Dieu soit avec toi, cher ami! va et reviens vite. Nous nous ennuyons tous sans toi. Le printemps est d'une beauté admirable; on a déjà enlevé la double porte du balcon; l'allée qui conduit à la serre est sèche depuis quatre jours, les pêchers sont en fleurs, il n' y a plus de neige que par places, les hirondelles sont de retour, et Lioubotchka vient de m'apporter les premières fleurs de la saison.«Le médecin déclare que, dans trois jours, je serai tout à fait rétablie, et que je pourrai aller prendre l'air au jardin et me chauffer au soleil d'avril....«Au revoir, cher ami, ne te fais pas de souci, je t'en prie, à cause de ma santé, ni au sujet de tes pertes au jeu; boucle vite tes affaires et viens passer tout l'été ici avec les enfants.«J'ai des projets ravissants pour cet été, il ne manque que toi pour les réaliser....»

Petrovskoë, le 12 avril.

«Je reçois à l'instant, à dix heures du soir, ta bonne lettre du 3 avril, et, selon mon habitude, je te réponds tout de suite.

«Féodore a rapporté ta lettre de la ville déjà hier; mais, comme il était tard, il l'a remise à Mimi. Celle-ci, sous le prétexte que j'étais malade, ne me l'a pas donnée de toute la journée.

«Il est vrai que je me sentais un peu fiévreuse; il faut que je t'avoue toute la vérité, voici le quatrième jour que je ne suis pas très bien, et que je garde le lit.

«Cher ami, je t'en supplie, ne t'effraie pas; je me sens assez bien, et, si le médecin le permet, je pense me lever demain.

«Vendredi de la semaine passée, j'ai fait une promenade en voiture avec les enfants; mais, au moment de rejoindre la grande route, près du petit pont que j'ai toujours redouté, les chevaux se sont embourbés. Le temps était beau, et j'eus l'idée d'aller à pied jusqu'à la grande route, pendant qu'on dégageait la calèche.

«En arrivant à la chapelle, j'étais très fatiguée, et je m'assis pour me reposer; comme une demi-heure passa avant que l'on parvint à retirer la voiture de l'ornière, je pris froid, surtout aux pieds; je portais des bottines à semelles minces, et elles étaient mouillées.

«Après le dîner, j'eus tour à tour chaud et froid; mais, pour ne pas manquer au programme de la journée, je ne voulus pas me mettre au lit. Néanmoins après le thé j'essayai de jouer à quatre mains avec Lioubotchka (tu ne reconnaîtrais pas son jeu, elle a fait tant de progrès). Figure-toi ma stupéfaction en découvrant que je ne pouvais plus compter la mesure. J'ai recommencé plusieurs fois; mais tout s'embrouillait dans ma tête, j'avais un bourdonnement étrange dans les oreilles; je comptais: un, deux, trois, et tout de suite après: huit et quinze, et, ce qui est encore le plus étrange, je voyais très bien que je me trompais, et je ne pouvais pas me reprendre.

«Enfin Mimi vint à mon secours et me mit au lit. Voilà, mon ami, en détail, comment je suis tombée malade; tu vois que c'est par ma propre faute. Le lendemain, j'étais toute brûlante de fièvre, et notre bon vieux médecin Ivan Vassilitch est arrivé. Il est encore à la maison et il promet de me laisser bientôt sortir.

«Quel bon vieillard que cet Ivan Vassilitch! Tant que j'ai eu le délire, il n'a pas fermé l'œil de la nuit, il a passé tout ce temps au chevet de mon lit. Maintenant, pour me laisser écrire librement, il est dans la chambre des enfants; je l'entends d'ici qui leur raconte des contes allemands, et elles rient aux éclats.

«La belle Flamande, comme tu l'appelles, est en visite chez moi depuis deux semaines; sa mère est aussi en visite je ne sais où. Cette jeune fille me prouve par ses attentions la sincérité de son attachement. Elle me confie tous ses secrets de cœur. Avec sa belle tête, son bon naturel et sa jeunesse on pourrait en faire une femme excellente à tous égards, si elle se trouvait entre de bonnes mains; malheureusement, dans le monde qu'elle fréquente, à en juger par ce qu'elle en raconte, elle sera perdue.

«Lioubotchka voulait t'écrire elle-même; mais elle a déchiré sa troisième feuille de papier en disant: «Je sais que papa est fort moqueur, si je fais la moindre faute, il la signalera à tout le monde.»

«Katienka est toujours gentille, Mimi est toujours bonne et mélancolique.

«Maintenant, parlons de choses sérieuses. Tu m'écris que tes affaires ne vont pas bien cet hiver et que tu auras besoin de l'argent qui me revient de mes propriétés. Il me semble étrange que tu aies besoin de demander mon consentement. Est-ce que ce qui m'appartient n'est pas à toi?

«Tu es si bon, cher ami, que, de crainte de me chagriner, tu me caches la véritable situation de tes affaires; mais je devine que tu as beaucoup perdu au jeu, et, je te le jure, je ne m'en afflige pas. Si tu peux arranger cette affaire, ne t'en mets plus en peine, je t'en prie, et ne te tourmente pas pour rien.

«Je me suis habituée à ne point faire fond, pour les enfants, non seulement sur ce que tu peux gagner au jeu, mais encore, ne m'en veuille pas, sur ta propre fortune.

«Tes gains me font aussi peu de plaisir, que tes pertes, de chagrin; la seule chose qui me désole, c'est ta malheureuse passion pour le jeu, qui me ravit une partie de ta tendresse et m'oblige à te dire des vérités amères.... Dieu sait combien j'en souffre.... Je ne cesse de l'implorer pour qu'il nous sauve ... non pas de la misère (qu'est-ce que c'est que la misère?) mais de cette horrible éventualité qu'un jour les intérêts de nos enfants seront en conflit avec les nôtres, et que je serai forcée de les défendre....

«Jusqu'à ce jour le Seigneur a exaucé ma prière, tu n'as pas dépassé cette limite au delà de laquelle nous serions contraints de sacrifier une fortune qui n'est plus à nous, mais à nos enfants ... ou ... je n'ose pas y arrêter ma pensée ... mais ce malheur affreux nous menace toujours.... Oui, c'est une terrible croix que Dieu nous fait porter à l'un et à l'autre.

«Tu m'écris encore au sujet des enfants, et tu reviens à notre ancien sujet de division; tu me pries de consentir à ce que mes enfants entrent dans un pensionnat. Tu connais mes préventions contre ce mode d'éducation....

«Je ne sais pas, cher ami, si tu seras de mon avis; mais je te prie en tout cas, et pour l'amour de moi, de me donner la promesse que, tant que je vivrai et même après ma mort, si Dieu juge bon de nous séparer, tu ne mettras pas tes enfants en pension.

«Tu m'écris que tu seras obligé de te rendre à Saint-Pétersbourg pour affaires. Que Dieu soit avec toi, cher ami! va et reviens vite. Nous nous ennuyons tous sans toi. Le printemps est d'une beauté admirable; on a déjà enlevé la double porte du balcon; l'allée qui conduit à la serre est sèche depuis quatre jours, les pêchers sont en fleurs, il n' y a plus de neige que par places, les hirondelles sont de retour, et Lioubotchka vient de m'apporter les premières fleurs de la saison.

«Le médecin déclare que, dans trois jours, je serai tout à fait rétablie, et que je pourrai aller prendre l'air au jardin et me chauffer au soleil d'avril....

«Au revoir, cher ami, ne te fais pas de souci, je t'en prie, à cause de ma santé, ni au sujet de tes pertes au jeu; boucle vite tes affaires et viens passer tout l'été ici avec les enfants.

«J'ai des projets ravissants pour cet été, il ne manque que toi pour les réaliser....»

La suite de la lettre était écrite en français sur un bout de papier, d'une écriture lisible mais inégale.

«Ne crois pas un mot de ce que je t'ai dit au sujet de ma santé; nul ne soupçonne la gravité de mon mal. Je sais que je ne me lèverai pas de ce lit. Ne perds pas un instant, viens immédiatement et amène les enfants.«Peut-être me sera-t-il donné de les revoir et de les bénir encore une fois; c'est mon unique et suprême désir....«Je comprends quel coup je te donne, mais comment te l'épargner? Tôt ou tard, de ma main ou d'une autre, tu l'aurais également reçu; tâchons de supporter ce malheur avec fermeté et avec confiance en la miséricorde de Dieu.... Soumettons-nous à sa volonté.«Ne vois pas dans ce que je t'écris les rêveries d'une imagination malade; au contraire, mes idées sont très nettes en ce moment, et je suis tout à fait calme. Ne cherche pas à te rassurer par le vain espoir qu'il n'y a là que les pressentiments trompeurs d'une âme faible. Non, je sens, je sais, et je le sais, parce que Dieu a voulu me le révéler,—je sais qu'il ne me reste que très peu de temps à vivre.«Mon amour pour toi et mes enfants finirait-il avec ma vie? Non, je sens que c'est impossible; j'en suis trop pénétrée en ce moment pour penser que ce sentiment, sans lequel je ne peux pas comprendre l'existence, pourra jamais cesser. Mon âme ne peut pas exister sans son amour pour vous, et je sens qu'elle vivra toujours; le fait qu'un sentiment comme mon amour ne pourrait pas exister s'il devait un jour finir, me donne cette douce persuasion.«Je ne serai plus avec vous; mais je suis fermement persuadée que mon amour ne vous abandonnera jamais, et cette pensée est si consolante pour mon cœur, que j'attends sans crainte et avec tranquillité la mort qui s'approche.«Je suis calme; Dieu sait que j'ai toujours regardé et que je regarde la mort comme un passage à une vie meilleure; mais pourquoi les larmes me serrent-elles la gorge? Pourquoi priver les enfants de leur mère chérie? Pourquoi te porter un coup si rude et si inattendu? Pourquoi dois-je mourir, quand votre amour remplissait ma vie d'une félicité sans bornes?«Que sa sainte volonté soit faite!«Les larmes m'empêchent d'écrire. Peut-être ne te verrai-je plus. Je te remercie, mon ami adoré, pour tout le bonheur que tu m'as donné dans cette vie; je prierai Dieu pour qu'il te récompense.«Adieu, cher ami, rappelle-toi, quand je ne serai plus là, que mon amour ne t'abandonnera jamais....«Adieu, Volodia, adieu, mon ange, adieu Benjamin, mon Nicolinka....«Est-il possible qu'un jour ils puissent m'oublier!...»

«Ne crois pas un mot de ce que je t'ai dit au sujet de ma santé; nul ne soupçonne la gravité de mon mal. Je sais que je ne me lèverai pas de ce lit. Ne perds pas un instant, viens immédiatement et amène les enfants.

«Peut-être me sera-t-il donné de les revoir et de les bénir encore une fois; c'est mon unique et suprême désir....

«Je comprends quel coup je te donne, mais comment te l'épargner? Tôt ou tard, de ma main ou d'une autre, tu l'aurais également reçu; tâchons de supporter ce malheur avec fermeté et avec confiance en la miséricorde de Dieu.... Soumettons-nous à sa volonté.

«Ne vois pas dans ce que je t'écris les rêveries d'une imagination malade; au contraire, mes idées sont très nettes en ce moment, et je suis tout à fait calme. Ne cherche pas à te rassurer par le vain espoir qu'il n'y a là que les pressentiments trompeurs d'une âme faible. Non, je sens, je sais, et je le sais, parce que Dieu a voulu me le révéler,—je sais qu'il ne me reste que très peu de temps à vivre.

«Mon amour pour toi et mes enfants finirait-il avec ma vie? Non, je sens que c'est impossible; j'en suis trop pénétrée en ce moment pour penser que ce sentiment, sans lequel je ne peux pas comprendre l'existence, pourra jamais cesser. Mon âme ne peut pas exister sans son amour pour vous, et je sens qu'elle vivra toujours; le fait qu'un sentiment comme mon amour ne pourrait pas exister s'il devait un jour finir, me donne cette douce persuasion.

«Je ne serai plus avec vous; mais je suis fermement persuadée que mon amour ne vous abandonnera jamais, et cette pensée est si consolante pour mon cœur, que j'attends sans crainte et avec tranquillité la mort qui s'approche.

«Je suis calme; Dieu sait que j'ai toujours regardé et que je regarde la mort comme un passage à une vie meilleure; mais pourquoi les larmes me serrent-elles la gorge? Pourquoi priver les enfants de leur mère chérie? Pourquoi te porter un coup si rude et si inattendu? Pourquoi dois-je mourir, quand votre amour remplissait ma vie d'une félicité sans bornes?

«Que sa sainte volonté soit faite!

«Les larmes m'empêchent d'écrire. Peut-être ne te verrai-je plus. Je te remercie, mon ami adoré, pour tout le bonheur que tu m'as donné dans cette vie; je prierai Dieu pour qu'il te récompense.

«Adieu, cher ami, rappelle-toi, quand je ne serai plus là, que mon amour ne t'abandonnera jamais....

«Adieu, Volodia, adieu, mon ange, adieu Benjamin, mon Nicolinka....

«Est-il possible qu'un jour ils puissent m'oublier!...»

Cette lettre renfermait un petit billet de Mimi, dont voici le contenu:

«Les tristes pressentiments qu'exprime notre chère malade ne sont que trop confirmés par les paroles du médecin. Hier, dans la nuit, elle m'a priée d'envoyer cette lettre. Comme je croyais qu'elle parlait dans le délire, j'ai attendu jusqu'au matin, puis je l'ai décachetée pour y joindre ces lignes; pendant que je l'ouvrais, Nathalia Nicolaevna me fit demander ce que j'avais fait de cette lettre et m'ordonna de la brûler si je ne l'avais pas encore expédiée. Elle ne cesse de m'entretenir de cette lettre et déclare qu'elle vous fera mourir de chagrin.... Ne remettez pas votre départ, si vous voulez revoir cet ange avant qu'il nous ait quittés. Excusez ce griffonnage, je n'ai pas dormi de trois nuits. Vous savez combien j'aime Nathalia Nicolaevna.»

«Les tristes pressentiments qu'exprime notre chère malade ne sont que trop confirmés par les paroles du médecin. Hier, dans la nuit, elle m'a priée d'envoyer cette lettre. Comme je croyais qu'elle parlait dans le délire, j'ai attendu jusqu'au matin, puis je l'ai décachetée pour y joindre ces lignes; pendant que je l'ouvrais, Nathalia Nicolaevna me fit demander ce que j'avais fait de cette lettre et m'ordonna de la brûler si je ne l'avais pas encore expédiée. Elle ne cesse de m'entretenir de cette lettre et déclare qu'elle vous fera mourir de chagrin.... Ne remettez pas votre départ, si vous voulez revoir cet ange avant qu'il nous ait quittés. Excusez ce griffonnage, je n'ai pas dormi de trois nuits. Vous savez combien j'aime Nathalia Nicolaevna.»

Nathalia Savichna m'a raconté depuis, qu'après avoir écrit la première partie de sa lettre, maman la posa près d'elle sur sa petite table et s'endormit.

«Moi-même, ajoutait Nathalia Savichna, je me suis endormie dans mon fauteuil, et le bas que je tricotais a glissé de mes doigts. Une heure plus tard j'entendis vaguement, dans mon sommeil, qu'elle se parlait à elle-même. J'ouvris les yeux, et je vis ma chère colombe assise dans son lit, les mains croisées et les larmes coulant à flots de ses yeux: «Tout est fini,» dit-elle, en cachant son visage dans ses mains.

«Je m'élançai pour lui demander: «Qu'avez-vous?»

«Ah! Nathalia Savichna, me dit-elle, si vous saviez qui je viens de voir!

«J'eus beau la questionner, elle ne dit plus rien, me priant seulement d'avancer la petite table, et elle écrivit de nouveau; puis elle m'a ordonné de cacheter la lettre devant elle et de l'expédier. Depuis, son état n'a fait qu'empirer.»

Le 25 avril, la berline s'arrêtait devant le perron de notre maison, à Pétrovskoë.

A notre départ de Moscou, mon père semblait préoccupé, et, lorsque Volodia lui demanda si maman était malade, il le regarda tristement et fit un signe de tête affirmatif. Dans le cours du voyage, mon père se tranquillisa beaucoup. Mais, à mesure que nous approchions, son visage prenait une expression de plus en plus anxieuse; il appela, de la voiture, Foka, qui accourut tout essoufflé.

«Où est Nathalia Nicolaevna?» demanda mon père d'une voix mal assurée et les larmes aux yeux.

Le bon vieux serviteur nous jeta un regard à la dérobée et, baissant les yeux, ouvrit la porte de l'antichambre, se détourna et répondit: «Voici le sixième jour que Madame n'est pas sortie de sa chambre.»

Milka accourut joyeusement vers mon père et bondit en jappant, pour lui lécher les mains. Le pauvre animal, comme je l'ai appris depuis, ne cessait de gémir depuis que maman était tombée malade. Mon père le repoussa et entra dans le salon, et ensuite dans la chambre des divans qui donnait sur la chambre à coucher et qu'il traversa sur la pointe des pieds et en retenant son souffle. Son inquiétude se manifestait de plus en plus, il se signa avant de poser la main sur la poignée de la porte qui était fermée à clé.

Au même instant, Mimi accourut du corridor; elle n'était pas coiffée, et on la voyait tout en larmes.

«Ah! Pierre Alexandrovitch, dit-elle à voix basse, avec l'expression d'un désespoir sincère, et, en voyant mon père tourner le loquet, elle ajouta: «On ne peut pas passer par là ... l'entrée est ici.»

Elle nous introduisit dans la lingerie; dans le corridor se trouvait Akime, l'idiot, dont les grimaces nous faisaient toujours rire; mais, en ce moment-là, bien loin de nous divertir, la vue de son visage d'une impassibilité stupide nous frappa plus douloureusement que tout le reste.

Dans la lingerie, deux jeunes servantes, occupées à un ouvrage à l'aiguille, se levèrent à notre entrée et nous saluèrent avec une expression empreinte d'une si profonde tristesse, que j'en fus atterré.

Après avoir traversé la chambre de Mimi, mon père ouvrit la porte de la pièce où était la malade, et nous fit entrer.

A droite de la porte étaient deux fenêtres recouvertes de châles. Devant une de ces croisées était assise Nathalia Savichna, les lunettes sur le nez et tricotant. Au lieu de nous embrasser selon son habitude, elle se contenta de se soulever à moitié, nous regarda un peu à travers ses lunettes, et les larmes coulèrent à flots de ses yeux. Je fus vivement impressionné, en voyant que toutes les personnes que nous approchions se mettaient à pleurer en nous apercevant, bien qu'elles fussent très calmes avant notre entrée.

A gauche de la porte était un paravent, et derrière ce paravent, le lit de la malade, une petite table, une armoire vitrée remplie de médicaments et un grand fauteuil où sommeillait le médecin.

Auprès du lit se tenait une jeune fille blonde d'une beauté remarquable, vêtue d'une matinée blanche, les manches un peu relevées; elle posait de la glace sur la tête de ma mère, ce qui m'empêchait de voir le visage de maman.

Cette jeune fille étaitla belle Flamandementionnée dans la lettre de ma mère et qui devait plus tard jouer un grand rôle dans notre famille.

Aussitôt qu'elle nous aperçut, elle retira une main du front de la malade et se mit à rajuster les plis de sa robe de chambre sur sa poitrine, tout en disant: «Elle est assoupie!»

J'étais profondément affligé en cet instant, et néanmoins je remarquai, malgré moi, les moindres détails de cette scène. La chambre était plus qu'à moitié obscure et sentait la menthe, l'eau de cologne, la camomille et les gouttes de Hofmann.

Cette odeur me frappa tellement, qu'à l'heure qu'il est, il me suffit d'y penser, sans même que mon odorat en soit frappé, pour que mon imagination me reporte dans cette pièce sombre et étouffée et évoque les plus petits détails de cette heure terrible.

Les yeux de ma mère étaient ouverts, mais elle ne voyait rien.

Oh! je n'oublierai jamais ce regard, dans son effrayante fixité, exprimant une indicible souffrance.

On nous emmena aussitôt, mon frère et moi.

PRÈS DU PETIT PONT, LES CHEVAUX SE SONT EMBOURBÉS.

PRÈS DU PETIT PONT, LES CHEVAUX SE SONT EMBOURBÉS.

Voici comment Nathalia Savichna m'a décrit plus tard les derniers moments de ma mère:

«Après qu'on vous eût fait sortir de la chambre, elle se débattit encore longtemps, ma chère belle colombe! On aurait dit que quelque chose l'étouffait. Ensuite elle enfouit la tête dans ses oreillers et s'assoupit lentement, tranquillement, comme un ange du ciel. Je me suis éloignée un instant pour voir pourquoi l'on n'apportait pas la potion, et, quand je suis revenue vers ma chérie, elle avait tout renversé autour d'elle, et appelait sans cesse votre père; il se pencha sur elle, mais elle n'avait plus la force de parler, à peine ouvrait-elle les lèvres, qu'il s'en échappait des gémissements: «Mon Dieu! Seigneur! les enfants! je veux voir les enfants!» J'ai voulu aller vous chercher; mais le médecin ne l'a pas permis, disant que cela augmenterait son angoisse. Alors elle se contenta de lever sa petite main et de la baisser aussitôt.... Que voulait-elle dire par ce signe? Dieu le sait!... Moi, je crois qu'elle a voulu vous bénir bien qu'absents, puisque Dieu n'a pas voulu permettre qu'elle eût la joie de revoir ses enfants avant de mourir.... Enfin, ma chère colombe se souleva un peu, et, d'une voix dont le souvenir me fait mal, s'écria: «Sainte Mère! ne les abandonnez pas....» En ce moment son mal remonta vers le cœur ... on lisait dans ses yeux une souffrance horrible, la pauvre petite! Elle retomba sur les coussins, saisit le drap entre ses dents, et les larmes, les larmes, mon petit père, coulaient, coulaient....

—Et après?» demandai-je.

Nathalia Savichna ne pouvait plus parler; elle se détourna et pleura amèrement.

Ma mère est morte dans d'affreuses souffrances.

Le lendemain, tard dans la soirée, je voulus jeter un dernier regard sur elle; après avoir vaincu un sentiment d'effroi, involontaire, j'ouvris doucement la porte et me glissai, sur la pointe des pieds, dans la salle.

Au milieu, sur la table, était posée la bière; il ne restait des cierges que des lumignons qui fondaient dans les candélabres d'argent. Dans un coin écarté de la pièce était assis le sacristain; il lisait, d'une voix monotone et basse, la prière des morts.

Je restai interdit sur le seuil et je regardais; mais j'étais troublé, et mes larmes obscurcissaient ma vue au point que je ne pus rien distinguer. Tout se confondait étrangement: la lumière, le brocart, le velours, les grands candélabres d'argent, l'oreiller rose orné de dentelles, le bonnet de rubans, et au milieu, dans ce fouillis, quelque chose de transparent, couleur de cire. Je montai sur une chaise pour mieux voir le visage; mais de ma place je ne pus rien distinguer que ce même objet d'une pâleur d'ivoire. Était-ce là le visage de ma mère? Je ne pouvais le croire.

Je me mis à le contempler fixement, et peu à peu je commençai à reconnaître les traits familiers et si chers. J'eus un tressaillement d'horreur en acquérant la certitude que c'était bien elle. Pourquoi ses yeux clos sont-ils si enfoncés? Pourquoi cette pâleur livide? Et sur la joue cette tache noirâtre sous la peau transparente? Pourquoi l'expression du visage est-elle si rigide et si froide? Pourquoi les lèvres sont-elles décolorées, et pourquoi leur pli noble et majestueux exprime-t-il une paix tellement surnaturelle, qu'en les regardant, je sens un frisson glacé courir le long de mon dos et dans mes cheveux?...

Et plus je regardais, plus je sentais qu'une force mystérieuse et invincible rivait mes yeux à ce visage sans vie Je ne pouvais les détacher, et cependant mon imagination évoquait des tableaux resplendissants de vie et de bonheur. J'oubliais que ce corps inanimé qui gisait devant moi, et sur lequel je fixais un regard stupide, comme sur un objet qui n'avait rien de commun avec mes souvenirs, ce cadavre, c'étaitelle!

Je me la représentais dans des situations variées, mais toujours vivante, joyeuse, souriante; puis, tout à coup, un trait quelconque de ce pâle visage frappait mes yeux, le sentiment de l'horrible réalité me revenait, je frissonnais, sans pouvoir arracher mes yeux de ce spectacle.

Et, de nouveau, les rêves se substituaient à la réalité, jusqu'à ce que la conscience de cette réalité revînt encore une fois détruire mes rêves. Puis la lassitude s'empara de mon imagination, elle cessa de me bercer d'illusions, et le sentiment de ce qui m'entourait disparut aussi; je tombai dans l'assoupissement et l'oubli.

Je ne sais combien de temps je suis resté dans cet état; je ne saurais dire en quoi il consistait; je sais seulement que, pendant quelques instants, j'ai perdu le sentiment de mon existence, et que j'ai éprouvé une félicité céleste d'une suavité qu'on ne peut rendre, et pourtant triste.

Peut-être qu'en prenant son vol vers un monde meilleur, sa belle âme a jeté un regard de compassion sur cette terre où elle nous laissait; elle a vu ma douleur et, se laissant retomber jusqu'à moi sur les ailes de l'amour, elle est venue avec un sourire céleste me consoler et me bénir.

Le bruit de la porte qui grinçait sur ses gonds me ramena à la réalité; c'était un sacristain qui entrait pour relever le veilleur. Ma première pensée, en le voyant, fut toute personnelle; il va me prendre pour un enfant sans cœur qui est monté sur une chaise par espiéglerie ou par curiosité, car je ne suis pas en larmes, et ma pose n'a rien de touchant! Sur ces réflexions je me signai, je saluai le corps et je me mis à pleurer.

Quand j'évoque maintenant mes impressions, je découvre que cet instant d'oubli complet de moi-même et de tout ce qui m'entourait fut un moment de véritable douleur. Avant et après l'enterrement, je n'ai pas cessé de pleurer et d'être triste, mais je me rappelle cette douleur à ma honte, parce qu'elle était toujours entachée d'un sentiment égoïste. Tantôt je tenais à montrer que j'étais plus affligé que les autres, tantôt je me préoccupais de l'effet que je pouvais produire; je m'abandonnais à une curiosité sans objet, qui me portait à observer minutieusement le bonnet de Mimi et le visage des personnes présentes.

Je me méprisais de n'être pas exclusivement absorbé par mon chagrin, et je m'efforçais de dissimuler tous mes autres sentiments; c'est pourquoi ma tristesse n'était pas sincère et manquait de naturel. En outre, j'avais de la satisfaction à sentir combien j'étais malheureux; je cherchais à aviver en moi la conscience de mon malheur, et cette préoccupation égoïste tuait en moi, plus que toute autre chose, la véritable douleur.

Après avoir passé la nuit dans un sommeil lourd et tranquille, comme c'est ordinairement le cas après une forte secousse, je me réveillai avec des yeux secs et des nerfs plus calmes.

A dix heures, on nous fit appeler pour le service funèbre qu'on célébrait avant l'enlèvement du corps. Toute la chambre mortuaire était remplie par les gens de la maison et les paysans qui étaient venus rendre leurs derniers devoirs à leur maîtresse. Pendant l'office je pleurai beaucoup, je me signai et me prosternai jusqu'à terre, mais au fond je restai assez froid; je pensais involontairement à mon demi-frac neuf qui me serrait sous les aisselles, je songeais à ne point salir mon pantalon aux genoux, et je faisais des réflexions sur tous les assistants.

Mon père était debout au chevet de la bière; son visage était blanc comme son mouchoir, et il faisait un effort évident pour retenir ses larmes.

Sa taille élevée, serrée dans un habit noir, sa figure pâle et expressive, ses mouvements gracieux et aisés comme toujours, soit qu'il se signât, qu'il saluât, qu'il prît de la terre en sa main, qu'il reçût la cire de la main du prêtre, ou qu'il s'approchât du cercueil, toute son attitude faisait beaucoup d'effet, et je ne sais pourquoi tout ce qui attirait l'attention sur lui me causait du déplaisir.

Mimi était appuyée contre le mur et semblait pouvoir à peine se tenir sur ses pieds; sa robe était froissée et couverte de plumes, son bonnet, de côté; ses yeux gonflés étaient rouges, sa tête oscillait, sans cesse ébranlée par des sanglots déchirants, et elle cachait son visage dans son mouchoir ou dans ses mains.

J'eus l'impression qu'elle dérobait ainsi sa figure, pour se reposer un instant de ses larmes simulées. Je me souvins que, la veille, elle avait dit que la mort de notre mère était pour elle un coup dont elle ne se relèverait pas, qu'elle perdait tout en la perdant, mais que cet ange (c'est ainsi qu'elle désignait maman) ne l'avait pas oubliée, et qu'avant sa mort elle avait exprimé le désir d'assurer pour toujours l'avenir de Mimi et celui de sa fille. Elle versait des larmes amères en parlant ainsi, et peut-être ses regrets étaient-ils sincères, mais ils n'étaient pas sans mélange.

Lioubotchka, dans une petite robe noire, couverte de crêpe, la tête baissée et inondée de larmes, regardait de temps en temps la bière, et son visage n'exprimait qu'une terreur enfantine.

Katienka se tenait à côté de sa mère, et, bien que son jeune visage eût les traits allongés, il était rose et frais comme de coutume.

La nature ouverte de Volodia était franche jusque dans la douleur; il était tour à tour pensif, les regards fixés sur un objet quelconque, ou ses lèvres s'allongeaient dans une courbe, et il se mettait à se signer et se prosternait à la hâte.

Toutes les personnes étrangères qui assistaient au service funèbre m'étaient insupportables. Les phrases de condoléance qu'elles débitaient à mon père: «ellesera plus heureuse dans le ciel que sur cette terre....» m'étaient non moins désagréables.

De quel droit parlaient-elles de ma mère? de quel droit la pleuraient-elles? Quelques-unes, en parlant de nous, disaient «les orphelins», comme si nous ne savions pas qu'on appelle ainsi les enfants privés de leur mère! Mais il y a des gens qui aiment à être les premiers à vous donner un nom nouveau, comme on s'empresse de dire: «Madame» à une nouvelle mariée.

Dans un coin, à l'extrémité de la salle, et à demi cachée par la porte entr'ouverte du buffet, une vieille femme à cheveux blancs se tenait à genoux et courbée. Les mains jointes et les yeux levés, elle ne pleurait point, elle priait. Son âme s'élevait à Dieu, elle l'implorait de la joindre à celle qu'elle avait aimée par-dessus toutes choses ici-bas; et elle croyait fermement que sa prière serait bientôt exaucée.

«Voilà celle qui l'a sincèrement aimée!» me dis-je à part moi, et j'eus honte de moi-même.

Le service funèbre était terminé; le visage de la morte était découvert, et tous les assistants, l'un après l'autre, la famille exceptée, défilaient devant le cercueil et baisaient la main de la défunte.

L'une des dernières personnes était une paysanne qui tenait par la main une très jolie petite fille de cinq ans qu'elle avait amenée là, Dieu sait pourquoi! Au moment où elle s'approchait à son tour de la bière, je laissai tomber par mégarde mon mouchoir tout mouillé, et je me baissai pour le ramasser; au même instant mes oreilles furent frappées par un cri si terrible et si perçant, qui exprimait une telle épouvante, que de ma vie je ne l'oublierai, même si je devais vivre cent ans; à l'heure qu'il est, quand je me le rappelle, un frisson glacé court dans tout mon être.

Je levai précipitamment la tête; sur un tabouret, devant le cercueil, se tenait la même paysanne, retenant de force entre ses bras la fillette qui se débattait, en agitant ses menottes, rejetant en arrière son visage effaré, et fixant ses yeux écarquillés sur le visage de la défunte, en criant d'une voix effrayante et surnaturelle. Je poussai un cri d'une voix, je crois encore plus terrible, et je courus hors de la chambre.


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