Chapter 7

APRÈS AVOIR INTRODUIT LA PETITE CLÉ DANS LA SERRURE.

APRÈS AVOIR INTRODUIT LA PETITE CLÉ DANS LA SERRURE.

Aurais-je jamais pu croire, à cet instant, que je survivrais à tous ces malheurs, et qu'un jour je pourrais les évoquer tranquillement?

En me rappelant tous mes méfaits je ne pouvais m'imaginer ce que je deviendrais; cependant j'avais un vague pressentiment que j'étais perdu sans retour.

Au premier abord, un silence absolu régna autour de moi et dans toute la maison; ou, tout au moins, la violence de mes émotions m'empêchait d'entendre quoi que ce fût; peu à peu je commençai à distinguer des bruits divers.

Vassili monta, jeta sur le rebord de la fenêtre de ma prison un objet qui ressemblait à un balai, puis il s'étendit en bâillant sur un coffre.

Ensuite j'entendis en bas un murmure de voix (évidemment on parlait de moi) et ensuite des cris d'enfants, des rires, des courses ici et là; et, quelques minutes plus tard, tout rentrait dans le silence, la maison reprenait son train ordinaire, comme si personne ne savait que j'étais enfermé dans ce réduit obscur, et personne ne se souciait de moi.

Je ne pleurais pas, mais je sentais quelque chose de lourd sur mon cœur, comme une pierre.

Une foule de pensées et d'images passaient plus rapides que l'éclair dans mon imagination troublée; le souvenir de mes malheurs interrompait sans cesse leur chaîne capricieuse, et de nouveau, dans l'ignorance du sort qui m'attendait, en proie au désespoir et à la crainte, je m'égarais dans un labyrinthe sans issue.

Tantôt je me disais que l'antipathie générale, la haine que tout le monde me témoignait, devaient avoir une cause quelconque. (En ce moment j'étais persuadé que tous dans la maison, à commencer par grand'mère et à finir par le cocher Philippe, me détestaient et se délectaient de mes souffrances.) Non, me disais-je, sans doute je ne suis pas le frère de Volodia, je suis un malheureux orphelin qu'on a recueilli par pitié, et cette idée saugrenue, non seulement me procura une triste consolation, mais elle me parut tout à fait vraisemblable.

Il m'était agréable de penser que j'étais malheureux, non par ma propre faute, mais parce que c'était mon sort depuis le jour de ma naissance, comme pour le pauvre Karl Ivanovitch.

«Mais à quoi bon m'en faire un mystère, pensais-je, puisque je suis arrivé à le pénétrer moi-même?... Eh bien! demain j'irai trouver papa, et je lui dirai:

«Papa, il est inutile de vouloir me cacher le secret de ma naissance, je l'ai deviné.»

Et papa répondra:

«Que puis-je faire, mon ami? oui, tôt ou tard tu devais le découvrir,—tu n'es pas mon fils, je t'ai adopté, mais, si tu te montres digne de mon affection, je ne t'abandonnerai jamais.»

Alors je lui dirai:

«Papa, bien que je n'aie pas le droit de t'appeler de ce nom, mais je le prononce pour la dernière fois, je t'ai aimé, et je t'aimerai toujours! Je n'oublierai jamais que tu es mon bienfaiteur! mais je ne puis plus rester chez toi. Ici personne ne m'aime, et Saint-Jérôme a juré de m'exterminer. Un de nous, lui ou moi, nous quitterons ta maison parce que je ne peux plus répondre de moi; je hais cet homme profondément; je me sens capable de tout! Je l'exterminerai. (Oui, je dirai cela): papa, je l'exterminerai!»

Papa me suppliera de n'en rien faire; mais moi, je ferai un grand geste, et je répondrai:

«Non, mon ami, mon bienfaiteur, nous ne pouvons plus vivre ensemble, laissez-moi partir.»

Puis je l'embrasserai, et je lui dirai:

«Oh! mon père! mon bienfaiteur! donne-moi pour la dernière fois ta bénédiction, et que la volonté de Dieu soit faite!»

Et, à cette pensée, je sanglote assis sur un coffre dans l'obscur réduit.

Puis, tout à coup, je me rappelle le honteux châtiment qui m'attend; la réalité apparaît à mes yeux sous son jour véritable, et tous mes rêves s'effacent en un clin d'œil.

Bientôt, pourtant, mes songes recommencent; je me vois déjà en liberté et hors de ma famille. Je me fais hussard et je pars pour la guerre. De tous côtés les ennemis fondent sur moi, je brandis mon sabre, et j'en tue un; encore un coup de sabre, et un second ennemi tombe raide, puis un troisième de même. Enfin, exténué de fatigue, couvert de blessures, je glisse sur la terre et je crie: «Victoire!» Un général à cheval se dirige vers moi et dit: «Où est notre libérateur?» On me désigne, alors il se jette à mon cou en versant des larmes et crie: «Victoire!»....

Me voilà remis de mes blessures, et je me promène sur le boulevard de Tver, à Moscou, le bras en écharpe soutenu par un mouchoir de couleur noire. Je suis général! Le Tzar vient au-devant de moi et demande qui est ce jeune homme couvert de blessures? On lui répond que c'est le célèbre héros Nicolas!—Le Tzar s'approche de moi et me dit: «Je te remercie, et je t'accorde tout ce que tu me demanderas!»

Je salue respectueusement le Tzar, et, m'appuyant sur mon sabre, je lui dis:

«Je suis heureux, grand Tzar, d'avoir pu verser mon sang pour ma patrie, et j'aurais voulu mourir pour elle; mais, puisque tu me fais la grâce de souffrir que je t'adresse une prière, je te supplie de permettre que j'extermine mon ennemi, l'étranger, Saint-Jérôme. Je veux exterminer mon ennemi Saint-Jérôme.»

Alors je me tourne vers Saint-Jérôme, et je lui dis d'un ton sévère: «Tu as fait mon malheur, à genoux!»

Mais, hélas! juste à cet heureux moment, je me rappelle qu'à chaque instant le véritable Saint-Jérôme peut entrer avec la verge, et je ne suis plus un général qui sauve son pays, mais l'être le plus misérable et le plus piteux de toute la terre.

Ou bien encore je me figurais que j'étais mort de chagrin, et je me représentais sous de vives couleurs le saisissement de Saint-Jérôme en trouvant à ma place un corps privé de vie.

Puis je me rappelais ce que Nathalia Savichna m'avait dit, que l'âme d'un mort hante la maison pendant quarante jours. Et je me voyais, invisible à tous, errant après ma mort dans les différentes pièces de la maison; j'entendais les larmes sincères de Lioubotchka, les regrets de grand'mère et les reproches que mon père adressait à Saint-Jérôme.

Papa disait, les larmes aux yeux:

«C'était un brave garçon!

—Oui, répondait Saint-Jérôme, mais un très grand polisson....

—Vous devriez avoir plus de respect pour les morts, interrompait papa, c'est vous qui l'avez fait mourir de peur; il n'a pas eu la force de supporter l'humiliation que vous lui réserviez.... Je vous chasse, scélérat!...»

Et Saint-Jérôme courbe le front et implore le pardon de mon père.

Après quarante jours, mon âme s'envole au ciel, et là je distingue une forme blanche, transparente et longue, et j'ai le sentiment que c'est ma mère. Cette forme blanche m'enveloppe, me caresse; cependant j'éprouve une inquiétude, je ne la reconnais pas entièrement.

«Si c'est toi, lui dis-je, découvre-moi ton visage que je puisse t'embrasser.

Et sa voix me répond: «Ici nous sommes tous ainsi, et il n'est pas en mon pouvoir de t'embrasser plus fort. Est-ce que tu ne te trouves pas bien ici?

—Oui, je suis très bien ... mais tu ne peux plus me caresser, et je ne peux pas baiser tes mains.

—Ce n'est pas nécessaire,» répond maman.

Et je sens qu'elle a raison et qu'on est très bien comme cela; puis, il me semble que nous nous envolons ensemble dans les airs, plus haut, toujours plus haut.

A ce moment, je me réveille, et je me retrouve sur le coffre, dans le cabinet noir, avec des joues humides de larmes, sans une idée quelconque, et me répétant: «Et nous nous envolons ensemble dans les airs, plus haut, toujours plus haut.»

Je me donne beaucoup de peine pour m'expliquer ma situation; mais je ne vois autour de moi que des ténèbres et un avenir encore plus noir. Je m'efforce d'évoquer de nouveau mes beaux rêves joyeux que la conscience de la réalité a mis en fuite; mais, à ma grande surprise, à mesure que j'essaie de rentrer dans la voie des songes envolés, je découvre qu'il m'est impossible de les continuer, et, ce qui m'étonne encore davantage, ils ne me procurent plus aucun plaisir.

J'ai passé la nuit dans mon cachot, et personne n'est venu me voir; ce n'est que le lendemain, qui était un dimanche, qu'on me transporta dans une petite chambre à côté de la salle d'étude, où l'on m'enferma de nouveau.

J'eus une lueur d'espoir: mon châtiment se bornerait peut-être à la prison.... Un brillant soleil dansait sur les vitres, la rue avait repris son mouvement accoutumé, et bientôt un doux sommeil vint me réconforter. Sous ces diverses influences, mon esprit s'apaisa quelque peu. Mais la solitude est toujours dure à supporter; j'avais envie de bouger, d'épancher dans une âme compatissante tout ce que j'avais sur le cœur; hélas! pas un être vivant ne m'approchait. Ce qui rendait ma situation plus intolérable, c'est que j'entendais dans la salle voisine le pas régulier de Saint-Jérôme. Il sifflait des refrains joyeux. J'étais certain qu'il n'avait nulle envie de chanter, et qu'il ne le faisait que pour me tourmenter.

A deux heures, Saint-Jérôme et Volodia descendirent chez grand'mère, et Nicolas apporta mon dîner. Je le retins pour lui avouer tous mes méfaits et l'entretenir de mes appréhensions.

«Eh! monsieur, me dit-il, «à force d'aller mal tout ira bien»....

Cet adage m'a souvent soutenu dans la suite, et, dans cette circonstance, il m'aurait un peu consolé si je n'avais eu un autre sujet d'inquiétude: on m'avait envoyé un dîner complet, rien n'y manquait, pas même du gâteau, et je me dis que, si j'étais en punition, on ne m'aurait envoyé que du pain et de l'eau; je devais comprendre par là que mon châtiment n'avait pas encore commencé, et qu'on se contentait de me séquestrer comme un être nuisible.

Pendant que j'étais plongé dans la solution de ce problème, la clé tourna dans la serrure de ma chambre, et Saint-Jérôme, le visage sévère et officiel, entra chez moi: «Venez chez votre grand'mère,» dit-il sans me regarder.

Avant de sortir, je voulus brosser ma manche que j'avais frottée contre de la craie; mais mon gouverneur me dit que c'était tout à fait superflu. Il me considérait donc comme un être si dégradé, qu'il ne valait plus la peine de s'inquiéter de son apparence.

Quand je traversai la salle d'étude, Katienka, Lioubotchka et Volodia me regardèrent exactement comme nous regardions les prisonniers qu'on menait tous les lundis sous nos fenêtres; l'expression était tout à fait la même.

Grand'mère était assise dans son fauteuil; quand je m'approchai d'elle pour lui baiser la main, elle la retira sous sa mantille en détournant la tête.

Il y eut un assez long silence, durant lequel grand'mère m'examina de la tête aux pieds, en fixant sur moi un regard si scrutateur, que je ne savais où mettre mes yeux, ni que faire de mes bras. Enfin elle prit la parole:

«Oui, mon cher, je peux dire que vous vous montrez sensible à mon amour et que vous êtes pour moi une véritable consolation; monsieur Saint-Jérôme, qui, à ma demande—continua-t-elle en traînant sur chaque mot,—a bien voulu se charger de votre éducation, ne veut plus rester dans ma maison. Pourquoi? A cause de vous, mon cher.»

Il y eut une pause très courte, et elle reprit d'un ton qui ne permettait pas de douter que ce speech n'eût été préparé d'avance:

«J'avais espéré que vous lui seriez reconnaissant pour ses soins et ses peines, et que vous sauriez apprécier ses services, mais vous! un gamin! vous avez osé lever la main sur lui.... Très bien! Fort beau! Je commence à croire aussi que vous n'êtes pas capable d'apprécier les bonnes manières et que, pour vous, il faut avoir recours à d'autres procédés plus humiliants.... Demande pardon, tout de suite, dit-elle d'une voix sévère et impérieuse, en indiquant Saint-Jérôme:—Tu entends ce que je te dis?»

Je suivis des yeux la direction que prenait la main de grand'mère, et, ayant aperçu la redingote de Saint-Jérôme, je me détournai sans bouger de ma place. Je sentais mon cœur défaillir.

«Eh bien! vous n'entendez pas ce que je dis?»

Je tremblais de tout mon corps, mais je ne fis pas un mouvement.

«Colas! dit grand'mère, qui avait évidemment deviné mes souffrances intérieures,—Colas! répétà-t-elle d'une voix plutôt tendre qu'impérative. Est-ce bien toi?

—Grand'mère! Je ne demanderai pas pardon, pour rien au monde!» m'écriai-je; et je demeurai interdit.

Je sentais que, si je prononçais encore un mot, je ne pourrais plus retenir les larmes qui m'étoufffaient.

«Je te l'ordonne ... je t'en prie.... Eh bien!

—Je ... je ... ne ... veux ... je ne peux ... dis-je avec effort, et les sanglots refoulés brisèrent leurs digues et débordèrent de ma poitrine dans un flot désespéré.

—C'est ainsi que vous obéissez à votre seconde mère?... C'est ainsi que vous reconnaissez ses bontés? dit Saint-Jérôme d'un ton tragique; à genoux!

—Mon Dieu! si elle le voyait en ce moment! s'écria grand'mère, et elle se détourna pour essuyer ses larmes.—Si elle le voyait?... Non, elle n'aurait pas eu la force de supporter cette épreuve!»

Et grand'mère pleurait toujours avec violence.

Je pleurais aussi fort, mais j'étais bien décidé à ne pas demander pardon.

«Tranquillisez vous, au nom du ciel! Madame la Comtesse,» disait Saint-Jérôme.

Mais grand'mère ne l'entendait plus; elle enfouit son visage dans ses deux mains, et ses sanglots se transformèrent bientôt en une crise de nerfs.

Gacha et Mimi accoururent dans la chambre, l'air terrifié, et bientôt toute la maison fut'sens dessus dessous.

«Admirez votre ouvrage, me dit Saint-Jérôme en me reconduisant en haut.

—Mon Dieu! qu'ai-je fait! Quel criminel je suis!» me disais-je avec horreur.

Saint-Jérôme m'ordonna de rentrer dans ma chambre, et il retourna auprès de grand'mère. A peine m'eut-il quitté que je m'élançai, sans réfléchir à ce que je faisais, sur le grand escalier qui conduisait à la rue.

Avais-je vraiment l'intention de me sauver, de me noyer?... je ne me le rappelle pas, je sais seulement que je courais en bas de l'escalier en me cachant le visage pour ne voir personne.

«Où vas-tu? cria tout à coup une voix familière,... justement, c'est toi que je cherche.»

Une main s'avançait vers moi, je voulus lui échapper; mais mon père me saisit le bras en disant sévèrement:

«Viens avec moi, mon cher!—Comment as-tu osé toucher le portefeuille dans mon cabinet? dit-il en me traînant dans la petite chambre aux divans.

«Ah! tu ne réponds pas! Eh? ajouta-t-il en me pinçant l'oreille.

—Pardonne-moi, répondis-je: je ne sais pas moi-même ce qui m'a pris....

—Ah! tu ne sais pas ce qui t'a pris? Tu ne sais pas?... tu ne sais pas ... tu ne sais pas!... répétait-il en me tirant l'oreille à chaque mot: Tu apprendras à l'avenir à fourrer ton nez où il n'a rien à faire? Tu apprendras ... tu apprendras....»

Bien que je ressentisse une vive cuisson à l'oreille, je ne pleurais pas, j'éprouvais même un sentiment de bien-être moral. A peine eut-il lâché mon oreille, que je saisis sa main et je la couvris de baisers en fondant en larmes.

«Frappe-moi encore, dis-je à travers mes sanglots, encore plus fort, que cela me fasse encore plus mal, je suis un vaurien, un vilain, un malheureux....

—Qu'as-tu? me dit-il en me repoussant avec douceur.

—Non, je ne m'en irai pas, pour rien au monde, dis-je en m'accrochant à sa redingote; tout le monde me hait, je le sais; mais, pour l'amour de Dieu! écoute-moi, défends-moi ou chasse-le!Je ne peux pas vivre avec lui, il s'ingénie de toutes manières pour m'humilier; il m'ordonne de me mettre à genoux devant lui, il veut me fustiger. Je ne peux pas supporter cela; je ne suis plus un tout petit garçon, je ne le supporterai pas, je mourrai....Ila dit à grand'mère que je suis un vaurien, et maintenant elle est malade ... elle mourra à cause de moi ... je t'en prie ... fais-moi donner le fouet ... mais,—qu'on ne me ... tourmente ... plus....»

Les larmes m'étouffaient. Je me laissai tomber sur le divan, n'ayant plus la force de parler, et ma tête se renversa sur les genoux de mon père; il me semblait que j'allais mourir.

«Mais d'où vient tout ce désespoir, mon gros joufflu? dit mon père d'un ton compatissant et en se penchant sur moi.

—Il est mon tyran,... il me tourmente ... j'en mourrai ... personne ne m'aime!» eus-je à peine la force de dire. Les derniers mots se perdirent dans des convulsions.

Papa me prit dans ses bras et me porta dans ma chambre à coucher.

Je tombai dans un profond sommeil.

Quand je me réveillai, la soirée était déjà très avancée; une bougie était placée près de mon lit, et dans l'autre chambre j'entrevis notre médecin, Mimi et Lioubotchka. On pouvait lire sur leur visage qu'ils étaient très inquiets de ma santé. Moi, au contraire, je m'éveillais, après un sommeil de douze heures, si frais et si dispos, que j'aurais volontiers sauté hors du lit, si je n'avais pas eu du plaisir à laisser croire aux autres que j'étais réellement malade.

QUAND JE TRAVERSAI LA SALLE D'ÉTUDE.

QUAND JE TRAVERSAI LA SALLE D'ÉTUDE.

Je ne veux pas suivre heure par heure mes souvenirs d'adolescence; je me contenterai de jeter un coup d'œil sur les principaux événements de ma vie, depuis les scènes que je viens de raconter jusqu'au jour où j'ai fait la connaissance de l'homme extraordinaire qui a exercé une influence définitive et bienfaisante sur mon caractère et mes idées.

Volodia doit entrer bientôt à l'Université. Les professeurs lui donnent des leçons particulières, et j'écoute avec envie, saisi d'un respect involontaire, pendant que mon frère frappe allègrement le tableau noir avec la craie et parle avec aisance defonctions, desinus, deracinesetc., etc. qui me semblent être l'expression d'une science inaccessible à mon intelligence.

Enfin, un dimanche, il y eut une grande réunion, après le dîner, dans la chambre de grand'mère. Tous nos maîtres et deux professeurs de l'Université firent subir à Volodia une répétition de son examen d'admission; Volodia, à la grande joie de grand'mère, fit preuve de connaissances peu ordinaires.

On me posa aussi quelques questions sur différentes branches; mais je fus très faible dans mes réponses, et les professeurs firent tout leur possible pour dissimuler à grand'mère mon ignorance, ce qui n'aboutit qu'à augmenter ma confusion.

D'ailleurs on m'accorda fort peu d'attention, je n'avais que quinze ans, et il me restait encore une année pour me préparer à l'examen de l'Université.

A dater de cette première épreuve, Volodia change de manière de vivre; il ne descend que pour le dîner. Il passe la journée et la soirée entières à étudier en haut, non par nécessité, mais parce que c'est son plaisir. Il a beaucoup d'ambition et ne veut pas se contenter de faire un examen passable; il veut s'en tirer avec éclat.

Enfin, le jour de son premier examen est arrivé. Volodia revêt un habit bleu orné de boutons de bronze; il a sa montre d'or et des bottes vernies; le phaéton de mon père l'attend devant le perron. Nicolas jette en arrière le tablier de cuir, et Volodia et Saint-Jérôme montent en voiture.

Les jeunes filles, Katienka surtout, suivent de la fenêtre, d'un air ravi, la svelte personne de Volodia qui prend place dans l'équipage. Papa dit: «Que Dieu l'accompagne!» Grand'mère, qui s'est traînée jusqu'à la croisée, fait des signes de croix sur le phaéton, jusqu'à ce qu'il ait disparu dans la ruelle, et murmure quelque chose.

Volodia revient. Tout le monde le questionne à la fois avec impatience:

«Comment?... Bien?... Quelle note as-tu?»

Mais on peut lire déjà sur son joyeux visage que tout s'est bien passé. Volodia a obtenu cinq (le maximum).

Le lendemain il retourne à l'Université accompagné des mêmes craintes, des mêmes vœux, et on attend son retour avec la même impatience.

Neuf jours passent ainsi; le dixième, Volodia doit traverser l'épreuve la plus difficile, le catéchisme. Tout le monde est à la fenêtre, et on l'attend avec un redoublement d'impatience.

Il est déjà deux heures, et le phaéton n'apparaît pas.

«Les voilà! les voilà!» crie enfin Lioubotchka qui ne bougeait pas de son poste d'observation.

En effet Volodia était assis dans le phaéton, à côté de Saint-Jérôme; mais son habit bleu et sa casquette grise sont remplacés déjà par l'uniforme d'étudiant au col bleu brodé de galons; sa tête est coiffée d'un tricorne, et il a une épée au côté.

En l'apercevant, grand'mère s'écria:

«Ah! si au moinselleavait vécu pour le voir ainsi.»

Et elle s'évanouit.

Volodia accourut le visage rayonnant, il m'embrassa plusieurs fois, puis il embrassa Lioubotchka, Mimi et Katienka qui rougit jusqu'aux oreilles.

Volodia est hors de lui de bonheur. Comme il est beau dans cet uniforme! Comme ce col bleu fait ressortir le duvet naissant qui souligne ses lèvres! Quelle taille fine et haute! et quelle noblesse dans la démarche!

Pour fêter ce jour mémorable, le dîner eut lieu dans la chambre de grand'mère. La joie brillait sur tous les visages; au dessert, le maître d'hôtel apporta majestueusement, avec une gaieté respectueuse, une bouteille de champagne enveloppée dans une serviette. C'était la première fois qu'on débouchait une bouteille de champagne chez grand'mère depuis la mort de maman; grand'mère vida son verre, félicita encore une fois Volodia et pleura de joie en le regardant.

A partir de ce jour mon frère eut son équipage à lui, reçut ses amis dans son appartement particulier, se mit à fumer et alla au bal.

Cependant il dînait toujours à la maison, et, après le repas, comme autrefois, venait s'asseoir dans la chambre des divans et avait de longs et mystérieux entretiens avec Katienka; je ne prenais aucune part à ces conversations qui avaient pour sujet,—à ce que j'ai pu comprendre—les livres qu'ils lisaient; ils discutaient les mérites des héros et des héroïnes, leurs goûts, leurs préférences, le penchant de leur caractère. Je ne voyais nullement ce qu'ils pouvaient trouver d'intéressant dans ces longues causeries, ni pourquoi ils souriaient si finement dans l'ardeur de la discussion.

Katienka a seize ans; elle a grandi; les formes anguleuses, la timidité et la gaucherie, qui caractérisent les jeunes filles pendant qu'elles traversent l'âge ingrat, ont fait place à une grâce harmonieuse; c'est la fleur à peine entr'ouverte, dans toute sa fraîcheur. Et, cependant, Katienka n'a pas changé; elle a toujours les mêmes yeux bleu clair et le même regard souriant, le même petit nez sans inflexion qui forme presque une ligne droite avec le front, avec de fortes narines, une bouche mignonne au sourire lumineux, les mêmes petites fossettes dans les joues roses au teint transparent, les mêmes menottes blanches ... et, comme auparavant, le surnom deproprettelui sied à merveille.

Il n'y a de nouveau chez elle que l'épaisse tresse rousse qu'elle porte maintenant comme les grandes filles.

Bien que Lioubotchka ait été élevée avec Katienka et qu'elles aient grandi ensemble, ma sœur est une jeune fille toute différente de son amie.

Lioubotchka est petite de taille; à la suite d'une maladie d'enfant, elle est restée avec les jambes courbes, les pieds en dedans et un buste disgracieux. Il n'y a dans toute sa personne que les yeux qui soient beaux; mais les yeux sont admirables—grands, noirs, avec quelque chose de sérieux, de naïf, d'innocent, de plein de charme dans le regard. Il est impossible de ne pas les remarquer.

Lioubotchka est toujours simple et naturelle. Katienka veut toujours faire de l'effet.

Lioubotchka regarde toujours en face, et quelquefois il lui arrive, lorsqu'elle arrête ses immenses yeux noirs sur quelqu'un, de les tenir attachés si longtemps, qu'on la gronde en lui disant qu'elle n'est pas polie. Katienka, au contraire, baisse tout de suite les paupières et cligne des yeux. Elle assure qu'elle est myope; mais je suis sûr qu'elle y voit on ne peut mieux.

Lioubotchka n'aime pas à faire des manières devant les étrangers, et, lorsque quelqu'un lui fait des amitiés devant le monde, elle se fâche et répond qu'elle n'aime pas leseffusions. Katienka, au contraire, lorsqu'il y a des visites, devient très affectueuse pour Mimi, et elle aime à se promener dans le salon en tenant une amie par la taille.

Lioubotchka est une grande rieuse, et, dans ses accès de rire, elle agite les mains et court dans toute la chambre; Katienka, au contraire, porte son mouchoir ou sa main sur sa bouche quand elle commence à rire.

Lioubotchka se tient toujours droite lorsqu'elle est assise et marche les bras pendants; Katienka tient la tête un peu de côté et marche les mains jointes.

Lioubotchka est toujours mécontente lorsque Mimi la serre trop dans son corset et se plaint en disant: «Mais je ne peux pas respirer!» et elle aime à manger. Katienka, au contraire, glisse souvent son doigt sous le col de sa robe pour montrer qu'elle est au large dans son corsage, et elle mange très peu.

Lioubotchka dessine volontiers la tête; Katienka préfère les fleurs et les papillons.

Lioubotchka joue avec beaucoup de netteté les concertos de Field et quelques sonates de Beethoven. Katienka exécute des variations et des valses en ralentissant la mesure, plaque des accords, met sans cesse la pédale et prélude toujours par trois arpèges qu'elle donne avec sentiment.

Malgré tout, Katienka me semblait plus grande demoiselle et m'agréait mieux que Lioubotchka.

Papa est très content depuis que Volodia est entré à l'Université; il vient beaucoup plus souvent dîner chez grand' mère.

Il lui arrive même de venir passer un moment avec nous avant d'aller au cercle; souvent il s'assied au piano, nous réunit autour de lui, et, tout en frappant la mesure avec le bout de ses bottes molles (il détestait les talons et n'en portait jamais), il nous chante des airs bohémiens.

Il fallait voir les transports de rire de Lioubotchka. Elle est la favorite de papa, et elle l'adore.

Parfois il vient dans la salle d'étude et, d'un air sévère, écoute comment je débite mes leçons.

Quelquefois, lorsque grand'mère commence à gronder et à se fâcher contre tout le monde, sans raison, papa nous fait des signes à la dérobée et nous dit plus tard: «On nous a bien arrangés aujourd'hui, mes enfants!»

Une fois, il entra au salon où nous étions, très tard dans la soirée. Il était en habit noir et en gilet blanc; il attendait Volodia, qui s'habillait en ce moment, pour le conduire au bal. Grand'mère s'était retirée dans sa chambre. Volodia devait se rendre chez elle. Chaque fois qu'il allait dans le monde, elle le faisait venir pour passer en revue sa toilette, le bénir et lui faire des recommandations.

Ce soir-là, une seule lampe éclairait le salon. Mimi et Katienka se promenaient de long en large, et Lioubotchka était au piano en train d'étudier le second concerto de Field, le morceau favori de maman.

Je n'ai jamais vu une ressemblance de famille plus accentuée que celle qui existait entre ma sœur et ma mère.

Cette ressemblance n'était pas dans le visage, ni dans le teint, ni dans les traits, mais résidait en quelque chose d'insaisissable; on la trouvait dans les mains, dans la démarche et surtout dans la voix et dans quelques façons de s'exprimer.

Quand Lioubotchka se fâchait, elle disait: «Voilà tout un siècle qu'on me dérange!» «Tout un siècle!» était le mot de maman. Lioubotchka le prononçait exactement comme elle; en l'entendant il nous semblait ouïr notre mère. Cette ressemblance s'accusait lorsque Lioubotchka se mettait au piano, dans la manière dont elle arrangeait les plis de sa robe, dont elle tournait les feuillets avec sa main gauche et en les prenant d'en haut. Enfin, quand elle s'embrouillait dans un passage difficile, comme maman, elle donnait un petit coup de poing sur le clavier en s'écriant: «Ah! mon Dieu!» Elle avait le même jeu que ma mère, net, et d'une douceur inexprimable, ce beau toucher de Field appelé si justement «le jeu perlé» et que tous les tours de force de nos virtuoses modernes ne feront pas oublier.

Mon père était entré au salon à petits pas pressés; il s'approcha de Lioubotchka, qui se leva du piano en l'apercevant.

«Non, continue Liouba, continue, dit-il en la faisant asseoir sur le tabouret: tu sais que j'aime à t'entendre.»

Lioubotchka se remit à jouer, et papa resta assis en face d'elle, la tête appuyée sur sa main; au bout d'un moment il remonta une épaule, selon son geste familier, se leva et se mit à marcher en long et en large. Chaque fois qu'il se rapprochait du piano, il s'arrêtait et regardait longuement et fixement Lioubotchka. Je reconnus, à sa démarche et à son attitude, qu'il était ému.

Après avoir plusieurs fois arpenté le salon, il s'arrêta derrière la chaise de ma sœur, posa un baiser sur sa tête brune; puis, tournant avec vivacité sur ses talons, il continua sa promenade.

Lorsque Lioubotchka, après avoir terminé son morceau, s'approcha de lui pour lui demander si elle avait bien joué, il prit doucement la tête de ma sœur entre ses mains et la baisa au front et sur les yeux avec une effusion de tendresse dont je ne l'aurais pas cru capable.

«Ah mon Dieu! tu pleures? s'écria tout à coup la jeune fille en lâchant la chaîne de montre de mon père et en fixant sur son visage de grands yeux étonnés:—Pardonne-moi, cher papa, j'avais tout à fait oublié que c'était lemorceau de maman.

—Non, mon amie, joue-le aussi souvent que possible, dit-il d'une voix tremblante d'émotion; tu ne peux pas savoir comme cela me fait du bien de pleurer près de toi.»

Il l'embrassa encore une fois en faisant des efforts pour dominer son émotion, et, relevant l'épaule encore plus haut, il sortit du salon pour se rendre à la chambre de Volodia.

Grand'mère devient de jour en jour plus faible; sa sonnette, la voix revêche de Gacha et le bruit des portes qui tapent ne cessent pas dans sa chambre; elle ne nous reçoit plus dans son boudoir, assise en son fauteuil voltaire, mais autour de son lit élevé, soutenue par des oreillers garnis de dentelles.

Quand je m'approche d'elle pour lui souhaiter le bonjour, j'aperçois sur sa main une tache jaune, pàle et luisante, et il règne dans la chambre la même odeur lourde que j'ai sentie, il y a cinq ans, dans la chambre de ma mère.

NOUS PARTIONS D'UN ÉCLAT DE RIRE.

NOUS PARTIONS D'UN ÉCLAT DE RIRE.

Le médecin vient trois fois par jour, et il y a eu déjà plusieurs consultations. La malade n'a pas changé de caractère; elle gronde toujours son entourage et surtout papa; elle traîne sur certains mots et dit: «Mon cher.»

Mais voici déjà quelques jours qu'on ne nous laisse plus entrer chez elle.

Un matin, au milieu d'une leçon, Saint-Jérôme vint me proposer de faire une promenade en traîneau avec ma sœur et Katienka.

En montant en traîneau, je vois que la rue est couverte de paille sous les fenêtres de grand'mère et que des inconnus en manteaux bleus se tiennent devant la maison. Malgré cet indice, je ne devine pas pourquoi on nous fait sortir à une heure aussi indue.

Ce jour-là, pendant toute la promenade, nous nous trouvons, ma sœur et moi, dans cet état de folle gaieté où tout devient un prétexte pour rire. Un marchand ambulant saisit son plateau et traverse la rue en courant, et nous partons d'un éclat de rire. Un cocher, conduisant une haridelle, secoue les guides et veut nous devancer,—et de rire. Le fouet de Philippe s'accroche sous le traîneau et il se retourne en disant: «Eh ma!» et nous nous tenons les côtes à force de rire.

Mimi déclare d'un ton mécontent qu'il n'y a que les sots qui rient sans cause, et Lioubotchka, toute rouge de rire contenu, me regarde à la dérobée; nos yeux se rencontrent, et nous éclatons d'un rire fou qui nous met des larmes dans les yeux; impossible de retenir les accès d'hilarité qui nous étouffent.

A peine sommes-nous un peu calmés, que je répète la phrase sacramentelle qui est à la mode chez nous depuis quelque temps, et qui ne manque jamais de produire une explosion de gaieté.

En revenant, lorsque nous nous trouvons devant la maison, comme j'ouvre la bouche pour faire à Lioubotchka une belle grimace, mes yeux tombent sur le couvercle noir d'une bière appuyée contre un des battants de la porte cochère. Et, tout saisi, je reste la bouche ouverte.

Saint-Jérôme vient à notre rencontre, le visage pâle:

«Votre grand'mère est morte,» nous dit-il.

Peu de personnes pleurent sincèrement grand'mère. Il y en a une dont la douleur violente m'a frappé au plus haut degré; il s'agit de Gacha, la femme de chambre de grand'mère.

Elle s'est enfermée au grenier et ne cesse pas de sangloter, de s'arracher les cheveux; elle refuse toute consolation et déclare que la mort seule pourra adoucir la perte de sa maîtresse chérie.

Mais j'ai souvent remarqué que les sentiments sont d'autant plus sincères qu'ils paraissent plus invraisemblables.

Grand'mère n'est plus; mais sa mémoire est toujours vivante au milieu de nous, et son nom revient toujours dans nos entretiens. On parle surtout beaucoup de son testament, dont personne n'a eu connaissance, à l'exception de l'exécuteur testamentaire, le prince Ivan Ivanitch.

Une certaine effervescence s'est produite parmi les gens de grand'mère; on se demande à qui reviendront tous ses biens, et j'avoue que j'éprouve un mouvement de plaisir involontaire en pensant que nous allons recueillir un héritage.

Six semaines plus tard, Nicolas, qui colporte toujours toutes les nouvelles de la maison, m'apprend que grand'mère a laissé toute sa propriété à ma sœur Lioubotchka, qui aura pour tuteur, jusqu'à l'époque de son mariage, le prince Ivan Ivanitch, et non pas mon père.

Il ne me reste plus que quelques mois avant d'entrer à l'Université. J'étudie avec zèle. Maintenant j'attends mes professeurs sans appréhension, et même je prends un certain plaisir à mes leçons.

J'aime à répéter clairement et distinctement une leçon que j'ai apprise avec soin. Je me prépare pour la faculté des mathématiques, et, à vrai dire, ce choix a été déterminé par le prestige des termes:sinus, tangente, calcul différentiel, calcul intégral, etc., etc., qui exercent sur moi une attraction toute particulière.

Je suis beaucoup plus petit que Volodia, j'ai les épaules larges, beaucoup de muscles, mais je suis aussi laid que par le passé, ce qui me chagrine toujours autant.

Je pose pour l'original. Une seule chose me console, c'est que papa a dit un jour de moi: «Il a un museau intelligent!» Et je n'en doute pas.

Saint-Jérôme est content de moi; il me donne des éloges, et je ne le déteste plus; même lorsqu'il me dit: «qu'avec montalent, monesprit, il est honteux de ne pas faire ceci ou cela». Il me semble que je l'aime maintenant.

D'une manière générale, je commence à me corriger de mes défauts d'adolescent, à l'exception d'un seul, le plus grand, celui qui doit me procurer encore bien des ennuis dans cette vie, l'amour de raisonner.

Dans la société des amis de Volodia, je jouais un rôle insignifiant, qui froissait beaucoup mon amour-propre; cependant j'aimais à me tenir dans sa chambre lorsqu'il avait du monde, et à observer, sans mot dire, tout ce qui se passait.

Il recevait souvent l'adjudant Doubkof et un étudiant, le prince Neklioudof.

Doubkof n'était plus de la première jeunesse; c'était un petit homme brun, musculeux, les jambes un peu courtes, mais en somme pas trop mal bâti et toujours très gai.

C'était un de ces hommes un peu bornés, qui sont agréables en société pour cette raison; ils ne sont pas capables d'embrasser une question sous toutes ses faces, ils ne voient qu'un côté et s'enflamment facilement.

Leurs jugements sont toujours exclusifs et faux, mais toujours sincères et enthousiastes.

Même, je ne sais pourquoi, on est porté à leur pardonner leur égoïsme étroit et à le trouver agréable.

Doubkof avait en outre à nos yeux, à mon frère et à moi, le prestige de son port martial et de son âge. Les très jeunes gens prennent volontiers l'allure posée, que donnent quelques années de plus, pour l'air comme il faut dont on fait grand cas à cet âge.

D'ailleurs Doubkof était, en réalité, ce qu'on peut appeler un homme comme il faut.

Une seule chose m'était pénible: Volodia avait toujours l'air de rougir devant Doubkof de mes bévues les plus innocentes, et surtout de ma trop grande jeunesse.

Neklioudof n'était pas beau; il avait de petits yeux gris, un front bas et droit; la longueur démesurée de ses bras et de ses jambes n'ajoutait pas à l'élégance de ses proportions. Il n'avait de bien que sa taille élevée, la délicatesse de son teint et ses dents éblouissantes. Mais, grâce à ses yeux bridés et luisants et à l'expression changeante du sourire, ce visage était tour à tour sévère, ou enfantin et indécis, ce qui lui donnait un caractère énergique et original qui attirait tout de suite l'attention.

Je remarquai qu'il était très réservé, parce que la moindre plaisanterie le faisait rougir jusqu'aux oreilles; mais sa timidité ne ressemblait pas à la mienne. Plus il rougissait, plus sa physionomie exprimait de résolution et de hardiesse, comme s'il était fâché contre lui-même à cause de sa faiblesse.

Bien qu'il parût très lié avec Volodia et Doubkof, il était facile de voir que le hasard seul les avait réunis. Leurs idées étaient tout à fait opposées.

Volodia et Doubkof redoutaient par-dessus tout la sentimentalité et toute conversation sérieuse; Neklioudof, au contraire, était enthousiaste au plus haut degré, et souvent, malgré les railleries de ses amis, il se mettait à philosopher sur toutes sortes de questions et de sentiments.

Volodia et Doubkof parlaient volontiers de leurs préférences et aimaient en même temps les mêmes personnes et jusqu'à deux à la fois; Neklioudof, au contraire, s'emportait tout de bon lorsqu'on se permettait une allusion à ses inclinations.

Volodia et Doubkof s'amusaient souvent à tourner en ridicule leurs proches. Neklioudof était hors de lui si l'on s'avisait de faire la plus légère plaisanterie sur sa tante, pour laquelle il avait une affection passionnée.

Le prince Neklioudof m'avait frappé à première vue par son extérieur et par sa conversation. C'est peut-être parce que ses idées ressemblaient trop aux miennes, que le sentiment que j'ai ressenti, en le voyant pour la première fois, n'était rien moins qu'amical.

Je lui en voulais pour son regard prompt, sa voix ferme, son air altier, par-dessus tout pour l'indifférence absolue qu'il manifestait pour ma personne.

Souvent, j'avais une envie folle de le contredire au milieu d'une conversation. J'aurais voulu, pour le punir de son dédain, l'emporter sur lui dans la discussion et lui prouver que je ne manquais pas d'esprit, bien qu'il ne consentît pas à s'occuper de moi; mais la timidité me retenait.

Le soir, lorsque ma dernière leçon fut finie, je montai, selon mon habitude, auprès de mon frère. Je le trouvai étendu, les pieds sur le divan, accoudé et la tête appuyée sur sa main; il lisait un roman français. Il leva la tête pour une seconde, me jeta un coup d'œil et se replongea dans sa lecture. Rien de plus simple, ni de plus naturel que ce mouvement, et cependant j'en fus froissé.

Il me semblait que ce regard voulait dire: Pourquoi Nicolas est-il venu? Et, puisqu'il avait aussitôt baissé la tête, c'est qu'il ne voulait pas me laisser voir que ma visite l'ennuyait.

Ce besoin de donner de l'importance aux choses les plus insignifiantes était un des traits caractéristiques de mon adolescence.

Je m'approchai de la table, et je pris un livre; mais, avant de l'ouvrir, il me vint à l'idée que c'était très comique de rester ainsi sans échanger une parole, lorsque mon frère et moi, nous ne nous étions pas vus de toute la journée.

«Est-ce que tu sors ce soir? demandai-je.

—Je ne sais pas; pourquoi?

—Je l'ai demandé comme ça,» répondis-je. Et voyant que la causerie ne prenait pas, je me mis à lire.

Chose étrange, lorsque nous étions seuls, nous pouvions rester des heures entières sans échanger un mot; mais il suffisait de la présence d'un tiers, même silencieux, pour que la conversation la plus intéressante et la plus variée s'établît entre nous.

C'est que, livrés à nous-mêmes, nous sentions que nous nous connaissions trop bien; se connaître trop ou pas assez est également nuisible à l'intimité.

Je lisais depuis un moment, lorsque la voix de Doubkof retentit dans l'antichambre:

«Volodia est-il chez lui?

—Il est chez lui!» répondit Volodia en retirant ses pieds du divan et en posant son livre.

Doubkof et le prince Neklioudof entrèrent dans la chambre avec leurs manteaux et leurs chapeaux.

«Eh bien! est-ce que nous allons au théâtre, Volodia?

—Non, je n'ai pas le temps, répondit mon frère en rougissant.

—Quel prétexte! allons, viens, je t'en prie!

—Mais je n'ai pas de billet.

—Il y en a tant que tu en veux à la caisse.

—Attends, je reviens à l'instant,» répondit Volodia évasivement, et il sortit de la chambre en remontant une épaule.

Je savais que Volodia avait grande envie de répondre à l'appel de Doubkof et qu'il refusait uniquement parce qu'il n'avait pas d'argent.

Je savais qu'il était sorti pour se faire donner un acompte sur sa pension du mois prochain.

«Bonjour,diplomate,» me dit Doubkof en me tendant la main.

Les amis de Volodia m'appelaient ainsi parce qu'un jour, après le dîner, feu ma grand'mère avait dit en parlant de l'avenir de ses petits-fils, que Volodia serait un officier et moiun diplomateavec l'habit noir et la coiffureà la coq, inséparables de la dignité diplomatique, à ce que croyait mon aïeule.

«Où Volodia est-il allé? me demanda Neklioudof.

—Je ne sais pas, répondis-je en rougissant à l'idée qu'ils devineraient pourquoi Volodia avait disparu.

—Il n'a pas d'argent, n'est-ce pas? Eh!... diplomate? ajouta-t-il avec assurance en pénétrant mon sourire.... Mais, moi non plus, je n'ai pas d'argent ... et toi, en as-tu, Doubkof?

—Nous allons voir, dit Doubkof en sortant sa bourse avec un air malin et en faisant mine de promener dedans ses doigts courts et remuants de la menue monnaie; voici cinq kopeks; en voici vingt ... et puis ... plus rien!» dit-il en faisant un geste comique de la main.

En ce moment Volodia rentra.

«Eh bien! dit Neklioudof, est-ce que nous partons?

—Non.

—Que tu es drôle! dit Neklioudof, pourquoi ne pas avouer que tu n'as pas d'argent? Prends mon billet....

—Et toi?

—Il ira dans la loge de sa cousine, dit Doubkof.

—Non, je n'irai pas.

—Pourquoi?

—Je n'aime pas y être ... je me sens mal à l'aise.

—Toujours ta vieille chanson! Je ne peux pas comprendre pourquoi tu te trouverais mal à l'aise où tout le monde est aise de te voir.... C'est très drôle, mon cher.

—Que faire, si je suis timide? Je suis sûr qu'il ne t'est pas encore arrivé de rougir depuis que tu es au monde, et moi je rougis à tout instant et pour rien....» Et Neklioudof rougit déjà à la pensée qu'il rougissait facilement.

«Savez-vous d'où vient votre timidité, mon cher? dit Doubkof d'un ton protecteur; d'un excès d'amour-propre!

—Où prends-tu cet excès d'amour-propre? répondit Neklioudof, piqué au vif.—Au contraire, si je suis réservé, c'est parce que j'ai peu d'amour-propre; il me semble toujours qu'avec moi on doit s'ennuyer ... voilà pourquoi souvent je parais....

—Habille-toi donc, Volodia,» s'écria Doubkof; et, le prenant par les épaules, il lui enleva son veston.... «Ignat!... les habits de monsieur....

—Voilà pourquoi, souvent, je parais....»

Mais Doubkof ne l'écoutait plus. «Tra la, la,... tra ... la,... la,... la,... répétait-il en chantant.

—Non, tu ne te débarrasseras pas si facilement de moi, poursuivit Neklioudof: je te prouverai que ma timidité ne vient pas de l'amour-propre.

—Tu me le prouveras en venant avec nous au théâtre.

—J'ai déjà dit que je n'irai pas!...

—Alors, reste ici et fais ta démonstration au diplomate.... Quand nous rentrerons, il nous donnera tes conclusions....

—Eh! bien, oui, je lui prouverai que j'ai raison, répliqua Neklioudof avec une opiniâtreté enfantine;... seulement, revenez vite.

—Qu'en pensez-vous? Est-ce que je suis pétri d'amour-propre?» dit-il en s'asseyant près de moi.

Quoique j'eusse mon idée très arrêtée sur ce point, je sentis mon courage m'abandonner à cette question inopinée, et je fus un instant avant de pouvoir répondre.

«Je crois que oui, dis-je, en sentant que ma voix tremblait et que le sang me montait au visage, maintenant que je tenais l'occasion si ardemment souhaitée de lui prouver que je n'étais pas bête.—Je pense que tout homme a de l'amour-propre et que toutes les actions de l'homme ne viennent que de l'amour-propre.

—Alors qu'entendez-vous par amour-propre? dit Neklioudof en souriant avec un peu de dédain, à ce qu'il m'a semblé.

—L'amour-propre, répliquai-je, est la conviction que je suis meilleur et plus intelligent que les autres.

—Mais comment tout le monde peut-il se croire meilleur?

—Je ne le sais pas, peut-être que je me trompe, il n'y a que moi qui l'avoue; mais je sais que je me crois plus intelligent que tous les autres, et je suis persuadé que vous pensez de même.

—Non, je dirai de moi, tout le premier, que j'ai rencontré des personnes que j'ai reconnues être plus intelligentes que moi.

—C'est impossible, insistai-je d'un ton convaincu.

—Mais est-ce que c'est vraiment votre idée? demanda Neklioudof en me regardant fixement.

—Très sérieusement,» répondis-je. Au même instant, un nouvel argument s'offrit à ma pensée et je me hâtai de le développer en disant! «Je vais vous prouver que j'ai raison. Pourquoi nous aimons-nous nous-mêmes plus que tous les autres? Parce que nous nous croyons meilleurs, plus dignes d'amour. Si nous trouvions les autres plus parfaits, nous les aimerions mieux que notre propre personne ... et ce cas ne s'est pas encore présenté; et, s'il en est ainsi, c'est que j'ai raison,» dis-je pour conclure, sans pouvoir réprimer un sourire satisfait.

Neklioudof resta silencieux un moment.

«Je n'aurais jamais cru que vous fussiez aussi intelligent,» dit-il enfin, avec un sourire si bienveillant et si charmant que tout à coup je me sentis très, très heureux.

La louange exerce une action si puissante sur le sentiment et sur l'esprit de l'homme, que, sous sa douce influence, il me sembla que je devenais plus intelligent qu'auparavant, et les pensées se pressaient dans ma tête avec une force extraordinaire.

Nous nous mîmes alors à aborder une foule de questions philosophiques, sur les meilleurs moyens de conduire notre vie, sur les avantages de la sagesse et de l'examen méthodique de toutes choses: un étranger aurait sans doute traité de fatras tous nos raisonnements, tant ils étaient obscurs et étroits;—mais, pour nous, ils étaient d'une haute valeur.

Nos âmes étaient accordées à l'unisson, et le moindre attouchement sur la corde de l'une retentissait sympathiquement dans l'autre.

Le plaisir que nous trouvions dans notre entretien naissait justement de cet accord. Il nous semblait que les paroles et le temps nous manquaient pour nous communiquer toutes les pensées qui demandaient à naître.

A partir de ce jour, il s'établit entre Dimitri Neklioudof et moi des relations assez originales, mais agréables au plus haut degré.

En présence d'autres personnes il ne faisait aucune attention à moi; mais, à peine nous retrouvions-nous en tête-à-tête, que nous nous installions confortablement dans un coin, et nous commencions à discuter sans fin, sans nous apercevoir de la fuite du temps.

Nous parlions de notre avenir, de l'art, des services à rendre à la patrie et à l'humanité, de notre mariage, de l'éducation de nos enfants! Et jamais il ne nous venait à l'idée que tout ce que nous disions n'était que du fatras.

C'est que ce fatras était un fatras spirituel et plein de charme.

Ce que j'aimais par-dessus tout, dans ces discussions métaphysiques qui remplissaient nos entretiens, c'était le moment où les pensées, se pressant dans une succession toujours plus rapide, devenaient de plus en plus abstraites et arrivaient à cet état nébuleux où je ne pouvais plus les exprimer, et où je disais tout autre chose que ce que j'avais l'intention de dire. J'étais heureux lorsque, planant plus haut, toujours plus haut dans la sphère de la pensée, j'embrassais soudain dans mon vol l'étendue infinie de la spéculation, et que je constatais l'impossibilité de pénétrer au delà.

A l'époque du carnaval, Neklioudof se laissa absorber par les plaisirs au point de me négliger complètement. Bien qu'il vint plusieurs fois par jour à la maison, il n'eut pas une seule conversation avec moi. J'en fus piqué au vif, et je me mis de nouveau à le considérer comme un homme orgueilleux et désagréable. Je guettais l'occasion de lui montrer que je ne tenais pas à sa société, et que je ne lui étais nullement attaché.

Lorsque, après le Carnaval, il voulut entamer une discussion, comme par le passé, je lui répondis que j'avais des leçons à préparer, et je montai. Un quart d'heure plus tard la porte de la salle d'étude s'ouvrit, et Neklioudof entra.

«Est-ce que je vous dérange? me demanda-t-il.

—Non, répondis-je malgré moi; j'aurais voulu lui dire que j'étais occupé.

—Alors pourquoi avez-vous quitté la chambre de Volodia? Il y a bien longtemps que nous n'avons pas discuté, et j'ai si bien pris l'habitude de ces entretiens, qu'il me semble qu'il me manque quelque chose.»

Mon dépit s'évanouissait peu à peu, et Dimitri redevenait à mes yeux l'homme aimable et bon que j'avais choisi pour ami.

«Vous avez sans doute deviné pourquoi je suis sorti de la chambre?

—Peut-être, répondit-il, en s'asseyant près de moi; mais, si j'ai deviné juste, je ne peux pas vous dire pourquoi.... Vous seul, vous pouvez l'avouer.

—Eh! bien, je vous le dirai: j'ai quitté la chambre parce que j'étais fâché contre vous.... Non, pas précisément fâché, mais j'étais mécontent.... Voyez-vous, je crains toujours que vous ne me méprisiez parce que je suis trop jeune pour vous.

—Savez-vous pourquoi nous nous sommes liés ainsi? répondit Neklioudof avec un regard bienveillant et plein d'intelligence, savez-vous pourquoi je vous préfère à tous ceux que je connais mieux que vous et avec qui j'ai plus de choses en commun? Je viens à l'instant de m'en rendre compte moi-même; c'est parce que vous possédez une qualité admirable et rare: la sincérité!

—C'est vrai, je dis toujours les choses que j'ai le plus honte d'avouer; mais je ne les dis qu'aux personnes dont je suis sûr.

—Mais, pour avoir toute confiance en quelqu'un, il faut être très intimement lié avec lui, et nous ne sommes pas encore assez étroitement unis. Nicolas, rappelez-vous ce que vous venez de me dire de l'amitié: pour être de véritables amis, il faut être sûrs l'un de l'autre.

—Il faut être certain que nos aveux ne seront jamais divulgués à personne, lui dis-je; car les pensées les plus graves, les plus intéressantes sont celles que nous ne confierions pour rien au monde à qui que ce soit. Et le plus souvent ces pensées sont vilaines!... si laides, que si nous savions que nous serons contraints de les confesser, elles n'oseraient jamais pénétrer dans notre tête!

—Nicolas! j'ai une idée!» s'écria Neklioudof en se levant de sa chaise; il se frotta les mains et sourit.

«Faisons un pacte, et vous verrez comme il nous sera utile à tous les deux: promettons-nous de tout nous avouer l'un à l'autre. Ainsi nous nous connaîtrons mutuellement, et nous n'aurons pas honte; mais, pour ne pas avoir à redouter les étrangers, échangeons mutuellement la promesse de ne jamaisrien répéter à une tierce personne: vous de ce que je vous aurai dit, moi de ce que vous me direz. Voulez-vous?

—Je vous le promets,» répondis-je.

Et nous avons tenu parole.

Alphonse Karr a dit que dans toute affection il y a deux parts inégales: l'un qui aime, et l'autre qui se laisse aimer; l'un qui donne le baiser, et l'autre qui tend la joue. Cette remarque est tout à fait juste.

Dans l'amitié qui me liait à Dimitri, c'est moi qui l'embrassais et lui qui tendait la joue; il est vrai qu'il était aussi tout prêt à m'embrasser de lui-même. Nous nous aimions d'une égale affection, car nous nous connaissions et nous nous appréciions mutuellement; ce qui ne l'a pas empêché d'exercer une grande influence sur moi, et moi de me soumettre à son influence.

On comprend que j'aie pris sans m'en douter les idées de mon ami; elles consistaient dans un culte enthousiaste d'un idéal de vertu et dans la conviction que l'homme est appelé à se perfectionner toujours.

Il nous semblait alors que redresser tous les torts de l'humanité, détruire tous les vices, supprimer tous les malheurs, était une chose très facile à accomplir.

Mais surtout, dans la contemplation de cet idéal, nous ne mettions pas en doute que rien ne serait plus simple que de nous corriger nous-mêmes de tous nos défauts, de pratiquer toutes les vertus et d'atteindre le bonheur!


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