II

Ah ! qu’il faisait bon vivre au soleil !

Jacquot était couché dans l’ombre fraîche d’un pin et regardait le ciel entre les branches. Immobile, les jambes molles, les bras en croix, il humait l’émouvante odeur de résine chaude qui parfumait tout le bois, il écoutait le froissement sec des verdures sous la brise, buvait l’air un peu salé d’avoir si longtemps frôlé la vague, contemplait le dessin des ramures contre le ciel et, de tout son petit corps, touchait la terre tiède. Il ne bougerait pas ; il resterait à goûter l’ombre odorante et la splendeur du jour.

C’était pour lui un plaisir nouveau. Sans doute il aimait toujours autant courir et jouer ; le croquet, le jeu de balle, les glissades l’amusaient comme avant, mais il connaissait des joies inédites qu’il prisait fort. Il les avait découvertes, un jeudi du mois dernier, au cours d’une partie de cache-cache.

Lucienne, ayant accompagné sa mère en tournée de visites aux environs, Alice, Henri et Paul étaient seuls dans le jeu. Henri et Alice n’avaient rien trouvé de mieux pour dépister Paul que de se tapir au fond de la cabane où le jardinier enfermait ses outils, stratagème connu qui ne servait de rien. Or, Jacquot, voulant une cachette de qualité plus rare, était monté dans les branches d’un grand magnolier qui poussait parmi les pins et les dominait de haut. Perché dans le feuillage large et plat, invisible à tous les yeux, immobile et le cœur battant, il écoutait les exclamations de Paul qui ne le trouvait pas ; il jouissait de ce dépit. Puis, insensiblement, il se désintéressa du jeu pour s’occuper des seules beautés de la région supérieure qui lui donnait refuge.

A ses pieds ondulait la houle verte et noire des pins ; plus loin, les rochers du rivage menaient à la petite falaise dressée dans la mer comme un mur rose où quelques pauvres plantes s’accrochaient ; plus loin encore, la plaine des flots montrait des champs d’aveuglante lumière et des îles d’eau sombre. Tout près, au-dessus de sa tête, on apercevait un nid vide, tandis que, plus haut, à la pointe extrême de l’arbre, un oiseau se laissait entrevoir, insoucieux du monde, et qui chantait.

On était à son aise dans la fourche de ce magnolier. Jacquot s’appuyait à deux grosses branches comme aux accoudoirs d’un fauteuil ; un petit rameau horizontal lui formait une sorte de tabouret. A quoi servait de s’agiter, de crier, d’avoir chaud ? Il trouvait un plaisir très réel et tout neuf à ne plus agir, à ne plus se dépenser, à songer.

Naguère, il ne songeait qu’aux heures où, dans son lit, il ne voyait même pas la moustiquaire blanche qui le couvrait d’une housse de mousseline, ou bien quand une indisposition, comme la roséole de l’année dernière, le forçait à rester couché. Maintenant, il découvrait la songerie de plein jour, le rêve au grand air, la joie de vivre en soi-même.

D’ailleurs, il connaissait bien le monde : il l’avait parcouru. Plus de surprises à espérer de ce côté. Ainsi qu’un explorateur qui revient de voyage se repose de ses mille aventures en rappelant leur souvenir, les pieds aux chenêts, Jacquot, assis dans la fourche d’un magnolier, résumait durant une partie de cache-cache sa science de la vie.

Brièvement, l’univers pouvait se décrire comme suit : borné au nord par la grande route et la villa du docteur Périer, à l’ouest par un mur, à l’est par un treillage et un petit chemin qui marquait la limite du territoire militaire, au sud par le sentier des douaniers, les cailloux de la grève, les flots bleus et l’horizon, ce vaste monde, qu’il pouvait parcourir de bout en bout, lui appartenait à lui seul. Au delà de ce monde, on ne trouvait rien que le royaume de Lucienne Périer, plus petit que le sien, le fort dont les canons pointaient vers la mer, enfin les pays inconnus, les pays des rois d’Égypte et des héros de Fenimore Cooper, les pays de l’atlas et de Jules Verne.

Et voici comment cet univers était peuplé :

D’abord il y avait Papa, qui revenait de Paris le matin même ; il y avait Maman, malade, la veille, mais aussitôt remise. « Toujours les nerfs ! » disait-elle. Il y avait le docteur Périer, parrain de Jacquot, que l’on voyait souvent et dont la villa était de l’autre côté de la route ; il y avait M. Salvert, qui venait tous les jours pour donner des leçons à Jacquot ; il y avait Julie, la femme de chambre, très rousse et qu’il aimait bien ; il y avait Pascal, le valet de chambre, à qui deux dents manquaient du côté gauche (cela faisait, dans sa bouche, un trou noir) ; il y avait Adolphe, le cocher, vieux, grognon et très chauve, Maria, la cuisinière, dont le terrible accent prêtait à rire, Gaétan, le jardinier, tout maigre, qui trottinait en clochant du pied droit, Pierre, le vieux pêcheur, qui ne se décidait pas à repeindre sa barque, bien qu’elle en eût grand besoin ; il y avait Alice et Paul dont les parents habitaient la grande villa blanche au bout du cap ; il y avait Henri dont la mère était très douce, très gentille ; et il y avait surtout Lucienne, la fille du docteur Périer, grande amie de Jacquot, qui riait tout le long du jour et portait de beaux chapeaux roses. Enfin, au centre de tous ces personnages, se plaçait Jacquot, (onze ans, mince, les yeux noirs, les cheveux clairs, le teint hâlé), qui, présentement, était assis dans la fourche d’un arbre.

« Jacquot ! Jacquot ! je te vois ! tu es là-haut ! C’est pas de jeu ! C’est tricher ! On n’a jamais fait ça avant ! Descends !

— Qu’il est bête, ce Paul ! pensa Jacquot. Et comment m’a-t-il vu ? Alice a dû le lui dire ! »

Allons !… puisqu’il le fallait !… Et Jacquot descendit de son belvédère, se promettant d’y revenir bientôt, mais ne se doutant point du tout qu’il venait, pour la première fois, de s’abstraire, afin de mieux considérer le monde et, de ses petites mains, le peser.

Jacquot était donc couché, une quinzaine de jours plus tard, sous un pin tout proche du magnolier et savourait la vie à la façon immobile des plantes, quand le vieux Pierre s’approcha de lui, portant une nasse et un épervier.

« Eh bien, monsieur Jacquot ! vous ne venez pas voir ma barque ? je l’ai repeinte.

— Oui, Pierre.

— Je vous attends en bas, monsieur Jacquot. Pas besoin de vous presser ! vous faites trop bien le cagnard ! »

Il descendit par un sentier glissant qui menait au bord de la mer. Quelques instants, Jacquot le suivit des yeux avec nonchalance. Encore un peu de repos ! Encore un peu de paresse ! Qu’il faisait bon sous les arbres ! Rien dans la vie de Jacquot ne semblait avoir changé, depuis de nombreux jours ! Si, pourtant ! Oh ! oui ! que de choses il oubliait ! Pascal, le valet de chambre, avait perdu une dent de plus, toujours à gauche, ce qui ne rendait pas plus seyant le trou noir dans sa bouche ; Pierre avait repeint sa barque, laMarie-Claire, et puis Jacquot venait d’aborder l’étude des rois d’Égypte de la dix-huitième dynastie où, vraiment, l’on trouvait de bien beaux noms : Osymandias, Aménophis, Sésostris, tant d’autres encore ! enfin Lucienne allait au catéchisme ; l’abbé Duprin lui donnait des leçons, tout comme M. Salvert à Jacquot, mais sur d’autres sujets ; il lui apprenait « la religion », et il paraît que ce n’était pas ennuyeux du tout. Même, à ce propos, il y avait eu, à table, ce jour-là, un petit différend entre M. et MmeLaurenty, père et mère de Jacquot. Jacquot ne s’étonnait guère de ces petits différends, (c’était chose commune à la villa Mireille), mais il ne parvenait point à s’y habituer.

Cela commençait presque toujours ainsi.

M. Laurenty ou MmeLaurenty faisait une remarque désagréable, aussitôt relevée, bien qu’elle ne s’adressât à personne directement. Alors M. Laurenty remontait le cours des années et rappelait tous les torts que MmeLaurenty devait s’attribuer dans leur vie, MmeLaurenty l’interrompait en phrases courtes, précises, débitées sur un ton suraigu, et définissait, à son tour, les méfaits de M. Laurenty. Après quoi, M. Laurenty tapait de son poing sur la table en proférant des gros mots, tandis que MmeLaurenty, griffant toujours la nappe de ses dix doigts, se mordait les lèvres jusqu’au sang.

Dès le début de la scène, Jacquot dressait l’oreille ; quand finissait l’exposé des torts conjugaux, sa bouche se mettait à trembler et il devenait très rouge. Il écoutait, mais le sens des paroles l’occupait fort peu ; le bruit, le bruit seul le troublait ! il détestait le bruit. Les jurons lourds de son père, les cris pointus de sa mère lui étaient également insupportables. Il commençait à avoir peur. Aussi, lorsque M. Laurenty prenait le ciel à témoin de façon grossière et répétée, Jacquot pleurait-il, le plus souvent, et son père ou sa mère ne manquait jamais de dire :

« Cet enfant est ridicule : il pleure tout le temps ! »

La phrase pouvait varier par ses termes, elle ne signifiait jamais rien d’autre.

Le différend, surgi ce jour-là, était de qualité nouvelle. MmeLaurenty disait : « J’ai vu Périer, ce matin ; il envoie la petite Lucienne au catéchisme… » Quand son mari lui coupa la parole :

« Ce n’est pas ce qu’il fait de mieux !

— Il fait son devoir ! dit MmeLaurenty en posant brusquement sa cuiller sur l’assiette, ce qui provoqua un bruit de faïence fort douloureux à l’oreille. Et, d’ailleurs, je compte voir l’abbé Duprin pour que Jacquot…

— Ah ! cela, je te le défends bien ! Si Jacquot a besoin d’une religion, plus tard, il s’en procurera une tout seul. Une religion, ça se trouve sans peine. Pour le moment, laisse-le tranquille ! Tu n’es pas pieuse, tu ne vas jamais à la messe, tu…

— Devant l’enfant ! Taisez-vous, Julien ! »

MmeLaurenty tutoyait peu son mari.

« Toujours cette rage d’imiter les autres ! Parce que Périer…

— Julien ! si vous… »

A grand bruit, M. Laurenty jura, mais Jacquot ne se souvenait pas de ce qu’il avait dit, au juste. Ses yeux se gonflaient, sa bouche tremblait. M. Laurenty frappa la table. Un verre chanta. Jacquot fondit en larmes.

« Odieux ! c’est odieux ! Il pleure à tout bout de champ ! On ne peut plus parler ! Va-t’en dans le jardin ! sors d’ici ! »

Jacquot plia sa serviette, prit l’orange qu’il s’évertuait à peler proprement et fut l’achever au jardin, comme l’en priait aimablement son père. Là, du moins, on pouvait manger les fruits à sa guise.

Il était seul. Les larmes séchèrent vite. Pas de camarades, car c’était un jour de semaine ; point de leçons, car M. Salvert souffrait de la grippe, ayant pris froid, la veille, en rentrant chez lui. Que ferait Jacquot ? Irait-il voir Lucienne qui n’avait ses leçons que le matin ? Lirait-il ce beau livre que M. Périer lui avait donné : « Cinq semaines en ballon » ? Non ; il n’aimait pas montrer à Lucienne ses yeux rougis. Il s’intéressait moins vivement aux aventures d’autrui lorsqu’il venait d’en subir une trop personnelle. Non ; il se coucherait sous un pin et passerait l’après-midi à ne rien faire.

La tristesse de Jacquot avait vite disparu. Une sauterelle verte qui détendait au sein de l’herbe son maigre corps le fit sourire. Il regarda une armée de fourmis qui construisait une colline en terre rouge, puis il oublia tout à fait les incidents du repas et, couché dans l’ombre du pin, les bras en croix, il écouta chanter la mer.

« Il faut tout de même que j’aille voir laMarie-Clairerepeinte », se dit Jacquot, une heure plus tard.

Dans le temps qu’il se levait, il entendit un petit pas rapide et vit un délicieux chapeau rose.

« Bonjour, Jacquot ! dit Lucienne. Je t’attendais à la maison. Pourquoi n’es-tu pas venu jouer ?

— J’avais des ennuis, dit Jacquot.

— Oh ! pauvre ! » murmura Lucienne.

Elle le regarda d’un petit air triste.

Alors Jacquot lui prit les mains et, se glissant sous le chapeau rose, il embrassa la joue offerte.


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