VII

Ni M. Laurenty ni sa femme ne parlèrent de quelque temps. Il y avait entre eux une gêne qui ne se dissipait pas. Tout à coup, M. Laurenty leva la tête et dit, de cette voix pâteuse qui alourdissait toutes ses phrases :

« Écoute-moi, Hélène, cet homme a raison. Il nous a expliqué, le plus poliment du monde, que Jacquot souffrait des scènes continuelles dont il est le témoin. Je pense que Salvert voit juste et qu’il dit vrai. Ma chère Hélène, nous donnons un spectacle lamentable ! »

Il semblait souffrir. Le ton de ses paroles était triste, découragé. Il y passait comme une prière.

« Nous en arrivons à des querelles absurdes, reprit-il. Voyons, Hélène, cela n’a pas toujours été ainsi ! rappelle-toi !… Et puis, enfin, Jacquot souffre ! »

Elle n’avait pas dit un mot. Elle ne l’avait pas regardé. Elle maniait nerveusement un coupe-papier sur la table.

M. Laurenty continua :

« Oui, je l’avoue, je suis impatient ; j’ai des violences de brute, parfois ; mais, toi, n’as-tu rien à te reprocher, Hélène ? Recueillons-nous, un instant. Vois-tu, la vie… la vie s’est emparée de nous et nous vivons… sans faire attention. Depuis que nous sommes désunis, la maison est un enfer ; nous n’y prenons pas garde. On pense : « Ça ira comme ça pourra ! » et puis voilà Salvert qui arrive, un jour, et, comme il aime bien Jacquot et que c’est un honnête homme, il nous dit, (oh ! très prudemment et avec retenue, mais, tout de même, il nous dit) : « Attention ! l’enfant souffre ! » Voyons, Hélène, voyons ! ne pourrions-nous pas ?… »

MmeLaurenty regarda son mari. Il y avait de l’effroi dans ses yeux. Brusquement, elle éclata en sanglots.

M. Laurenty, s’approchant de son fauteuil, se pencha sur elle et lui prit les épaules d’un geste affectueux.

« Hélène ! »

Sa voix tremblait. Il ne trouvait plus de paroles.

« Hélène ! »

Mais MmeLaurenty, pleurant toujours, le visage dans ses mains, disait non de la tête. Il s’éloigna, attendant qu’elle eût séché ses larmes, et prit une brochure sur la table. Quelques instants plus tard, Jacquot entrait, tout rouge d’avoir couru.

« Maman ! Alice et Paul vont partir. Est-ce que, cet après-midi, je puis aller en ville avec eux ? C’est pour le cirque, à la foire ! en matinée !… Oh ! Maman…

— Ce n’est rien, Jacquot ! J’ai la migraine. Mais oui, tu peux aller au cirque, avec tes amis, pourvu que MlleStéphanie vous accompagne.

— Merci, Maman ! » dit Jacquot, joyeux de la permission si vite accordée.

Il allait sortir quand M. Laurenty le rappela :

« Viens m’embrasser, mon petit ! »

L’enfant se laissa embrasser avec indifférence, les yeux ailleurs, puis il partit en courant.

MmeLaurenty s’était levée. Elle ne voulait pas que la conversation pût reprendre ; elle se sentait gênée ; elle avait peur.

« Je monte m’habiller, dit-elle. Nous déjeunerons bien exactement à une heure. J’ai des visites à faire cet après-midi. »

Longtemps, M. Laurenty resta immobile, le front bas, les yeux vagues, les mains ouvertes sur les genoux.


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