« Bonjour, Jacquot ! dit Lucienne. C’était amusant, le cirque ? »
Ils montaient par le sentier de la douane, vers le bois de pins.
« Oh ! dit Jacquot, je vais te raconter ! »
Il avait mille choses à dire à son amie. D’abord, il la plaignit d’avoir été punie, la veille, à cause de cette coupe de Venise. Il voulut savoir les détails, les circonstances, l’heure et le lieu de l’accident, puis il la renseigna sur les événements du jour.
« Oh ! tu sais, Lucienne, eh bien, Papa est parti à onze heures pour Paris. Pascal lui a apporté une dépêche, ce matin, avec le café au lait. Il paraît qu’un monsieur est mort, là-bas ; alors, tu comprends, Papa, comme il est notaire, a dû partir tout de suite, à cause du testament et de l’argent, pour éviter un procès ; je n’ai pas bien compris, mais ça n’allait pas assez vite et il a presque manqué le train. On a crié ! On a crié ! Papa, Maman, tout le monde ! Oh la la ! Et le cirque ? Ah ! je vais te raconter ! Mais il ne faut pas qu’on nous dérange. Veux-tu que nous allions dans le hangar aux outils ? Nous serons tranquilles.
— Oui, oui, dit Lucienne, je veux bien. »
D’ailleurs, elle voulait toujours ce que voulait Jacquot.
Ils s’installèrent dans le hangar aux outils. C’était une cabane minuscule, fermée par une porte en treillage, capharnaüm bizarre où voisinaient des pots, des pelles, des pioches, des paniers. On s’y mettait fort à l’aise sur un tas de terreau, en se serrant un peu, et l’on y goûtait une très charmante impression de solitude, d’éloignement du monde, comme si l’on s’était trouvé au fond d’une grotte marine, d’une mine d’or ou de quelque endroit du même genre. Enfin, inappréciable avantage, par la porte de fil de fer, on pouvait surveiller les alentours. Banal comme cachette, le hangar aux outils restait un refuge merveilleux.
A Lucienne attentive, Jacquot décrivait les jeux du cirque. Ce fut très long, car il ne négligeait aucun détail et regrettait même de ne pas joindre, par manque de place, l’éloquence du geste à celle des paroles.
« … Et les trois petits chevaux noirs sautaient, l’un après l’autre, dans les cerceaux qui flambaient ; et, chaque fois, Alice poussait un cri et Paul haussait les épaules ! Oh ! tu te serais bien amusée !
— Oh ! oui ! » soupira Lucienne.
Maintenant, il allait lui expliquer le sujet de la pantomime de clowns qui terminait la représentation, mais une diversion se produisit. MmeLaurenty et le docteur Périer entraient dans le bois. Lucienne interrompit Jacquot.
« Jacquot ! regarde ! dit-elle, Papa et ta mère. Oh ! si tu veux, nous allons rester bien tranquilles, et puis nous sortirons quand ils seront tout près. »
Rapidement, Jacquot réfléchit. Une farce de ce genre risquait de le faire punir, mais puisque Lucienne s’en amusait !
Ils ne bougèrent pas, retenant leur souffle, serrés l’un contre l’autre dans la petite cabane étroite, et Lucienne avait pris la main de Jacquot, et Jacquot lui caressait les doigts, doucement.
MmeLaurenty et le docteur Périer s’étaient approchés. Ils s’arrêtèrent à dix pas de la cabane, silencieux tous deux. MmeLaurenty, les yeux baissés, faisait de petites lignes sur le sol avec la pointe de son ombrelle.
« Où sont les enfants ? dit-elle soudain.
— Rentrés, sans doute », répondit le docteur Périer.
Puis, ils parlèrent à voix basse. On entendait mal ce qu’ils disaient, quelques mots à peine, incompréhensibles. Pourtant, Jacquot saisit une phrase de M. Périer :
« Nous devrions être plus prudents. Il a onze ans depuis quelques jours ! »
On parlait donc de lui !
Lucienne gardait sur ses lèvres un sourire ravi à l’idée du bon tour qu’on allait jouer dans un instant. Jacquot pensait :
« Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? »
Il ne comprenait pas. « Nous devrions être plus prudents. » Pourquoi donc ? et pourquoi parlait-on de lui ? Soudain, il s’étonna. Oui, Jacquot était sûr d’avoir entendu sa mère tutoyer M. Périer dans une phrase qu’elle disait très vite en balbutiant un peu, et M. Périer avait répondu de sa voix triste et toujours grave :
« Oui, je le sais, Hélène ! »
Jacquot était follement intrigué.
« C’est drôle ! pensait-il, et Maman qui ne tutoie jamais Papa ! Et Papa qui disait, l’autre jour, à dîner : « Mmede Narville est une femme impossible ! elle a tutoyé le fils du préfet ! »
Non, il ne comprenait pas.
« Maintenant ? lui dit Lucienne à l’oreille.
— Non ! non ! non ! murmura Jacquot, sans tourner la tête et sans quitter des yeux sa mère et son parrain qui s’approchaient encore. Non ! Attends ! »
Ils s’arrêtèrent de nouveau.
« Depuis cinq ans ! dit MmeLaurenty, et jamais tu ne m’as été plus cher !
— Hélène ! »
Brusquement, Jacquot rougit, stupéfait de ce qu’il venait de voir. Le docteur Périer avait embrassé MmeLaurenty, tout droit sur la figure, et longtemps. Les sourcils hauts, les yeux ronds, Jacquot regarda Lucienne, mais elle ne s’était aperçue de rien. Elle serrait toujours la main de son ami, elle guettait son sourire, elle attendait ses ordres, elle le contemplait.
« Oh ! soupira Jacquot.
— Quoi ? demanda Lucienne.
— Rien ! » dit Jacquot.
Il ne comprenait pas ! Il sentait que ce n’était pas normal, que ça ne devait pas être normal, oh ! sûrement ! mais… et puis, il avait le sang aux joues, honteux comme d’écouter à une porte.
MmeLaurenty et le docteur Périer étaient partis vers la villa.
« Jacquot ! alors… on ne fait rien ? demanda Lucienne.
— Non ! non ! Tu sais, Maman me gronderait si elle avait peur. Non ! une autre fois !
— Oh ! c’est dommage !
— On a trop chaud ici, dit Jacquot. On étouffe.
— Alors, si tu veux, sortons !
— Attends un moment. Oui, maintenant. »
On pouvait sortir. Ils avaient disparu.
« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Lucienne quand Jacquot eut secoué le terreau qui salissait la petite jupe. On joue ?
— Non, dit Jacquot, il est trop tard. Dis-moi, Lucienne, rentre goûter ! rentre !
— Mais c’est pas l’heure !
— Rentre ! poursuivit Jacquot sans répondre à l’interruption. Tu comprends, j’ai encore un problème qui n’est pas fini et M. Salvert vient à cinq heures, alors… »
Ce n’était pas tout à fait un mensonge, mais il suffisait qu’il recopiât la solution du problème, trouvée depuis le matin. Oh ! il voulait être seul ! Même Lucienne l’ennuyait ! Il voulait être seul ! Il fallait absolument que Lucienne s’en allât !
« Alors, je rentre, Jacquot. Seulement, tu ne m’as pas donné ma rose, comme tous les jours ! Tu es fâché, Jacquot ? dis-moi ? »
Il se sentit tout honteux.
« Tiens ! nous allons la cueillir ensemble. »
Il en prit une qui venait de s’ouvrir.
« Merci, Jacquot, mais… »
Il l’embrassa sur la joue.
« A demain ! »
Elle partit, toute triste, se croyant fautive, et, de cela, elle se consolait mal.