« Que voulez-vous, mon cher, ce garçon est un mufle !
— Oh ! de cela, je suis bien d’accord !
— Il vous a fait des excuses.
— Il n’avait pas d’excuses à me faire : le silence suffisait.
— Eh ! vous l’avez vite obtenu !
— Mais si j’entends encore quelqu’un parler sur ce ton, je promets à celui qui…
— Ne vous échauffez donc pas, Salvert ! c’est vraiment superflu ! Allons voir, en haut, la fin de la partie. »
Quelques instants plus tard, un officier de marine se leva de la table de baccara où il venait d’offrir la « suite » de sa banque, et, prenant Salvert par le bras, l’entraîna dans la salle de lecture toute voisine.
« Oui, j’étais là, mais, maintenant l’incident est clos. Vous avez mouché l’individu, un peu vertement d’ailleurs ; c’est fini ; causons. Écoutez ! le cas n’est guère défendable. Vous entendez souvent parler des Laurenty sur un ton… léger ; que voulez-vous ! ils ont été trop imprudents ; alors, si l’on jase… Enfin, je n’en dirai pas plus long ! Salvert, rappelez-vous seulement que nous vous attendons dimanche à déjeuner au Charlemagne. A bientôt, mon ami. »
Cette scène avait eu lieu, la veille, au cercle de Toulon où Salvert allait parfois rejoindre quelques amis, officiers de marine ou d’artillerie, qu’il savait y rencontrer, le soir.
Un passant, étranger au cercle et qui semblait de fort belle humeur, après un dîner copieux, s’étant permis, devant Salvert, des propos de forme déplaisante touchant les Laurenty, fut repris par le jeune homme sur un ton des plus acides. En réponse, il ne sut que bredouiller.
Salvert ne songeait plus à l’incident, quand, le lendemain, il arrivait à la villa Mireille.
Le très excellent effet de l’aéroplane durait encore, et Jacquot travaillait double afin que, la leçon finie, M. Salvert l’accompagnât jusqu’au pré des Pêcheurs pour assurer le vol de l’oiseau. La frêle machine buterait si facilement contre un mur ! Et quel désastre si, dépassant la route, elle allait se perdre en mer.
Salvert ne voyait plus, dans les yeux de son élève, cette ombre de douleur qui, lui-même, l’inquiétait si fort et, jamais plus que ce matin-là, Jacquot ne s’était montré attentif, jamais la leçon n’avait été mieux sue.
« Maintenant, Jacques, nous pouvons sortir.
— Monsieur Salvert, j’ai quelque chose à vous demander.
— Quoi donc, mon ami ?
— Eh bien, voilà ! J’ai entendu des mots, comme ça… et je ne sais pas ce qu’ils veulent dire ; des mots, vous comprenez… des mots pas bien… mais…
— Alors, Jacques, il ne faut jamais s’en servir. Si ce sont des expressions grossières, il convient de les oublier. Souvent, je vous mets en garde contre des expressions, usuelles dans le pays, mais incorrectes ; il en va de même des jurons, des trivialités, des phrases injurieuses ou brutales. Vous les avez entendus, oubliez-les ! Vous pouvez être sûr que le sens en est bas et, par conséquent, inutile à saisir. Nous sortons ? »
Salvert s’était levé.
Les bras posés sur la table, les mains à plat, la tête levée, l’œil quêteur, Jacquot ne bougeait pas.
« Venez, mon petit !
— Monsieur Salvert, qu’est-ce que ça veut dire : coucher avec ? On m’a…
— Jacques, taisez-vous !
— Ah ! je vois bien que vous aussi, monsieur Salvert…
— Jacques !
— Vous pensez que c’est un péché. »
M. Salvert ne savait plus que dire. Il se leva, il prit entre ses mains le visage de Jacquot.
« Vraiment, Jacques, vous me gênez. Cela m’étonne de vous ! »
Il pensa que cette phrase ne voulait rien dire, était inutile, était sotte, n’était pas honnête. Alors il embrassa Jacquot sur le front.
« Mais, monsieur Salvert…
— Allons jouer ! »
Jacquot se leva aussi. Il se sentait triste.
« Allons jouer ! » murmura-t-il sur un ton résigné.
Et, ce matin-là, pour que tout concourût à gâter la journée, l’aéroplane, en frôlant un arbre, faussa son aile.
Mais Jacquot ne se doutait pas que l’inattention de Geoffroy Salvert en était cause.