C’est devant la grille de la caserne du Mourillon. Une jeune femme s’approche d’un air timide :
« Pardon, Monsieur… pour un renseignement…
— Adressez-vous au poste, Mademoiselle, dit le sergent de garde, d’un air aimable.
— Au poste ?
— Oui, là, sur la gauche.
— Ah ! bien ! Merci, Monsieur. »
Elle se hâte, franchit presque en courant les trois marches de l’escalier, frappe à la porte vitrée où une pancarte est accrochée, pénètre enfin dans la petite chambre obscure que des soldats et des sous-officiers occupent. Ils sont assis et fument.
« Pardon, Monsieur… pour un renseignement…
— De quoi s’agit-il, Mademoiselle ? dit un sergent qui sourit déjà et se penche d’un air empressé.
— Voilà, Monsieur. Il y a un soldat de votre régiment, n’est-ce pas ?… un artilleur qui est mort, n’est-ce pas ?… qui est mort, et je voudrais…
— Mademoiselle, pour ça, il faut s’adresser à l’hôpital. Je vais vous donner l’adresse.
— Non, Monsieur, pas un malade. Il a eu un malheur, on m’a dit. »
Elle se trouble. Elle reprend sa phrase.
« Un soldat m’a dit… enfin, qu’il avait eu un malheur, avec son fusil.
— Ah ! Leduc ? Vous connaissiez Leduc, Mademoiselle ? »
Le sergent sourit, bien qu’il veuille avoir l’air triste.
Elle rougit et dit, d’une voix tremblante :
« Oui, Monsieur, c’était mon cousin, un cousin de loin, de la campagne, et comme ça… n’est-ce pas ?… »
Les larmes lui montent aux yeux.
Le sergent redevient grave. Pour un peu, il s’excuserait.
« Oui, Mademoiselle, Leduc est mort. Oh ! puisque vous êtes de sa famille, vous pourrez nous donner l’adresse de ses parents : on ne la trouve pas. Leduc était Breton, je crois… »
Sans attendre la réponse, il ajoute :
« Oui, il a eu un accident… ou bien… »
Mais il n’en dit pas davantage.
« Sa famille ? oh ! je ne sais pas ! Vous comprenez, Monsieur, on ne se voyait presque jamais. Mais il était breton. Il était breton, ça, j’en suis sûre.
— Et vous vouliez savoir, Mademoiselle…
— Quand on va l’enterrer. Je voudrais… n’est-ce pas ?…
— Demain, Mademoiselle ; demain matin, à six heures. Ça se fera en partant de la caserne.
— Merci, Monsieur ; vous êtes bien honnête. »
Elle pleure pour de bon. On la regarde avec intérêt. Elle salue rapidement et s’en va.
« Elle en a du chagrin, la petite ! dit le sergent qui la suit des yeux. Le pauvre bougre ! Faut-il qu’on ait des ennuis pour se détruire comme ça ! Sa bonne amie, peut-être ! Regarde, Dupuis, elle marche tout de travers. On dirait qu’elle est saoule ! »