XLV

C’est devant la grille de la caserne du Mourillon. Une jeune femme s’approche d’un air timide :

« Pardon, Monsieur… pour un renseignement…

— Adressez-vous au poste, Mademoiselle, dit le sergent de garde, d’un air aimable.

— Au poste ?

— Oui, là, sur la gauche.

— Ah ! bien ! Merci, Monsieur. »

Elle se hâte, franchit presque en courant les trois marches de l’escalier, frappe à la porte vitrée où une pancarte est accrochée, pénètre enfin dans la petite chambre obscure que des soldats et des sous-officiers occupent. Ils sont assis et fument.

« Pardon, Monsieur… pour un renseignement…

— De quoi s’agit-il, Mademoiselle ? dit un sergent qui sourit déjà et se penche d’un air empressé.

— Voilà, Monsieur. Il y a un soldat de votre régiment, n’est-ce pas ?… un artilleur qui est mort, n’est-ce pas ?… qui est mort, et je voudrais…

— Mademoiselle, pour ça, il faut s’adresser à l’hôpital. Je vais vous donner l’adresse.

— Non, Monsieur, pas un malade. Il a eu un malheur, on m’a dit. »

Elle se trouble. Elle reprend sa phrase.

« Un soldat m’a dit… enfin, qu’il avait eu un malheur, avec son fusil.

— Ah ! Leduc ? Vous connaissiez Leduc, Mademoiselle ? »

Le sergent sourit, bien qu’il veuille avoir l’air triste.

Elle rougit et dit, d’une voix tremblante :

« Oui, Monsieur, c’était mon cousin, un cousin de loin, de la campagne, et comme ça… n’est-ce pas ?… »

Les larmes lui montent aux yeux.

Le sergent redevient grave. Pour un peu, il s’excuserait.

« Oui, Mademoiselle, Leduc est mort. Oh ! puisque vous êtes de sa famille, vous pourrez nous donner l’adresse de ses parents : on ne la trouve pas. Leduc était Breton, je crois… »

Sans attendre la réponse, il ajoute :

« Oui, il a eu un accident… ou bien… »

Mais il n’en dit pas davantage.

« Sa famille ? oh ! je ne sais pas ! Vous comprenez, Monsieur, on ne se voyait presque jamais. Mais il était breton. Il était breton, ça, j’en suis sûre.

— Et vous vouliez savoir, Mademoiselle…

— Quand on va l’enterrer. Je voudrais… n’est-ce pas ?…

— Demain, Mademoiselle ; demain matin, à six heures. Ça se fera en partant de la caserne.

— Merci, Monsieur ; vous êtes bien honnête. »

Elle pleure pour de bon. On la regarde avec intérêt. Elle salue rapidement et s’en va.

« Elle en a du chagrin, la petite ! dit le sergent qui la suit des yeux. Le pauvre bougre ! Faut-il qu’on ait des ennuis pour se détruire comme ça ! Sa bonne amie, peut-être ! Regarde, Dupuis, elle marche tout de travers. On dirait qu’elle est saoule ! »


Back to IndexNext