XXIV

Jacquot passait au pied de la villa. Dans la prairie, Gaétan brandissait une vanne de fer et coupait l’eau des rigoles avec un grand bruit de cailloux froissés.

« Bonsoir, Gaétan !

— Bonsoir, monsieur Jacquot ! Eh bien ? il a volé, votre machin ?

— Non, Gaétan, je n’ai pas essayé ; il faisait trop chaud. »

D’ailleurs, pourquoi n’avait-il pas lancé son… machin, comme disait Gaétan ? Il ne s’en souvenait plus.

M. Laurenty entendit la voix de Jacquot et s’approcha de la fenêtre :

« Viens donc ici, mon petit ! »

Et, tout de suite, il ouvrit son bureau pour prendre le rouleau de papier gommé.

« Tiens, Jacquot ! voilà ce que tu demandais. J’avais tellement sommeil quand tu es venu à deux heures !

— Oh ! merci, Papa ! mais je n’en ai pas besoin, maintenant. C’était pour l’aéroplane. Gaétan m’a donné de la colle et j’ai bouché le trou avec un morceau de journal.

— Tant pis ! »

M. Laurenty rejeta le rouleau au fond du tiroir.

Sa femme caressait le visage et les cheveux de l’enfant.

« Tu es beau, mon petit ! tu as de bonnes couleurs ! »

Jacquot regardait plus loin, par-dessus l’épaule de sa mère.

Elle le prit dans ses bras, l’assit sur ses genoux. Qu’il était lourd ! qu’il était grand ! Elle le berça, mais il ne se laissait pas aller, il résistait presque : il n’avait pas l’habitude.

« Je ne sais plus l’aimer ! » pensa-t-elle.

Quelques instants, elle souffrit cruellement.

« Tu m’aimes ?

— Mais oui, Maman ! »

Pourquoi lui demandait-on cela ?

M. Laurenty s’était approché :

« Et moi, tu m’aimes aussi, mon gros garçon ?

— Bien sûr, Papa ! »

Et il rit, comme d’une plaisanterie.

Son père, s’il avait dit une sottise, se fût senti moins gêné. Il semblait que l’enfant se défendait contre eux. Fallait-il donc apprendre à se faire aimer par son propre fils ?

MmeLaurenty posa des questions à Jacquot. Il répondait avec calme, de façon polie, un peu trop polie. De temps en temps, le père hasardait un mot. Que fallait-il faire ? Lui donner quelque chose ? Mais que désirait-il ? Lui parler ? Mais de quoi ? de quel sujet ? A quoi s’intéressait ce petit étranger que sa mère ne savait pas bercer et qui riait des paroles de son père ?

MmeLaurenty venait de s’apercevoir que les souliers poussiéreux de Jacquot salissaient sa jupe blanche. D’une voix très douce, elle le lui fit remarquer :

« Va te changer, mon petit ! »

Pour atténuer encore la phrase, elle aurait aimé embrasser l’enfant, pour qu’il ne pût croire à un reproche, mais Jacquot s’était si vite dégagé !

Que lui voulait-on ? Son père l’appelait, sa mère l’asseyait sur ses genoux. Et, s’il salissait la jupe de coutil, l’avait-il fait exprès ? Une autre fois, avant d’entrer, il se serait épousseté sans qu’on le lui dît, mais on l’appelait. Alors ? Et, maintenant, ils allaient le gronder ! procédé bien connu ! Il partirait avant l’orage.

Jacquot sortit ; il ferma la porte doucement mais il sortit vite.

M. et MmeLaurenty restèrent silencieux, agacés l’un et l’autre. Ils se sentaient mécontents, mal à l’aise, écorchés. Pourtant, M. Laurenty fit encore une tentative.

« Hélène ! ne pensez-vous pas… »

Qu’allait-il dire ? Il ne savait pas, au juste. Il y avait quelque chose à dire ! Quoi donc ? On ne trouve jamais, tout de suite ! Ah ! qu’il se sentait troublé !

Quelques minutes passèrent, lugubres, dans un silence épais. M. et MmeLaurenty se reposaient de leur effort. Ils avaient tenté de se dégager, ils ne tentaient plus rien, ils ne luttaient plus, ils ne voulaient songer à rien, ils devenaient lâches, ils renonceraient bientôt. Lentement, sûrement, l’ancienne habitude les reprenait, les entravait, leur mettait son bâillon, ses chaînes, ses menottes ; presque libres, un instant, ils se retrouvaient esclaves. Dans peu de jours, sans doute, goûteraient-ils à nouveau l’agrément de leur servitude. Rentrer en prison ! la vie les y invitait comme de toute part. Dans la geôle ! Encore un pas, un pas facile, presque une glissade. — Ils entendirent l’un et l’autre une façon de bruit de clef.

« Hélène !

— Eh bien ? »

La voix était hargneuse, coupante. MmeLaurenty songeait à Georges Périer ; son mari l’interrompait sans raison. Elle se souvint de la brusque sortie de Jacquot.

« Vraiment, les manières du petit deviennent bizarres ! »

M. Laurenty ne dit mot. Valentine ne manquait pas d’un certain charme. Ce soir-là, Salvert dînant à la villa, ils pourraient, après dîner, descendre tous deux jusqu’au casino. Pour répondre à sa femme, il eut un geste de parfaite indifférence.

« Que voulez-vous, mon amie ! cet enfant a un sale caractère ! »


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