« Alors, monsieur Salvert, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? »
Perplexe, Jacquot attendait la réponse. Il avait rencontré son précepteur à la grille de la villa et, tout de suite, s’était débarrassé de son lourd fardeau. Même quand l’heure du dîner est proche, on a toujours le temps de se laver les mains, et d’ailleurs, si elles ne sont pas trop sales, on ne se les lave pas. Il est mille choses plus importantes : Jacquot attendait la réponse de M. Salvert.
Le jeune homme prit l’enfant par les épaules et le tint tout près de lui, puis il parla d’une voix très douce, très lente :
« Peut-être, mon petit, vos parents souffraient-ils, et vous ne les avez pas consolés. Il y a des choses qu’il ne faut pas dire, Jacquot ! « Maman ne m’aime pas ! » quelle idée ! quelle idée saugrenue ! Allons ! changez-moi cette figure ! Sans doute vos parents avaient-ils du chagrin. Ils n’ont pas fait attention à ce que vous leur disiez. Si tendrement qu’ils vous aiment, vous n’êtes pas la seule préoccupation de leur vie. Et, parce qu’ils ne vous ont pas répondu tout de suite, vous êtes parti. Oui, en somme, vous êtes parti. Bien plutôt deviez-vous rester pour les consoler un peu. Il faut toujours consoler ceux qui souffrent. »
Quelques instants, il parla encore sur le même ton, mais à lui-même, il se disait :
« Je fais un tour de jonglerie. Jusqu’à quand cela va-t-il réussir ? Je lui dis de consoler les autres ; moi, je ne le console pas, je l’égare. »
Salvert était mécontent de sa méthode. Bientôt, il quitta l’enfant et gravit les marches de la villa pour aller dîner.
A table, Jacquot fut silencieux. La conversation ne l’intéressait pas. On discutait les élections. Souvent, les causeries, même ennuyeuses, des grandes personnes ont quelques moments drôles. Dans celle-là, il ne voyait rien qui pût l’amuser. Le mieux était donc de se taire, de penser à autre chose. Jacquot réfléchissait et cela occupe beaucoup. Jacquot réfléchissait à l’une des phrases de son précepteur : « Il faut toujours consoler ceux qui souffrent. »
Après le dîner, M. et MmeLaurenty s’assirent sur la terrasse pour prendre le café. Deux cigares firent dans l’ombre des points rouges et Jacquot descendit dans le jardin, car il en avait assez d’entendre parler des avantages de la représentation proportionnelle.
Une nuit tiède et très noire offre des plaisirs merveilleux. Elle est plus jolie sans doute avec la lune, mais alors, on ne peut avoir l’impression charmante de se perdre, de se perdre pour rire, bien entendu, car le jardin, le bois et le chemin de ronde sont connus de Jacquot. Il faut qu’il aille voir son ami Leduc qui monte la garde à la limite du fort. Pour se rendre là-bas (c’est à quinze pas), il fera un grand détour sous les pins. Il veut réfléchir quelques instants de plus. A la fin du repas, il a surpris le regard de sa mère ; il a fait le geste d’envoyer un baiser. MmeLaurenty a considéré Jacquot longuement, puis elle a souri. Pourtant, elle souriait comme si… comme si elle avait mal. C’est drôle que des gens puissent sourire comme s’ils avaient mal !
Et Jacquot entre dans le bois de pins qui vraiment est très séduisant à cette heure. Dans les branches passe un bruit sourd, le bruit que l’on fait en parlant bas. Ce sont peut-être les oiseaux, ou bien la brise. Au pied de la falaise, la mer froisse les galets, mais on l’entend à peine, il faut prêter l’oreille. Jacquot ne pense plus à la souffrance de ses parents. Il s’est perdu dans la grande forêt. Là-bas, sur la montagne, il trouvera le condor dans son nid. Ne l’effarouchons pas ! le bel oiseau s’envolerait ! Un rat vient de passer ! Jacquot n’a pas crié, parce qu’il est brave, mais ce sont là, tout de même, des émotions bien désagréables. Où se trouve le camp des Indiens ? Il les verra danser, le tomahawk au poing. Oh ! les affreux visages couverts de peintures ! et ces plumes rouges ! ces verroteries ! Qu’il est doux de marcher dans un sentier que l’on ne voit guère ! Voilà une lanterne, celle du fort ; il faudra prendre garde de ne pas se heurter aux fils de fer de la clôture. Leduc doit être là. Jacquot va l’appeler, tout bas, tout bas ! On parle bas quand il fait sombre.
« Leduc ! Leduc ! c’est moi, Jacquot !
— C’est vous, monsieur Jacquot ! »
Jacquot s’approche. Qu’y a-t-il donc ? Il a surpris son ami Leduc, debout sur le bord du sentier de ronde, et qui pleure.
« Qu’avez-vous, Leduc ?
— Oh ! c’est rien, monsieur Jacquot.
— Vous avez du chagrin, Leduc !
— C’est rien, je vous dis, monsieur Jacquot ! Pardon, je suis un imbécile !
— Leduc ! il faut me raconter. Moi aussi, j’ai eu du chagrin, beaucoup ! souvent !
— Et j’aurais pas dû vous laisser voir que je pleurais.
— Qu’est-ce que ça fait, Leduc ! puis… je ne suis plus un petit garçon ; je comprends les choses.
— Pas tout ! et c’est impossible ! Vous êtes trop jeune, monsieur Jacquot. »
Un gros sanglot l’étouffait ; il se mit à tousser. Il s’essuya les yeux et hocha la tête d’un air mécontent. Il n’aurait pas dû pleurer devant ce gosse.
Jacquot s’était éloigné de quelques pas. Il n’avait pas peur, mais craignait de se montrer indiscret. Les leçons de M. Salvert portaient leur fruit ; il y pensait souvent.
Leduc, en s’essuyant les yeux, eut encore un sanglot, presque un sanglot d’enfant, que Jacquot reconnut : il avait pleuré ainsi. Profondément ému, il murmura :
« Leduc ! racontez-moi… »
Mais une voix criait au fond du jardin de la villa :
« Jacques ! Jacques !
— Tiens, dit Leduc, on appelle chez vous.
— Jacques, rentrez vite !
— J’y vais ! j’y vais ! »
Ce cri ! cela changeait tout. Il faisait moins sombre, maintenant. Quand il fait sombre, on parle à voix basse.
« Rentrez, monsieur Jacquot, dit Leduc. Vos parents vous appellent.
— C’est pas mes parents, c’est mon précepteur. Oui ! oui ! j’y vais, monsieur Salvert ! cria-t-il. Bonsoir, Leduc ! »
Il lui serra la main.
« Et puis, Leduc, ajouta-t-il, j’aimerais vous embrasser.
— Oh ! vous êtes gentil, monsieur Jacquot ! »
Leduc appuya son fusil contre la guérite, prit l’enfant par les épaules, entre ses deux fortes paumes, le souleva, très haut, à bras tendus, et le regarda.
Oh ! il avait bien de la reconnaissance pour ce petit, si honnête !
Puis il l’attira vers lui, l’embrassa sur les deux joues et le reposa doucement à terre.
Jacquot s’amusait d’être ainsi manié.
Leduc ne pleurait plus.
« Vous êtes bien bon, vraiment, monsieur Jacquot, dit-il, vous m’avez un peu consolé.
— Tant mieux, Leduc. Bonsoir. A bientôt. »
Jacquot partit en courant.
« Tu es resté dehors bien tard, Jacquot, lui dit MmeLaurenty, quand il rentra dans le salon. Tu n’es pas assez couvert.
— Oh ! Maman ! il faisait si beau !
— Va te coucher, mon petit !
— Bonsoir, Papa ; bonsoir, Maman ; bonsoir, monsieur Salvert. A demain matin ! »
Il monta dans sa chambre, il se coucha ; puis, quand il eut, en enfonçant sa tête dans l’oreiller, retrouvé l’ombre, l’ombre où l’on parle bas, il revit Leduc, il l’entendit pleurer.
« Leduc a un gros chagrin, murmurait-il ; Leduc a un affreux chagrin. »
Il aurait voulu ne plus penser à autre chose, mais, comme il se sentait très fatigué, bientôt le sommeil le surprit et vint sécher quelques larmes qui avaient glissé sous les paupières closes.