XXXVI

Jeanne se rendait compte qu’elle avait fait une sottise.

D’abord sa colère l’occupa encore quelque temps, puis ce furent des clients tardifs, puis les soins qu’il fallut donner à MmeMayeux, une tisane qu’elle dut préparer, une friction de la jambe malade, puis la clôture de la boutique, le dîner, et une lecture à voix haute du feuilleton.

Durant tout ce temps, elle ne sut cacher son trouble. MmeMayeux s’en inquiéta, la croyant souffrante, et le boucher du no7, quand il vint, comme chaque jour, l’aider à remettre les volets de la boutique, lui donna des conseils :

« Mademoiselle, c’est les chaleurs. Ça vous vaut rien, les chaleurs. Vous voilà toute pâle. Il faut faire attention à l’eau qu’on boit : le journal dit qu’elle est mauvaise. »

Jeanne se rendait bien compte qu’elle avait fait une sottise. A l’instant même où Leduc sortit, elle s’en douta ; le lendemain, elle en fut persuadée, après une nuit peuplée de réflexions que le sommeil ne voulut pas interrompre : sa première nuit blanche.

Jeanne le savait, maintenant : elle aimait Leduc, elle aimait son beau soldat, elle s’en voulait de l’avoir malmené ainsi pour un baiser. Ah ! certes, Gaétan, jadis, se montrait plus brutal. Pour si peu, devait-on se fâcher ? Elle se sentait triste. Quelques instants, elle voulut mourir, elle voulut être morte, puis, plus simplement, elle continua à se sentir triste.

Car, en somme, Jeanne a bon cœur. Elle se repent. Le pauvre garçon ! si malheureux à cause d’elle ! Il s’en faut de peu qu’elle n’ait honte.

De temps en temps, elle suspend ses réflexions pour servir un client, puis, elle repense à Leduc. Elle voudrait que « cela s’arrangeât » sans qu’elle eût à mettre beaucoup du sien, et de façon, pourtant, à ce que Leduc fût consolé. Elle pourrait aller jusqu’à la caserne et demander à lui parler, oui, mais elle ne saurait laisser la boutique vide et sa tante seule. En elle, monte une inquiétude sourde, elle s’agite, elle ne tient pas en place, elle vient de jeter à terre un tiroir en le tirant trop fort. Elle pourrait lui écrire. C’est cela ! c’est cela ! Elle lui enverra une lettre, gentille, longue, affectueuse, où elle lui dira de revenir, sans demander pardon, bien entendu ! Et il sera content, et il reviendra, et, dès son entrée, elle aura un bon sourire d’accueil. S’il veut l’embrasser encore, eh ! mon Dieu ! elle le laissera faire ! D’ailleurs, il embrassait de manière agréable et la serrait contre lui fortement, comme un homme doit serrer sa promise. Ah ! il vaut mieux que Gaétan ! Elle revoit ses yeux, ses bons yeux fidèles, sa bouche si polie, ses mains vigoureuses. Elle est sa promise ; elle l’aime !

« De la lavande en sachets, Madame ? Voici… Je vous recommande ces sachets roses, Madame. C’est pour des mouchoirs, n’est-ce pas ? Et le petit, comment va-t-il ? Oh ! qu’il est mignon ! Je l’ai vu à la musique, dimanche dernier ! Ma tante ? Vous êtes bien bonne, Madame ! sa jambe la tourmente encore. Bonjour, Madame. Attendez, un instant, je vais faire le paquet. Oui, ce sont les grosses chaleurs qui commencent. Bonjour, Madame. »

La cliente (son mari est employé à la Poste) sort en disant mille amabilités. C’est ainsi que Jeanne fait prospérer la maison, pendant la maladie de MmeMayeux.

Et puis encore, si sa tante meurt, alors, cela changerait tout ! ce serait la fortune ! Oh ! il ne faut pas penser à ces choses !

« Des couleurs à l’aquarelle ? Non, Monsieur, nous n’avons pas ça, mais, au coin de la rue, chez Dareste, vous trouverez. Bonjour, Monsieur. Pas de quoi ! »

Ce monsieur lui a souri. Tout le monde lui sourit. Jeanne se sait jolie, appétissante et fraîche comme un fruit. Mais, cette fois, elle a gardé son air le plus grave : elle aime Leduc.

Et comme il sera content en recevant la lettre ! ah ! qu’il sera content ! Elle lui écrira ce soir même, après avoir couché MmeMayeux.

« Que demandez-vous, jeune homme ? »

Un petit garçon bien vêtu, que Jeanne ne connaît pas, vient d’entrer dans la boutique. Il a l’air gentil, mais paraît avoir peur. Il a soulevé le rideau d’une main hésitante ; il n’ose franchir le seuil, tout à fait.

« Qu’y a-t-il pour votre service, jeune homme ? »

Jamais on ne l’a appelé « jeune homme » ; cela l’intimide beaucoup.

Jeanne sourit derrière son comptoir ; le nouveau venu la regarde ; ses lèvres tremblent, son souffle est court.

Quoi ! ce serait cette jeune femme-là ! si aimable, si contente et qui lui sourit d’un bon sourire ? Non ! non ! impossible !

Il se décide enfin :

« Mademoiselle Jeanne, s’il vous plaît ? Je voudrais parler à mademoiselle Jeanne.

— C’est moi. »

Oh ! c’est elle !

C’est donc elle qui fait tant de chagrin à Leduc ! Ah ! qu’il l’imaginait autrement ! forte, méchante, avec une grosse voix ! Il a plus peur encore, mais, maintenant, il faut parler.

« Voilà, Mademoiselle, je connais un de vos amis, et je voudrais vous dire quelque chose. »

Cette phrase a été préparée tout le long de la route, avec grand soin, tout le long de la route poussiéreuse et chaude dont il a fait une partie à pied, parce que les tramways étaient pleins. Cette phrase, il devait la dire à une maritorne épaisse, au teint rouge, à une femme dépeignée, dont les mains seraient sales, le corsage plein de taches, mal boutonné. Et puis, ce n’était pas cela du tout.

« Je voudrais vous dire quelque chose, un secret, vous comprenez, Mademoiselle, à propos d’un de vos amis. »

Jeanne est très étonnée. Elle ne sait de quoi il s’agit. Elle ne soupçonne rien.

« Parlez, jeune homme, je vous écoute. »

Mais, d’abord, il convient de se présenter.

« Je m’appelle Jacques Laurenty. »

Il n’a pas dit « Jacquot ».

Allons ! il faut avoir du courage.

« Mademoiselle, déclare-t-il tout à coup sur un ton décidé, Mademoiselle, j’ai un ami que j’aime beaucoup et que vous connaissez. Il s’appelle Jean Leduc. Il est très gentil. »

Jeanne ouvre de grands yeux.

« Je cause souvent avec lui et je sais qu’il a beaucoup de chagrin. Oh ! oui ! Mademoiselle ! je vous assure, il a beaucoup de chagrin, et je suis venu pour ça. »

Il s’arrête. Il a très chaud. Sa bouche est incertaine.

Jeanne se tait. Jacquot reprend :

« Oh ! Mademoiselle ! il a du chagrin parce que vous lui faites de la peine, je le sais, et il vous aime bien et vous lui faites de la peine, vous lui faites de la peine… »

Il n’en sort pas, de cette phrase.

« Et il pleure, quelquefois, quand il est de garde, vous savez, et qu’il pense à vous, Mademoiselle… »

Il tousse un peu.

« C’est vrai, Mademoiselle ? c’est vrai que vous lui faites des misères ? »

Voilà ! voilà le grand mot lâché !

Jeanne ne répond pas tout de suite. Elle ne sait que dire, vraiment, ni que répondre à ce petit garçon. Elle est trop étonnée.

« Mais… Monsieur ! Asseyez-vous, Monsieur. »

Et, tandis qu’il s’assoit, elle regarde la jeune figure grave. Soudain, elle voit le tableau que M. Jacques Laurenty lui décrivait, elle voit Leduc, montant la garde et pleurant en songeant à elle, et Jeanne aussi a du chagrin. Non ! elle ne se doutait pas qu’elle fût si méchante ! elle a tout à fait honte ! elle demandera pardon ! Ses joues se sont empourprées ; l’aspect du visage de cet enfant, visage tranquille mais douloureux, lui donne des battements de cœur. Oh ! qu’elle voudrait l’embrasser !

« Oh ! Monsieur ! dit-elle, c’est vrai ! j’ai été méchante, mais je ne sais pas comment il a pu vous dire ça. Monsieur, je lui écrirai pour lui demander pardon, et je serai gentille avec lui. Ce soir, je lui écrirai, Monsieur, et il viendra ici, quand il sera libre, et… »

Elle ne peut expliquer. Elle trébuche au milieu de sa phrase, mais Jacquot l’interrompt.

« Mademoiselle ! vous êtes bien gentille ! »

C’est comme une petite querelle avec Lucienne. On va faire la paix ! Jacquot s’approche. Jeanne, toute rouge, l’accueille, les bras tendus.

« Monsieur… Monsieur…

— Je m’appelle Jacquot.

— Ah ! oui ! Monsieur Jacquot, permettez-vous que je vous embrasse ?

— Oh ! oui, Mademoiselle ! »

Il saute sur ses genoux. Elle le berce, elle lui baise les joues ; il est son enfant ; elle l’aime, ce petit. Lui, se pelotonne, câlin, caressant, heureux de ce qu’il a fait. Il sourit et regarde les jolis yeux de la belle dame qui est l’amie de Leduc. Mais la pendule en sonnant le distrait de son plaisir.

« Mademoiselle, il faut que je retourne à la maison.

— Oh ! tant pis, monsieur Jacquot ! Vous reviendrez me voir ?

— Bien sûr, Mademoiselle ! »

Quelle question superflue ! il l’aime tant, cette mademoiselle Jeanne ! Il l’embrasse encore, il se laisse embrasser. Il se dégage enfin.

« Au revoir, Mademoiselle ! »

Jeanne soulève le rideau de la porte.

« A bientôt, monsieur Jacquot ! »

Elle le suit des yeux, elle lui envoie un baiser, quand il tourne dans la rue des Riaux ; elle pousse un soupir quand il disparaît. Déjà elle se sent meilleure.

Un soldat passe devant la boutique et salue Jeanne.

Ah ! c’est M. Dupuis, le camarade de Leduc.

« Monsieur Dupuis ! Monsieur Dupuis ! »

Elle va profiter de l’occasion.

« Bonjour, Mademoiselle.

— Bonjour, monsieur Dupuis. Est-ce que vous montez au Mourillon ?

— Pas tout de suite, Mademoiselle, mais ce soir.

— Et vous verrez Leduc ?

— Oui, mademoiselle, c’est facile.

— Alors, monsieur Dupuis, écoutez ! Voulez-vous lui dire quelque chose de ma part, comme ça ? Vous me rendrez service.

— Eh ! tout de même, Mademoiselle !

— Alors, voilà ! monsieur Dupuis, voulez-vous lui dire, comme ça, que je le salue bien et que j’ai vu son ami monsieur Jacquot et que monsieur Jacquot est bien gentil, tout à fait ! là ! tout à fait !

— C’est entendu, Mademoiselle.

— Pas autre chose, monsieur Dupuis ! Seulement ça ! que monsieur Jacquot est bien gentil.

— C’est entendu, Mademoiselle.

— Je vous remercie, monsieur Dupuis.

— Oh ! pas de quoi, Mademoiselle ! Ce soir, je le lui dirai.

— Bonjour, monsieur Dupuis.

— Bonjour, Mademoiselle. »

Il part en hochant la tête.

« Ce qu’elle est jolie, la payse à Leduc ! »

Jeanne rentre dans la boutique. Sa tante l’appelle. Ce soir, elle écrira à Leduc une longue lettre affectueuse, et elle l’embrassera à la fin, oui ! c’est cela ! elle terminera la lettre par ces mots :

«Votre fiancée qui vous donne un baiser d’amour.»

«Votre fiancée qui vous donne un baiser d’amour.»


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