Le gourbi des bergers s’isole entre des roches dures, dénudées par d’anciens ruissellements de torrents. C’est une hutte basse, écrasée, faite d’une irrégulière muraille de rameaux de myrtes, entrelacés aux branches solides des lentisques, retenus par des liens de genêt que rien ne rompt et couverte de diss.

Au seuil, deux chiens féroces et tragiques, maigres et comme hérissés d’une perpétuelle horreur, alternent leur rauque aboîment. Des cordes de laine tressées les attachent de si près à un pieu fiché dans le roc que l’endroit où ils bondissent et hargnent n’a pas la longueur de leur corps.

Devant le trou creusé dans le sol et qui sert de foyer, une femme se tient assise, toujours.

Dans le temps où elle était très petite et aimée des chiens fauves qui, maintenant, la redoutent, déjà on la voyait à cette place, berçant sur ses minces genoux repliés le dernier-né de sa mère. Adolescente, on l’y retrouvait faisant le simulacre d’allaiter l’enfant d’une sœur aînée. Jeune épouse, et durant les nombreuses saisons qui ruinèrent son corps et son visage, là encore maints nourrissons épuisèrent son lait. Désormais, vieille, si vieille, et comme ayant atteint au-delà des limites de la vie des hommes, elle abandonne une mamelle parcheminée au fils de sa petite-fille morte pour avoir enfanté. De ses gencives sans force, le nouveau-né misérable, affamé, mâche vainement le sein vide. Dans son inutile effort pour boire à la source tarie, il s’en va à son tour vers la mort. Ses cris, où l’instinct de vivre se révolte contre la faim, ont peu à peu cessé d’être perçants pour se fondre en une plainte continue, presque un râle, que l’aïeule écoute sans l’entendre, sans ralentir ni précipiter le bercement de ses bras et de ses genoux.

L’Enfant a voulu essayer de donner du lait de chèvre au petit moribond ; trop tard ; il faut le laisser mourir dans le bercement ininterrompu.

L’Enfant n’a jamais vu la mère des bergers que sous son aspect de vieillesse séculaire et de fatalisme absolu… Souvent, lasse d’une course ou d’un jeu, elle vint, comme aujourd’hui, s’asseoir près de la nourrice éternelle, sous le regard des yeux creux où subsistaient en reflets divins, tendrement animales, et farouches un peu, des lueurs de maternité. Alentour régnait la claire sécurité de l’espace vide, isolant le groupe fragile de l’ombre méfiante et guetteuse des fourrés…

L’Enfant sait que toutes les petites et les adolescentes de la montagne finiront par ressembler à cette femme, sauf celles qui mourront jeunes ou quelqu’une qui partira peut-être avec un Achaba ne la dédaignant point. Et il pourrait en être de même pour elle, si sa race supérieure et son caractère hautain ne la situaient dans une autre zone des possibilités humaines…

La forêt s’enveloppait de son grand silence du jour. L’aboiement rauque et indiscontinu des chiens et le ronronnement lamentable du petit agonisant restaient sans écho dans ce silence. Cela pesa soudain sur l’Enfant. Elle redressa son buste mince, sa tête violente.

— Parle, ordonna-t-elle à la vieille.

La nourrice éternelle se courba davantage sur son nourrisson et sous l’impérieuse parole. Au rythme de son bercement, elle murmura une chanson sans air :

« La forêt !« ô la forêt !« Il y a trop de lions« pour les chevreaux et les génisses.« La forêt,« ô la forêt !« Il y a des vers sous l’écorce des arbres. »

« La forêt !« ô la forêt !« Il y a trop de lions« pour les chevreaux et les génisses.« La forêt,« ô la forêt !« Il y a des vers sous l’écorce des arbres. »

« La forêt !

« ô la forêt !

« Il y a trop de lions

« pour les chevreaux et les génisses.

« La forêt,

« ô la forêt !

« Il y a des vers sous l’écorce des arbres. »

Le soleil avait cessé d’être visible et le crépuscule coulait sur les pentes frisées des monts. Du large de la Grande Clairière où pâturait le bétail du maître, le troupeau des bœufs et des vaches remontait vers le gourbi des bergers et le vaste enclos d’épines de jujubiers sauvages qui, selon la coutume montagnarde, constituait la seule étable. Il remontait lentement, se conduisant lui-même au lieu du repos accoutumé. Des taurillons jouaient entre eux, les fanons humides du dernier abreuvoir dans la rivière. Le roi du troupeau, le petit taureau gris à crinière noire, s’avançait isolément ou s’arrêtait pour répondre aux autres taureaux des troupeaux indigènes, disséminés dans la contrée, et dont le mugissement mélancolique errait à travers l’épaisseur des bois. Par intervalles, les mugissements s’exaspéraient, muaient en appels brefs aux sons de trompes d’alarme, puis devenaient des sortes de rugissements pleins de menace et de fureur combative.

— Certainement, il se battra cette nuit encore, dit le berger.

Il offrait à l’Enfant une tasse de terre brute que remplissait un lait fumant et répétait :

— Certainement, il se battra cette nuit… Jusqu’à la mort…

Il alla écarter un faisceau d’épines pour livrer aux bêtes le passage dans l’enclos. L’Enfant le suivit.

— Il ne manque pas une tête, dit le berger surveillant le défilé. Certainement, la meilleure manquera demain.

Le taureau gris hésita un instant avant d’imiter les autres. Subitement, il consentit.

L’Enfant entra dernière lui et s’immobilisa devant l’animal. Il apparaissait monstrueux dans sa petite taille, avec un col et un garrot informes, plaqués de sang coagulé, suintant des stries rouges de sang frais, des lambeaux de peau arrachée effilochés comme des franges, lacérés dans une confusion de chair, de cuir et de poils, pendaient sur ses épaules. Son front dur aux cornes droites et courtes était intact. Son mufle d’un noir luisant aspirait avec force. Il grattait la sombre terre d’un sabot fébrile ; la poussière de l’enclos, soulevée par les piétinements multiples, poudrait ses profondes blessures.

— Il pourrait se contenter de se battre contre des taureaux, redisait le berger d’un accent admiratif.

La bête sanglante flaira le sol attentivement. Les lanières de sa chair déchirée se souillèrent de terre tandis que les suintements rouges ruisselaient. Sa fébrilité s’apaisa ; il fixa doucement l’Enfant.

Elle le revit alors tel qu’il était au milieu du troupeau, dans la clairière. Il broutait, à la fois tranquille et vigilant. A l’heure de la méridienne, quand le bétail descendait jusqu’aux bas-fonds de la rivière et somnolait les quatre membres baignant dans la fraîcheur de l’eau, lui, circulait sur la berge à la manière du lion qui rôde. Lorsque le soleil baissait et que le troupeau s’acheminait par les pentes déboisées, il s’arrêtait, levait haut ses cornes solides et tendait le cou dans la direction d’un point unique de la forêt, toujours le même, là où ne s’aventuraient pas les troupeaux domestiques…

Des moustiques attaquèrent ses plaies. Il frissonna comme font les gens qui ont la fièvre.

Un premier glapissement de chacal stridula parmi la brousse. Le berger refermait l’infranchissable haie épineuse et la vieille nourrice ne chantait plus. L’aboiement des chiens en hargne ripostait au glapissement de l’adversaire nocturne.

Tout à coup, ils se turent. Dans la forêt,quelqu’unpassait dont on pressentait plutôt qu’on ne percevait le souple glissement et les bondissements silencieux.

— La panthère, prononça laconiquement le berger ; — car c’étaient les signes qui annoncent la grande rôdeuse.

Dans l’enclos, le taureau gris recula lentement, prit du champ, s’élança et franchit la haie. Au petit trot, la queue fouettant ses flancs, il redescendit la pente. Ainsi il traversa la clairière, puis, à la lisière des arbres, se mit au pas, déjà engagé sur le terrain de son duel obstiné avec le fauve…

— Il avait tant d’amour-propre !

— Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la mort !

— Pour le plaisir…

— Certes, il était le fils d’un lion !

— O le généreux et le seigneur du troupeau !

— O le maître du courage et le plus aimé !

— O celui qui s’est battu, et qui tua, et qui fut tué, pour le courage et pour le plaisir !

L’Enfant et sa légion de gamins psalmodiaient devant le cadavre du petit taureau.

Ils s’étaient mis en quête dès le matin, dès que les bergers eurent annoncé que deux panthères avaient miaulé toute la nuit et que le taureau gris n’avait pas rejoint le troupeau comme de coutume. Ils le découvrirent au bord d’un ravin, dans le bouleversement du sol et la dévastation des broussailles qui témoignaient de l’acharnement du combat.

Une panthère éventrée, les reins brisés, gisait dans le précipice. Le félin avait été vaincu par la bête robuste et brave, adroite au combat. Mais les traces d’un second fauve se relevaient nettement et c’est celui-ci qui égorgea sans gloire le taureau ivre de fatigue, aveuglé de sang. Le vainqueur sans noblesse s’était rassasié de chair noble, abandonnant le reste à la faim des chacals qui pillèrent la dépouille. Seule demeurait presque intacte, contre le squelette âprement rongé, la dure tête aux yeux vitreux, aux cornes luisantes.

Sur l’ordre de l’Enfant, les gamins psalmodiaient encore :

— Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la mort…

Entre les cornes du taureau, gravement, elle jeta une poignée de feuillage.


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