Les gamins de l’Enfant et l’Enfant elle-même taquinaient volontiers les travailleurs obtus, qui n’avaient ni chansons ni sourires, dont ils ne comprenaient point le langage et desquels ils n’étaient pas compris.
Un de leurs amusements consistait à dérober les hachettes des démascleurs et à découper le manche poli, taillé en biseau, le rendant ainsi inutilisable. C’était aussi l’infernale ruée des poulains montés, à l’heure où les Kabyles, groupés dans leurs cantonnements, allumaient les feux de cuisine sous les instables gamelles, pleines d’un bouillon de tortue ou de hérisson, relevé d’huile forte et de rouge piment.
Les Kabyles récriminaient entre eux sans oser s’en prendre directement aux coupables ; mais, souvent, l’instinct de l’Enfant percevait que c’était sur elle seulement et l’élément de domination qu’elle représentait, que s’accumulaient les lentes rancunes inexprimées de ces gens.
Il arriva cette chose inouïe que l’un des gamins prit parti pour les tourmentés contre la troupe espiègle et turbulente des tourmenteurs. Alors, l’Enfant découvrit que cet être la haïssait et ce lui fut une surprise sans bornes.
Elle revécut, dans son souvenir exact, toutes les phases de leurs jeux, cherchant les raisons de ce sentiment inexplicable et trouva ceci :
Un jour, joutant avec la bande des poulains, elle avait fixé comme but de la course, à l’extrémité de la Grande Clairière, un défilé serré dans le lit encaissé et sur le bord escarpé de la rivière. On ne pouvait passer là que l’un après l’autre et les chevaux laissant de leur poil et de leur crinière contre les parois d’argile dure. Il fallait arriver dans ce couloir le premier et crier victoire sur l’autre bord. Or, le plus ardent des jouteurs, celui qui, parfois, avait semblé vouloir mener la troupe des gamins, puis, sous le regard et l’autorité incontestée de l’Enfant, s’était cantonné dans un rôle de commandant en second, Draïdi, le fils unique d’un chef de fraction montagnarde et dont le père servait comme garde particulier sur le domaine, Draïdi, ce jour-là, défia l’Enfant à la course.
— Et vous êtes tous défiés par moi ! répondit-elle en s’adressant à la bande toute entière.
Ils s’élancèrent, partis sur un même rang. Bientôt l’Enfant les distançait. Au bout de quelques minutes, sa monture se détendait avec moins d’effort ne sentant plus sur sa croupe ou contre ses flancs les naseaux haletants des autres. Mais, soudain, voici qu’un poulain pris de vertige tenait l’allure du sien à moins d’une demi-longueur ; c’était celui que montait Draïdi.
Si proche le but à atteindre ! Et, couchée sur le col de son cheval, la sauvage enfant lui mordait l’oreille à pleines dents. La bête bondit. Elle s’engageait dans le couloir. Une poussée brutale, la ruée sournoise de l’adversaire, et Draïdi prenait le passage…
Campé sur la berge haute, il cria victoire. Les gamins entendirent cela, stupéfaits. Au pas, suivie de la troupe des petits cavaliers muets et des poulains écumants, l’Enfant traversa la rivière. Ils furent sur la berge, face à Draïdi.
— Descends, lui dit lentement la maîtresse des chevaux.
Il mit pied à terre, n’osant pas encore résister. L’Enfant frappa le poulain libre sur la tête et le chassa.
— Celui-ci ne courra plus avec nous ; c’est un traître. Pour toi…
Elle poussait sa monture vers le gamin félon qui ne bougeait pas, les yeux mi-clos, la lèvre retroussée sur une mâchoire de jeune chacal.
— Pour toi…
Le poitrail du cheval touchait presque à la poitrine du gamin. Sous le talon de l’amazone, il fit encore un pas et jeta Draïdi dans la rivière.
— Elle a raison, conclurent simplement les autres.
Et ils tournèrent bride avec l’Enfant.
Draïdi s’étant relevé rentra dans le gourbi de son père, le bras brisé d’une mauvaise fracture que prétendirent soigner les rebouteux et qui devait le laisser estropié.
L’Enfant n’avait point envisagé la disproportion de ce châtiment, dépassant sans doute celui qu’elle voulait lui infliger. Confinée dans la primitive logique de son acte, elle n’éprouvait aucun regret…