Le Rahmani passait dans la brousse à l’amble de son cheval.
De campement en campement, il allait, avertissant les Achabas que le moment du retour aux steppes était venu.
Les feuilles des chênes-liège restaient vertes, mais celles des chênes-zéens tombaient déjà. Les hautes fougères prenaient leurs nuances de rouille. La couleuvre gardienne des livres devenait frileuse. Les bêtes se revêtaient du poil brillant et fourni de la saison hivernale. La forêt exprimait une magnificence recueillie.
L’Enfant accompagnait le Rahmani et celui-ci l’entretenait encore des plaines et du désert.
Elle aurait voulu fuir son insistance et ne faisait rien pour y échapper. Il lui advint de chercher à pressentir le monde inconnu. Ainsi, au seuil d’une saison nouvelle, l’adolescence entrevoit la redoutable et l’inéluctable vie d’un autre âge vers lequel elle s’achemine, craintive et curieuse, parfois épouvantée, mais sans qu’il lui soit permis de fixer le temps ni de remonter le cours de saisons écoulées.
Le Rahmani passait sur son cheval, qui ressemblait à un sloughi, et l’Enfant montait un fils de Moueddin.
Des raisins aux grappes noires et dures mûrissaient dans les arbres chargés de vignes pendantes. Sous le moindre vent, en essaims pourprés et jaunes, s’abattaient les feuilles de ces vignes et celles des figuiers que visitait l’automne.
De campement en campement, les deux cavaliers allaient comme des envoyés du destin, avertissant les pasteurs et les troupeaux nomades de se tenir prêts pour l’exode prochain.
Durant plusieurs journées, le lent défilé recommencerait en sens inverse. Encore, la suzeraine des bois pourrait dénombrer ces vassaux échappant pour un temps à sa domination. Elle recevrait encore les nombreuses et poétiques offrandes, les derniers-nés d’entre les agneaux laineux auxquels les femmes joindraient quelque bijou, quelque souple étoffe tissée par leurs mains peintes et qui garderait longtemps l’odeur sensuelle du chîh, qui est la plante amère et parfumée des pâturages sahariens.
Puis, des orages drus ruisselleraient sur la montagne. Les brumes rôderaient autour des sommets. Les ravines rouleraient un flot continu. Les sources taries rejailliraient, froides et transparentes. Il y aurait des violettes blanches et des cyclamens sous bois.
Et un jour d’entre les jours de ciel uni, d’atmosphère ouatée, la neige tomberait, l’espace de quelques heures, bloquerait les sentiers encaissés, impraticables le long des torrents, s’accumulerait et persisterait dans les gorges. Beaucoup de bêtes mourraient parmi les troupeaux sans étables. Les bergers, dont le printemps et l’été virent les robustes silhouettes adossées contre un chêne, les doigts actifs, tricotant, avec deux longues aiguilles en bois de genévrier, la laine bourrue, à peine filée, pour en faire des jambières protectrices contre les épines de la brousse, — les bergers s’accroupiraient dans leurs lourdes tuniques rayées et ne conduiraient plus le bétail dans les clairières blanchies. Ils se blottiraient avec les femmes et les enfants près des misérables feux de branches vertes qui fumeraient sous les étroits gourbis.
Dans ce temps, les cerfs deviendraient plus familiers, les sangliers seraient hardés par bandes plus nombreuses et les panthères ne se risqueraient qu’en des chasses prudentes, des rondes circonspectes, car la neige qui conserve les traces nettes serait une trahison perpétuelle sous leurs pas.
Mais, d’abord, se prolongerait la saison des feuilles mortes, quand la forêt sent amoureusement bon, telle une chevelure au soleil.
— Certainement, une fois, je descendrai avec vous jusqu’au pays des palmes, répétait l’Enfant répondant au Rahmani.
Il sourit et l’extase des oasis parcourut son visage.
— Alors, répliqua-t-il, tu ne remonteras jamais jusqu’à la forêt.
— Je remonterai au printemps suivant, comme vous.
— Ah ! pour nous il y a une loi différente et qui ne t’atteindra point ; car ce sont nos troupeaux qui remontent, parce qu’ils ont faim, et nous sommes obligés de les suivre. Pour toi, nulle nécessité. Et ne seras-tu pas maîtresse là-bas de la même manière que tu l’es ici ? Il fut écrit sur toi que tu régnerais toujours à cause de la puissance égale de ton esprit.
— Mais la forêt ?… Je l’aime par-dessus tout, tu le sais.
Il dit d’une voix grave, douce et convaincue :
— Tu n’aimeras plus la forêt ou tu penseras à elle comme à une morte avec qui tu n’aurais plus rien à faire dans ce monde.
— J’y penserais comme à une morte…
Elle eut un éclair de courroux dans les yeux et, l’accent rude, les paroles tranchantes, elle ripostait au favori :
— Ne me parle plus de telles choses. Tu m’affliges et m’offenses ; je ne te le permets pas.