Le regard de l’Enfant étreint toute la forêt. Ses bras frémissants, élargis vers les horizons de la montagne aux cinq cimes, puis ramenés lentement sur sa poitrine, enferment tout un monde dans leur geste et contiennent les trésors de l’espace découvert et de l’étendue invisible.

Elle scande les strophes que leur intense et musicale beauté grave dans sa mémoire pour défier l’oubli des jours. Elle a lu éperdûment lesPoèmes Barbares. Après celui deLa Forêt Vierge, elle rejeta le livre d’un mouvement brusque. Il roula, comme emporté par le vent qui passe dans les grandes lyres. Rompu en feuillets palpitants, il tomba dans le ravin, s’en alla au fil de l’eau pure, vers le cœur de la vierge forêt.

L’Enfant ne voulait pas lire plus avant. Extasiée, mais frémissant ainsi qu’aux paroles d’un oracle, elle reprenait mentalement le chant inspiré :

Depuis le jour antique où germa sa semence,Cette forêt sans fin aux feuillages houleuxS’enfonce puissamment dans les horizons bleus.Sur le sol convulsif l’homme n’était pas néQu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire,De son ombre, de son repos, de sa colère,Un large pan du globe encore décharné.

Depuis le jour antique où germa sa semence,Cette forêt sans fin aux feuillages houleuxS’enfonce puissamment dans les horizons bleus.Sur le sol convulsif l’homme n’était pas néQu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire,De son ombre, de son repos, de sa colère,Un large pan du globe encore décharné.

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin aux feuillages houleux

S’enfonce puissamment dans les horizons bleus.

Sur le sol convulsif l’homme n’était pas né

Qu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire,

De son ombre, de son repos, de sa colère,

Un large pan du globe encore décharné.

Longtemps, les monts avec leur ossature de gneiss et de granits, issus des entrailles de la terre, repoussés et vomis par le formidable volcan initial, avaient progressé, pendant des millénaires, vers les espaces illimités de l’éther. Puis, les érosions, toutes les forces éoliennes et pluviales, saccagèrent les cimes. L’œuvre sournoise des infiltrations et le travail de désagrégation des sources s’accomplirent avant que l’homme prît sa place parmi les hôtes de la forêt, l’immense forêt végétale, gorgée de tous les limons, la profonde forêt animale, grouillante et bruissante de vies multiples, la géante et l’indestructible forêt, large ceinture des monts chauves et pour laquelle le poète scandait :

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,Les assauts furieux des vents l’ont secouée,Et la foudre à ses troncs en lambeaux s’est nouée ;Mais en vain : l’indomptable a toujours reverdi.

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,Les assauts furieux des vents l’ont secouée,Et la foudre à ses troncs en lambeaux s’est nouée ;Mais en vain : l’indomptable a toujours reverdi.

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,

Les assauts furieux des vents l’ont secouée,

Et la foudre à ses troncs en lambeaux s’est nouée ;

Mais en vain : l’indomptable a toujours reverdi.

L’Indomptable ! Que lui font le nombre des chênes lacérés et celui des cèdres décapités ou abattus, croulant par le travers des vertigineuses ravines ? Un arbre meurt, dix arbres renaissent. De trop vieilles futaies s’anéantissent dans le maquis, vingt taillis nouveaux resurgissent. Un feu de berger, allumé dans les clairières, gagne le bois, brûle et rase quelques hectares, mille rejets et la fraîche profusion des crosses de fougères et des tendres graminées rejaillissent de la dévastation.

Créée ou incréée, voici la forêt éternelle ! Depuis toujours et à jamais, dans la suite des temps et leur pérennité, voici la forêt perpétuelle !

Une frénésie d’amour et d’orgueil a saisi l’Enfant. L’indomptable est son bien, son royaume et son héritage. Elle baise le sol chargé d’humus aux impérissables semences. Elle s’entretient silencieusement avec la sylve :

— Je te ressemble. Tu es ma mère… et tu n’appartiens qu’à moi.

Tout à coup, ses dents se serrent, son cœur se crispe, ses yeux s’embuent, puis flambent d’un sauvage éclat. Des vers s’inscrivent durement, creusent leurs signes et approfondissent leur sens dans sa mémoire ; des vers qui impliquent une prophétie redoutable. Ils sont faits de mots flamboyants pareils à ceux que le prophète hébreu, l’homme aux lions, son favori, ce Daniel de race royale, traduisit en claires paroles : — les mots apparus sur la muraille au festin du fils de Nabuchodonosor.

Pour l’Enfant, l’avertissement est plus terrible que celui donné à l’Assyrien, parce qu’il atteint au-delà d’elle-même et tue celle qui ne pouvait pas mourir.

O mère des lions, ta mort est en chemin,Et la hache est au flanc de l’orgueil qui t’enivre…… le roi des derniers jours,Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage…

O mère des lions, ta mort est en chemin,Et la hache est au flanc de l’orgueil qui t’enivre…… le roi des derniers jours,Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage…

O mère des lions, ta mort est en chemin,

Et la hache est au flanc de l’orgueil qui t’enivre…

… le roi des derniers jours,

Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage…

L’Enfant se mit rapidement en marche à travers la forêt. Elle coupait par le plus court, sans hésitation, quittant le sentier étroit, la sente plus étroite, pour suivre les foulées des bêtes.

Filiale et passionnée, elle saisissait et acceptait le devoir précis, immédiat, d’aller au-devant de la mort menaçante, prédite, pour la conjurer, l’abolir ; car elle savait comment et dans quel lieu la hache frappait au flanc la forêt.


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