CHANT VIII

Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des vindicatifs.—Passage du Styx.—Première entrevue des démons.

Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vîmes deux flammes se placer sur le faîte: bientôt après, une troisième répondait à ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons tremblants expiraient dans l'ombre.

Je dis alors à celui dont l'oeil m'éclairait dans ces abîmes:

—Quelle main élève ces flammes et que nous présagent-elles?

—Tu verrais déjà, me dit-il, celui qui traverse l'eau marécageuse, si ton regard perçait les vapeurs qui dorment sur son sein.

Le trait que l'arc tendu repousse fuit d'une aile moins rapide que la barque légère qui venait à nous sous la rame d'un seul pilote. Il s'écriait de loin:

—Te voilà donc, âme maudite!

—Phlégias, Phlégias! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide; nous serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx.

À ces mots, le nocher frémit et poussa des soupirs confus tel qu'un homme qui, trompé dans son attente, ouvre une bouche plaintive et s'abandonne aux regrets [2].

Mon guide fut le premier dans la barque; j'y descendis après lui: elle parut fuir sous nos pieds, et l'antique proue, étonnée de sa nouvelle charge, traçait dans l'onde un sillon plus profond.

Tandis qu'elle glissait sur l'immobile surface, une ombre souleva les flots épais devant nous et me dit:

—Ô toi qui viens avant ton heure, quel es-tu?

—Je viens, mais je passe outre, répondis-je; et toi, dis plutôt qui tu es, immonde et laid fantôme?

—Tu le vois, je pleure avec ceux qui pleurent.

—Pleure à jamais, m'écriai-je, ombre maudite; je te reconnais sous ton masque hideux.

Aussitôt l'ombre saisit à deux mains les bords de la nacelle; mais mon guide la repoussant:

—Retire-toi, lui dit-il, et va hurler loin de nous.

Jetant ensuite ses bras autour de moi, il m'embrassait et s'écriait:

—Béni soit le sein qui t'a conçu! Je loue ton courroux généreux contre cet esprit superbe: on n'a pu recueillir dans sa vie entière le souvenir d'une seule vertu; mais ses fureurs insensées vivent encore ici-bas pour son tourment. Combien en est-il sur la terre qui fatiguent tes yeux de leur pourpre odieuse et qui tomberont dans les fanges du Styx, comme de vils sangliers, laissant à leur nom l'héritage de leur opprobre!

—Maître, repris-je, tandis que nous sommes ici, ne pourrais-je voir encore cette ombre infâme se débattre sur l'onde noire?

—Tu la verras, me dit-il, avant que cette proue touche au rivage.

Et bientôt après la foule bourbeuse des enfants du Styx s'éleva et se jeta en fureur sur cette âme, et j'entendais ces cris redoublés: À PHILIPPE ARGENTI [3]. Le Florentin, désespéré, tournait sur lui-même sa dent meurtrière: je le vis, et j'en loue l'éternelle justice.

Ce spectacle m'arrêtait encore lorsque, frappé des sons plaintifs qui arrivèrent jusqu'à moi, je portai mes regards dans l'éloignement.

—Dans peu, dit mon guide, tu découvriras la cité du prince des Enfers et l'affluence des esprits resserrés dans ses murs.

—Déjà, répondis-je, mon oeil aperçoit dans ces gorges lointaines des tours rougissantes comme si la flamme les eût pénétrées.

—Tu les vois, ajouta le poëte, se colorer des feux de l'incendie éternel allumé dans leur sein.

Parcourant ainsi les fossés profonds dont cette terre de douleur est entourée, nous parvînmes, après de longs détours, aux murailles de fer qui défendent la cité, et le nocher farouche nous dit:

—Descendez, voilà l'entrée.

Des milliers d'anges [4], enfants déshérités des Cieux, gardaient la porte de la cité. A ma vue, ils se disaient en frémissant:

—Quel est celui qui ose, encore vivant, fouler la région des morts?

Mais le sage qui me guidait étendit la main comme pour demander un entretien secret: son geste suspendit leur courroux.

—Approche donc seul, dirent-ils, et laisse là ce téméraire qui n'a pas craint de visiter notre empire: demeure avec nous et que, dans sa folie, il aille retrouver sans toi ses vestiges perdus dans la nuit.

Quelle fut ma consternation à ces paroles cruelles, qui m'ôtaient pour jamais l'espoir du retour!

—Ô bon génie! qui tant de fois avez ranimé ce coeur défaillant, vous dont le regard tutélaire me guidait sur le bord des abîmes, ne m'abandonnez pas, m'écriai-je dans ma détresse; et si l'abord de ces lieux nous est fermé, retournons plutôt ensemble sur nos premiers pas.

—Rassure-toi, me dit le sage, et crois que le bras qui nous soutient brisera ces obstacles: je ne t'abandonnerai pas dans ces demeures sombres; tu peux attendre ici mon retour. Il me quitte à ces mots, et je reste ainsi loin de sa présence paternelle, suspendu entre le doute et la frayeur.

Je ne pus entendre son entretien avec les rebelles; mais il le rompit bientôt. Ces antiques ennemis de l'homme s'éloignèrent précipitamment; et, rentrant en tumulte dans la cité, ils en fermèrent à grand bruit les portes sur mon guide. Je le vis alors revenir à pas lents: l'abattement avait terni son visage, et ses regards éteints tombaient à ses pieds. Il soupirait et disait:

—Comment ont-ils osé me fermer l'accès de leur demeure?

Il ajoutait ensuite:

—Mon trouble ne doit point t'alarmer; j'humilierai cette folle résistance, et c'est dans ces mêmes remparts que leur orgueil frémissant sera vaincu. Leur insolence n'est pas nouvelle: il est, plus près du jour, une porte qui atteste encore leurs fureurs, et qui n'a plus roulé depuis sur ses gonds fracassés; debout sur son seuil, tu as lu l'inscription de mort [5].

Mais déjà loin d'elle, franchissant les premiers cercles de l'abîme, s'avance à grands pas celui qui doit ouvrir devant nous ces portes redoutées.

[1] Cette tour est comme un poste avancé sur les bords du Styx. Dès qu'il se présente des âmes à passer, il s'élève au sommet de la tour autant de flammes, pour donner le signal aux démons qui habitent au delà du fleuve, et qui répondent en élevant une autre flamme.

[2] Phlégias, roi des Lapithes, mit le feu au temple d'Apollon, pour se venger de l'affront que ce dieu avait fait à sa fille. Quoique ce héros de la fable se fût vengé légitimement, les poëtes, comme enfants d'Apollon, se sont plu à le damner. Il s'occupe ici à passer les âmes au delà du Styx, mais il ne quitte pas le séjour des vindicatifs.

[3] Argenti était de l'illustre famille des Adhémars; homme puissamment riche et d'une force de corps prodigieuse, mais d'une brutalité plus grande encore. Boccace en fait mention.

L'exemple de ce Philippe Argenti, homme violent et colérique, aurait dû détromper les commentateurs de l'opinion où ils sont tous que le Styx est le séjour des paresseux. Il est évident d'ailleurs que les paresseux et les colériques ne peuvent être soumis au même supplice; et que les moins coupables, c'est-à-dire les paresseux, ne peuvent être les plus sévèrement punis: ce qui arriverait s'ils étaient au fond du bourbier. Une raison qui n'est pas moins décisive, c'est que Dante a placé tous les paresseux en purgatoire.

[4] C'est ici comme la forteresse des Enfers avec sa nombreuse garnison. Il faut observer que le grand espace que nous avons parcouru n'est que le vestibule des Enfers, rempli au delà de l'Achéron par les âmes tièdes; et en deçà, par les Limbes, les amants, les gourmands, les avares avec les prodigues, et les vindicatifs. Nous passons maintenant à des crimes plus graves et à un Enfer plus rigoureux.

[5] Il fait allusion à la porte des enfers, dont on a lu l'inscription au troisième chant, et suppose que Lucifer et ses anges avaient autrefois brisé cette porte pour s'échapper et venir sur la terre. Dans le premier vers de l'inscription, lacittà dolentedésigne clairement les anges rebelles renfermés effectivement dans la cité: ce que j'observe pour justifier la traduction de ce premier vers, et de peur qu'on n'accuse le poëte de pléonasme, pour avoir ditcittà dolenteeteterno dolore.

Les deux poëtes sont toujours en présence de la cité.—Apparition desFuries.—Un ange vient ouvrir les portes de la cité.—Sixième cercle,où sont punies les âmes infectées d'hérésies.

Le sage de Mantoue, qui lut ma frayeur sur mon front décoloré, calma son trouble, et s'arrêta dans l'attitude d'un homme qui écoute; car l'épaisse nuit éteignait nos regards dans son ombre.

—Nous vaincrons, disait-il, cette foule obstinée: mais si celui qui doit venir… que ne puis-je hâter sa venue!

Ces mots entrecoupés, qui s'accordaient mal entre eux, accrurent mon émotion: il semblait que mon guide eût retenu sur ses lèvres des paroles plus affligeantes.

—Vit-on jamais, lui demandai-je, une âme descendre des bords que vous habitez, dans ces dernières profondeurs?

Il me répondit:

—L'abîme voit rarement les habitants des Limbes; mais il est vrai que j'ai pénétré jadis au delà de ces remparts. La terre avait depuis peu reçu ma froide dépouille, quand la cruelle Ericton [1], qui du sein des morts rappelait les esprits à la vie, me força d'évoquer une ombre au cercle du traître Judas, dans ce cachot central, dernier asile de la nuit, le plus reculé de la dernière enceinte des mondes [2]. Tu peux croire que ces routes me sont connues. La cité des douleurs, qui nous est fermée, baigne ses vastes flancs dans les eaux qui dorment à ses pieds, et respire à jamais leur haleine impure.

Mon guide ajouta d'autres paroles, dont la trace fugitive échappe à mon souvenir; car la tour qui élevait devant moi ses créneaux flamboyants appelait tous mes regards [3].

Tout à coup, les trois Furies se montrèrent sur le faîte qu'elles surmontaient de tout leur corps. Elles agitaient leurs membres teints de sang et les couleuvres verdâtres qui ceignaient leurs reins, tandis que d'autres serpents se jouaient comme les flots d'une chevelure sur leurs tempes livides.

—Voilà les Euménides, me dit le sage, qui reconnut ces trois filles de l'éternelle nuit: Tisiphone se dresse au milieu; Mégère est à sa gauche; Alecton pleure à sa droite.

Je les voyais se meurtrir le sein à coups redoublés et le déchirer de leurs ongles cruels. Elles poussaient à la fois des cris si féroces, que je me jetai tout éperdu dans les bras de mon guide.

—Appelons Méduse, disaient-elles en se courbant vers moi; changeons-le en roche immobile: nous nous sommes mal vengées de l'audacieux Thésée.

—Détourne les yeux, s'écria mon guide; si ton regard rencontrait la soeur des Gorgones, tu aurais vu le jour pour la dernière fois.

Lui-même aussitôt, détournant mon visage, jeta ses deux mains sur mes paupières abaissées.

Sages qui m'écoutez, c'est pour vous que la vérité brille dans la nuit de mes chants mystérieux [4].

Cependant un bruit formidable croissait dans l'éloignement; le Styx s'était ému, et l'onde tournoyante heurtait avec fracas son double rivage. Tel sous un ciel embrasé, l'ouragan bat les forêts mugissantes: d'une aile vigoureuse, il brise et disperse les rameaux antiques; les fleurs arrachées volent dans ses flancs poudreux: il marche avec orgueil, et chasse devant lui les animaux et l'homme épouvanté.

Alors mon guide, écartant ses mains, me dit:

—Allonge tes regards vers ces lieux où le mélange plus épais de la nuit et de la fumée presse la surface écumeuse.

Je regardai; et, comme on voit sur les bords des étangs les timides grenouilles se disperser devant la couleuvre ennemie, ainsi je vis la foule des morts se précipiter devant les pas de celui qui traversait le Styx à pied sec. Il s'avançait, et repoussait avec un pénible dédain les vapeurs grossières qui offusquaient sa vue.

Aussitôt je me tournai vers mon guide; et au signe qu'il me fit, je m'inclinai dans le silence et le respect, en présence de l'envoyé des Cieux. Je le vis s'approcher d'un air courroucé et toucher avec sa baguette les portes infernales, qui s'ouvrirent sans résistance. Debout sur leur horrible seuil, il dit à voix haute:

—Race odieuse, que le Ciel rejeta, qui peut donc réveiller votre antique orgueil? Pourquoi vous opposer à cette volonté qui ne ploya jamais, et qui tant de fois s'est appesantie sur vos têtes? A quoi sert de heurter sa destinée? Votre Cerbère, s'il vous en souvient, porte encore les marques de sa folle résistance[5].

À ces mots, il passe et franchit devant nous la surface écumeuse, sans nous parler; tel qu'un homme absorbé tout entier dans sa pensée, et qui ne voit rien autour de lui.

Cependant la puissance de sa parole nous avait rassurés, et nous entrâmes sans obstacle dans la noire enceinte.

Désireux de connaître ce nouveau séjour, j'avançais, regardant de toutes parts: mais je ne découvris qu'une plaine immense, qui se prolongeait devant moi comme une vaste scène de désolation.

Ainsi que près des bords où le Rhône fatigué croupit dans la campagne, ou près du golfe Carnaro [6] qui baigne les derniers contours de l'Italie, on voit les champs tristement décorés de tombeaux; ainsi voyais-je autour de moi la plaine hérissée de sépulcres. Mais ici le spectacle était plus triste encore: des feux toujours allumés enveloppaient ces tombeaux, qui étincelaient comme le fer embrasé: ils étaient découverts, et de leurs bouches fumantes sortaient des cris lamentables.

—Maître, dis-je alors, quelle est cette foule malheureuse couchée dans ces lits de douleur?

—Ce sont, me dit-il, les hérésiarques et leur nombreuse famille [7]; leur multitude excède encore ta croyance: ici, le disciple gémit à côté de son maître [8]; mais ces prisons brûlantes recèlent des tourments plus ou moins rigoureux.

À ces mots, il tourne vers la droite, et nous passons entre ces martyrs de l'erreur et les remparts de la noire cité.

[1] Virgile, pour rassurer Dante, tient ici un misérable propos. On trouve en effet que cette Ericton, magicienne de Thessalie, évoque une âme dans laPharsale; mais que Virgile se dise chargé de la commission, voilà le plaisant. D'ailleurs cette résistance des démons, et la nécessité de leur en faire imposer par un ange sont une chétive invention et un merveilleux bien déplacé.

[2] Ceci est pris du système de Ptolémée: la terre occupant le centre du monde, il faut nécessairement que le centre de la terre soit le point le plus éloigné de la deuxième circonférence de l'univers.

[3] Cette tour est au-dessus de la porte, et domine la cité.

[4] On ne voit rien ici qu'une application de la fable, des Furies et de Méduse: et cette exclamation sur le sens allégorique me paraît froide, quoique d'un beau jet.

[5] On ne sait si le poëte a voulu faire allusion à Hercule qui enchaîna le Cerbère et le traîna hors des Enfers. Il est toujours fort bizarre qu'un ange rappelle un trait pareil aux démons.

[6] Le golfe Carnaro est leSinus Phanaticusdes anciens, dans l'Istrie. Pola est bâtie sur ce golfe. Le poëte parle encore de l'embouchure du Rhône, près d'Arles. Il s'est donné de grandes batailles dans ces lieux, et les champs y sont remplis de tombeaux qu'on voit de loin comme de petites collines semées de très-près.

[7] Quoique le poëte nomme ici les hérésiarques, il ne veut point dire les sectaires, les fondateurs de religions ou les schismatiques, qui ont divisé et troublé le monde par leur imposture; puisque c'est au vingt-huitième chant qu'il les classe: il veut indiquer seulement les incrédules, esprits forts, athées, matérialistes, épicuriens et tous les personnages enfin qui ont suivi des opinions singulières sur Dieu et la Providence, mais qui n'ont fait du mal qu'à eux-mêmes. Il désigne aussi les hérétiques de toute espèce, à qui on ne peut reprocher que l'erreur, et non la mauvaise foi.

[8] Pascal dit que les hérésiarques sont punis en l'autre vie de tous les péchés commis dans la suite des siècles par leurs sectateurs. Qu'on poursuive cette idée en imagination, et on verra si ce qui a été dit de ce misanthrope au Discours préliminaire est trop rigoureux.

Suite du sixième cercle.—Dante apprend les malheurs dont il estmenacé.—Entretien sur l'état des morts.

Je suivais mon guide dans un sentier secret entre les remparts et les tombes embrasées.

—Ô source de toute sagesse! lui disais-je, vous qui guidez mes pas dans ce labyrinthe de la mort, daignez m'apprendre s'il est permis de voir les coupables entassés dans leurs sépulcres: tout est ici dans une vaste solitude, et les tombeaux sont ouverts.

—Ils seront tous fermés, répondit le sage, quand les morts y rentreront à jamais, après avoir repris leur chair dans Josaphat. Ici, dans ce canton détourné, gît Épicure et sa nombreuse famille. Ils enseignaient que l'homme meurt tout entier… Mais dans peu les désirs que tu m'as montrés et ceux que tu me caches seront également satisfaits.

—Maître, lui dis-je, vous avez sondé les replis de mon coeur, et vous savez combien, selon vos conseils, je réprime ses désirs curieux.

—Toscan, qui parcours ainsi vivant la cité du feu, daigne t'arrêter devant moi: la douceur de ton langage me frappe et m'apprend que tu es de cette ville célèbre à qui j'ai coûté tant de larmes.

Ces paroles, sortant soudainement du fond d'une tombe, me firent reculer tout ému vers mon guide, qui s'écria:

—Que fais-tu? Tourne les yeux, et vois Farinat [1], qui se dresse dans son cercueil et le surmonte de la moitié de son corps.

J'avais déjà mes regards sur lui et je le voyais debout, élevant son front superbe comme s'il eût bravé l'Enfer. Alors mon guide me pousse vers lui, à travers les sépulcres, en me disant:

—Va t'éclairer dans son entretien.

Dès que je fus auprès de son tombeau, Farinat jette un coup d'oeil sur moi, et s'écrie, d'une voix dédaigneuse:

—Quels furent tes ancêtres?

Et moi, qui voulais le satisfaire, je ne lui déguisai rien. Aussitôt il fronce le sourcil, lève un moment les yeux et dit:

—Tes aïeux ont été mes cruels ennemis, les ennemis de mes pères et de tous les miens; aussi nous les avons deux fois dispersés.

—S'ils ont fui devant vous, répondis-je, ils ont su rentrer dans leur patrie, et les vôtres en sont encore exilés.

Cependant, à côté de cette ombre, une autre élevait sa tête hors du même cercueil, et semblait y être à genoux [2]. Le fantôme regardait avec empressement autour de moi, comme si j'étais accompagné; et me voyant seul, il me dit tout en pleurs:

—Si, pour honorer votre génie, le Ciel vous a permis de visiter ces tristes demeures, dites où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec vous?

—Le Ciel, répondis-je, ne m'a pas laissé pénétrer seul dans l'abîme: celui qui m'éclaire n'est pas loin d'ici, et sans doute que Guido, votre fils, ne lui fut pas assez dévoué…..

Je n'hésitai point à nommer son fils, car j'avais reconnu cette ombre à son discours et au genre de son supplice. Tout à coup, ce malheureux père se dresse devant moi et s'écrie:

—Qu'avez-vous dit? Mon fils ne fut pas! mon fils n'est donc plus! mon fils ne jouit plus de la douce clarté des cieux!

Et comme je tardais à lui répondre, il tombe à la renverse et ne reparaît plus.

Mais la grande ombre de Farinat était toujours devant moi et me présentait son visage inaltérable. Bientôt, reprenant son premier entretien:

—J'avoue, me dit-il, que les miens n'ont pas su rentrer dans leur patrie, et ce souvenir me tourmente plus que cette couche enflammée. Mais l'astre qui préside aux Enfers n'aura pas rallumé cinquante fois ses pâles clartés, que tu me payeras cette courte joie [3]. A présent, s'il est vrai que le jour du triomphe ne soit point encore passé pour toi, dis-moi qui peut ainsi réveiller ces haines implacables de ta patrie contre tous les miens?

—Le massacre de tant de citoyens, et les flots de l'Arbia [4], encore rouges de leur sang, justifient assez notre haine immortelle et nos imprécations contre votre mémoire [5].

Farinat secoue la tête en soupirant et me dit:

—Ces mains n'ont pas trempé seules dans leur sang; et certes, Florence m'avait trop donné le droit de me joindre à ses ennemis. Mais, quand l'armée victorieuse signait la destruction de cette malheureuse ville, seul, je résistai et je sauvai ma patrie.

—Ô Farinat, lui dis-je alors, puisse enfin votre illustre race jouir de quelque repos si vous daignez éclaircir le doute où s'égare ma pensée! Il semble, si je ne me trompe, que vous lisiez facilement dans l'avenir, tandis que le présent est voilé pour vous.

Il me répliqua:

—Notre esprit, semblable à ces yeux que l'âge a desséchés, se porte aisément dans les lointains; mais le tableau s'obscurcit en s'approchant de nous, et notre vue s'éteint dans le présent si de nouveaux morts ne descendent pour nous en instruire. Ainsi, le Ciel ne nous a pas en tout frappés d'aveuglement; et toutefois ce dernier rayon doit encore s'éclipser quand le présent et l'avenir iront se perdre dans l'éternité [6].

—Maintenant, lui dis-je avec douleur, daignez apprendre à celui qui est tombé à vos côtés que son fils est encore vivant et que le doute où j'étais plongé a seul enchaîné ma langue et retardé ma réponse.

Cependant la voix de mon guide avait frappé mon oreille: je pressai donc avec plus d'instance cet illustre mort de me nommer les compagnons de ses supplices.

—Parmi la foule dont je suis entouré, je te nommerai seulementFrédéric II [7] et le Cardinal [8].

À ces mots, je le vois se replonger dans sa tombe; et, me rappelant avec effroi la prédiction que je venais d'entendre, je retournai vers mon guide. Il s'approcha et me dit:

—Quel est le trouble où je te vois?

Je lui répondis sans rien déguiser.

—Eh bien, reprit-il, que ton âme conserve un long souvenir des noirs oracles de cette bouche ennemie, car, ajouta le sage en étendant la main, lorsque tu paraîtras devant celle [9] qui dissipe d'un regard les ombres de l'avenir, les hasards de ta course mortelle te seront tous révélés.

Il dit, et se détourna vers la gauche: nous suivîmes, loin des remparts, un sentier qui partageait la plaine et se perdait dans une vallée dont les vapeurs, toujours mortelles, s'exhalent dans l'antique nuit.

[1] Farinat, un de ceux dont le poëte a demandé des nouvelles à Ciacco dans le VIe chant. Il était de la famille des Uberti et avait joué le plus grand rôle dans la faction Gibeline; on l'accusait d'épicuréisme. Il mourut au moment où Dante entrait dans les affaires.

[2] C'est Cavalcante, d'une illustre famille, accusé aussi d'épicuréisme. Il fut père de Guido, poëte un peu froid et sentencieux; à quoi Dante fait allusion, en disant que Virgile ne le conduit pas. Guido mourut en 1300 à Florence. Il avait épousé la fille de Farinat.

[3] Cinquante mois lunaires ou deux ans avant son exil. Le poëte donne ainsi l'époque où il est censé qu'il fit sa descente aux Enfers. Il la donne plus clairement encore ailleurs. Il suppose ici, comme les anciens, que la lune était l'astre des Enfers; ce qui est difficile à concevoir, l'Enfer étant creusé dans le centre de la terre. Mais ceci tient à de vieilles erreurs de physique et d'astronomie. On avait d'abord cru que la terre était plate, et qu'il n'y avait d'étoiles que sur nos têtes: le soleil se couchait tous les soirs dans la mer, et il régnait sous la terre des ténèbres infinies, qui sont peut-être ces ténèbres cimmériennes dont parle Homère. La lune passait seule sous nos pieds, et allait éclairer les Enfers de sa faible lumière: les morts étaient donc nos vrais antipodes, et ils comptaient par lunaisons. C'est ainsi que l'antiquité voulait, à force d'erreurs, se faire un corps de doctrine; et comme le champ de l'erreur est vaste, on sacrifiait beaucoup de vérités pour obtenir un peu de vraisemblance. Mais Dante, ayant caché son Enfer dans les entrailles de la terre, n'a pu le faire éclairer par la lune, et expliquer ainsi les absences de cet astre. Ses erreurs sont moins congrues que celles des anciens; et chez lui la vérité se trouve sacrifiée sans aucun profit pour la vraisemblance. (Voyezla note 3 du chant IV.)

[4] Ce fleuve coule entre Sienne et Florence. Quatre mille Guelfes furent massacrés sur ses bords en 1260: ce fut la bataille de Monte-Aperto. Après la victoire, les Gibelins résolurent de renverser Florence de fond en comble; mais Farinat, qui avait plus que personne contribué à la victoire, leur fit changer cette cruelle résolution, et, comme un autre Scipion, il tira son épée et menaça ceux qui soutenaient cet avis sanguinaire. On chassa seulement tous les Guelfes de Florence; mais ils revinrent ensuite, et les Gibelins n'y sont plus rentrés. Florence, devenue entièrement Guelfe, eut le malheur de se partager en deux factions, lanoireet lablanche. La première chassa l'autre, et Dante exilé avec tous les blancs, comme nous l'avons dit, devint, vécut et mourut Gibelin. C'est ce malheur que lui prédit Farinat.

[5] Le poëte fait allusion aux édits et aux anathêmes que Florence lançait tous les jours contre le parti Gibelin et la maison des Uberti; car dans ce moment les Guelfes avaient le dessus, et se rappelaient tous les maux que leur avait faits la faction Gibeline.

[6] Ceci est fort ingénieux, et prouve que, dans le siècle de l'auteur, on s'occupait beaucoup de l'état des damnés. Après le jugement dernier, le présent, le passé et l'avenir tomberont dans la mer sans bornes de l'éternité.

[7] Le fameux Frédéric II, fils de Henri VI, tant persécuté par les papes. Grégoire IX l'accusa publiquement d'être l'auteur du livre destrois Imposteurs, attribué par d'autres à son chancelierPierre des Vignes. Le pontife lui reprochait surtout de donner la préférence à Moïse et à Mahomet sur Jésus-Christ. Il se peut que ce grand empereur ait étendu sa haine pour les papes sur la religion même. Il mourut excommunié et en odeur d'athéisme, en 1250, laissant le monde aussi troublé à sa mort, qu'il l'avait trouvé à sa naissance. On dit que Mainfroi, son fils naturel, l'étouffa dans son lit. Les papes persécutèrent ce fils comme ils avaient persécuté le père.

[8] Octavien Ubaldini, homme de crédit et d'autorité, nommé cardinal par Innocent IV, en 1244. Il fut employé dans des légations importantes; et, chose étrange! il fut attaché toute sa vie aux Gibelins. Si j'avais une âme, disait-il, je la perdrais pour eux. Ces paroles indiscrètes lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici. On l'appelait lecardinalpar excellence.

Peut-être sera-t-on surpris que Dante, qui était Gibelin lorsqu'il fit son poëme, damne ainsi les principales têtes du parti. Mais si on y fait attention, on verra qu'il antidate son poëme, et qu'il se suppose toujours Guelfe en le faisant, parce que ses ancêtres l'avaient été, et qu'il le fut lui-même la première moitié de sa vie. Au reste, on voit partout que ce ne sont pas ses ennemis personnels qu'il damne, mais les ennemis de sa patrie et de l'humanité, papes et empereurs, sans distinction.

[9] Béatrix. Elle conduit Dante au Paradis, et ce poëte y apprend de la bouche de son aïeul tous les événements qui doivent arriver.

Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.—Les deux poëtes marchent vers le septième cercle.—Division générale de tout l'Enfer, tant de ce qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir.

Sur les derniers bords de cette vallée, des roches entr'ouvertes s'élevaient en cercle: c'est de là que nos yeux plongèrent sur un théâtre de crimes nouveaux et de douleurs inconnues; mais le souffle empoisonné que l'abîme exhale par cette noire enceinte me força de reculer vers un grand sépulcre qui s'offrait à nous, avec cette inscription: JE GARDE LE PAPE ANASTASE, QUE PHOTIN ENTRAÎNA DANS SES ERREURS [1].

—Ici, me dit le sage, il faut suivre à pas lents cette pente escarpée, car tes sens ne pourraient tout à coup supporter la vapeur de l'abîme.

—Maître, repris-je, faites que les moments de cette longue marche ne soient pas perdus pour moi.

—J'ai prévu ta pensée, me dit-il; apprends donc que ces rocs énormes pressent de leur vaste contour trois cercles plus resserrés, et que des coupables sans nombre sont entassés dans leurs profondeurs. Mais, pour qu'il te suffise ensuite de les juger d'un coup d'oeil, connais d'abord et les causes et la nature de leurs peines. Tout crime que le courroux du Ciel poursuit fut toujours une offense commise ou par violence ou par fraude. Mais la fraude étant le vice de l'humaine nature [2], le Ciel voit les perfides d'un oeil plus irrité, et les dévoue à des tourments plus rigoureux: l'Enfer entier pèse sur leurs têtes. La violence est punie dans le premier cercle; et, comme ce crime se montre sous une triple forme, trois donjons se partagent cette première enceinte, car le violent offense son Dieu, son prochain et soi-même, ainsi que tu vas l'entendre [3]. L'homme est coupable envers l'homme, lorsqu'il attente à sa vie, qu'il verse son sang ou qu'il porte la désolation dans ses héritages: aussi les brigands, les incendiaires et les homicides sont tourmentés à jamais dans le premier donjon. Le second recèle ces furieux qui ont levé sur eux-mêmes leur main sanguinaire, lorsque, après avoir dissipé les biens de la vie, ils n'ont pu la supporter. C'est là qu'ils sont condamnés à des regrets sans fruit et sans terme. Enfin le troisième donjon resserre plus étroitement ceux qui ont bravé le Ciel en le provoquant par des blasphèmes, en éteignant sa lumière dans leur coeur, en outrageant la nature et ses saintes lois. Les enfants de Gomorrhe et de Cahors [4] y sont marqués du même sceau que les impies. Mais la perfidie, ce poison de l'âme, est le crime de celui qui trompe les hommes, et de celui qui trahit les siens. Celui qui trompe les hommes brise les liens dont le Ciel a voulu les unir. Il est puni dans le second cercle, où la séduction, l'hypocrisie, la simonie, la débauche, le vol et le mensonge forment avec d'autres vices leur exécrable hiérarchie. Celui qui trahit les siens foule aux pieds l'amour, l'amitié, la foi; ces noeuds doux et sacrés de la nature. Il est éternellement garrotté dans le troisième cercle, dans ce dernier cachot, centre obscur et resserré du monde, que la cité des Enfers presse de tout son poids.

—Maître, lui dis-je, votre parole a dessillé mes yeux: je connais maintenant cet empire de la douleur, et les nombreuses tribus qui l'habitent. Mais daignez m'apprendre pourquoi la cité du feu n'est point ouverte pour ces coupables que nous avons déjà vus dans une lutte sans repos, sous les coups de la tempête, à la pluie éternelle, et dans les marais du Styx: et, s'ils ne sont point coupables, pourquoi sont-ils ainsi tourmentés?

—Comment, dit le sage, ta pensée peut-elle s'égarer ainsi loin de toi! rappelle à ton souvenir cet oracle de la morale: «Le Ciel nous rejette pour les crimes de nos passions, pour ceux de la réflexion et pour ce féroce endurcissement du coeur qui est le dernier degré du vice; mais il poursuit avec moins de rigueur les crimes des passions.» Ainsi les infortunés que tu as rencontrés dans le vestibule des Enfers sont avec justice séparés de ces races maudites sur qui le ciel épuise toute sa sévérité.

—Ô vous, lui répondis-je, qui dissipez mes doutes, vous faites ainsi, pour mon oeil satisfait, briller la vérité dans les ombres de l'erreur! Mais, illustre sage, je n'ai pu concevoir comment l'usure offense la divinité même; daignez encore rompre ce premier noeud.

—Écoute donc, reprit-il, ce que la philosophie te crie sans cesse: «La nature découle de l'essence de Dieu même qui lui donna des lois.» Or, si tu suis les maximes de cette philosophie, tu reconnaîtras que les lois humaines empruntent leur faible éclat de ces lois éternelles du monde, et que l'homme a été le disciple de son Dieu. Ainsi par le droit de son origine la sagesse de l'homme, seconde fille du Ciel, ira s'asseoir entre la nature et son auteur [5]. C'est cette sagesse, science de la vie, que les livres sacrés donnent aux peuples naissants pour fondement des sociétés; mais l'infâme usurier, abjurant cette raison, outrage également et la nature et l'ordre qui naquit d'elle [6]. À présent, suis mes traces, car le temps hâte ma course. Les célestes poissons ont précédé le jour [7], et le char du nord roule sur les bords de l'occident. Voici le précipice qui nous recevra dans ses routes périlleuses.

[1] On voit que c'est du pape Anastase II dont il s'agit ici. Il fut accusé d'avoir nié la divinité de Jésus-Christ, suivant en cela les idées de l'évêque Photin, qui avait été condamné pour la même opinion. Ce pontife vivait en 490. Il nous reste de lui une lettre à Clovis où il le félicite sur sa conversion.

[2] La bête ne peut en effet user de fraude, la fraude étant le mauvais usage de la raison.

[3] Qu'on ne passe pas légèrement sur toutes ces distinctions: Montesquieu, liv. XVIII, chap. XVI, réduit toutes les injustices à celles qui viennent de la violence et à celles qui viennent de la ruse. Au livre VIII, chap. XVII, il dit: les crimes véritablement odieux sont ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la ruse.

Il y a des chapitres duTraité des délits et des peineset des commentaires de Voltaire sur cet ouvrage, qui ressemblent beaucoup à ce XVe Chant. Consultez la vue générale de l'Enfer, à la tête du volume, pour mieux saisir la distribution que le poëte en fait ici.

[4] Cahors était fameux par ses usuriers. La cour du pape était à Avignon, et les usuriers à sa portée.

[5] On voit par tout ceci combien Dante était supérieur à la philosophie scolastique de son siècle. Ses distinctions sont nettes et sa théologie fort simple. Le début de l'Esprit des loisest le même quant au sens. Au liv. XXVI, chap. I, Montesquieu parle de cette sagesse humaine qui a fondé toutes les sociétés. Il l'appelle droit politique général, et dit que c'est la sublimité de la raison humaine, que de statuer l'ordre et les principes qui doivent gouverner les hommes.

[6] On ne voulait pas absolument alors que l'argent produisît l'argent, et tout intérêt était traité d'usure, parce qu'on ne regardait pas l'argent comme une véritable marchandise, mais seulement comme un signe. On se trompait: l'argent est signe et marchandise à la fois.

[7] C'est le moment qui précède l'aube. Il y a bientôt une nuit d'écoulée. Les poissons, précédant le jour, annoncent que février est passé, et qu'on est en mars. Dante descend aux Enfers le jour du vendredi-saint, qui se trouve dans ce mois.

Premier donjon du septième cercle, où sont punisles violents contre le prochain.—Le Minotaure qui se nourrissait de chair humaine, emblème des tyrans et des assassins.—Les Centaures.

Déjà nous étions penchés sur les bords du gouffre qu'un oeil mortel ne peut sonder sans effroi: la descente s'y présentait, comme auprès de Vérone, sur ces rocs entassés que le temps et la terre ébranlée précipitèrent du front des montagnes sur les flancs de l'Adige: le voyageur y reste suspendu, cherchant sa route dans leurs fentes inclinées.

La honte de la Crète, le Minotaure, fruit d'une illusion monstrueuse, était étendu sur les pointes dont la côte est hérissée. En nous voyant, il tomba dans un accès de rage, et se mordit les flancs.

—Eh quoi! lui cria mon guide, crains-tu de voir le héros d'Athènes qui purgea le monde de ton aspect? Retire-toi, monstre; celui-ci ne vient point instruit par ta soeur, mais il veut connaître le séjour de tes supplices.

Comme un taureau frappé du coup mortel fuit et revient d'un pas convulsif, ainsi le Minotaure s'écartait en désordre.

—Plonge-toi dans cette ouverture, me dit le sage, nous passerons tandis que le spectre s'agite près de nous.

Alors nous descendîmes dans ces âpres sentiers: ils étaient couverts de débris et de roches mobiles, qui, ne pouvant résister au poids de mon corps, se dérobaient sous mes pieds. Le sage poëte vit mon étonnement et me parla ainsi:

—Ces marques de destruction et de ruine ont frappé tes regards sans doute; apprends donc qu'au moment de ma première descente, ce rocher n'était pas ainsi fracassé [1]. Mais la grande Ombre, qui vint arracher aux Enfers tant d'illustres captifs ne s'était point encore montrée aux habitants des Limbes, quand tout à coup les profondes cavités de l'abîme s'ébranlèrent; et je crus, dans ce tremblement universel, que le temps avait ramené ces crises de repos et de mort où doit un jour rentrer la nature [2]. C'est alors que cette antique roche s'entr'ouvrit, et s'écroula… Laisse à présent tomber tes regards au fond du gouffre; voici le fleuve de sang dont les ondes bouillantes abreuvent à jamais les tyrans du monde.

Ô vertiges insensés! transports aveugles, qui agitez si impétueusement notre courte existence, et la précipitez dans ce lac d'éternelle douleur! J'ai vu, suivant la parole de mon guide, le fleuve redoutable embrasser les contours de cette noire enceinte; et bientôt après des Centaures [3] armés de flèches, tels qu'on les vit jadis dans nos forêts, coururent en foule sur ces rivages sanglants.

Ils s'arrêtèrent à notre aspect, et trois d'entre eux s'étant avancés, l'arc en main, le premier s'écria, en nous menaçant de ses traits:

—Ô vous qui descendez le précipice, parlez de loin, et dites-nous à quel supplice vous allez!

—Nous répondrons à Chiron, dit mon guide, quand nous serons plus près de lui: mais toi, modère cette fougue qui eut jadis un si triste succès.

Alors le poëte m'avertit que c'était là Nessus, celui qui, mourant pour la belle Déjanire, s'assura d'une prompte vengeance [4]. Chiron, maître d'Achille, suivait tout pensif; et Pholus [5], le plus furieux des Centaures, était à ses côtés. On voit ces monstres parcourir légèrement les bords du fleuve, et percer de leurs traits les âmes qui se soulèvent hors des flots où le sort les plongea.

Quand nous fûmes près d'eux, Chiron agita son arc, et releva la barbe épaisse qui ombrageait ses joues. Bientôt, ouvrant sa bouche démesurée:

—Avez-vous vu, dit-il à ses compagnons, celui qui s'avance? Les pierres roulent sous ses pas; on ne les voit point ainsi fuir sous les pieds des morts.

Mais déjà mon guide pouvait atteindre à la vaste poitrine où se réunissent les deux natures du monstre [6]; il prit donc ainsi la parole:

—Celui que je guide dans ces gouffres est encore un mortel; il suit l'irrésistible destin, et non pas une vaine curiosité. Une âme, descendue des célestes choeurs [7], le confie à mes soins: il n'est pas réprouvé, et je ne suis point une ombre perverse. Je te conjure donc, par celle qui m'envoie dans ces routes inaccessibles, de nous donner un des tiens pour nous conduire au passage du fleuve, et porter celui-ci vers l'autre rive: car il ne peut, sous sa dépouille terrestre, suivre le vol léger des ombres.

Il dit, et Chiron, se tournant vers Nessus, lui ordonne de nous conduire et de nous faire éviter la rencontre des autres Centaures.

Aussitôt le nouveau guide nous transporte sur ces rives baignées d'un sang tiède et toujours retentissantes des sanglots qui se mêlent aux bouillonnements du fleuve. Je voyais sa surface hérissée de têtes qui sortaient à moitié de l'onde fumante. Le Centaure nous dit:

—Voilà les tyrans, ces hommes de sang et de rapine; leurs larmes coulent à jamais dans ces flots colorés; c'est là que pleure Alexandre de Phère [8], et Denys dont les cruautés ont si longtemps travaillé la Sicile. Vois les sommets de ces deux têtes; l'une couverte d'un poil noir est d'Ezzelin [9]; l'autre à cheveux blonds est d'Obizo d'Est [10], qui périt par les mains de son fils.

À ces mots, je regardai le poëte, qui me dit:

—Écoute Nessus, car je ne parlerai qu'après lui.

Je vis alors le Centaure s'arrêter devant des coupables qui avaient la tête entière hors du fleuve; il nous montra une ombre à l'écart et nous dit [11]:

—Celle-ci a percé aux pieds des autels le coeur que la Tamise honore.

Ensuite parurent de nouveaux réprouvés: j'en reconnus un grand nombre. L'onde bouillante flottait autour de leurs reins; et ce fleuve décroissant peu à peu, le sang baignait peu à peu les pieds des autres coupables.

—Ainsi que tu vois, me dit le Centaure, les ondes s'abaisser ici, de même elles s'élèvent et croissent en profondeur vers l'hémisphère opposé, où la tyrannie gémit sous leur poids. C'est là que l'inexorable vengeance retient Attila, fléau du monde; là sont Pyrrhus [12] et Sextus [13]: c'est là que les deux Renier [14], qui versèrent le sang de tant de voyageurs, mêlent à des flots de sang des larmes éternelles.

Après ces paroles, Nessus nous laisse sur le rivage, et se rejette dans le lit du fleuve.

[1] Allusion à la descente de Jésus-Christ aux Enfers et au tremblement de terre qui arriva à sa mort. Virgile était descendu des Limbes au fond de l'Enfer avant cette époque, comme il l'a dit lui-même au chant XIX.

[2] Allusion à cette idée, que la vie du monde est une guerre perpétuelle: de sorte que, si un jour les éléments venaient à faire alliance, et les grandes pièces de la machine à s'emboîter, il en résulterait un craquement ou un choc effroyable, effet de la réunion générale; et bientôt après un calme et un repos de mort.

[3] Les Centaures étaient des monstres malfaisants, qui avaient ensanglanté le festin des noces de Thétis et Pélée. Ce sont eux que Voltaire a pris pour des ombres qui se promènent à cheval dans les Enfers.

[4] La mort d'Hercule est connue.

[5] Virgile parle de Pholus dans l'Énéide. Il fut tué par Hercule.

[6] Un Centaure était homme jusqu'à l'estomac, et là commençait le poitrail de cheval, et tout le reste du corps en était. Le poëte veut dire que Virgile était à portée de Chiron.

[7] Béatrix.

[8] Cet Alexandre était un tyran cruel à Phère en Thessalie. Pélopidas lui fit la guerre, et sa femme le livra aux ennemis.

[9] Ezzelin était de Roman près Bassano; il s'empara de la marche Trévisane, et y commit des cruautés qui lui ont mérité les exécrations des historiens et des poëtes d'Italie.

[10] Obizo d'Est, marquis de Ferrare, fut un tyran cruel: son fils naturel l'étouffa dans son lit.

[11] C'est Gui, fils de Simon de Montfort, qui tua dans une église, à Viterbe, Henri, fils de Richard III, roi d'Angleterre. On transporta le corps de ce prince à Londres, et on y voyait son tombeau avec sa statue, qui tenait en main une coupe d'or, et dans cette coupe son coeur embaumé, qu'il présentait à son frère.

[12] Pyrrhus, le fils d'Achille, ou le roi d'Épire, qui passa sa vie à verser le sang des hommes; conquérant inquiet et imprudent.

[13] C'est peut-être Sextus, fils de Pompée, qui fit le métier de pirate, Lucain dit qu'il était indigne du grand nom de son père:Sextus erat magno proles indigna parente. Peut-être est-ce le fils de Tarquin, ou enfin Néron qui s'appelait Sextus.

[14] Renier Cornetto et Renier Pazzo: tous deux d'une famille illustre, et fameux assassins.

Il faut observer que ce fleuve de sang est circulaire, et que son lit étant penché, il doit avoir beaucoup de profondeur d'un côté, et presque pas de l'autre. C'est l'effet de tout liquide dans un vase incliné. Les voyageurs passent par la partie élevée, qui est presque à sec.

Deuxième donjon, où sont punisles violents contre eux-mêmes, tant les suicidés que ceux qui se font tuer.—Description de leur supplice. Les harpies et les chiennes noires, double emblème des peines qui donnent le dégoût de la vie.

Le Centaure ne touchait pas encore l'autre bord, et déjà nous pénétrions dans une forêt où l'oeil n'apercevait les vestiges d'aucun sentier; mais où des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de feuilles noirâtres, étendaient leurs bras tortueux, hérissés de noeuds difformes et d'épines empoisonnées: tels ne sont point encore ces bois hideux où se plaît la bête sauvage, près des rives de Cécine [1].

Les harpies, dont les tristes oracles précipitèrent la fuite des Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs: je voyais ces monstres à visage humain, déployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des griffes aiguës et répétant sans cesse leurs cris mélancoliques.

—Avant de pénétrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes à la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les sables brûlants: ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais croire sur ma parole.

Je m'arrêtai tout éperdu, car une seule âme ne s'était pas encore offerte à ma vue; et cependant, à travers les cris des harpies, j'entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette affreuse solitude. Il semblait que notre présence eût dissipé les âmes criminelles dans l'épaisseur de la forêt, d'où leurs gémissements arrivaient jusqu'à nous.

Mon guide croyant que telle fût ma pensée, me dit:

—Si tu veux savoir la vérité, arrache à cet arbre un de ses rameaux.

Je lève donc ma main sur l'arbre, et j'emporte un de ses rameaux. Le tronc aussitôt frémit et s'écrie:

—Pourquoi me déchires-tu?

Je vois alors couler un sang noir, et j'entends encore le même cri:

—Pourquoi me déchires-tu? Mon infortune ne peut donc t'attendrir? Je fus homme avant d'animer ce tronc; et ta main cruelle aurait dû m'épargner, quand je n'eusse été qu'un reptile [2].

Ainsi que le bois vert pétille au milieu des flammes, et verse avec effort sa sève qui sort en gémissant, de même le tronc souffrant versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi d'une froide terreur, je laisse échapper le rameau sanglant.

—Ombre trop malheureuse, dit alors mon guide, celui-ci t'a blessée pour avoir écouté mon conseil; mais pardonne-lui cet outrage; il n'aurait pas porté sur toi sa main cruelle, s'il eût pu croire un tel prodige sans le voir. Daigne à présent, pour qu'il puisse expier son offense, lui révéler ta condition passée; il honorera ta mémoire dans le monde où son destin le rappelle.

Le tronc nous rendit ainsi sa réponse:

—Ma douleur cède au charme de tes paroles: ce que tu dis m'invite à te faire le récit de tous mes maux. Je vivais auprès de Frédéric, et maître de son coeur, je l'ouvrais et le fermais à mon gré. Mais sa haute faveur et mon incorruptible fidélité me creusaient des abîmes. Cette furie, dont l'oeil empoisonné veille sur le palais des Césars, l'Envie, peste des cours, souleva contre moi ses satellites: en vain j'avais su les écarter; leur foule irritée prévalut sur l'esprit du maître, et je vis rapidement les délices et la gloire céder la place au deuil et à l'ignominie. Rassasié d'amertumes, je crus par la mort mettre un terme à ma misère, et ce crime envers moi fut le premier d'une vie sans reproche. Je vous jure par ces racines, nouveaux soutiens de mon affreuse existence, que mon coeur fut toujours fidèle à son digne maître [3]; et si l'un de vous doit revoir la terre des vivants, je le conjure de n'y pas oublier un infortuné dont le souffle de l'envie a flétri la mémoire.

L'esprit se tut; et, après un court silence, mon guide me dit:

—Hâte-toi de l'interroger encore, s'il te reste quelque désir; le temps est cher.

—Hélas! répondis-je, daignez plutôt l'interroger pour moi; car mon âme succombe à la pitié.

Le sage prit donc ainsi la parole:

—Ombre prisonnière, si tu désires que ce mortel ne méprise pas ton dernier voeu, ne refuse point de nous dire par quels invisibles noeuds des esprits s'attachent à des troncs; et si jamais un seul a pu rompre cette inconcevable alliance?

Le vieux tronc soupire avec effort, et le souffle qu'il exhale nous porte cette réponse:

—Mon entretien sera court. Quand une âme furieuse a rejeté sa dépouille sanglante, le juge des Enfers la précipite au septième gouffre: elle tombe dans la forêt, au hasard; et telle qu'une semence que la terre a reçue, elle germe et croît sous une forme étrangère. Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi à la douleur et aux cris des voies toujours nouvelles. Nous paraîtrons toutes au grand jour; mais il nous sera refusé de nous réunir à des corps dont nous nous sommes volontairement séparées. Chacune traînera sa dépouille dans cette forêt lugubre, où les corps seront tous suspendus: chaque tronc aura son cadavre, éternel compagnon de l'âme qui le rejeta [4].

Nous écoutions encore les derniers accents de l'ombre, et tout à coup un grand bruit frappa mes oreilles. Il était pareil à celui que le chasseur entend dans les forêts quand le sanglier, fuyant les chiens aux abois, heurte les chênes et fait frissonner leur feuillage; et bientôt nous découvrons à notre gauche deux malheureux nus et déchirés, rapidement emportés à travers les arbres qui s'opposaient en vain à leur fuite impétueuse [5]. Nous entendions les cris du premier:

—Ô mort, ô mort, je t'implore!

Et l'autre, qui suivait d'une course moins légère, lui disait:

—Ô Lano [6]! ce n'est pas ainsi que tu fuyais aux champs d'Arezzo.

Mais tout à coup l'haleine lui manqua, et nous le vîmes tomber et se traîner sous un buisson.

Cependant une meute de chiennes noires, affamées et légères comme des lévriers échappés de la chaîne, remplissaient la forêt sur leurs traces: elles se jetèrent en fureur sur celui qui haletait dans le buisson; et, l'ayant déchiré entre elles, en emportèrent les membres palpitants.

Alors mon guide me prit par la main, et s'avança vers le buisson tout sanglant, qui poussait des cris lamentables.

—Ô Jacques de Saint André [7]! que t'a servi, disait-il, de me prendre pour ton asile? Avais-je mérité de partager ton supplice?

—Quel es-tu donc, lui dit mon guide, toi qui pousses par tant de plaies tes cris et ton sang?

—Vous avez été témoins, nous répondit-il, du traitement cruel que j'éprouve: daignez rassembler mes tristes débris autour de mes racines. Infortuné! ma main désespérée hâta ma dernière heure, et je me fis de ma maison un infâme gibet [8]. Ce fut dans ma patrie, dans cette ville qui a répudié son Dieu tutélaire, en épousant un nouveau culte. Aussi ce Dieu des batailles a maudit nos armes à jamais; et si son image n'eût encore protégé les bords de l'Arno, c'est en vain, je crois, que nos malheureux citoyens eussent tenté de recueillir les restes fumants de leur murailles foudroyées par Attila.

[1] Rivière qui coule dans le Volateran.

[2] C'est Pierre des Vignes, né à Capoue. Il devint chancelier de Frédéric II. Les courtisans, jaloux de sa faveur, l'accusèrent de s'entendre avec le pape Innocent, ennemi de ce prince. Frédéric se laissa prévenir et fit crever les yeux à Pierre des Vignes, qui, ne pouvant survivre à la perte de sa vue et de son crédit, se tua. Ce chancelier fut accusé d'avoir écrit le livredes Trois Imposteurs, pour servir le ressentiment de son maître contre les papes.

[3] Le discours de ce misérable est bien digne d'un courtisan.

[4] Ces âmes suicides qui ont rétrogradé du règne animal au règne végétal, et qui viendront se présenter nues à la face des nations, en traînant leurs cadavres jugulés, pour venir ensuite les accrocher chacune à leur arbre: voilà des imaginations et un coloris bien extraordinaires.

[5] Ceux qui couraient dans la forêt ne s'étaient pas tués eux-mêmes; c'étaient des dissipateurs peu soucieux de la vie, qui s'étaient précipités dans les dangers et y avaient péri.

[6] Ce Lano était un gentilhomme de Sienne, qui, après avoir dissipé sa fortune, fut envoyé au secours des Florentins contre ceux d'Arezzo. Il fut surpris en chemin par l'ennemi; et quoiqu'il pût lui échapper, il aima mieux se faire tuer.

[7] Jacques de Saint-André, gentilhomme de Padoue, grand dissipateur. C'est lui qui vient de se glisser sous le buisson. Les chroniques du temps le représentent comme une espèce de fou, qui donna des soupers ridicules, et qui occupait chaque jour d'une nouvelle extravagance les oisifs de Padoue.

[8] Ce buisson fut quelque Florentin dont on ignore le nom; car dans ces temps malheureux plusieurs se pendirent à Florence. Il parle ici de l'opinion où on était dans cette ville, que sa conservation dépendait de la statue de Mars qui en avait été le patron, et devait à jamais en être le palladium. Quand Florence se fit chrétienne, on dédia à saint Jean le temple de Mars: mais pour ne rien perdre, on plaça la statue de ce Dieu au haut d'une tour, sur les bords de l'Arno. Lorsqu'en 802 Charlemagne releva les murs de Florence qu'Attila avait détruite, il fallut retirer du fond de la rivière la statue de Mars, qui y avait été renversée: on la plaça sur le pont, d'où elle protégeait ceux qui rebâtissaient la ville.

Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de violences. Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la sodomie; et celle contre la société, ou bien l'usure.—Description du supplice des impies.—Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.

L'arbuste achevait son récit d'une voix plus faible; et moi, que l'amour de la patrie et la compassion déchiraient à la fois, je me hâtai de rassembler autour de lui ses membres épars.

Ensuite je marchai sur les pas de mon guide, vers les confins où se termine la forêt.

C'est là que l'éternelle justice prend des formes nouvelles et plus effrayantes: là, notre vue s'égara dans une terre désolée, où le ciel avait éteint tout germe de vie; des sables arides et profonds en remplissaient l'étendue, tels qu'ils s'offrirent à Caton dans la brûlante Libye.

Nous avancions sur ces stériles bords, en côtoyant la forêt qui, après avoir baigné son premier contour dans le fleuve de sang, forme avec ses derniers troncs la hideuse ceinture de cette plage nue et déserte.

Ô vengeance du ciel! de quel effroi le spectacle que tu m'offres va remplir l'âme de mes lecteurs! J'ai vu la foule innombrable des âmes dispersées dans ces régions: mon oreille a retenti des rugissements de leur désespoir. Une cruelle providence donnait à leur supplice des formes et des lois diverses. Les unes, gisantes et renversées, étaient immobiles: les autres étaient assises et courbées; enfin beaucoup d'autres couraient éperdues dans ces déserts. Cette troupe errante était la plus nombreuse; mais celle que le sort avait fixée poussait des cris plus désespérés.

Sur ces plaines sablonneuses, des flammes descendaient lentement en pluie éternelle, ainsi que la neige qu'un ciel tranquille verse à flocons sur les Alpes: ou pareilles à ces feux qu'Alexandre voyait tomber aux rives de l'Indus, et qui s'éteignirent quand la terre, durcie sous les pieds des soldats, ne maria plus ses vapeurs aux influences d'un ciel brûlant [1]. C'est ainsi que la voûte infernale épanche à jamais ses torrents embrasés: le sable qui les reçoit s'en pénètre; et, s'enflammant comme l'amorce légère, rend tous ces feux aux réprouvés et double ainsi leurs tortures. Consumés, forcenés, transpercés de douleur, ils se roulent et se débattent, repoussant, secouant sans cesse les flèches dévorantes qui se succèdent sans discontinuation [2].

—Ô vous! dis-je à mon guide, qui n'avez éprouvé d'autre obstacle ici-bas que dans l'obstination des anges rebelles, daignez m'apprendre quelle est cette grande ombre qui semble mépriser ses tourments et dont le front superbe n'a point fléchi sous des torrents de feu?

Cette ombre m'entendit, et me cria:

—Tel je fus sous les cieux, tel je suis aux Enfers: que Jupiter irrité foudroie encore ma tête; il appellera Vulcain à son aide, ainsi qu'aux champs de Thessalie; il lassera les noirs Cyclopes, et m'environnera de ses tonnerres; et moi, je braverai toujours sa vengeance [3].

Alors mon guide éleva la voix, telle que je ne l'avais point encore entendue:

—Ô Capanée, s'écria-t-il, tes peines s'accroissent de ton indomptable orgueil; et ton coeur obstiné a trouvé dans ses fureurs des tortures dignes de lui.

Ensuite, se tournant vers moi:

—Voilà, me dit-il d'un ton plus calme, un des sept rois qui assiégèrent Thèbes: il méprisa le Ciel et paraît le mépriser encore; mais tu viens de l'entendre, il a trouvé dans son fol orgueil un assez cruel vengeur. Maintenant suis mes pas sur les bords de la forêt, et garde-toi d'avancer dans les sables ardents.

Je le suivis en silence vers un ruisseau qui sortait de la forêt, et fuyait dans les sables. Je ne me rappelle point sans frissonner ses flots rougissants, tels que les eaux thermales de Viterbe, dont la débauche arrose ses réduits [4]. Le ruisseau coulait sur un fond de pierre, et ses bords nous offraient une voie large et solide. Mon guide me dit:

—Depuis que nous avons franchi le seuil toujours ouvert de ces tristes demeures, ton oeil n'a point vu de prodige semblable à ce ruisseau qui absorbe sans cesse les flammes qui pleuvent dans son sein.

Je le conjurai alors de satisfaire les désirs que ces paroles réveillaient en moi, et il me parla ainsi:

—Une île, aujourd'hui sans gloire, est assise au milieu des mers: c'est la Crète, dont le premier roi régna sur un siècle innocent. Le mont Ida s'y voit encore. Autrefois, des sources pures et des forêts verdoyantes paraient sa tête; mais le temps a flétri tous ses honneurs. C'est là que Cybèle cacha le berceau de son fils, et que les Corybantes couvraient de leurs sons bruyants les cris du jeune dieu. Dans les flancs caverneux du mont, un vieux géant est debout: il tourne le dos à Damiette, et ses regards vers Rome, qu'il fixe attentivement. Sa tête est d'or pur; sa poitrine et ses bras d'argent; l'airain forme sa taille, et le reste est du fer le plus dur, excepté le pied droit, qui est d'argile; et c'est sur lui que le colosse entier repose. L'or de sa tête ne s'est point altéré; mais ses autres membres s'entr'ouvrent de toutes parts: ces fentes nombreuses se remplissent de larmes qui tombent goutte à goutte, et vont se frayer un sentier dans les cavités de la montagne. Filtrées dans des routes secrètes, elles se rassemblent aux Enfers pour y former le Styx, l'Achéron et le Phlégéton: enfin elles se précipitent, par cet étroit canal, dans le dernier gouffre de l'abîme, et prennent le nom de Cocyte [5].

—Puisqu'il est vrai, repris-je alors, que ce ruisseau traverse l'empire des ombres, pourquoi le voyons-nous pour la première fois?

—Tu sais, me dit le sage, que les Enfers sont creusés en cercle, de degrés en degrés jusqu'au centre du monde, et quoique notre descente approche de son terme, nous n'avons vu que la dixième part de chaque enceinte: ainsi la révolution d'un cercle entier sera la mesure et la fin de notre voyage [6]. Ne sois donc pas surpris si les abîmes nous offrent encore des objets inconnus.

—Mais, repris-je aussitôt, le Phlégéton et le Léthé, ce fleuve d'oubli que vous n'avez point nommé, où sont-ils?

—Apprends, répondit l'illustre poëte, que la rivière de sang t'a déjà montré le Phlégéton; et, quant au fleuve d'oubli, n'espère pas le rencontrer dans ces gouffres: il arrose des lieux où le repentir, le pardon et l'espérance habitent [7]. Éloignons-nous, il est temps, des bords de la forêt: ce ruisseau, où les traits de flamme viennent s'éteindre, trace le sentier devant nous.


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