NOTES

[1] Dante a cru donner une véritable parure à ce dernier chant, en débutant par le premier vers duVexilla regis, hymne que l'Église chante dans la semaine sainte.

[2] Ce silence qui règne au milieu de tant de maux; ce calme déchirant d'une douleur immodérée qui ne peut se manifester; ce repos de mort où paraissent languir les premières victimes de l'Enfer: voilà le dernier coup de pinceau par lequel le poëte a voulu terminer son grand tableau. Trente chants ont été employés en dialogues, en plaintes et en gémissements: la douleur s'est fait entendre par tous ses langages; elle s'est montrée sous toutes ses formes, et la variété de tant de dessins a été comme soumise à un seul ton de couleur. Mais ici, par un grand contraste, tout est muet. Les coupables, cachés dans l'épaisseur de la glace, luttent sourdement contre leurs souffrances, et le mal est à la racine de l'âme. Satan lui-même, centre des crimes et des tourments, n'est plus l'ange de Milton, brillant de jeunesse et d'orgueil, et disputant avec Dieu de l'empire du monde: c'est un malheureux vaincu, tombé après six mille ans de tortures et de captivité, dans l'abrutissement du désespoir.

Il faut avouer que cette grande et belle imagination est entourée de plus de bizarreries, que le poëte n'en a semé déjà dans le reste de son poëme. Il est triste de voir trois visages à Lucifer, de le voir mâcher trois coupables, de voir Dante et Virgile s'accrocher à ses poils pour sortir de l'Enfer, etc., etc.

[3] Dante a eu tort de vouloir calculer les dimensions de Satan; il fallait plutôt lui laisser cette taille indéfinie que Milton lui donne; ce beau vague dans lequel se trouve toujours le Jupiter d'Homère. Ce Dieu, faisant trembler l'Olympe du mouvement de ses sourcils, nous paraît être dans la haute et pleine majesté qui convient au maître du monde; aussi, le poëte s'est bien gardé d'assigner une étendue à ses sourcils. S'il avait eu cette puérile intention, et qu'il leur eût donné, par exemple, la longueur d'un arpent, les Claudiens seraient venus ensuite qui les auraient faits longs de cent, et qui auraient cru, en effet, leur Jupiter cent fois plus terrible que celui d'Homère.

C'est d'après ce principe de goût qu'on doit trouver ridicule le même Jupiter lorsqu'il se vante de pouvoir porter tous les dieux suspendus au bout d'une chaîne: car, bien que la force de chaque dieu ne soit pas limitée, et que Jupiter, luttant contre eux tous à la fois, nous donne une grande idée de la sienne, il me semble qu'une chaîne, objet trop connu, ne doit pas être le moyen d'une puissance inconnue et sans bornes. Il ne faut jamais que notre imagination donne sa mesure.

[4] Chétive invention, pour expliquer l'état de congélation où se trouve cette dernière enceinte. Le poëte, en décrivant les ailes de Lucifer, dit qu'elles étaient telles qu'il les fallait à un tel oiseau, et qu'elles étaient faites de peau, comme celles des chauves-souris. A propos du visage de nègre qu'il lui donne, j'observerai que, dans les premiers siècles de l'Église en peignait toujours le Diable sous la figure d'un Éthiopien: la race noire était alors assez rare en Europe pour faire la plus grande sensation toutes les fois qu'on en voyait: les nègres étaient donc les représentants du Diable. Mais depuis les voyages d'Afrique, cette espèce s'est tellement répandue en Europe, que l'imagination même des enfants n'en étant plus frappée, on ne sait plus quelle couleur donner au Diable.

[5] La philosophie s'indignera peut-être de voir ici Brutus et Cassius si maltraités. Mais il faut croire que Dante a jugé ces stoïciens farouches d'après Plutarque: le faux enthousiasme d'une liberté qui n'existait plus les égara; ils ne virent point que Rome n'avait plus le choix d'un maître, et queCésar était le médecin doux et bénin que les dieux avaient donné à l'empire malade: en le massacrant sans fruit pour la république, ils ne furent que deux meurtriers; le premier d'un père, et l'autre d'un bienfaiteur. Le poëte donne à Cassius l'épithète d'énorme, parce qu'il était en effet d'un forte complexion.

[6] Le texte porte que le soleil remonte àmezza terza. Pour entendre ceci, il faut bien connaître la division de la journée en Italie. Le soleil faitterzadans la première partie de la matinée,sestadans la seconde,nonadans la troisième, et il arrive à son méridien: il en descend et faitmezzo vesprodans la première portion de l'après-midi,vesprodans la suivante, etc.Mezza terza, qui est l'heure dont il s'agit ici, sonne avantterza, c'est-à-dire avant le lever du soleil: c'est l'instant où les boutiques s'ouvrent, et où les travaux commencent. On sent bien que ces divisions varient de l'été à l'hiver, suivant la longueur et la brièveté des jours. C'est ainsi que, quoique une heure d'hiver soit égale à une heure d'été, une matinée d'été est plus longue qu'une matinée d'hiver. Je ne parlerai pas des horloges d'Italie, ni de la manière dont on y compte les heures; mais j'observerai que c'est l'Église qui a déterminé cette manière de diviser le jour par tierce, sexte, none, etc.

Virgile eût mieux fait sans doute de parler en poëte que de désigner le point du jour par une expression populaire:mezza terzalui devait être aussi inconnu quele coup de l'Angelus. Mais Dante, qui n'observe aucune convenance, le fait parler en homme du peuple, d'un bout de l'Enfer à l'autre: il en fait quelquefois un petit théologien fort déterminé, et plus souvent un bon homme à proverbes et à sentences. On peut voir au haut de la page 75 du vingt-sixième chant, comment il le fait discourir en patois lombard avec Ulysse et Diomède. (Voyez aussi la note 5 du premier chant.)

[7] Dante a très-bien décrit les effets de la gravitation, qui attire les corps sublunaires au centre du globe. Il est évident qu'en descendant on a les pieds les premiers, comme aussi la tête la première en montant: il faudrait donc qu'un homme fit la culbute, et mit sa tête où étaient ses pieds, quand il passerait le point central de la terre. Le poëte a fort bien vu aussi que notre planète est tout environnée de cieux, et que le soleil se lève sous nos pieds quand il se couche sur nos têtes. Mais comme de son temps l'Amérique n'était pas découverte, et que l'homme en voyageant trouvait toujours l'Océan pour borne éternelle, à l'orient et au couchant, au nord et au midi; on avait conclu qu'il n'y avait de continent ou de terre habitable que l'Europe, l'Asie et l'Afrique, et que l'Océan occupait à lui seul tout le reste du globe. C'est ce qu'on peut voir dansle Songe de Scipionet dansla Cité de Dieu. Dante, regardant ces erreurs comme des choses démontrées, les met à profit dans ce dernier chant. Il raconte que Lucifer tomba du ciel sur la terre du côté de nos Antipodes. La terre, qui était alors mêlée de continents et de mers (quoiqu'elle ne fût pas encore habitée), eut peur en voyant tomber l'archange et ses légions; elle se retira tout entière du côté où nous sommes, et opposa de l'autre l'Océan aux rebelles, comme un grand bouclier. Mais le Diable perça le profond Océan, et vint s'enfoncer la tête la première dans le noyau du globe. Ainsi la terre, forcée de le recevoir, dilata ses entrailles pour former les Enfers, et poussa deux excroissances: l'une au milieu de ce même Océan, qui est la montagne du Purgatoire; l'autre au milieu de notre hémisphère: ce sont les hautes montagnes d'Asie sur lesquelles Jésus-Christ est mort; car telles étaient les opinions du temps, qu'il fallait que le salut du monde se fût opéré précisément au milieu du monde. Il faut conclure de tout ceci que Lucifer était moitié dans l'Enfer, et moitié dans l'épaisseur de la terre; que la montagne où Jésus-Christ mourut répondait perpendiculairement à sa tête, et la montagne du Purgatoire à la plante de ses pieds; enfin, que le centre de son corps était le centre du monde. Et voilà comment Dante expliquait des erreurs par des fables.

[8] Le texte porte que cette issue était éloignée de Lucifer de toute la grandeur de latombe. Comme cettetomben'a pas encore été nommée, on ne peut dire ce que c'est; à moins que le poëte ne désigne le dernier cercle même de l'Enfer, où Satan est enseveli, et qu'on peut considérer comme une tombe sphérique, ayant deux ouvertures: celle par où les deux voyageurs sont arrivés (c'est le puits des Géants), et l'autre l'issue même par où ils s'échappent. Le poëte semble favoriser cette explication en disant plus hautqu'il foule les voûtes opposées au cercle de Judas. On voit que, s'il a mis environ trente-six heures à la revue de l'Enfer, il n'en met guère plus de trois à quatre pour le retour, puisque rien ne l'arrête plus en chemin. Un temps si court prouve qu'il ne croyait pas d'avoir quinze cents lieues à faire en droite ligne, du centre à la surface du globe. Mais qu'importent ces détails et ces mesures scrupuleuses dans une description locale, toute d'imagination? Dante, pressé de sortir, échafaude comme il peut ses machines, et le lecteur doit partager son impatience.

Quoi qu'il en soit de ce poëme, si la traduction qu'on en donne est lue, on ne verra plus deux nations polies s'accuser mutuellement, l'une de charlatanisme pour avoir trop vanté Dante, et l'autre d'impuissance pour ne l'avoir jamais traduit.

CHANT XVIII.—Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en dix vallées ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies.—Description de la première et de la seconde vallée, où se trouvent les corrupteurs et les flatteurs.

CHANT XIX.—Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient vendu ou acheté des bénéfices.—Imprécation du poëte contre les grands biens et l'avarice de l'Église.

CHANT XX.—Quatrième vallée, où sont punis ceux qui se mêlent de prédire l'avenir.—Entretien sur l'origine de Mantoue.—Astrologues, sorciers et sorcières.

CHANT XXI.—Cinquième vallée, où sont punis les prévaricateurs, juges et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois.—Entretien avec les démons.

CHANT XXII.—Suite de la cinquième vallée.—Prévaricateurs qui ont vendu les grâces et les emplois.—Combat de deux démons.—Passage à la sixième vallée.

CHANT XXIII.—Descente à la sixième vallée, où sont punis les hypocrites.—Passage à la septième vallée.

CHANT XXIV.—Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs et brigands qui ont usé de mensonge et de fourberies.

CHANT XXV.—Suite de la dernière vallée, où sont punis les concussionnaires.

CHANT XXVI.—Huitième vallée, où sont punis les capitaines qui ont usé de la fourbe plus encore que du courage.—Mauvais conseillers.

CHANT XXVII.—Suite de la huitième vallée.—Aventure du comte Guidon, guerrier sans foi et conseiller sinistre.

CHANT XXVIII.—Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous ceux dont l'opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes.

CHANT XXIX.—Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans et les faussaires.

CHANT XXX.—Suite de la dixième vallée.—Le poëte poursuit trois sortes de faussaires: ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux monnayeurs et les faux témoins.

CHANT XXXI.—Neuvième cercle de l'Enfer, partagé en quatre girons, où sont punis tous les genres de traîtrise.—Les géants bordent le neuvième cercle.

CHANT XXXII.—Premier giron, dit de Caïn, où sont punis les parricides et traîtres envers leurs parents.—Passage au second giron, dit d'Anténor, où se trouvent les traîtres envers la patrie.

CHANT XXXIII.—Aventure d'Ugolin.—Passage au troisième giron, dit dePtolomée, où sont punis les traîtres envers leurs bienfaiteurs.

CHANT XXXIV.—Quatrième et dernier giron, dit de Judas, où Lucifer, traître envers Dieu, est entouré de traîtres envers leurs bienfaiteurs.—Sortie de l'Enfer.

Paris.—Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Héron 5


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