Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit sçavoir à ses parens sa captivité & celle de sa sœur, ce qui les toûcha si sensiblement qu'ils n'espargnerent rien pour luy procurer la liberté afin qu'il pût ensuite travailler à celle de sa sœur. Comme il estoit de qualité & bien fait de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres és mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit à Gennes pour la Barbarie. Ce Genois qui avoit esté autrefois Captif à Tripoly changea en pieces de cinq sols plus de la moitié de l'argent qu'il avoit receu dans l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportées en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye qu'elles en mettent à leurs bracelets, à leurs colliers & à leurs coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive à Tripoly que tout les Matelots commencerent à negocier les marchandises qu'ils avoient apportées d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprés avoir vendu les siennes acheta des marchandises du Païs pour deux cens écus qu'il paya en pieces de cinq sols sans sçavoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche dans le Navire où l'on trouva le reste des pieces qui furent portées au Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour sçavoir si le Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le déchargea & dit qu'il n'en avoit changé que pour trois cens écus, & que c'estoit une tromperie qu'on luy avoit faite dans son Païs. Le Bacha ordonna une seconde recherche dans le Navire & fit enchaîner le Lieutenant dans la Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs l'assurassent qu'ils n'avoient trouvé que la quantité de pieces declarée par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu s'en fallut qu'il ne s'emparât de toutes les marchandises du Vaisseau à la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre laissé tromper dans son Païs par des personnes qui trafiquent dans les Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant à payer six cent Piastres & d'estre enchaîné dans la Prison jusqu'au payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoyé pour la Rançon de Dom Julio fut perdu & sa liberté retardée, parce que le Lieutenant estoit demeuré dans l'Impuissance de le racheter.
J'allay voir le Camp des Pelerins de Thunis qui estoit arrivé depuis huit jours à Tripoly, il est inutile de repeter ce que j'ay dit de cette armée d'Agis qui tous les ans vont à la Meque & qui trafiquent dans les Villes où ils passent pour se recompenser de la dépence & des peines du Voyage. Je rencontray un jeune Captif Italien proche des Pavillons du Commandant que je priay de me faire voir les beautez du Camp. Il me fit entrer dans les tentes de son Patron où je vis de riches équipages & de trés beaux chevaux Barbes. Il ne me fut pas permis d'entrer dans les Pavillons de sa Patrone qui ne sortoit que deux fois la sepmaine pour rendre visite aux Sultanes du Bacha de Tripoly. Ensuite il me conduisit dans le Basar & me convia d'entrer dans un Caffegy pour faire collation à la mode du Païs qui ne consiste qu'en Tabac & en Caffé, dans l'entretien je luy demanday s'il se croyoit assez robuste pour supporter les fatigues d'un si long voyage, il me dit qu'elles luy sembloient legeres, parce que sa Patrone luy avoit promis la liberté au retour de la Meque, à laquelle son mary l'avoit voüée pour rendre graces à Mahomet de la guerison des blessures qu'elle avoit receuës de son frere qui luy avoit voulu oster la vie dans la Sicile. Il n'en fallut pas davantage pour me persuader qu'elle estoit la sœur de Dom Julio, c'est pourquoy feignant d'estre surpris d'une action si extraordinaire, je le priay de me raconter plus particulierement les avantures de sa Maistresse, ce qu'il fit de la mesme maniere que Dom Julio me les avoit apprises jusqu'à l'enlevement de sa sœur dans les Brigantins des Corsaires. A l'égard de la suite le Captif m'en fit aussi la relation. Les Turcs visiterent les blessures de la nouvelle Captive qui ne se trouverent point mortelles, & le Capitaine prit beaucoup de soin de sa guerison. S'estant rendus à Thunis elle fut mise dans le Serrail du Bé de cette Ville qui estoit Renegat & la seconde personne du Royaume. A peine fut elle guerie que Moustafa son fils l'estima digne d'estre son épouse à cause de sa beauté. Il est certain que les premiers Officiers de Turquie sont passionnez pour les femmes Chrestiennes qu'ils font eslever dans toute la molesse du Païs afin de les seduire plus facilement. Moustafa n'espargna rien pour luy faire renoncer sa Religion, il la donna en garde à des Renegates qui tantost par des caresses & tantost par des mauvais traitemens l'obligerent d'obeïr à Moustafa qui l'épousa peu de temps aprés son infidelité; Il a pour elle une extrême tendresse, & c'est à cause de sa guerison qu'ils font ensemble le Pelerinage de la Meque. Je remerciay l'Esclave de toutes ses bontez & m'en retournay incontinant à la Ville; l'envie que j'avois de parler à Dom Julio me fit resoudre d'aller coucher la nuit dans la prison où je portay dequoy le regaler avec mes autres amis. Sur la fin du repas j'assuray Dom Julio que dans peu je luy ferois part de tres bonnes nouvelles, le lendemain avant que d'aller à son travail de la Marine il ne manqua pas de me remercier de la visite que je luy avois renduë, & de me prier de luy apprendre les nouvelles agreables dont je l'avois flaté le soir precedent. Je craignis de renouveler son affliction si je luy parlois de sa sœur; Mais remarquant sur son visage la joye qu'il avoit de me voir, je luy racontay tout ce que le Captif m'avoit appris dans le Camp des Pelerins; ce qui le mit dans une telle consternation qu'il demeura quelque temps immobile. Je le conjuray de ne pas negliger la seule occasion qui pouvoit rompre ses chaînes, il prit courage & me dit en prenant congé de moy & versant des larmes que dans cette affaire il s'abandonnoit entierement à ma conduite. Le mesme jour je retournay au Camp avec un de mes amis, nous rencontrâmes proche du Pavillon du Commandant le mesme Esclave auquel je témoignay que celuy qui m'accompagnoit estoit de son Païs, le desir qu'il avoit de sçavoir des nouvelles d'Italie l'obligea de luy tenir compagnie & de luy faire voir ce qu'il y avoit de plus beau, aprés quoy je le conviay d'entrer dans un Caffegy où nous fîmes collation, je l'assuray que le frere de sa Patrone estoit Captif à Tripoly depuis trois ans, je luy fis le recit du malheur qui avoit fait perdre l'argent de sa rançon, & luy demanday si par son moyen il pouvoit avoir Audiance de sa sœur. Il me répondit qu'il pouvoit la voir le lendemain vendredy parce que le Bacha regaloit son Patron avec les Principaux Officiers du Camp, & me promit d'employer le credit de l'Eunuque pour luy faire parler. Je luy rendis graces de ses offres & le priay d'avertir sa Patronne des disgraces de son frere, & de contribuer à la liberté du plus infortuné Captif de la Barbarie qui ne seroit pas ingrat de ses services. L'Esclave vouloit nous faire passer la nuit dans le Camp pour y voir luter les Pelerins avec ceux de la Ville qui s'estoient rendus redoutables dans cét exercice: Ce divertissement ne fut pas capable de nous arrester, & nous estans rendus à la Ville je fis provision d'un plat de viande pour aller souper avec Dom Julio dans la prison où je menay mon amy. Au milieu du repas je rendis compte de nostre sortie à Dom Julio qui jetta des soupirs & garda le silence. La Compagnie tâcha de le divertir & luy representa que sa sœur dans la foiblesse de son sexe n'avoit pû resister aux violences qu'on luy avoit faites, que l'honneur d'estre Sultane luy feroit oublier le passé, qu'il devoit luy rendre visite & que le plus grand mal qui luy pouvoit arriver estoit de ne point sortir d'esclavage, à quoy j'adjoustay qu'il ne tenoit qu'à luy de parler à sa sœur dont le Captif nous avoit dit tous les biens imaginables. Avant que de nous retirer il me promit derechef de suivre mes conseils, ce qui m'obligea de donner le lendemain une demie Piastre au Gardien de la Prison pour l'exempter ce jour là de travail. Je fis en sorte de le divertir toute la matinée pour empescher son chagrin & priay un Esclave nouvellement racheté de venir avec nous au Camp. A peine fûmes nous sortis de la Ville que Dom Julio regreta sa sortie & me dit plusieurs fois que j'allois le sacrifier à la vengence de sa sœur, nous ne laissames pas de le conduire au Camp où je trouvay le Captif Italien qui nous témoigna la joye qu'il avoit de nostre arrivée, & assura Dom Julio qu'il avoit parlé à sa sœur en sa faveur. Aprés nous avoir entretenus quelque temps, il nous posta dans un lieu où sa Maistresse devoit passer pour aller faire sa priere. L'Eunuque curieux de sçavoir qui nous estions vint nous aborder & comme il parloit un peu la langue Franque, commune dans la Barbarie, il prit plaisir à nous entretenir. Cependant Dom Julio étoit dans une cruelle inquietude & peu s'en fallut qu'il ne quittât la Partie; Mais par bonheur l'Eunuque nous avertit que sa Patronne alloit venir. Si-tost qu'elle parût Dom Julio se prosterna à ses pieds, implora sa misericorde & la pria de luy pardonner son crime qu'un zele indiscret d'honneur & de Religion luy avoit fait commetre. La Dame fut touchée de voir son frere en cette posture & commanda à l'Eunuque de le relever, elle l'embrassa tendrement & mesla ses larmes avec les siennes, en suite elle luy dit qu'elle avoit bien de la douleur de le trouver dans les fers aprés toutes ses disgraces, qu'elle oublioit de tout son cœur le passé, que les grandeurs dont elle se voyoit environnée ne pouvoient pas la consoler de la perte qu'elle avoit faite par sa foiblesse de la liberté des Enfans de Dieu, & qu'elle le conjuroit de ne point tomber dans la mesme infidelité. Son frere la remercia de ses bontez dont il estoit indigne, & elle luy demanda des nouvelles de leurs parens, aprés quoy elle luy témoigna qu'elle avoit un déplaisir sensible de ne pouvoir alors luy procurer la liberté; Mais qu'elle engageroit une partie de ses Diamans pour trafiquer dans le voyage afin de le racheter au retour de la Meque. Le Garde des Pavillons du Commandant vint dire à la Dame qu'il estoit arrivé dans le Camp plusieurs Cavaliers pour le voir, ce qui l'obligea de nous congedier. Dom Julio dans le retour à Tripoly parut aussi gay qu'il avoit esté chagrin en allant au Camp. Le jour suivant comme je passois par la Marine où il travailloit, il me dit que sa sœur luy avoit envoyé le matin deux Sultanins qui vallent six écus, avec deux pendans d'oreilles d'or qu'il vendit dix Piastres à des Marchands Chrestiens. Depuis ma sortie de Barbarie j'ay appris de personnes dignes de foy que Dom Julio fut racheté par sa sœur au retour de la Meque, & qu'elle luy fit un present pour s'en aller à Majorque, sa Patrie, où je le laisse joüir en repos du bonheur de sa liberté.
L'Auteur régale ses amis, Esclaves, avant son départ de Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin, un Captif Chrestien bastonné pour n'avoir pas couché dans la Prison, embarquement de l'Auteur, tempeste, Vœu à Saint Joseph, arrivée à Marseille, le Vœu qu'on avoit fait sur Mer à Saint Joseph est accomply, Origine de la devotion que les Provençaux ont à ce Saint. Histoire de treize Esclaves qui se sauverent de Tripoly, exortation aux Chrestiens de racheter les Captifs.
Je priay le Capitaine qui m'avoit racheté de me prester quelque argent pour régaler mes amis que je laissois Captifs dans Tripoly, ce qu'il m'accorda volontiers, & afin que je pusse les mieux traiter il me fit present d'un baril de vin d'environ vingt pintes. Je ne fis pas grande dépence, parce que c'estoit en Caresme, & que le poisson est à si bon marché que pour quarante sols je traitay plus de vingt Chrestiens, bien que j'eusse de trés beaux poissons; Mais pour avoir les Captifs il me fallut payer quinze sols pour chacun, afin de les exempter du travail. Le Regal se passa joyeusement, & ce qui augmenta le plaisir ce fut un jeune Arabe qui conduisoit les Captifs dans leurs travaux, lequel aprés avoir bû avec excés du vin & de l'eau-de-vie, nous avoüa ingenument que Mahomet, son Prophete estoit un réveur d'avoir deffendu aux Mahometans la boisson des Chrestiens qui les rend plus spirituels qu'eux; il eut la temerité de parcourir toute la Ville en cét estat, & passant proche du Chasteau il donna le divertissement aux Turcs destinez pour la garde du Bacha ausquels il voulut persuader qu'il estoit petit fils de Mahomet; Soliman Caya entendant cette extravagance reconnut qu'il avoit oublié les deffenses de l'Alcoran & luy fit donner deux cent bastonnades aprés qu'il eut cuvé son vin. Un Captif qui estoit des conviez quitta la compagnie sans qu'on s'en aperceût, & alla joüer son roolle d'un autre costé dont il eut la mesme recompense pour avoir mal fait son personnage, car cét imprudent animé d'une liqueur qu'il n'avoit pas coûtume de boire alla dans la Ville & y déroba un Caffetan à un Officier du Bacha, l'ayant vendu aux Juifs qui achetent toutes les Captures des Esclaves, il entra dans un cabaret Grec avec quelques Chrestiens qu'il avoit invitez de profiter de son larcin, il but une si grande quantité d'eau de vie qu'il luy fut impossible de se retirer dans la Prison à l'heure ordonnée, ainsi qu'il y estoit obligé sur peine de la bastonnade. Les Gardes qui devoient répondre des Captifs voyans qu'il en manquoit un firent une perquisition si exacte qu'ils le trouverent cuvant son vin dans un marché, ils le réveillerent à coups de bastons & le conduisirent de mesme à la Prison où le matin il en receut deux cent par l'ordre du Bacha. L'Ivrognerie de ce Captif pensa me faire de la peine parce qu'on m'imputoit son absence, ce qui m'obligea de faire retraite dans la Barque pendant que le Capitaine parleroit aux Gardes ausquels je donnay quelque argent pour les appaiser, aprés quoy j'eus la liberté de me promener par la Ville comme auparavant, & d'aller consoler l'Esclave qui fut guery en peu de temps des bastonnades qu'il avoit receus parce que je recompensay son Chirurgien.
Deux inconveniens auroient obligé le Capitaine Mirengal de faire plus long sejour à Tripoly qu'il n'avoit voulu, le premier fut la maladie de son Escrivain qu'un Chrestien nouvellement racheté avoit mal-traité de nuit pour avoir revelé l'argent de sa rençon à son frere le Renegat. Et l'autre que le Bacha attendoit de jour en jour deux Corsaires qui estoient en mer, & qui retournerent avec la prise d'une Barque de Sicile chargée de riches marchandises. Si-tost qu'ils furent arrivez, Osman Rais qui commandoit à la Marine donna ordre à nostre Capitaine de se tenir prest pour mettre à la Voile. Ces agreables nouvelles me firent faire mes adieux à mes freres Captifs que je ne pus quitter sans répandre des larmes. Plusieurs me donnerent des lettres qui avancerent beaucoup leur délivrance avec les solicitations que je fis à leurs parens. Témoins Monsieur André de Saint Maximin, Jean Caumont de Cavaillon, de Lorme du Pont saint Esprit, Potier de Vienne en Dauphiné, Barras de Lion, Gibeaudet de Dijon, Chaillou de la ruë saint Denis, & Grimonville de Rennes. Les lettres que Blauchon natif de Grenoble, m'avoit données n'eurent pas le mesme effet, il avoit esté Jardinier de Salem Chastel mon premier Patron & avoit quitté le Calvinisme pour se faire Catholique pendant la peste qui emporta la famille de nostre Patron; je sejournay pendant quelques jours à Grenoble pour soliciter sa mere en faveur de son fils; Mais je ne pus rien obtenir de cette huguenote obstinée; qui me dit qu'elle l'avoit abandonné depuis qu'elle avoit appris qu'il n'estoit plus de sa communion. Il n'y a point de joye égale à celle que ressent un Chrestien racheté lorsqu'il est prest de quitter la Barbarie pour aller joüir des douceurs de son Païs, cependant j'ay fait moy-mesme l'experience que sa joye est troublée quand il fait reflexion au grand nombre de Chrestiens & d'amis qu'il laisse dans les fers, dont il connoist toute la pesanteur.
Au commancement du mois de Mars de l'année 1668. un jeudy au soir le Commandant de la Marine avertit nostre Capitaine de partir le lendemain, la nuit se passa en rejoüissances & à la pointe du jour les Matelots commancerent à serper les Ancres & à preparer tout ce qui estoit necessaire pour se metre à la voile, pendant que le Capitaine fut au Chasteau avec les nouveaux afranchis pour prendre congé du Bacha qui nous fit donner un Passe-port en langue Turque. Il me souvient que luy baisant la main il me dit que je me donnasse bien de garde d'un second voyage à Tripoly, il ne sçavoit pas que Dieu me destinoit pour aller racheter les Captifs non-seulement dans sa Capitalle, mais encore dans toute la Barbarie, il commanda en suite à deux Turcs de nous conduire à la Barque qu'ils visiterent pour voir s'il n'y avoit point quelque Esclave caché dans les Equipages; Mirangal leur fit un present pour les congedier & dés qu'ils furent dans la Chaloupe on salua le Casteau de trois Periers & de trois coups de Canon. Nous fûmes plus d'une heure sans pouvoir sortir du Port, parce que les Rochers qui l'environnent en rendent la sortie difficile, & qu'il nous falut passer au milieu de tous les Navires de Tripoly. Pendant ce temps nous fîmes une priere à Dieu de nous accorder un heureux voyage. Le vent nous fut d'abord si favorable qu'en peu de jours nous arrivâmes proche de Malthe où nous eûmes la chasse d'un Corsaire qui nous quitta de peur de tomber luy mesme entre les mains des Chevaliers. Entre cette Isle & la Sicile il se leva un vent si furieux que nous fûmes contraints de nous en esloigner, & ne pûmes moüiller l'Ancre dans la Sardagne; Nous demeurames cinq jours dans un travail continuel à cause de l'eau qui entroit dans la Barque avec tant d'abondance qu'à tous momens nous pensions perir. Bordier estant sorty de la chambre à cause d'un coup de mer fut rencontré par Mirangal qui couroit de poupe à proüe pour donner ses ordres, il luy imputa l'orage parce qu'il estoit de la Religion & fit semblant de le vouloir jetter en mer. La tempeste augmentant il sembloit à toute heure que la Barque alloit abismer. Les Matelots estoient occupez à changer les voiles à cause de l'inconstance des vents, & les passagers vuidoient l'eau que les vagues jettoient dans la Barque. La nuit estoit encore plus à craindre que le jour parce qu'il se trouve sur cét Element cent precipices inconnus qu'on ne peut éviter dans l'obscurité. Un soir aprés avoir souffert durant le jour toutes les fatigues imaginables, comme nous prenions un peu de refection dans la chambre du Capitaine, la Barque fut agitée d'un si grand coup de mer que nous crûmes tous estre ensevelis dans les ondes, le Capitaine qui estoit assis sur son coffre fut renversé sur Bordier auquel il déchargea plusieurs coups de poing, l'accusant d'estre cause de l'orage, & sans nostre secours il l'eût mal-traité. Nous passames la nuit en prieres pour implorer la misericorde Divine, tandis que les Matelots estoient occupez au service de la Barque qui estoit gouvernée par la seule providence. Il n'y eût pas un Chrestien qui ne fît un vœu en particulier & mesme les Huguenots promirent de jeûner le jour suivant, ce qu'ils executerent fidellement, & ne mangerent qu'aprés Soleil couché. Le Capitaine voyant le lendemain la mer plus orageuse que jamais fit assembler tout l'Equipage pour faire une priere publique, aprés laquelle il fit un Vœu à Saint Joseph qui fut accepté avec beaucoup de respect. Heureusement aprés dix jours de tempeste la mer se calma un peu, & nous reconnûmes que Dieu avoit exaucé nos Vœux par l'intercession de Saint Joseph; Car le soir le vent diminua beaucoup & la nuit fut plus tranquille que les precedentes où nous avions manqué cent fois de faire naufrage. Le lendemain la sentinelle avertit qu'il voyoit terre. Je ne sçaurois exprimer avec quel plaisir on receut cette nouvelle dont nous rendîmes graces à Dieu. Aprés-midy nous découvrîmes les montagnes de Gennes, & le jour suivant celles de Savoye. Le Capitaine donna ordre de moüiller l'Ancre à Nisse qui appartient au Duc de Savoye, mais il fut impossible d'en aprocher parce que le vent estoit encore trop impetueux, ce qui nous obligea d'aller à Antibes ville de Provence afin de nous mettre en seureté proche d'un petit Cap sur lequel il y a une Chapelle dediée à Nostre-Dame de Graces où nous fûmes de nuit remercier Dieu de nostre arrivée en France. Nous passâmes tout le jour au Port d'Antibes afin d'y prendre des rafraichissements & nous delasser des peines que nous avions endurées depuis nostre départ de Barbarie. Il me souvient que le Capitaine laissa en cette Ville plusieurs lettres de Captifs qu'on mit selon la coûtume dans le Vinaigre boüillant avant que de les recevoir, aussi bien que l'argent dont on payoit les provisions qu'on prenoit. Une vieille femme aima mieux me donner par charité des figues & des Oranges que j'avois achetez que de recevoir de l'argent de Barbarie, craignant en son aage décrepit de mourir de la peste, ce qui fit rire ceux qui le trouverent sur le Mole. Le lendemain nous partîmes d'Antibes à dessein d'aller passer la nuit à Toulon; Mais le vent fut si contraire qu'il nous obligea d'aller moüiller au fort Grimauld où nous arrivâmes un peu tard. Les Soldats de la Garnison nous saluerent de plusieurs coups de Mousquets à bale, c'est pourquoy le Capitaine fit metre sa Chaloupe en mer pour assurer le Gouverneur de la Place qu'il estoit de Marseille & qu'il cherchoit un azile pour passer la nuit, on n'ajoûta point de foy à sa parole & il fut contraint de mettre pied à terre & de faire un present aux Soldats qui estoit le seul moyen de les empescher de faire plus grand feu. Autre-fois les Corsaires de Barbarie se retiroient en ce lieu écarté, mettoient la nuit pied à terre & enlevoient les Chrestiens, mesme les Renegats Provençaux se servoient du langage du Païs pour mieux tromper leurs compatriotes. J'ay veu dans Tripoly deux freres Renegats que les Pirates avoient pris dans ce lieu comme ils gardoient les fruits d'une Bastide à une lieuë de la mer, l'un estoit Maistre de l'Arsenal, & l'autre Casanadal ou Tresorier d'Osman Bacha, ils sont tous deux peris avec luy & les Renegats Grecs dans la revolution arrivée à Tripoly. Le lendemain nous partîmes du fort Grimauld avec un vent favorable qui nous fit arriver le mesme jour à Marseille, où l'on nous fit garder exactement la quarentaine parce que nous avions des marchandises douteuses comme la laine, les cuirs & le cotton qui contractent facilement le mal contagieux. Les quarentes jours expirez on nous permit l'entrée du Port, où l'on parfuma la Barque avec tout ceux qui estoient de dans, cette ceremonie fut agreable à voir parce que nous avions des animaux de Barbarie, entre autres des Singes qui donnerent bien du divertissement à la compagnie, il y avoit peu de jours que nous estions à Marseille lorsque Jean Gal sur lequel le sort estoit tombé pour l'execution du Vœu fait à Saint Joseph, en partit pour aller l'accomplir. L'évenement qui a fait naistre la devotion que les Provençaux ont à ce Saint est trop singulier pour n'estre pas rapporté. Il y a plus de quarante ans que les Corsaires d'Alger prirent un Vaisseau Marseillois qui portoit le nom de Saint Joseph, ils l'armerent en course parce qu'il estoit bon voilier, & osterent de la poupe l'Image du Saint qu'ils mirent dans le magazin des bois necessaires à la Marine. Un jour qu'on espalmoit le Vaisseau le Turc qui commandoit aux Captifs indigné du respect qu'ils portoient à l'Image ordonna de la metre en pieces & de la brusler. Un Esclave Provençal ayant veû qu'on luy avoit donné plusieurs coups de hache sans qu'elle en fût endommagée pria le Commandant de luy vendre l'Image pour quatre Piastres, ce que le Turc avare luy accorda. Le Captif l'enleva du Vaisseau & trouva le moyen de l'envoyer en son Païs natal à deux lieuës de Barjos en Provence dans une Chappelle qui est desservie par les Peres de l'Oratoire. Dieu recompensa le zele & la pieté du Captif qui deux ans aprés se sauva d'Alger avec trois Chrestiens dans une Barque qu'il avoit luy mesme construite, & qui n'estoit composée que de peaux, sans voile, ny timon. Ce qui seroit incroyable si les Habitans de Toulon ne les avoient veus arriver dans leur Port, & si l'on ne voyoit encore aujourd'huy la Barque dans une Chapelle dediée à Sainte Anne hors de la Ville, proche le Jardin de feu Monsieur le Chevallier Paul.
Jean Gal neveu de nostre Capitaine, fit le pelerinage de Saint Joseph, qui est un des plus celebres de Provence, nuds pieds & jeuna au pain & à l'eau pendant la neuvaine. La délivrance de ce devot pelerin, que j'ay apprise depuis mon retour en France, n'est pas moins surprenante que celle que je viens de raconter. Un an aprés mon départ de Barbarie, Jean Gal fut fait Esclave par les Corsaires de Tripoly. Pendant sa captivité qui dura huit mois, il servit de Matelot sur le Capitaine, à cause de l'experience qu'il avoit de la Mediteranée. Comme un jour il travailloit dans le Navire avec douze Matelots Chrétiens, il leur proposa de se sauver dans la Chalouppe, tandis que leurs Gardes dormoient; Ses compagnons n'approuverent pas d'abord son dessein, & luy dirent qu'il y avoit de la temerité d'entreprendre un voyage aussi perilleux que celuy qu'il leur proposoit sans armes, sans voiles & sans provisions. Jean Gal leur ayant répondu que les meilleures armes estoient la foy & l'esperance, que Dieu seroit leur conducteur, & que prenant Saint Joseph pour Patron, leur entreprise auroit un heureux succez, ils ne resisterent plus & se jetterent tous dans la Chaloupe qu'ils mirent à la voile qu'ils avoient faite de leurs chemises. Les Turcs qui s'estoient réveillez demanderent en vain du secours aux autres Navires qui par bonheur estoient fort esloignez, car les Chrestiens avoient déja passé les Rochers qui environnent le Port, quand le Bacha apprit la fuite des Chrestiens, & le Ciel favorisa si visiblement leur fuitte qu'ils échaperent aux Barques legeres qu'on avoit commandées pour les poursuivre. Ils avoient si peu de provisions dans leur Chaloupe qu'elles leur manquerent au troisiéme jour, & qu'au septiéme ils furent reduits à la derniere extremité, ce qui leur fit prendre la cruelle resolution de tirer au sort à qui serviroit de nouriture à ses compagnons. Il tomba sur Jean Gal qui leur dit qu'il meritoit d'estre seul sacrifié pour tous puisqu'il estoit la cause de leur fuite, & qu'il les prioit de differer sa mort de quelques momens pour voir s'il ne découvriroit point la terre. Cela luy ayant esté accordé on dressa deux avirons sur lesquels il monta & n'y demeura pas une demie heure qu'il s'écria qu'il voyoit la terre. Cette découverte ranima tellement leur vigueur presque esteinte par l'abstinance qu'ils gagnerent en peu de temps à force de rames l'Isle deserte de Lampedouze. Il y a dans cette Isle une Grotte où l'on voit une Chapelle dediée à la Vierge; les Vaisseaux Chrestiens que la curiosité ou la tempeste obligent d'y moüiller l'Ancre y laissent des provisions pour les Navires passagers qui en ont besoin, on tient que ceux qui ont pris quelque choses sans necessité ne peuvent sortir de l'Isle qu'ils n'ayent intention d'en rendre la valeur à Nostre-Dame de Trapano en Sicile. Les Turcs ont mesme du respect pour ce lieu & n'y ont jamais fait aucun desordre ny poursuivy les Chrestiens. Nos treize fugitifs alerent en la Chapelle rendre graces à Dieu de les avoir délivrez de leurs Ennemis & de leurs miseres. Ils y trouverent par une espece de miracle treize poissons secs avec le biscuit qui leur estoit necessaire pour continuer leur voyage & pour les nourrir un jour qu'ils demourerent dans l'Isle afin de se delasser de leurs fatigues, ils aborderent à Malte & saluerent le Grand-Maistre qui admira leur action & dit qu'il faloit avoir le cœur François pour s'exposer à de si grands perils. Aprés y avoir esté fort bien traitez par l'ordre du Grand-Maistre pendant plusieurs jours ils en partirent & tous ariverent heureusement en leur Païs.
Quoy que j'eusse dessein de me rendre au plûtost en ma chere patrie, je ne pus m'empécher de voir le Desert de la Sainte Baume, & de séjourner en plusieurs Villes pour rendre les lettres des Captifs, & soliciter leurs parens de les racheter. Enfin j'arrivay en la Ville de ma naissance, où j'estois attendu de mes parens. Aprés les avoir remercié des obligations que je leur avois de ma liberté, je vins à Paris pour rendre graces à un de mes oncles auquel j'estois plus obligé, & pour executer ce que j'avois promis à Dieu, qui en estoit le premier auteur; Je me rendis Religieux dans la Congregation des RR. PP. de la Mercy, afin que dans cette Ordre, qui depuis son établissement s'est toûjours signalé par la charité qu'il font profession d'exercer envers les Captifs, je pûsse estre utile aux Chrétiens Esclaves, chargez des mesmes fers que j'avois portez pendant prés de huit années de captivité.
Je ne sçaurois finir cét Ouvrage sans vous avertir, Chrétiens, que cette charité qui fait le merite des Religieux de mon Ordre, fera un jour vostre condamnation si vous n'estes touchées de la misere des Captifs. Vous avez la mesme foy & la mesme esperance que ces enfans de Saint Pierre Nolasque, pourquoy n'avez-vous pas la mesme charité? Vous sçavez que les Esclaves sont exposez sans cesse au peril de tomber dans l'infidelité, & qu'ils souffrent pour la foy tous les maux imaginables, leurs cris passent les Mers pour implorer le secours de vos aumônes; Ils vous presentent leurs chaînes pour vous émouvoir à compassion. Cependant vous demeurez insensibles à leurs gemissemens, vos dépenses superfluës triomphent de leurs larmes, & il semble que vous ayez dessein d'insulter à leurs miseres, peut-on porter l'insensibilité plus loin dans le temps mesme que Dieu vous comble de prosperitez & de benedictions? Mais vous ne triompherez pas toûjours, & vostre dureté ne demeurera point impunie; Ces cris des Captifs lassez de vous prier inutilement changeront de route, ils monteront vers le trône de Dieu, & soliciteront sa vengence contre tant d'insensibles qui laissent perir un si grand nombre d'hommes rachetez par le sang precieux de Jesus-Christ. Aprés tout, ne vous flatez pas; car il est dit dans l'écriture, que Dieu au jour terrible de son Jugement, demandera compte au frere de l'ame de son frere, qui s'est perduë par sa faute? Que répondrez vous à ce Juge severe, lorsqu'il vous demandera compte de ce Captif qui l'a renoncé dans l'esclavage, & qui l'auroit glorifié dans la liberté si vous aviez brisé ses chaînes par vos aumônes? Mais si les Chrétiens insensibles sont blâmables, quelles loüanges ne meritent point ceux qui contribüent genereusement à la liberté des Esclaves; c'est par leur secours que les R. R. P. P. de la Mercy viennent d'en racheter dans Alger cent cinquante, qui ont beaucoup souffert, à cause des revolutions arrivées en cette Ville depuis quelques années. On prie ces charitables personnes de continuer leurs aumônes en faveur des autres, qui sont demeurez dans les mesmes peines, & qui implorent leur assistance. En finissant cét Ouvrage nous avons appris avec regret que le R. P. Charles Piquet, le plus ancien Religieux de la Congregation de Paris, estoit mort à Pont-sur-Yone proche de Sens, des fatigues qu'il a souffert dans le voyage d'Alger, où il estoit allé par ordre de la Majesté, pour le Rachapt des Captifs.
FIN.
NOTES SUR LA TRANSCRIPTIONOn a conservé l'orthographe de l'original, avec toutes ses incohérences (notamment concernant l'usage des accents). Les coquilles les plus manifestes (interversion de lettres, etc.) ont néanmoins été corrigées.
On a conservé l'orthographe de l'original, avec toutes ses incohérences (notamment concernant l'usage des accents). Les coquilles les plus manifestes (interversion de lettres, etc.) ont néanmoins été corrigées.