CHAPITRE VIIIINCERTITUDES

La rue était froide. Jacques Damien marchait à grands pas.

« On est mieux ici! »

Il ressentait une forte impression d'indépendance, comme si on l'eût débarrassé de lourdes chaînes et laissé courir. Il respirait à pleins poumons ; il se plaisait à cette marche rapide ; il en goûtait à la fois le rythme vif et la fantaisie possible, car Jacques savait que plus rien ne l'obligeait, dans le moment, à tourner en rond. Il pouvait s'arrêter, presser le pas, s'asseoir, sauter, danser, prendre sa droite ou sa gauche, vivre à son gré. Ce choix, surtout, de détaler au galop tout le long de la rue, lui agréait fort.

Il se promenait sans but, de ci, de là. Il admirait les automobiles ronflantes, les feux électriques, si singuliers contre le vert des arbres ; il regardait certains passants, il les suivait quelques minutes, puis s'écartait, en suivait d'autres.

« Je puis détaler, pensait-il toujours. Je suis indépendant. »

Jacques descendit l'avenue d'Antin, marchant sur le bord du trottoir. Il se retourna, du fait d'un timbre de bicyclette qui sonnait derrière lui. La bicyclette le dépassa, et aussi un petit chien noir, lancé à toute allure.

« Je puis détaler ; je suis indépendant! » venait de se dire Damien.

Cette pensée lui parut aussitôt vide et puérile.

« Détaler n'est pas preuve d'indépendance. Ce petit chien noir détale parce qu'il ne veut pas perdre son maître ; d'autres détalent parce qu'on les chasse, d'autres… moi… parce qu'ils ont peur. »

Il songeait aussi que sa conduite, ce même soir-là, n'avait été en rien ce qu'elle aurait dû être. Maintenant, sa tenue vis-à-vis de l'idole lui semblait équivoque, sans dignité.

« L'ironie m'est vraiment trop facile. On reçoit une gifle, on répond par une plaisanterie et l'on pense que l'honneur est sauf! A l'idole, j'ai répondu, en somme, par une plaisanterie, quand elle me chassait de chez moi. Je voulais cacher ma peur, la peur qui me tenait de si près ; je faisais le fou pour ne pas le paraître. C'est revenir au moulin! »

Damien entra dans un bar des Champs-Elysées. Il n'y connaissait personne. Ayant trouvé un coin tranquille, il s'y installa et demanda une sandwich et de la bière. Des valses lui parvenaient, du fond d'une salle voisine, avec des rires. Il y avait là, devant un carré de tziganes, quelques filles sans grand intérêt dont les gestes le lassèrent bientôt. Jacques n'avait pas envie de boire ; mieux valait, pourtant, ne pas y penser.

L'idée lui parut effrayante de sortir encore, de gagner la rue déserte, de s'y trouver seul, tout seul avec son ombre. Il voyait déjà son ombre le suivant servilement, plate et longue, sur le trottoir bleuâtre, puis, à un changement de réverbère, se jetant tout à coup devant lui… Où coucherait-il, quand l'heure serait trop tardive? Il ne pouvait songer à se rendre chez sa mère : elle s'inquiéterait d'un coup de sonnette, passé minuit, et, d'autre part, il gardait bien la clef de son ancien appartement, mais ne l'avait pas sur lui. Coucher à l'hôtel? projet sinistre! le long couloir, la chambre inconnue, l'affreux papier-peint, la cuvette prostituée… Rentrer avec une de ces jeunes femmes dansantes qu'il ne connaissait pas, qui ne lui plaisaient pas? les attendre jusqu'au matin, subir leurs conversations si aimables? Il se sentait l'esprit autrement orienté. Alors, que faire?

« Oh! j'irai sans doute demander l'hospitalité à Gautier, vers minuit. Je coucherai sur son petit divan. »

Il revint à ses premières pensées.

« Demain, si cela recommence, il faudra m'y prendre d'autre façon. Je ne bougerai pas de chez moi, quoi qu'il arrive… Mais, ce soir, je n'ose pas rentrer! »

Il se reprochait encore de prêter à cette idole une personnalité, de l'animer quand il la savait morte, faite de bois dur et sec, de toujours garder d'elle un souvenir vivant. Pourquoi l'imaginer active, à cette heure où elle le laissait en paix? Ces questions qu'il se posait ne servaient de rien, car, bientôt, sans le vouloir, il revoyait son bureau, sombre, tiède, familier, avec peut-être un peu de fumée, témoin de son dernier passage, et il s'imaginait l'idole livrée à elle-même dans cette pièce bien close. Auparavant, elle clignait de l'œil ; elle clignait de l'œil encore, mais ne s'arrêtait pas en si bonne route. Jacques l'amenait à tenter des gestes plus compliqués. Elle descendait avec précaution de sa planchette, elle soulevait le coin du rideau rouge, afin de constater qu'il n'y avait dans le salon nul fâcheux qui pût la surprendre. Elle frottait les deux moignons qui terminaient grossièrement ses bras, elle se trémoussait et se mettait à danser par terre, sautant d'un pied léger du tapis au manteau de la cheminée, puis sur la table, franchissant l'encrier du bureau, contournant la lampe et dansant toujours, bondissante et fantaisiste, aux sons d'une musique qui semblait sortir de son ventre. En outre, chaque fois que, du pied, elle frappait le sol hors des limites du tapis, c'était avec un bruit métallique, tel que d'une corde de cuivre qui eût vibré.

« Mais le bougre n'est pas en cuivre, il est tout en bois! se dit Damien, pourtant… »

Et l'idole dansait avec allégresse, s'arrêtait un moment, immobile, repartait avant peu. Jacques devait remuer la tête pour suivre ses mouvements. En lui-même, il écoutait aussi le concert intérieur auquel cette danse répondait. La mélodie lui en parut fade et sotte.

« Suis-je assez absurde! »

Il avait oublié les valses de la salle voisine, il les transposait, là-bas, dans son bureau.

« Et c'est ainsi que l'on s'arrange une belle hallucination en vue du lendemain, et que la grande maison blanche doit, un soir, préparer pour vos loisirs une gentille chambre, bien propre et bien commode, avec des grilles aux fenêtres. »

Il réfléchit encore.

« D'ailleurs, c'est l'idole que j'enfermerai. Oui, j'enfermerai mon vieux singe dans un placard… Et cependant, s'il frappait, la nuit, aux portes de sa prison, pour me réveiller… Assez! je ne veux pas me permettre de penser à ces choses. »

Il sortit bientôt.

Dans les Champs-Elysées, une voiture s'arrêta près de lui, d'où il crut voir descendre Juliette Lancy suivie du lieutenant de Lohéac… Oui, c'était bien elle! Il lui vint un peu de tristesse.

« La pauvre fille! elle n'était pas très amusante tous les soirs, elle manquait un peu de distinction, sa cervelle ne pesait pas lourd, mais comme, dans son lit, je me sentirais moins seul… ou plus seul… je ne sais que dire! Sans solitude, mais sans idole! »

Il raillait encore.

Quoi qu'il en eût, Jacques n'osait rentrer chez lui. Certes, un effort de volonté l'aurait mené jusqu'à sa chambre, un effort dont il se croyait capable dans le moment, mais la plus lourde nonchalance l'oppressait. Il ne désirait plus résister, fût-ce par un geste, fût-ce par un mot. Il se laissait aller à cette paresse accablante qui lui conseillait un lit, n'importe lequel, sauf le sien.

Damien penchait à se rendre chez Gautier Brune. Aux soirs de sortie de son maître, Valérie avait l'habitude de veiller, assise dans l'office et raccommodant du linge. Il entrerait donc sans peine et ne dérangerait personne. Il s'y décida, mais, pour la très courte distance, il prit un fiacre, car ses jambes ne le soutenaient plus.

« Ah! Monsieur Damien! quel plaisir!

— Je ne vous dérange pas trop, Valérie?

— Pas du tout, Monsieur! je veille toujours quand M. le docteur dîne dehors, et, ce soir, il a mis son habit.

— Oui, je sais.

— Je faisais des reprises aux petits rideaux ; ils en ont besoin, les pauvres! Si Monsieur veut s'installer dans le cabinet en attendant M. le docteur? Il ne tardera guère, à près de minuit. Mais Monsieur est fatigué ; Monsieur a dû encore aller dans les restaurants où l'on dépense, paraît-il, tant d'argent à boire avec des dames qui ne sont pas fraîches!

— Ma bonne Valérie, je vous jure que je n'ai bu, ce soir, qu'un verre de bière…

— La bière, ça c'est honnête!

— Et je n'ai pas touché du bout du doigt une seule des dames dont vous parlez.

— Ah! Monsieur Damien! vous devenez sage. Vous allez vous marier.

— Je ne crois pas, Valérie! »

Elle lui vanta, quelque temps, les unions légitimes et retourna à ses petits rideaux. Jacques s'en fut dans le cabinet de consultation de Brune et, soudain, se sentit paisible, comme s'il avait trouvé un refuge.

« Si j'attendais Gautier! » se dit-il.

Jacques feuilleta quelques journaux, mais il se surprenait dormant sur les pages. Il n'y tint plus, enfin. Avant de gagner le divan où les clients de son ami couchaient leurs défaillances physiques, il prit sur le bureau une feuille de papier et y écrivit en grosses lettres :

« C'est très joli de faire le fendant, mais encore faut-il pour cela certaines qualités. Je viens d'être honteusement déconfit. La peur m'a mené chez toi. Laisse-moi dormir. J'en ai besoin. »

Il colla cette affiche au milieu de la glace avec un pain à cacheter, se déchaussa, s'allongea, appuya sa tête sur un coussin et ramena une couverture sur ses pieds.

« Me voilà en sûreté. Il ne viendra pas me chercher ici! »

Jacques sentait que l'épreuve de ce jour était chose terminée. Sa figure se détendait, retrouvait le calme ; ses paupières battirent. Il se fût endormi lourdement, comme le désirait son corps, s'il n'avait un peu repensé à sa journée, avant de sombrer dans le sommeil. Un remords le tracassait.

« Non, ce n'est pas élégant, cette fuite chez un ami! J'ai promis à Maman et à Gautier de ne pas céder. »

Il hésitait, toutefois.

« Parce que mes premières armes ne sont pas brillantes, il ne faut pas tout lâcher! A cette heure, j'ai grand besoin de dormir, je l'accorde, mais j'ai surmonté souvent des faiblesses pareilles, et pour des raisons moins graves. Pourquoi donc, aujourd'hui?… »

Il se leva, se rechaussa.

« Je vais rentrer… Je rentre chez moi. »

Il déchira l'affiche, laissa sur le bureau quelques lignes affectueuses et pria Valérie de l'excuser auprès de son maître.

Il rencontra Gautier sur le pas de la porte, cherchant dans ses poches de la monnaie pour payer son taxi.

« Je suis toujours bon pour quarante sous! lui dit Jacques. As-tu fait un dîner succulent?

— Un peu lourd, dit Gautier, mais l'aspic de foie gras… oh! »

Ils échangèrent quelques paroles.

« Et maintenant, dit Damien, je rentre. Demain, je te raconterai tout cela en détail. Non, je me débrouillerai seul. Merci, mon vieux ; bonsoir! »

Jacques rentra chez lui, traversa le salon, le bureau, regarda avec indifférence certaine poupée de bois accrochée au mur, poussa la porte de sa chambre et se coucha.

« Ce n'est évidemment pas admirable, songeait-il, mais c'est tout de même quelque chose. »

Dans son propre lit, il s'endormit presque aussitôt.


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