CHAPITRE VRAISONS MATERNELLES

Quand MmeDamien vit entrer Jacques, elle posa sur un guéridon le carré d'étoffe persane dont elle comptait faire un coussin, tendit les bras à son fils et l'embrassa. En somme, sa mine n'était point trop mauvaise, il semblait détendu. Mille petits soins, un bain prolongé, lui rendaient son aspect habituel. Quelque temps, ils causèrent des événements du jour, échangèrent leurs raisons d'admirer ou de s'indigner, d'être étonnés ou indifférents, suivant ce que leur avaient appris les journaux du matin, les revues ou le bruit public. Jacques se promenait devant sa mère, de long en large. Il s'assit enfin et demanda :

« Tu n'attends aucune visite? Nous serons tranquilles? C'est parfait. Reprends ton travail, s'il ne t'ennuie pas, et laisse-moi la parole. Maman, j'ai une très longue et très lourde histoire à te raconter. Ecoute-la aussi paisiblement que je ferai moi-même pour te la confier. Voici de quoi il s'agit. »

Et il entreprit sa tâche.

Son accent fut calme, simple, posé. Il surveilla le ton de sa voix ; il en mesura l'émotion, sans affecter de froideur ; il dit avec scrupule tout ce qu'il devait dire, tout ce qu'il avait promis, tout ce qu'il s'était promis de dire.

Dans son fauteuil, MmeDamien écoutait, le corps droit, la tête un peu penchée, les doigts occupés autour du carré d'étoffe qu'elle avait repris. Souvent, elle levait les yeux sur son fils, mais Jacques ne se laissait guère voir. Assis, les deux coudes posés sur les genoux ouverts, le dos voûté, il s'adressait, semblait-il, au tapis et ne faisait d'autres gestes que de petits mouvements explicatifs des mains qui se joignaient, se séparaient, retombaient mollement, se fermaient parfois en une crispation de peur ou de volonté subite. Quant aux yeux, ils restaient obstinément fichés en terre.

Les paroles de Jacques se suivaient, sensées, douces, réfléchies. MmeDamien n'avait pas dit mot. Un galon d'or faisait presque le tour du nouveau coussin.

« De sorte, Maman chérie, que j'aurai plus que jamais besoin de toi. Gautier en est persuadé et moi, tu penses bien… »

Ayant fini, jugeant superflu d'épiloguer, il se tut, se leva et baisa la main de sa mère.

Un très long silence… Jacques Damien attendait, MmeDamien songeait. Elle ne préparait presque pas sa réponse, elle songeait, simplement, comme l'on se repose. Puis, elle dit :

« Ce qui me touche plus encore que la confiance que tu me prouves, c'est la manière dont tu t'y es pris pour me la prouver. Merci, mon enfant. Lorsque ton père est mort, j'ai compris que je devais me débrouiller toute seule dans la vie, sans aide, sans conseil. Ce soir, j'ai l'impression bien différente d'avoir auprès de moi un honnête homme, sur lequel je peux m'appuyer. Jacques, tu m'inspires une grande pitié, cela est certain, mais (ne m'en veuille pas!) autre chose me touche en ce moment. J'éprouve une sorte de joie qui est de me dire : ce garçon-là est vraiment fait pour la vie ; il suivra son chemin, il marchera sans béquilles. Merci, mon petit, merci de cette joie dont je souffre pourtant. Mais non! tu ne dois rien comprendre à mes paroles : ce n'est pas ainsi qu'une mère console son enfant. Mais tu ne sais pas… je t'ai empêché de savoir. Maintenant, je te demande de te montrer courageux, une fois encore, et je te parlerai à mon tour, je te ferai une confession. Accueille-la comme j'ai accueilli la tienne.

— Maman chérie, dit Jacques, je t'écouterai de toute mon attention. »

Et il pensait :

« Ah! les affreuses paroles que je vais entendre! Maman me dira que mon père est mort fou ; je le sais! qu'elle a souffert le martyre ; je le sais! que papa était toute sa vie ; et je le sais aussi! »

MmeDamien regarda, un instant, devant elle, plus loin que les murs, plus loin que l'heure présente, dans le temps passé, puis elle reprit :

« Tu oublieras surtout que je suis ta mère. Ne me regarde pas. Figure-toi une jeune fille assez agréable… on me disait même belle, à cette époque, parce que j'étais grande et mince, parce que je dansais bien et que je savais rire, malgré mon air grave… Et puis, tu comprends, j'avais dix-huit ans, une jolie taille, des cheveux sombres, et je portais des robes seyantes… on m'a beaucoup fait la cour ; de nombreux jeunes gens m'ont dit qu'ils m'aimaient et ils demandaient ma main. Moi, je ne les aimais pas ; souvent, ils me plaisaient, mais je ne les aimais pas : je répondais : non. Et, un soir, au bal, j'ai vu ton père.

« Ah! Jacques! tu n'imagines pas ce qu'il était! Son charme, je ne l'ai retrouvé chez personne! Cette voix douce, musicale, toujours tendre d'accent, ces gestes amusants et gracieux, ce regard enfin, ce regard qui semblait vraiment une caresse! J'avoue que je perdis la tête et me jurai, dès ce soir-là, que j'épouserais le lieutenant Alfred Damien ou que je resterais fille. »

Elle désigna du doigt un portrait pendu au mur.

« Cette toile ne donne rien… ses traits, tout au plus, et encore le peintre n'a-t-il rendu de son visage que… passons! Je l'ai épousé et, pendant deux ans, j'ai connu ce bonheur dont on rêve parfois, mais qui, néanmoins, n'est pas fait pour être vécu. Je pensais qu'il durerait toujours!

« Mon enfant, c'est alors que tu es né. Certes, j'en aimai ton père davantage, mais tu me fis sortir du conte de fées où je me complaisais : en vérité, tu m'éveillas. Des écailles me tombaient des yeux, je voyais clair, je regardais autour de moi, j'apprenais un peu ce qu'était ce monde où l'on vit, où l'on souffre, car tu m'avais fait souffrir terriblement, cher petit! Je n'étais plus enveloppée dans une seule pensée d'amour ; le simple devoir de te nourrir me rappelait à moi-même en m'appelant à toi.

« Vers cette époque, ton père me causa un vif chagrin, le premier, en donnant, et cela sans raison apparente, sa démission de l'armée où une carrière magnifique lui paraissait promise. Il me le dit, un soir, déclarant qu'il voulait, dorénavant, vivre sans rien faire, que le cheval le fatiguait, qu'il devait se soigner, et qu'au surplus, il en avait assez du métier des armes.

« Je m'étonnai d'abord, je m'indignai un peu. Ton père semblait bien portant, et cette ambition de paresse, quand je le croyais poussé par une ambition de gloire, (une jeune femme se forge tant de fantômes!)… je ne comprenais pas! Il démissionna donc. — « Tu devrais m'en savoir gré, disait-il, je resterai davantage à la maison, près de toi ; nous causerons, nous nous connaîtrons mieux. » Ah! que cette parole était pleine de sens! Il m'a mieux connue, sans doute : il a découvert en moi une femme cruelle qu'il ne soupçonnait guère, mais moi, je l'ai mieux connu aussi : sous l'homme charmant, j'ai découvert le pauvre homme. En le regardant, je voyais certains traits de son visage dont l'aspect était pour moi nouveau : le menton fuyant, la bouche molle, quelque chose de faible, tout ce que le peintre a si vite trouvé dans cette figure dont il n'a pas rendu l'exquise beauté. — Jacques, c'est affreux que je te parle ainsi, et, pourtant, je ne vois d'autre chemin à suivre que ce rude chemin qui nous blesse tous les deux.

— Continue, dit Jacques, continue, Maman chérie.

— Il tomba malade. Il souffrait d'une névrose que de vagues hallucinations, sans corps, flottantes, mais d'autant plus épouvantables, peut-être, rendaient particulièrement affreuses. Ton père avait peu d'imagination, je veux dire qu'il ne se représentait pas les choses du monde et de la pensée, comme tu fais, par de vraies images peintes sur la conscience ; sa torture ne prit jamais une forme nette. C'étaient des angoisses difficiles à décrire, une inquiétude trouble qui grandissait, qui s'imposait mais ne se précisait pas, un cauchemar sans contours. Tout en le soignant, comme je l'aurais plaint, si… mais je l'ai soigné, jour et nuit, je te le jure! avec dévouement, avec passion, sans faiblir ni laisser jamais la place à d'autres! J'ai fait tout ce que je pouvais, suivant strictement les ordres et les conseils des médecins : une politique subtile de tous les instants… Oh! ce visage impassible qu'il me fallait garder, à des heures où les larmes auraient été si douces! et aussi cette comédie que je devais jouer!

« Quand il dormait et qu'une plainte s'échappait de ses lèvres, aussitôt je me penchais, je guettais son regard, derrière les paupières closes, je tâchais de sourire, pour qu'à son réveil, il me vît d'abord, moi qu'il aimait, et se rassurât. Parfois, je chassais ainsi l'horrible rêve, parfois le dormeur s'éveillait en poussant des cris affreux, et m'écartait de lui. Alors, je le suppliais de m'écouter, je le raisonnais pendant qu'il battait l'air de ses bras, j'essayais de détruire sa chimère… et cela durait jusqu'au matin. — Oui, je t'assure, Jacques, je l'ai bien soigné ; j'ai si peur que tu en doutes! mais je ne pouvais pas le plaindre : je veux dire que je ne pouvais le plaindre avec générosité, comme l'on plaint un homme valeureux qui s'est défendu longtemps, de toutes ses forces, et qui est tombé enfin. Je ne pouvais pas le plaindre ainsi, parce qu'il était lâche.

— Oh! Maman!

— Tu protestes… C'est ce que j'attendais. Tu as raison, et, avec ton père, j'ai dû me montrer impitoyable… Oui, peut-être… Eh bien, non! cet homme que j'avais aimé avec mon cœur entier, avec mon corps entier… pardon, Jacques, mais il faut bien que je le dise, puisque je me défends, ce soir! cet homme, que je croyais un galant homme… »

Elle devint soudain très pâle et murmura d'une voix à peine perceptible :

« Non! Je ne puis te laisser savoir ces choses!

— Parle, Maman chérie, dit Jacques ; je te le demande. »

Son attitude était calme, il ne montrait aucune nervosité, seulement il penchait un peu la tête comme un homme qui se prépare à recevoir un coup sur la nuque.

Elle parla ou, plutôt, une plainte lamentable s'échappa de ses lèvres :

« Il buvait! mon enfant! Il s'enivrait, avec des cochers et des concierges, chez le marchand de vin du coin de la rue! Il allait boire à la cuisine avec son valet de chambre! Je l'ai vu! Il ne lui suffisait pas de boire, il devait boire en compagnie basse. Son caractère, déjà faible, ne résista pas à cet avilissement et, dès que la maladie l'assaillit, ton père voulut fuir. Chaque jour, il cédait du terrain. Or la maladie, cette terrible habitude, est aussi un terrible adversaire à qui tous les moyens sont bons, l'audace, la patience ou la ruse. Il est traître, il est fort, il est habile, surtout, et posera vite son pied dans l'empreinte qu'une reculade aura vidée, mais cela, le pauvre homme se refusait à le sentir. Avant peu, il devint comme un enfant. Il fondait en larmes, il se mettait à crier. Je le trouvais souvent, assis au milieu du salon, par terre, et pleurant parce qu'il avait peur que le cauchemar ne revînt. Si je t'ai éloigné de la maison, à cette époque, c'est que tu aurais trop bien entendu ses cris et ses plaintes, car elles étaient de ton âge, en quelque sorte : tu criais ainsi, tu pleurais ainsi, pour un ballon crevé ou une blessure au doigt.

« Note que ton père, dans l'intervalle de ses heures d'angoisse, redevenait l'être exquis que j'avais connu ; ses crises d'ivresse étaient vraiment des crises où il se perdait d'esprit et de cœur ; ensuite, il réapparaissait quelque temps, l'air un peu effrayé, le regard instable, mais charmant à son ordinaire, séduisant, délicieux… On retrouvait Alfred Damien presque pareil à lui-même… du moins, les autres. Moi, non, car moi, je tremblais toujours! — Devant son fils, il se montra d'abord d'une grande prudence : il ne s'approchait de toi que lorsqu'il se sentait libre, comprends-tu? et alors, comme il savait t'amuser! Dès qu'il entrait dans la chambre, tu riais aux éclats. Mais, un soir (je ne sais où il avait roulé, la veille), il fut attaqué par son cauchemar, près du petit lit où tu dormais. Il te réveilla et tu te mis à crier avec lui. Quand j'accourus, il te tenait dans ses bras, te suppliant de le délivrer du vilain diable, du méchant sorcier qui le faisait tant souffrir. Tu répondais : « Pauvre papa! pauvre papa! » Je t'arrachai à lui, et, cette nuit-là, ce fut mon fils que je soignai. Tu ne t'endormis que fort tard, les yeux encore trempés de larmes.

« C'était, pour moi, un terrible avertissement. Je sentis qu'il te prendrait, que tu te laisserais séduire, qu'il t'attirerait par sa gaîté, par sa douceur, qu'il te retiendrait et t'empoisonnerait bientôt de son mal.

— Maman, interrompit Jacques, je commence à comprendre…

— La crainte de cette hérédité me poursuivait. Je voulais garder mon fils! Tu avais déjà eu des convulsions, comme en ont parfois les enfants ; l'imprudence devenait manifeste de laisser un petit être impressionnable et nerveux, côtoyer un danger pareil. Dès la fin de la semaine, je t'envoyai avec notre vieille bonne en Provence, à la campagne. Ton père, le jour du départ, haussa les épaules. « En somme, tu as raison, » me dit-il. Et il se mit à claquer des dents.

« La vie reprit, coupée d'heures tranquilles et d'heures dont le souvenir même est abject. Je ne t'en parlerai pas. La vieille Alice me donnait régulièrement de tes nouvelles et t'amenait deux ou trois jours à Paris, pour me rendre visite, à Pâques et en automne. Tu grandissais, tu te portais bien, tu semblais joyeux. Tu me parlais de l'âne, des beaux canards, des pigeons et d'un grand paysan, si gentil et si drôle.

— Oh! je me souviens! murmura Jacques.

— Et puis, un soir d'été où il faisait une chaleur terrible, en entrant dans notre chambre à coucher, j'aperçus ton père, assis sur le haut de l'armoire à glace et buvant au goulot d'une bouteille d'eau de Cologne. Il était fou.

— Maman! Je t'en supplie! tais-toi! Tu es à bout de forces!

— Oh! mon petit! que j'en dise un peu plus ou un peu moins!…

— Non! je ne veux pas!… je sais… on m'a raconté la suite. Je sais que tu as essayé de garder papa à la maison, jusqu'au jour où il a failli te tuer. Alors les médecins ont déclaré qu'il fallait absolument qu'il fût enfermé.

— Qui t'a dit cela? demanda MmeDamien étonnée.

— Au lycée, le petit Simoneau, qui répétait toujours que j'avais une « tête de loufoque ». Un matin, à la sortie, je l'ai bourré de coups de poing en criant : « Ah! j'ai une tête de loufoque! Ah! j'ai une tête de loufoque! » Il répliqua : « Oui, ton père est mort fou et il avait presque tué ta mère! » ce qui lui valut une tournée d'appoint ; mais… je savais. Et puis, tu comprends, les domestiques…

— Il ne s'agira donc plus que de toi, mon petit. Je partis aussitôt pour la Provence. Je trépignais dans le train, à l'idée de te voir et, surtout, de te voir tant qu'il me plairait, librement. Suivre tes jeux, t'entendre rire!… Mais le voyage dura néanmoins assez longtemps pour qu'une inquiétude nouvelle vînt me surprendre. Je me disais : « Comment vais-je le trouver? Il y a presque six mois que je ne l'ai embrassé. Quelle figure a-t-il, au juste? Je ne le vois plus, je me l'imagine mal, dans l'instant, et les photographies semblent toujours si sottes! De qui sont ses yeux, son front, sa bouche, sa taille? De qui sont ses gestes? Sera-t-il à moi? »

« Ah! mon enfant! tu ne t'en souviens certainement pas, mais je me rappellerai toujours mon arrivée à Valcreux et comme je me jetai sur mon fils. Je lui fis presque peur! Cette quinzaine, en Provence, je la passai vraiment toute entière à te regarder, à apprendre par cœur ton visage, à raisonner sur ses moindres traits, sans fin. Dans ta figure souriante, je découvrais la bouche et le menton de ton père, son nez aussi ; mais ton front large, ton regard joyeux et vaillant t'appartenaient bien à toi seul. Tu avais beaucoup grandi, tu prenais une allure élancée, tu paraissais fort, souple, sain, et je suivais avec bonheur… en tremblant, comme il convient à une mère, tes pires imprudences de petit bonhomme aventureux, ravi de vivre. Tu sais le reste, mais je tiens à te dire…

— Oui, je sais le reste, Maman, et de quelle façon tu m'as élevé, me poussant toujours à une plus complète indépendance, excusant mes pitreries lorsqu'elles témoignaient d'un peu d'audace, accueillant mes camarades chez nous, vivant auprès de moi comme une grande sœur, comme une amie à qui l'on peut tout dire et qui comprend tout.

« Parfois, tu te montrais étrangement sévère quand mes paroles manquaient d'accent ou mes gestes de vigueur ; mais, à d'autres instants, quelle indulgence! Tu partageais mes jeux, mes lectures, mes rêves, avec une finesse si déliée que je m'en apercevais à peine et, surtout, ne m'en étonnais pas. Mes amis sont devenus les tiens ; mon meilleur ami est aussi le tien, n'est-ce pas? Ainsi je m'explique la façon dont tu m'as mené jusqu'à être un homme, et ta joie lorsque je me plaisais aux petites épreuves du régiment, à des disciplines un peu rudes ; tu m'as même laissé me rapprocher d'une discipline à laquelle tu ne croyais pas : celle de l'Eglise.

— Je voulais, répondit-elle, avoir un fils qui fût bien lui-même. J'avais tâché de lui former un jugement d'homme libre. Quand, plus tard, dans une circonstance grave, après y avoir songé honnêtement, longuement, il a choisi sa voie, pouvais-je lui donner tort?

— D'autres auraient été moins généreux… »

Et Jacques reprit :

« Aujourd'hui, je m'en veux de t'avoir caché ma peine, Maman chérie, et si vainement puisque tu l'avais tout de suite devinée! Je fuyais la maison pour t'empêcher de rien savoir!… Ah! tu en savais long, déjà, tu en savais long, courageuse Maman! »

MmeDamien s'était astreinte à ne pas revenir sur le sujet douloureux qui faisait l'objet même de leur conversation ; elle attendait que Jacques en reparlât. Elle ne put alors se retenir davantage et, regardant son fils droit dans les yeux :

« Mon petit, je savais simplement que tu souffrais, dit-elle, et j'en souffrais moi-même. »

Puis elle ajouta d'une voix passionnée :

« Tu guériras, dis? Tu guériras? Tu ne te laisseras pas prendre? Tu payes les vices de ton père par un état nerveux qui doit te donner des heures vraiment horribles, mais toi, tu es sain, toi, tu es mon fils à moi, toi, tu guériras! Toi, tu n'auras pas peur, et tu vaincras! C'est bien vrai que tu vaincras, mon enfant?

— Je tâcherai, Maman, répondit Jacques. Je ferai de mon mieux, mais il faudra m'aider un peu. En tous cas, je t'assure que l'on ne se battra pas pour rire!… Et, maintenant, si tu le veux, parlons d'autre chose! Ouvrons les fenêtres! Donnons de l'air!

— Bravo, Jacques! » dit MmeDamien.

Elle lui prit les mains, elle l'embrassa. Quelques moments plus tard, elle demanda posément :

« T'ai-je dit que Gautier a promis de dîner avec nous?

— Ah! tant mieux! répondit Jacques, celui-là, je ne le verrai jamais trop! »

Ils causèrent. Une heure passa. Un double coup de sonnette annonça Gautier Brune.

« Je vous salue, chère Madame, » dit-il en entrant.

Il jeta les yeux sur la mère et son fils et reprit :

« J'arrive de bonne heure ; c'est pour savoir s'il vous plairait de sortir, ce soir. On m'a offert une bonne loge pour « Pelléas ».

— Ah! très volontiers, mon petit Gautier. Voilà une intention dont je vous remercie. Je vais vite m'habiller et nous avancerons le repas. »

Jacques tendait la main à son ami.

« Bonsoir, mon brave! » lui dit Gautier qui se tut aussitôt, rougit un peu et se mordit la lèvre.

Un instant, ils se regardèrent tous les trois, en silence.


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