CHAPITRE XIL'IMPLORATION

« Je ne recevrai plus personne, Louis, dit Damien après le départ de sa mère.

— Bien, Monsieur. »

Jacques rentra dans sa chambre.

« Quelle place il prend ici! » se disait-il en regardant le crucifix.

Et, de fait, cette sculpture attirait le regard : drame sanglant au paroxysme d'un tragique humain, par son corps torturé, poème du renoncement parfait, du grand repos au seuil de l'éternelle gloire, par son calme visage, ce Christ prenait en effet toute la place et l'on ne voyait plus que lui.

« Maman a eu là une idée et des raisons qui m'apprennent à la connaître mieux, mais elle, comme elle me connaît bien! »

Jacques restait immobile, debout devant le crucifix, n'en détachant plus ses yeux. Puis il se mit à genoux et pria.

« Seigneur, disait Jacques Damien, je me suis éloigné de vous, quelque temps, et c'est Maman qui me ramène à vos pieds. Laissez-moi, dès maintenant, vous parler, car j'ai grand besoin de vous et je me sens si faible! Laissez-moi vous parler de tout près, comme je faisais jadis. — J'ai beaucoup préjugé de mes forces, Seigneur, et je me trouve étrangement démuni quand je vois que, voulant jouer le rôle d'un héros, je n'ai réussi qu'à être un pauvre homme. Je suis malade et j'ai très peur de ma maladie. Le courage de Maman me paraissait tout simple… mais c'est si difficile de montrer du courage! Je ne puis pas! je ne sais pas! Apprenez-moi, Seigneur!

« Aux premiers jours de ma souffrance, je vous ai imploré ; or il me semblait que vous ne faisiez rien pour moi, que mes paroles ne vous atteignaient plus ; il m'est venu une façon de rancune contre vous, Seigneur, une rancune d'enfant… Non, je me trompe! je ne sais même plus vous dire les choses comme elles sont : j'avais simplement peur! Je me disais : « Si Dieu ne m'aide pas tout de suite, s'il faut lutter seul, s'il faut prier, ce soir, demain, après-demain, prier toute la semaine, prier encore, sans rien obtenir, je renonce à jamais guérir! » Alors je suis parti, j'ai fui, et pour me forcer à croire que je m'en allais de mon plein gré, je me suis dit des paroles sonores, j'ai voulu me donner le change par quelques grands gestes, quelques déclamations… et j'avais tout simplement peur! — Oh! je vous en conjure! tuez le comédien en moi! je voudrais tant dépouiller ces manières théâtrales que je prends lorsque la besogne du jour, comme dit Maman, a dépassé mes forces! Je ricane, je me moque, je fais de l'esprit, je fais des phrases, je me regarde vivre pour ne pas regarder mon travail gâché, et tout cela ne sert de rien, ne mène à rien.

« Je suis bien malade, Seigneur! L'idée de la folie m'épouvante. Quand l'idole bougera, peut-être parviendrai-je à me montrer un peu moins lâche, mais ce ne sera encore qu'une attitude : je tremblerai de tout mon corps, même si je parviens à sourire. Il faut que j'aille plus loin, je m'y suis engagé et je m'y engage devant vous… Oh! Seigneur! merci! je vous sens si proche, tout à coup! Vos bras sont étendus sur ma tête. Merci, Seigneur! Je craignais de vous avoir trop offensé… je ne savais pas que vous me pardonneriez si vite!

« Mais quel parti dois-je prendre quand l'idole commencera ses grimaces? dites-le moi, Seigneur! M'en aller aussitôt? éviter la lutte? ruser?… n'est-ce pas encore une manière de fuir : ce que j'ai fait, en somme, jusqu'à ce jour? ou bien, après avoir cherché quelque force dans la prière, faut-il rester là, ne pas broncher, tenir, tant que la peur ne m'aura pas étranglé?… Oui, résister… Mais vous m'aiderez un peu, Seigneur! mes luttes ont été si piteuses, ces temps derniers! j'aurais grand'honte de me présenter si misérablement devant vous… Et voyez, même à vos pieds, je joue un rôle : le cabotin veut paraître!

« Aidez-moi aussi en un point particulier, Seigneur! Je tends à oublier que cette idole est une vieille bûche de bois sec, sculptée par des sauvages ; j'arrive à lui donner une vie troublante, je lui parle, je la défie… en quelque très mauvaise heure, il me semble que je pourrais l'implorer! Je sais que cela est ridicule, imprudent, fort dangereux, mais ce jeu m'amuse, je m'y laisse prendre, croyant, par ces familiarités avec un morceau de bois, me mettre de plain-pied avec lui et, par suite, dominer la peur qu'il m'inspire. — Evitez-moi de si lourdes sottises! sans vous, elles augmenteront tous les jours et je finirai par m'inquiéter de cette idole, même quand elle ne bougera pas.

« Et encore, Seigneur, ne vous refusez plus à me parler quand j'aurai péché. Certes, mes fautes seront nombreuses, si fort et si fidèlement que je veuille vous rester attaché, mais je ne saurais pas, maintenant, me passer de vous et, si vous restez muet, mon Dieu, quand je vous implore, ce sera pour moi la déroute. Bien humblement, je tâcherai de mettre dans mes péchés le moins possible de malice… mais je suis si faible! Tout ce que j'ai pu faire, Seigneur, cela a été de ne presque plus boire, de ne plus m'enivrer… C'est peu!… je sais… Ah! Seigneur plein de miséricorde! oserai-je vous dire : c'est beaucoup pour moi?

« Enfin, vous savez combien la sensualité fut ma faute habituelle. Lorsque je commençais à être malade, elle devenait mon refuge. Alors, je me sentais comme les autres… « comme les autres », ce que je ne serai jamais! Une femme auprès de moi me donnait de longues illusions et j'étais vraiment moins seul. Car j'ai tant souffert de la solitude, Seigneur! Elle s'attachait à moi, m'accompagnait dans les foules de Paris, à la campagne, dans les théâtres, dans les restaurants, une ou deux fois même lorsque je me trouvais avec Gautier. Plus tard, quand l'idole commença de bouger, ce fut insupportable : je me sentais seul partout. Je le suis encore, Seigneur, et je me dis souvent que cela durera toute ma vie! Assurément, je ne pourrai me marier : le martyre de Maman est une défense suffisante! Je n'aurai jamais un « chez moi », je serai partout campé, campé tout seul, toujours tout seul!… Une femme, fût-elle de passage, m'aide quelques instants à oublier cela. — Oh! cette idée de me sentir seul tant que je serai sur terre!… Restez près de moi, Seigneur! ne partez pas, je vous en implore! ne partez pas! Oh! ne partez pas! je trouve un si doux repos à vos pieds!… Ce monde qui me semble cruel et morne, comment m'apparaîtra-t-il, demain? Encore plus vide, peut-être, ce monde d'ici-bas qui ne me promet rien! J'ai peur, mon Dieu! j'ai plus peur que jamais!

« Mes heures de travail sont bonnes, d'ordinaire, mais vous l'avez vu : souvent, je ne puis travailler dans mon bureau. Veillez sur moi quand je me trouve assis devant ce morceau de bois qui me harcèle! aidez-moi! J'aimerais tant travailler lentement, pesamment, comme un bœuf, creuser mon sillon, tout droit, et ne pas penser à autre chose! Mais alors, je vois, du coin de l'œil, l'idole qui bouge, et je m'arrête pour mieux regarder!

« Tout mon bonheur est auprès de mes amis et de Maman ; mon Dieu! conservez-moi Maman et Gautier : je n'aime rien sur terre autant que ces deux êtres! Couvrez-les de vos bénédictions! Souvent, je prierai pour Gautier, mais il faudra m'excuser, Seigneur, si je ne vous parle jamais que de la santé physique de Maman, de ses migraines continuelles ou, parfois encore, de ses inquiétudes à mon sujet. D'elle, je ne saurais rien dire à d'autres points de vue. J'ai grand tort, je le sais, mais une sorte de pudeur me défend de prier pour son âme. Regardez-la, mon Dieu, vous l'avez faite tellement noble, tellement bonne, tellement belle, que je prierais mal, que je n'emploierais pas… comment puis-je dire?… des termes honorables, que je vous offenserais. Je m'imagine, en la voyant si peu croyante et si respectueuse de ma foi… je m'imagine que vous l'avez voulue ainsi! C'est absurde, mais de cette idée, je ne puis me défaire!… Serait-ce impossible, Seigneur?

« Je vous demanderai donc, simplement, de ne pas la laisser trop souffrir, de lui épargner les douleurs morales qui lui viendraient de moi : les plus torturantes. Maman a tant souffert déjà, et de si terribles angoisses, et avec un si parfait courage!… Oh! vous l'aidiez à coup sûr, mon Dieu! Ecartez d'elle toutes les peines… Moi, je suis jeune… Oh! je vous suppliais de m'épargner, et maintenant… Oui, faites-moi souffrir, Seigneur, mais aidez-moi à bien souffrir, pour que ma souffrance soit féconde ; enseignez-moi à me servir de ma souffrance, afin qu'elle porte de beaux fruits… »

Jacques se tut, le front dans les mains, puis, regardant encore le Christ, il murmura d'une voix douce :

« Seigneur, vous êtes mort pour nous ; mon Dieu, ayez pitié de moi! »

Il se signa, se releva et rentra dans son bureau.


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