« Mon enfant, crois-moi, ce serait une lourde erreur. J'avais déjà pensé à cette solution qui te paraît si simple ; elle est vraiment absurde, à cause de sa simplicité même.
— Voyons, Maman chérie, je me sentirais au moins débarrassé de la chose!
— De cette chose-là peut-être, de cet objet ; mais si je n'ignore pas que ton mal se cache en toi, non dans cette vieille idole, il est tout de même évident que ton épouvante provient des gestes de ce morceau de bois ; depuis plusieurs semaines, elle ne s'est pas manifestée autrement. Il me semble que voilà un sérieux avantage. La lutte est difficile, Jacques, mais tu sais où trouver l'ennemi.
— Maman! c'est lui qui vient me trouver! je ne le cherche pas!
— … Tu sais où trouver l'ennemi. En changer ne te mènerait à rien de bon, je pense. Si tu brûlais l'idole, comme tu veux le faire, tu te demanderais d'où l'attaque peut venir, tu resterais à tout moment sur le qui-vive, dans l'attente d'un guet-apens, d'une surprise, et c'est alors que ton courage fléchirait. Tu as le droit de considérer ton mal comme extérieur, tant qu'il animera l'idole. Ne le laisse pas rentrer en toi, tu souffrirais plus encore. Garde-lui la forme qu'il a choisie.
— Oui, tu as sans doute raison, et puis, mon idole, je pourrai la brûler plus tard, si je ne tiens pas le coup!
— Non! non! Jacques! Jamais avant que tu ne sois guéri! Interdis-toi d'y songer. Si les conseils que je te donne te paraissent bons, il faut avoir foi en eux et les suivre avec scrupule. Si l'ennemi te voit douter de toi-même, il en profitera pour te harceler.
— Mais, Maman chérie, tu me fais vivre dans un monde de conte fantastique en me parlant de la sorte! Je m'y perdrai!
— Vaut-il mieux te laisser vivre uniquement dans ta cervelle? C'est là que tu ne te retrouves plus! »
MmeDamien parlait d'une voix précise et passionnée ; son regard ne quittait pas Jacques ; elle joignait les mains comme pour une supplication, puis elle écoutait sa réponse.
« Je ferai de mon mieux… Tout ça, vois-tu, c'est bien dur ; je ne sais pas si je pourrai résister. Il y a des moments où j'ai envie de pleurer comme un gosse. »
Marchant de long en large devant sa mère, son allure avait quelque chose de faible. Ses lèvres se courbaient en une moue d'indifférence lâche, d'abandon.
Il répéta :
« Oui, de pleurer, comme un gosse.
— Pleure si tu veux, s'écria MmeDamien, pourvu que tu aies honte ensuite! »
Phrase cruelle dont il sentit le tranchant. Jacques eut un haut le corps. — MmeDamien le prit dans ses bras, sans rien dire. Il se dégagea.
« Tout de même, s'écria-t-il sur un ton de colère, ce n'est pas de ma faute si je ne suis pas un héros!…
— Jacques! Jacques!
— Eh bien, oui! j'ai peur, je voudrais fuir, je voudrais pleurer! Il y a des gens qui feraient front, moi, je me cacherais plus volontiers sous les tables! J'en ai assez! Je te l'ai déjà dit!
— C'est donc moi qui vais pleurer, mon petit! Allons! rentre chez toi, dit-elle ; prends l'avis de Gautier. Je t'ai blessé, ce matin ; j'ai été maladroite.
— Non, Maman chérie ; mais… je perds courage. Parlons d'autre chose. Gautier doit m'attendre chez moi : il m'a promis de venir déjeuner. Voilà plus de quatre jours que je ne l'ai vu. Valérie est malade : congestion pulmonaire.
— La pauvre fille! si j'avais su, j'aurais pris de ses nouvelles.
— J'ai téléphoné tous les jours ; je crains qu'elle ne soit bien bas.
— Tiens-moi au courant, Jacques!
— Sans faute, Maman chérie. Au revoir. »
Restée seule, MmeDamien, immobile dans son fauteuil, regardait droit devant elle, les mains serrées, la bouche fixe.
« Mon petit! mon petit!… Je lui ai parlé si durement! Mais comment faire?… Il a montré beaucoup de courage ; demain, pourra-t-il résister? »
Toujours, elle voyait, elle entendait son mari sanglotant, geignant, bégayant, demandant grâce. Le portrait pendu au mur rendait son souvenir plus vivant, plus réel.
« Non, je ne veux pas! Jacques aura le dessus, quand même! il le faut! »
Et ce fut elle qui pleura, qui fondit en larmes, tout de bon, comme une femme qui souffre plus qu'elle ne peut supporter.
En rentrant chez lui, Damien trouva Gautier Brune qui l'attendait.
« Comment se porte Valérie? demanda-t-il.
— Le cap est franchi, mais elle peut se vanter de m'avoir donné une belle frousse! 40° 8 de fièvre, troubles au cœur, syncopes… Depuis hier soir, c'est fini et je pense qu'avec la santé dont jouit ma fidèle gouvernante, elle ne sera pas longue à se remettre. — Et toi, comment vas-tu?
— Moi… répondit Damien, je te donnerai sans doute des inquiétudes plus durables, mais je félicite Valérie.
— Ne plaisante pas! qu'y a-t-il?
— Ne plaisante pas! ne plaisante pas! Comme si je n'avais pas le droit de plaisanter à mon heure! Il y a… oh! rien de bien neuf! Toujours la même chanson : une reprise, simplement. Au début de la semaine, mon morceau de bois s'est mis à bouger, à danser, à grimacer, et j'ai recommencé à avoir peur, à claquer des dents, à me mal tenir, comme dirait Maman.
— Qu'est-ce que tu entends par là?
— Pas grand'chose, puisque je parle au hasard. Je viens de causer avec Maman et, selon sa coutume, elle m'a donné des conseils que je crois judicieux, qui sont certainement nobles et forts, mais qui restent, comment dirais-je? hors de portée. Alors, mon ami, ça me démonte. Maman s'imagine toujours que j'ai, comme elle, une âme faite en acier, au lieu que, si elle existe, mon âme est de cire. Non, Gautier, je ne te présente pas une image poétique… la vérité, tout au plus. Je garde l'empreinte de la dernière main qui m'a touché. Celui qui m'aime un peu, me modèle, parfois sans le vouloir. Maman a eu le geste dur, tout à l'heure : au lieu de modeler, elle a frappé… j'en souffre.
— Que t'a-t-elle dit?
— Ce qu'elle devait dire à son fils, à celui qu'elle croit son fils à elle seule. Maman se trompe : je suis aussi le fils de mon père, je me laisse aller, je cède ; je finirai par tomber, et l'on me marchera dessus. »
Le visage de Gautier demeurait immobile.
« Explique.
— Comment! tu ne comprends pas? »
Il lui fit un long récit détaillé de ses dernières peines. Il lui dit la façon cruelle dont, un soir, l'idole avait, de nouveau, manifesté sa présence vivante.
« Je lisais bien tranquillement, allongé sur le divan, cherchant dans un catalogue d'estampes l'indication d'une gravure que je voulais identifier. Nécessairement, cela était un peu fastidieux et je ne me laissais pas prendre tout entier par ce travail. Souvent, au lieu de parcourir les notes, je rêvais d'autre chose. Je ne m'ennuyais pas : l'ensemble formait, en somme, un agréable passe-temps. Et puis, tout-à-coup, j'ai entendu, non, j'ai vu l'idole trépigner sur son petit socle. Elle s'arrêtait dès que je levais les yeux, mais reprenait ensuite, pour m'exaspérer davantage. Bientôt, elle s'assit, comme une personne, sur le bord de sa planche, jambes ballantes, et, se prenant les côtes, se tordit en un rire silencieux.
— Pourquoi riait-elle? interrompit Gautier.
— Est-ce que je sais, moi!
— Oui, tu le sais. Pourquoi riait-elle? »
Damien hésita :
« Parce que… dit-il enfin, peut-être parce que, la veille, j'avais cru, comme un pauvre sot, trouver un peu de bonheur, et que j'avais tendu la main à cette aumône.
— Raconte, » dit Gautier.
Alors Jacques raconta, d'une voix molle et basse, coupée par des accents soudains de raillerie, très insupportables, sa rencontre avec Marguerite, sa soirée et la matinée du lendemain.
« Ajoute que cette fille est laide : une vilaine peau, une cicatrice au cou… Ah! par exemple, de bien beaux cheveux! — Tu te payes ma tête, hein? Je m'y attendais!… Tu vas m'excuser en disant qu'il faut que les enfants s'amusent.
— Qu'y a-t-il de drôle dans ton histoire? Je ne vois rien. Tu as tout simplement offert quelques heures heureuses à une gosse qui crevait de faim et de misère. Pourquoi veux-tu faire de cela une scène comique?
— Il y a matière, je t'assure, et l'idole avait raison de se tordre. Cela se résume aisément en quelques mots : M. Jacques Damien, blond, vingt-six ans, 1 m. 82 à la toise, est malade ; il a peur de sa maladie, il a peur de rester seul dans sa chambre, il a peur d'une statuette en bois sec, alors, pour passer le temps, il va ramasser des petites femmes qui font le trottoir… charmante occupation! »
Jacques montra du doigt l'idole dans son encoignure :
« Et c'est ce salaud-là qui est cause de tout! »
Gautier ne retint que les derniers mots.
« Nous allons nous occuper de lui. Et d'abord, quand tu le regardes, bouge-t-il, ou vient-il, au contraire, te surprendre quand tu ne le regardes pas? J'ai cru…
— Attends! » dit Jacques.
Quelques instants, il resta silencieux, le front dans ses mains, mais sa réflexion ne donna point de résultat, car il se reprit à parler, sur un ton saccadé, en phrases brouillées et confuses. Il s'était levé, il arpentait la pièce ; ses longs bras maigres gesticulaient. Il s'assit enfin devant son ami et l'interrogea du regard, anxieusement. Les yeux bleus grands ouverts, la bouche tremblante, tout son visage quêtait une réponse et ses doigts s'agrippaient au siège de la chaise.
« Que j'aimerais, pensa Gautier, lui faire sentir combien j'ai pitié de lui! Le pauvre bougre est à bout de forces et, honnêtement, que puis-je lui dire? »
« Tu m'interrompras, reprit-il, si j'ai mal compris. Il semble donc que l'idole se promène dans ton champ visuel, en dehors de ton regard direct, sur ses limites mêmes, sur ses franges. Quand tu la fixes, elle est immobile, à sa place ; dès que tu détournes un peu les yeux, elle bouge.
— Oui, et ma peur s'en augmente, parce que cela paraît encore plus mystérieux.
— Jacques, tu sais bien que le mystère n'a rien à voir ici.
— Tu en parles à ton aise! Mais alors pourquoi ne pas brûler l'idole? Ce serait fini!
— Oui, et, le lendemain, une pomme reparaîtrait sur ton lit, ou tel autre objet que tu aurais vu ce jour-là.
— En d'autres termes, Maman me disait la même chose, ce matin.
— Son avis m'est précieux ; j'irai causer avec elle.
— Oh! de grâce! ne l'embête pas en lui parlant de moi, de mes misères!
— De qui, de quoi lui parlerais-je? C'est toi qu'elle aime… Jacques, je n'ai qu'un seul conseil à te donner : tiens bon. Quand l'idole viendra te surprendre, ne te laisse pas empaumer, garde ton sang-froid ; tâche d'appliquer ton attention à un sujet qui la retienne, choisis-le avec soin. Surtout, ne dis jamais rien à la poupée qui t'hallucine, ne lui raconte pas de blagues pour fouetter ton courage, ne l'interpelle pas, ne la défie pas : ce serait lui prêter main forte, et n'essaye pas non plus de la fuir en te saoulant. Tiens bon.
— La fuir en me saoulant! »
Il y avait dans son accent une indignation sincère.
« Oui, j'ai bien dit : « en te saoulant », poursuivit Gautier. Inutile de te fâcher. »
Jacques s'assombrit tout à coup. Il répondit, ou plutôt, il aboya :
« Je ne me saoule pas! je ne bois pas!
— Jacques!…
— Je ne bois pas!
— Jacques, mon ami, tu fais mieux que cela : tu ne bois plus!… Voyons! je serais donc indifférent à tout ce qui te touche? Tu croyais naïvement que j'ignorais cette lutte des dernières semaines, et ce que tu as dû souffrir, et la vaillante façon dont tu t'es tenu, et ce bel effort de volonté?
— Alors… tu savais?
— Oui, mon vieux. Ce n'était pas difficile pour un ami.
— Tu savais… Comment?
— Un soir (je me doutais de quelque chose), je t'ai suivi ; un autre soir, très tard, je t'ai… je t'ai rencontré.
— Ramassé?
— Oui.
— Oh! Gautier!
— N'y pense plus, Jacques, puisque c'est fini.
— Tu savais… Eh bien, moi, je ne savais pas ; longtemps, je n'ai pas su. Je m'imaginais qu'en buvant je faisais comme tant d'autres ; je ne savais pas que j'étais forcé de boire, qu'il me fallait boire… Enfin, quelques phrases entendues, quelques petits événements, quelques souvenirs ayant concordé, par hasard…
— Depuis ce jour-là, tu ne bois plus.
— Tu peux même dire que je ne boirai plus. La tentation a changé de visage. Lorsqu'elle me prend, souvent encore, elle s'accompagne d'une affreuse tristesse qui la noie, en quelque sorte, qui m'enlève toutes mes forces, qui m'empêcherait de porter un verre d'alcool à mes lèvres. Oui, je crois, mon petit, que, sans le vouloir, je le verserais.
— C'est bien, Jacques, c'est très bien, tout ça!
— Pendant une heure ou deux, je suis comme une âme en peine, errant dans un monde désolé, mais lorsque je reviens à moi, je suis de nouveau moi-même.
— C'est très bien, tout ça! »
Fort émus, ils restèrent sans dire mot. Soudain, Jacques reprit avec un accent de terreur :
« Mais du moins, Maman, elle ne sait rien? Dis-moi vite!
— Ta mère ne sait rien. Je lui ai expliqué que ton hérédité te prédisposait à des hallucinations du genre de celles dont tu souffres, que tu t'amusais, que tu soupais à Montmartre en compagnie joyeuse, comme nous tous, que tu vivais la nuit, (un peu trop, peut-être), mais qu'il n'y avait pas à chercher plus loin.
— Oh! merci! »
Gautier se mit aussitôt à lui parler d'autre chose, des précautions qu'il fallait prendre, des divers soins nécessaires et, toujours, il en revenait à ce même conseil :
« Tiens bon!
— C'est facile à dire, mon vieux Gautier ; c'est malaisé à faire… Enfin, puisque je ne bois plus, ces hallucinations, elles vont disparaître?… ces fantaisies de mon idole, elles cesseront? Quand cesseront-elles? Quand deviendrai-je quelqu'un comme tout le monde?
— Jamais! heureusement! car tu as souffert plus et mieux que la moyenne des gens à qui tu veux ressembler. Allons, Jacques! courage le prochain effort, ou le suivant, pourra être le dernier!
— Oui, ou le premier d'une série nouvelle.
— Possible!… je ne crois pas.
— Mais puisque je ne bois plus, je devrais guérir tout de suite!
— Ton père buvait ; tu as bu…
— Et qui a bu…
— Ne dis pas de sottises!
— J'essaierai donc, mais je ne sais si, contre la peur, je pourrai tenir le coup… Et puis, le moment est mal choisi. Cette gosse, vois-tu, j'ai imaginé à son propos des choses folles : une ère de paix, des veillées tranquilles, heureuses, tout ce qui m'est refusé. Il y a quelques jours de cela… durs, ces quelques jours! J'ai payé cher mes rêves d'un soir!… Tout de même… Et si cela devient trop fort, je t'appellerai, ou bien… »
Gautier lui coupa la parole.
« As-tu revu Jeanne de Luce?
— Non, certes! et je ne la reverrai pas. Depuis ce souper au cabaret, avec Brigneux, soirée mémorable, elle raconte ma crise de nerfs à qui veut l'entendre, sur un ton dramatique des plus réussis, paraît-il, avec des variantes. Me voilà maintenant classé, étiqueté, grâce à elle et à Brigneux qui ne laisse pas de dire son mot, (sans oublier la charmante Boule) : je suis le jeune homme hystérique, en attendant mieux… une spécialité, un numéro de café-concert! Il faudra un certain temps pour qu'on l'oublie dans le petit monde de ceux qui boivent devant des tziganes. Je n'ai aucun désir de voir Jeanne de Luce. D'ailleurs, les jolies filles de sa classe ne manquent pas à Paris ; je sais où les trouver.
— Dis-moi, Jacques, as-tu gardé l'adresse de ta petite amie?
— Quelle petite amie?… Roublard! Tu y reviens… Oui… peut-être irai-je lui faire une visite. »
Gautier se tenait le menton d'un air grave.
« Il me faut maintenant aborder un sujet d'importance très supérieure. Je te dirai donc, courtoisement, que tu m'as invité aujourd'hui à déjeuner, qu'il est une heure, que j'ai grand'faim! Rien ne justifie ta cruauté. C'est mal de me traiter ainsi, Jacques!
— Mon pauvre ami! »