CHAPITRE XIXDEVANT LA MORTE

Le samedi suivant, MmeDamien eut une seconde attaque et succomba. Debout devant le lit de la morte, Jacques, Gautier Brune et le docteur Dupray contemplaient cette forme blanche, couchée sous le drap blanc. Quelques roses couleur d'ambre, quelques roses d'un rouge profond étaient posées sur l'oreiller.

« Vous n'avez plus que peu d'heures à rester auprès d'elle, mes amis, dit le docteur Dupray. Il est minuit passé ; je vous laisse. Jacques, ne vous fatiguez pas trop. »

Il sortit, après avoir jeté sur MmeDamien un dernier, très long regard.

Jacques s'appuyait au mur. Il vacillait un peu et, visiblement, faisait effort pour ne pas tomber. Sa figure pâle et nue aux yeux bleus pleins de larmes, aux traits tirés, prenait un air tragique. Depuis la veille, il se sentait malade et sa nuit avait été si mauvaise que, dès l'aube, Marguerite, effrayée, téléphonait à Gautier Brune. Quelques instants plus tard, un message du docteur Dupray annonçait aux deux amis la mort de MmeDamien. Ils étaient accourus aussitôt.

Journée affreuse, coupée par ces obligations, par ces petits devoirs si durs à remplir et qui semblent insulter à la douleur, soirée affreuse, nuit plus affreuse encore… Jacques était à bout de forces.

« Mon petit, tu ne tiens vraiment plus sur tes pieds, dit Gautier. Allonge-toi ; tâche de dormir. Je te réveillerai au matin. Voyons! je t'en supplie!

— Tu as raison ; la machine fonctionne mal, » dit Damien avec un sourire triste.

Il baisa la main de sa mère, puis se jeta sur la chaise-longue et ne bougea plus.

Gautier Brune veillait… Un murmure… Il s'approcha de Jacques et entendit des paroles sourdes, brouillées, confuses :

« Gautier, j'ai dit qu'on apporte… Gautier, j'ai dit qu'on apporte… »

Mais la fatigue eut le dessus : Damien fut pris par le sommeil. Gautier s'était assis dans un fauteuil ; deux lampes voilées éclairaient faiblement la pièce ; une vague senteur de roses flottait. Sur son grand lit à colonnes, MmeDamien dormait ; sur la chaise-longue, son fils dormait aussi. Le suaire livide, les roses pourpres, presque noires, les roses d'ambre, si vivantes… Gautier Brune voyait tout cela.

« Sa mère me l'a confié, pensait-il ; je dois le guérir. Où en sommes-nous?… Comment perpétuer cette influence disparue? Il se livre à moi en toute honnêteté et de tout cœur, oui, mais jamais mon autorité ne sera suffisante pour l'émouvoir fortement, par quelques paroles nobles et dures, comme faisait MmeDamien. Et puis, je n'aurais pas l'accent! Elle savait tenir son fils ; moi, je reste le camarade qu'on a connu depuis l'enfance : je ne puis employer que la persuasion ou la prière. Un ordre de moi serait-il même accepté? Pourtant… certains jours… peut-être. — Son travail, qui l'ennuie souvent, est aussi un bénéfice. Lorsqu'il passe de longues heures au musée pour préparer une exposition, il a d'ordinaire des soirées tranquilles. — Enfin, Marguerite… le pauvre garçon se réfugie dans ses bras sans penser à grand'chose, mais elle?… des scrupules religieux?… pour le moment, je ne crois pas… Ah! cette enfant! que me cache-t-elle, qu'elle n'ose ou ne veut pas dire? J'aimerais que Jacques l'emmenât un peu à la campagne ; cela leur ferait du bien à tous les deux ; à lui, sûrement… à elle? peut-on savoir?… ils s'aiment! — Et comme il a changé depuis qu'il la connaît! Il cabotine moins, il n'a plus, en causant, ces traits d'ironie facile et brillante qui exaspéraient sa mère. Marguerite lui a enseigné la douceur. Souvent, il devenait cruel, sans presque le savoir ; il taquinait ses camarades, ses maîtresses, jusqu'à la torture, et leur imposait, par l'éclat de son langage, par son accent, par sa figure même, par son regard qu'il rendait dur ou séduisant, sardonique ou naïf et tendre, à volonté. »

Gautier tourna les yeux vers son ami sommeillant.

« Mon petit, te souviens-tu de ce que tu étais, il y a quelques mois? Tu savais aimer, tu ne savais pas encore souffrir… Cela s'apprend!… Tu parlais surtout, tu parlais bien, tu parlais beaucoup. Lorsque tu es tombé malade, tu m'as effrayé plus d'une fois : à t'écouter faire le récit de ton épouvante et t'en plaindre, on eût vraiment dit que tu en étais fier! Un soldat ne raconte pas mieux ses campagnes! — Ta mère soupçonnait cela : « Je ne voudrais pas, me disait-elle, un soir, que Jacques se vantât d'être malade. » Mon pauvre ami! ce temps est passé depuis la découverte que tu as faite en causant avec un vieux clown, depuis que tu as eu honte de ta maladie parce qu'il t'avait fallu la regarder en face. Ah! oui, je dois l'avouer! Jacques, tu t'es montré courageux! Tu sais maintenant qu'il y a des gens qui crèvent de douleur et qui gueulent à fendre l'âme et qui n'en sont pas plus fiers pour ça! Tu sais souffrir comme il convient que l'on souffre : pour soi. »

Gautier tourna les yeux vers MmeDamien. Une rose pourpre s'était déjà tout effeuillée le long de sa joue.

« Jacques a vécu des heures abominables lorsqu'il tenait compagnie à sa mère, durant cette dernière semaine. « Tenir compagnie » à une femme dont l'esprit est absent! Ah! certes, il ne jouait pas un rôle! — Trois heures, tous les jours!… Je n'ai pas pu l'en empêcher. « Tu ne me convaincras pas, répétait-il. Je veux la voir encore!… Bientôt, elle ne sera plus là, mon petit Gautier. » Il se vante parfois de ce qu'il fait, mais de ces trois heures quotidiennes de supplice, parle-t-il jamais, fût-ce à lui-même? — Et la simplicité de son accent quand il me disait, avec des larmes dans la voix : « C'est encore un peu Maman, bien qu'elle reste immobile et muette. Je lui caresse les mains, je lisse ses bandeaux, je pose ma tête sur ses genoux, je la regarde… elle est si belle, Gautier!… Gautier, laisse-moi rester ici. » J'ai fini par céder. Ai-je eu tort?

« Mais demain, après-demain, les jours suivants, comment supportera-t-il de ne plus la voir? Va-t-il se remettre à cabotiner, comme jadis? Pour croire qu'il a du courage, fera-t-il les gestes de l'homme courageux, ou bien aura-t-il son âme?… Et durant le temps où l'idole le harcèle, quel sera son refuge?… Marguerite… il ne faut pas qu'elle se doute… non, cela serait indigne de Jacques. Quand je l'ai relevée, évanouie, après sa longue prière, quand elle a ouvert les yeux, quand elle m'a regardé, j'ai senti que j'avais déjà vu cette même expression, sur un autre visage. Il y a deux mois… la petite lingère de Brest, dans la salle IV, au fond, près de la fenêtre… Léonie… Léonie… Je ne me souviens pas de son autre nom. Qu'est-elle devenue?… Ah! Léonie Kerdanet… Pourtant, il a grand besoin de Marguerite, et il sait qu'elle l'aime! Mon pauvre Jacques! tu vas souffrir encore! — Enfin la terrible tentation de s'abandonner, de se confier, de vider son âme! « Nous serons deux pour lutter contre l'idole… » Il est plus simple de penser ainsi!… A-t-il la force de penser autrement? Si mes craintes au sujet de Marguerite ne sont pas vaines, un nouveau problème se posera pour Jacques… et qu'il faudra résoudre. — J'en reviens toujours là : sera-t-il un héros, comme il rêvait d'être, alors que nous portions des culottes courtes et que moi, je m'intéressais à la mécanique? Il n'a pas changé : il rêve de même. »

Et Gautier songe à deux vers de Baudelaire que Jacques se répète souvent :

« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance« Comme un divin remède à nos impuretés.

« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance

« Comme un divin remède à nos impuretés.

« Ce qu'il y a d'impur en lui, c'est la double nature que des troubles nerveux lui imposent ; ce qu'il y a d'impur en Marguerite, le sais-je?… ce n'est certainement pas, pauvre fille, son ancienne prostitution! Un esprit impur les habite l'un et l'autre ; pour hanter Jacques, il a pris la forme compliquée d'un pantin de bois roux qui représente l'ennemi ; quelle forme simple prendra-t-il pour tenir de près l'âme simple et tendre de Marguerite? »

Gautier tressaille : il revoit le regard de la jeune femme, ce regard qui lui était connu.

« Oui, Léonie Kerdanet, au fond de la salle IV, près de la fenêtre… A-t-elle assez souffert, la malheureuse!… Allons! je déraisonne! »

Les premières lueurs du jour se révélaient depuis quelque temps dans la transparence des rideaux. Bientôt, ce fut le matin. On frappa discrètement à la porte. Gautier alla ouvrir. C'était le valet de chambre de Jacques, tenant un paquet roulé dans une étoffe. On échangea quelques paroles murmurées :

« Monsieur m'avait fait dire de l'apporter, Monsieur le docteur, et voici le courrier, avec une lettre laissée chez le concierge.

— Merci, mon brave Louis.

— Et M. Damien, comment va-t-il?

— Très courageux, mais bien fatigué.

— Les obsèques?

— Demain à midi.

— Ah! Monsieur Brune! c'est un terrible coup du sort!

— Désolant! mon brave Louis! »

Ayant reconnu l'objet au toucher, Gautier Brune déplia l'étoffe, il appuya le grand Christ en ivoire à la tête du lit de la morte, puis il posa les lettres sur un guéridon, près de Damien.

« Je puis le réveiller, » pensa-t-il.

Et, touchant le front de son ami, il dit à voix basse :

« Jacques, remplace-moi auprès de ta mère. »

Damien ouvrit les yeux, reprit conscience, se frotta les paupières comme un enfant et, soudain, reconnut son malheur.

« J'ai posé quelques lettres sur le guéridon, ajouta Gautier. Je rentre chez moi pour me changer. Je reviendrai, sans faute, dans une heure. »

Jacques resta quelques instants immobile, après le départ de son ami. Il se sentait stupéfait, hébété.

« Elle est morte! se disait-il, Maman chérie est morte! »

Il voulut se ressaisir et ouvrit les lettres de son courrier. L'une d'elles le surprit par une écriture instable, en complet désarroi.

« Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite,« J'ai bien du chagrin en pensant à vous et bien du chagrin pour moi aussi. C'était affreux déjà et je vous trouvais tant de courage! mais on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra en aide. Et maintenant, voilà, madame votre mère est morte ; il n'y a plus qu'à prier. Je vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains de tout mon cœur. Si ma lettre vous agace ou qu'elle vous a l'air pas convenable, déchirez-la tout de suite, sans aller plus loin ; seulement, il faut me pardonner de vous écrire : je n'ai pas pu résister. De loin, je vous vois pleurer, Jacques, et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous a dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé vous dire moi-même. Oh! Jacques! je me sens un peu une honnête fille, depuis que je sais que madame votre mère ne me méprisait pas. Elle me regarda avec tant de bonté! Oui, Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était toujours bonne pour les pauvres gens!« Quand vous avez une grande douleur, c'est pas bien de vous parler de moi, mais je vous aime tant, que je suis obligée de vous dire tout. Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète ça toute la journée : MmeDamien, qui était une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi. Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité.« Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, comme si je l'avais vue un instant et que je l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en somme, Jacques, c'était pas impossible : si, par exemple, elle avait fait chercher, par sa femme de chambre, une ouvrière pour un travail de couture difficile, et que ça avait été moi, et qu'elle aurait voulu m'expliquer de bien soigner la chose… Alors, je l'aurais vue!« Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense aussi que vous en avez beaucoup, et je pleure encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle vous regarde tout le temps ; par conséquent, mon aimé, il ne faut jamais plus avoir peur comme vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en rentrant chez vous ; comme elle vous regarde, là haut, ça pourrait lui faire une espèce de chagrin.« Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir beaucoup de souffrances, et je suis heureuse de ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être moins difficile, et alors, madame votre mère, en se préparant à monter au ciel, a pu penser tout le temps à vous, et peut-être elle s'est dit, un petit moment : « Non, je n'en veux pas à Marguerite! » et ça, Jacques, ah! c'est comme si j'avais été pardonnée par le Bon Dieu.« Dites à Gautier que je le plains de son chagrin aussi, parce qu'il en a sûrement beaucoup. Enfin, je veux vous faire une petite prière, Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est pas bien. — Est-ce que vous me permettrez d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, sur le col du corsage et sur les manches. Ça se verra très peu. — Je vais aller à l'enterrement de madame votre mère, avec M. et MmeHonoré, mais je me cacherai modestement dans un coin de l'église, derrière une colonne, je vous promets.« Croyez, Jacques, que je suis votre bien fidèle, bien docile et bien reconnaissante :«Marguerite Dumont.»

« Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite,

« J'ai bien du chagrin en pensant à vous et bien du chagrin pour moi aussi. C'était affreux déjà et je vous trouvais tant de courage! mais on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra en aide. Et maintenant, voilà, madame votre mère est morte ; il n'y a plus qu'à prier. Je vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains de tout mon cœur. Si ma lettre vous agace ou qu'elle vous a l'air pas convenable, déchirez-la tout de suite, sans aller plus loin ; seulement, il faut me pardonner de vous écrire : je n'ai pas pu résister. De loin, je vous vois pleurer, Jacques, et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous a dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé vous dire moi-même. Oh! Jacques! je me sens un peu une honnête fille, depuis que je sais que madame votre mère ne me méprisait pas. Elle me regarda avec tant de bonté! Oui, Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était toujours bonne pour les pauvres gens!

« Quand vous avez une grande douleur, c'est pas bien de vous parler de moi, mais je vous aime tant, que je suis obligée de vous dire tout. Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète ça toute la journée : MmeDamien, qui était une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi. Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité.

« Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, comme si je l'avais vue un instant et que je l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en somme, Jacques, c'était pas impossible : si, par exemple, elle avait fait chercher, par sa femme de chambre, une ouvrière pour un travail de couture difficile, et que ça avait été moi, et qu'elle aurait voulu m'expliquer de bien soigner la chose… Alors, je l'aurais vue!

« Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense aussi que vous en avez beaucoup, et je pleure encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle vous regarde tout le temps ; par conséquent, mon aimé, il ne faut jamais plus avoir peur comme vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en rentrant chez vous ; comme elle vous regarde, là haut, ça pourrait lui faire une espèce de chagrin.

« Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir beaucoup de souffrances, et je suis heureuse de ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être moins difficile, et alors, madame votre mère, en se préparant à monter au ciel, a pu penser tout le temps à vous, et peut-être elle s'est dit, un petit moment : « Non, je n'en veux pas à Marguerite! » et ça, Jacques, ah! c'est comme si j'avais été pardonnée par le Bon Dieu.

« Dites à Gautier que je le plains de son chagrin aussi, parce qu'il en a sûrement beaucoup. Enfin, je veux vous faire une petite prière, Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est pas bien. — Est-ce que vous me permettrez d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, sur le col du corsage et sur les manches. Ça se verra très peu. — Je vais aller à l'enterrement de madame votre mère, avec M. et MmeHonoré, mais je me cacherai modestement dans un coin de l'église, derrière une colonne, je vous promets.

« Croyez, Jacques, que je suis votre bien fidèle, bien docile et bien reconnaissante :

«Marguerite Dumont.»

Damien relut la lettre, il rêva de cette lettre. Une heure plus tard, il la tendit à Gautier Brune qui rentrait.

« Tu donneras, dit-il, une photographie de Maman à Marguerite, la première fois que tu la verras. Tu en trouveras, je pense, dans le second tiroir de gauche de mon bureau. »


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