« C'est M. Damien, dit Valérie en ouvrant la porte du cabinet de consultation.
— Toi! dit Gautier Brune d'un air surpris ; je ne t'attendais pas!… pas avant longtemps!
— Charmant accueil!
— Que viens-tu faire à Paris?
— Rien qui puisse te troubler… Peut-on s'asseoir?
— C'est probable.
— Je demandais, parce que tu as l'air si joyeux de mon arrivée, si transporté d'aise et de contentement!
— Allons! ne sois pas trop spirituel ; embrasse-moi et parle.
— Eh bien, voilà, c'est toute une histoire. J'ai appris, il y a trois semaines environ…
— Comment va Marguerite?
— A peu près ; ni bien ni mal. Elle n'est d'ailleurs pas ici.
— Tu es seul?
— Oui. Je te disais donc qu'il y a trois semaines, j'ai appris le retour inopiné de l'explorateur anglais qui est propriétaire de la ferme que nous habitons. Cela m'a beaucoup ennuyé : on a déjà ses habitudes, tu comprends ; on est heureux, on n'a pas envie de partir. Sais-je s'il prolongera le bail? Il ne gênait personne, là-bas en Perse ; que n'y restait-il? D'autre part, des gens du pays disent que le brave homme nourrit vaguement l'intention de vendre. Il le désire et ne le désire pas. C'est un projet obscur. Enfin, il faut voir. Il habite Paris, pour le moment ; j'ai écrit et me suis rendu compte, à lire ses épîtres, que le mieux serait de causer. Alors, me voilà. J'ai rendez-vous avec lui, ce soir, à six heures. Acheter la bicoque, le jardin et la terre, à prix raisonnable, cette idée vaut qu'on la discute. Avoir un coin bien à soi, hors de Paris, loin du bruit, en somme loin de tout, mais près du bonheur, ce n'est pas à dédaigner, mon vieux! Y passer l'été au vert, en paix, au calme, et revenir, mieux armé contre le tumulte et la cohue, la cervelle reposée, l'âme tranquille… ce projet peut se défendre!
— Tu comptes, si je t'entends bien, fixer ta vie près de Marguerite?
— Mais toi, comment l'entends-tu? Non, Gautier, je ne compte pas l'épouser. Je trouve en moi-même un fonds bourgeois et raisonnable qui s'y oppose. Si j'étais un sauvage, sans doute penserais-je autrement ; or, je suis un bourgeois qui, malgré l'ennui, l'agacement, le dégoût, parfois, que lui cause la société de ses semblables, aime cette société, en a besoin, pour tout dire, et ne veut pas s'en retrancher. L'île déserte, même délicieuse, n'est pas une île pour moi, et si j'ai assez amèrement souffert de ce que l'état de mes nerfs fût mauvais, c'était que, par ce fait même, je me trouvais, certains jours, tenu à distance de la communauté. Suis-je clair?
— Lucide, mon vieux Jacques, et plein de bon sens.
— Par conséquent, je n'épouserai pas Marguerite, tout en trouvant que ce ne serait pas une sottise, tout au plus une action étrangère à ma nature, donc inutile à tenter. Pour la mener à bien, il faudrait être différent de moi, autre, en un mot, mais cet autre serait-il pas plus noble que moi? Je n'épouserai pas Marguerite ; quant à vivre sans elle, loin d'elle, privé d'elle, cela est au-dessus de mes forces, cela m'est impossible. J'ai besoin de sa présence, de sa voix, de son regard, de son parfum ; enfin, je l'aime et je ne doute pas qu'elle ne m'aime aussi.
— Ses lettres me l'ont plus d'une fois fait comprendre.
— Près d'elle, je suis tranquille ; je souffre souvent, mais je ne manque pas de courage pour souffrir ; près d'elle, j'ai senti s'éloigner, se fondre, en quelque sorte, et disparaître les dernières tentations qui m'attiraient vers un bar aperçu la nuit, un café brillant, une salle sonore où l'on boit. Ces lieux me sont devenus indifférents et, si je paye encore chèrement le danger de les avoir côtoyés de trop près, ayant une hérédité mauvaise, du moins la torture n'est-elle plus la même, Dieu merci!
— Et, maintenant, quels sont tes projets?
— Aller rendre visite à mon propriétaire, cet après-midi même, discuter la question avec soin, rester trois jours à Paris, quatre peut-être, retourner auprès de Marguerite et rapporter là-bas quelques conseils que tu me donneras touchant sa santé.
— Elle est donc malade?
— Non, je ne crois pas, et, pourtant, elle maigrit d'une façon qui m'inquiète un peu, sans compter les névralgies qui la torturent et me rappellent, comme martyre, celles dont souffrait Maman. Marguerite a dû t'en parler dans ses lettres, car elle t'a écrit souvent, n'est-ce pas?
— Elle m'a écrit souvent. Elle m'a encore parlé de bien d'autres choses que de ses névralgies.
— Que veux-tu dire?
— Dis-moi, toi-même, comment tu la trouves.
— Mais, mon pauvre ami, je ne saurais répondre de façon sensée à ce que tu me demandes là! Je l'aime… n'est-ce pas suffisant? Je vais aussitôt me l'imaginer mourante! Je chercherai, je découvrirai les symptômes de toute maladie qu'il te plaira de m'indiquer. Elle serait venue à Paris avec moi que tu l'aurais vue, mais elle semblait désireuse de rester à la campagne. Il y fait beau, en ce moment, et le jardin l'intéresse, en plus des travaux de la ferme. Crois-tu qu'elle soit souffrante et voulait me le cacher?
— Je n'en sais précisément rien, mais tout, dans ses lettres, m'engage à le penser.
— Mon Dieu!
— Ecoute, Jacques… J'avais songé, d'abord, à te l'écrire, mais c'était vraiment trop dangereux ; il fallait que tu fusses là, devant moi. Ecrire… on ne sait jamais! J'ai résolu d'attendre ton retour, et maintenant… profitons-en. Tu vas rester bien tranquille, tu me laisseras parler, tu ne te fâcheras pas, tu seras patient, comme aux jours où tu causais avec ta mère et qu'elle te disait des choses un peu dures, parfois.
— C'est bon… mais fais vite.
— Je tâcherai… Valérie, je n'y suis pour personne.
— Pour personne, Monsieur.
— Tiens, Jacques : des cigarettes… Imagine une jeune fille de tempérament nerveux, ayant vécu la vie horrible qui fut celle de Marguerite. Elle en a senti l'horreur, mais l'abjection à laquelle, pourtant, elle croyait se mêler, ne l'a pas salie. Après des aventures où elle s'était donnée, d'autres sont venues où elle se vendait, et cette pensée ne la quittait pas. Elle étouffait de honte ; un jour, elle se serait jetée dans la Seine ou sous les roues d'un autobus charitable ; elle n'en pouvait plus. Or, elle rencontre, soudain, quelqu'un qui, pour s'amuser d'abord, par curiosité ensuite, puis par sympathie, enfin par amour, la traite, non pas comme une fille des rues, mais courtoisement, affectueusement, tendrement, comme elle ne rêvait pas que l'on pût la traiter. Alors elle renaît peu à peu, elle se retrouve ; elle aime et se sent aimée. A cet homme elle s'est offerte, esprit, cœur et corps. J'ai dit : elle se retrouve ; car, ne l'oublions pas, ce n'était pas n'importe qui. Elle se retrouve ; elle avait un caractère bien à elle, une personnalité marquée, peu développée peut-être, en apparence, mais vivante : elle retrouve cette personnalité avec d'anciennes habitudes, les vestiges d'une éducation ancienne, les traces d'une ancienne discipline. C'était une paysanne, croyante et simple en ses croyances, passionnée, intelligente et tendre. Son intelligence, elle s'en est servie à s'affiner pour te plaire ; elle a réussi ; sa passion, sa tendresse, elle en savait l'usage, mais il restait sa foi.
— Et tu vas me dire que Marguerite veut me quitter par scrupule religieux… Si elle fait ça! si elle fait ça! je descends tout de suite chez le bistro d'en face, et je me saoule à mort… et pour longtemps!
— Tais-toi! ou, du moins, quand tu m'interromps, sois honnête : c'est du chantage, cela! Tais-toi, et laisse-moi finir… Il restait donc sa foi. Quand, après la mort de ta mère, tu as été, pendant quelques semaines, si malade, elle t'a bien soigné, je pense? Je l'ai vraiment admirée pour les qualités diverses dont elle faisait preuve : vigueur physique, courage moral, effort patient et constant, habileté… mais quoi! elle t'aimait!… Comme elle n'est point sotte, elle a profité de ces jours d'angoisse où, parfois, tu te laissais aller, où tu te surveillais mal, et une vague inquiétude qui l'avait déjà frôlée a pris forme… Elle a deviné tes hallucinations et l'épouvante que tu en subissais ; elle a fini par en être le témoin, le témoin épouvanté. Elle en ignore la cause première, mais ayant vu, toute gosse, un vieux paysan trop ami de la bouteille payer cher cet amour par des visions étranges…
— Elle en a conclu spirituellement que je me saoulais!
— Elle en a conclu (mon petit Jacques, tu es bien embêtant!) que des accidents, aussi inattendus chez quelqu'un qui ne boit que de l'eau, devaient tout de même avoir une raison. Elle l'a cherchée ; elle l'a trouvée, ou du moins en a trouvé une.
— J'avoue que tu m'intéresses!
— Rappelle-toi son enfance pieuse, les leçons probables du curé, l'église voisine, les histoires que l'on doit raconter au coin du feu, tout cela qui s'imprime si facilement en un cerveau d'enfant… « Jacques, s'est-elle dit, voit des choses qui ne sont pas, c'est par conséquent le diable qui les lui fait voir! » Une nuit, tu l'as réveillée en te levant, tu as passé dans ton bureau…
— C'est exact.
— Et tu as parlé imprudemment avec le pantin de bois roux… Eh bien, le diable, c'est le pantin de bois roux ; elle le croit, elle le sait, elle ne veut plus en démordre.
— Ma pauvre Marguerite!
— Et depuis que tu as surtout des cauchemars, elle les écoute passionnément, elle les détaille, elle les analyse, elle s'en nourrit. Le reste du temps, elle prie.
— Pour tout dire, je suis possédé?
— Oui… elle aussi.
— Comment ça?
— Elle vit à côté du Diable ; elle le sent près d'elle, qui rôde alentour, elle subit son influence, elle a peur de lui. Elle avoue même que s'il l'attaquait directement, au lieu de s'en prendre à toi, elle n'aurait qu'à s'incliner, puisqu'elle a péché, puisqu'elle ne cesse de pécher en t'aimant. Alors, elle souffre.
— Et toi, tu prétends faire le chirurgien, aujourd'hui? tu aiguises ton petit couteau?
— Je ne prétends rien faire du tout, sauf te mettre au courant d'une situation pénible dont tu ignorais certains traits.
— Mais le résultat?… Folie mystique?… Elle deviendrait folle?
— Je l'ignore autant que toi. Je ne puis que te répéter toujours la même chose : les dernières lettres de Marguerite sont d'un ton qui m'inquiète.
— En tout cas, vivre à mes côtés te semble mauvais pour elle?
— Me semble…
— Et, d'autre part, vivre loin d'elle me devient, à moi, tout à fait impossible!
— Tu le dis… Je suis persuadé que tu le crois… Cependant tu ne saurais en être sûr…
— Et moi qui pensais acheter cette ferme!
— Puisque le contrat de vente n'est pas signé, cela reste un projet ; les projets se revisent.
— Gautier, tu parles comme un livre! Et, maintenant, je prends la porte… Tu permets?
— Si tu me jures que tu ne médites rien de stupide.
— Oh! je ne médite rien du tout! J'ai le cœur et l'esprit trop en désordre pour rien méditer. Je souffre ; cela suffit amplement.
— Tu me tiendras au courant?
— Au courant de ce que je souffre?… bien entendu!
— Allons! va-t-en! mais reviens vite.
— Demain, peut-être.
— A demain, Jacques… Valérie, le pardessus de M. Jacques.
— A demain, mon vieux Gautier… Merci, Valérie. Au revoir. »