CHAPITRE XXIL'INVITATION AU VOYAGE

Les jours suivants, elle ne voulut rien entendre, rien comprendre. Elle se tenait à ces simples mots : « Je l'aime. » Elle était butée. D'autre part, Gautier avait dû déconseiller à Jacques un voyage qu'il eût cependant fait sans Marguerite. Au milieu de la discussion, Damien avait interrompu en disant à son ami :

« Grand imbécile! tu ne sens pas la joie des choses!

— Certes, je la sens, répliqua Gautier d'un air calme ; je crois seulement que tu la surfais. On t'a proposé un fruit savoureux ; tes deux mains se sont tendues aussitôt. Voyons, que cherches-tu? dis-le moi clairement… Et puis, sans doute ai-je tort de me mêler de cette affaire et de donner mon avis avec tant d'assurance. Je parle peut-être à la légère ; sait-on jamais! Te souviens-tu, Jacques, d'un soir, à Montmartre, l'an dernier, où nous avons parlé, deux heures durant, de l'imprudence psychologique, et découvert en elle la plus dangereuse forme de l'orgueil : le plaisir de prophétiser? »

Damien haussa les épaules avant de répondre :

« Aussi n'était-ce pas une prophétie que je te demandais, pas plus que je ne t'annonçais une décision. J'avais cependant besoin d'un conseil. Tu me le donnes. Je tiens maintenant à connaître tes raisons dans leur détail, afin de les mieux peser. D'ailleurs, connais-tu les miennes? Dès l'abord, quand Brigneux m'a proposé cette… cette parenthèse, j'ai été surpris et charmé. Brigneux se trouvait dans un de ses bons jours ; il est alors très acceptable. Il causait amicalement, sur un ton simple qui, je l'accorde, ne lui est pas habituel.

« Damien, disait-il, je sais que tu aimes les voyages ; or mon oncle, qui n'a d'autre qualité que d'être fort riche, me cède son yacht pour six mois et plus ; par contre, il me prive de sa compagnie, la goutte le retenant dans son fauteuil. Si tout va bien, je pars dans trois semaines pour l'Amérique du Sud et compte, après avoir vu Rio, Buenos-Ayres et quelques autres villes que l'on dit assez drôles, visiter ces canaux de Magellan auprès desquels, paraît-il, la Norvège a l'air d'une mauvaise plaisanterie. Viens avec moi, Damien ; le voyage de retour pourrait se faire par le cap Horn, si tu ne crains pas les coups de vent. Nous mènerons là une bonne existence de vieux camarades, nous verrons de belles choses et rentrerons contents l'un de l'autre. »

« Je t'assure, Gautier, il n'en fallait pas davantage pour me lancer dans un long rêve plein de brises, d'étoiles, de vagues et de souvenirs de poèmes : la mer australe, les canaux de Magellan, le cap Horn! Ces vocables ne sont-ils pas déjà une tentation de force singulière?

— Sans doute, mon ami, pour qui peut la sentir, pour qui peut l'avoir rêvée, mais Brigneux, si gentil qu'il ait pu te sembler, n'est pas de ceux-là. D'un voyage en Amérique du Sud, le long des côtes, toi, tu n'as vu que Magellan et les bourrasques du cap Horn, et cela suffit, en effet, pour ravir, mais Brigneux ne goûtait-il pas d'abord ce qu'il pouvait imaginer : les soirées de champagne à Rio, les cinq à sept mondains, les séances de bridge, les cercles bien tenus et les bars où l'on boit jusqu'à l'aube? C'est lui seul qui règlerait ce voyage ; or, le temps passerait vite à contrefaire, (non, même pas!) à refaire simplement ce qu'il faisait à Paris de façon si banale. Vous rentreriez bientôt, sans avoir dépassé la République Argentine!

— Voilà qui est prophétiser, en effet, mon ami! Pourquoi, dès avant le départ, interdire tout succès à ce voyage dont je crois avoir besoin? Je suis resté trop longtemps à Paris. Qui sait si une bonne part de mes ennuis ne vient pas de cette réclusion relative, mauvaise pour quelqu'un qui n'a rien en soi de monastique? Quand tu me fais ces prescriptions d'hygiène, quand tu vas causer longuement avec Louis et la cuisinière, quand tu m'imposes des régimes peu délectables, que je suis d'ailleurs avec scrupule sans m'en plaindre jamais, où est ton but? Renouveler ma personne physique, n'est-ce pas, afin que la personne morale suive le mouvement? Penses-tu qu'un long voyage maritime serait très différent comme méthode? Voir du nouveau me renouvellerait peut-être. Devant des paysages composés autrement que ceux qui m'entourent depuis vingt-sept ans ; devant un « jour le jour » inédit où, dès mon lever, je contemplerais, non plus cette maison à quatre étages dont je connais tous les locataires, bêtes et gens, mais un horizon plat, sans balcons, sans toits, sans gouttières ; devant une seule, immense fenêtre, grande ouverte, que l'on ne ferme jamais ; devant une plaine d'eau mouvante, sans crottin, sans voitures et, la plupart du temps, sans bateaux ; enfin, plus tard, devant une côte qui ravirait mes yeux, fût-elle banale selon la mode argentine ou brésilienne, mais qui ne me rappellerait ni Saint-Raphaël, ni Paris-Plage ; devant ces nouveautés singulières, M. Jacques Damien ne s'étonnera-t-il pas? ne tâchera-t-il pas de comprendre, d'aimer? Comme nous n'avons en nous qu'une place restreinte, ne devrai-je pas, pour m'habituer à ces choses nouvelles, chasser d'anciennes habitudes de mon esprit, tuer de vieilles manies, briser des attaches qui me semblaient solides en France? L'exotisme me tente, Gautier, laisse-moi partir!

— Eh bien, pars! dit Gautier, mais quoi que tu en penses et quoi que tu en rêves, ce voyage m'inquiète, me déplaît… Non! ajouta-t-il brusquement, il y a autre chose. Tu ne me feras jamais croire que Brigneux, dont la tenue ne fut ni sympathique, ni amicale, un soir que tu soupais avec lui et quelques dames, te prenne brusquement en si vive affection, qu'il s'impose ta compagnie pour six mois, sans pouvoir s'en distraire. Et puis, l'idée de vivre six mois avec Brigneux ne t'épouvante donc pas? Six mois, Jacques! vingt-six semaines! cent quatre-vingt-deux jours!…

— Cent quatre-vingt-trois, interrompit Damien d'une voix sèche : l'année est bissextile. »

Gautier ne voulut pas marquer le coup et poursuivit :

« Et songe aussi à la place qu'il tiendra, ce charmant compagnon : plus grande, à coup sûr, que les paysages qui pourront te ravir, car, si j'ai bien compris, tu seras seul de ton bord, à bord de ce yacht élégant? Mon avis se modifierait du tout au tout si je te savais en compagnie plaisante… En somme, pourquoi ne prendrais-tu pas Marguerite avec toi?

— Voyons, mon petit, tu déraisonnes! Brigneux compte emmener sa sœur. Tu la connais, je crois?

— Oh! murmura Gautier dont la bouche eut un vague sourire. Oh! » dit-il encore.

Et il pinça les lèvres.

« Mais passons. Cette recherche d'exotisme, cette visite aux Iles Fortunées, ce tour en Arcadie, je les jugerais très utiles et d'une invention excellente si je savais l'entreprise autrement conduite. Telle que tu me la présentes, elle équivaut à quelque petite excursion dans l'Adriatique dont les côtes, à cette heure, sont recherchées. En de certaines conditions, je te vois très bien te perdant, comme tu veux le faire, au cours d'un long voyage. L'hémisphère austral, fût-il américain (moi, je préfère l'Océanie), doit avoir des charmes assez forts ; mais durant cette croisière, tu te retrouverais vite, mon pauvre Jacques, avec deux ou trois Montmartroises et Brigneux, dans un bar de Buenos-Ayres. Les hauts tabourets se ressemblent, et leurs occupants.

— Parfait! c'est élégamment dit et gentiment insinué…

— Quelle insinuation?… Oh! mon vieux! Je ne pensais à rien de pareil. Les bars ne seront plus jamais pour toi que des endroits où l'on s'ennuie!

— Très bien, et maintenant, pourquoi ces grimaces à propos de MlleBrigneux? Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un garçon riche et sans attaches fasse un voyage, avec sa sœur, sur le yacht de leur vieil oncle, homme impotent et généreux? »

Gautier ne répondit rien, tout d'abord, se contentant de sourire avec douceur, puis il murmura d'une voix basse et triste :

« Oui, Jacques, je t'en veux de montrer en cette affaire une si parfaite innocence, et, néanmoins, je t'en sais presque gré, car cela me prouve combien tu es changé depuis quelque temps, quelle bonne influence Marguerite a eue sur toi, adoucissante, humanisante. Jadis, tu aurais été le premier à t'écrier : « Je ne marche pas! je ne me laisse prendre qu'à des pièges mieux construits! » Ce soir, c'est moi qui te mets sur tes gardes.

— Mais voyons, Gautier!… ce sont des imaginations de portière! je sais bien ce que…

— Tu as appris comme tout le monde, poursuivit Gautier, le scandale discret, vite étouffé sous les fleurs, que la sœur de Brigneux s'est offert ce printemps : son aventure avec le jeune Fitz-Russel qui lui promettait, entre autres choses, un titre, des terres en Ecosse, un yacht (ce n'est pas le même!) que sais-je encore! et qui, tout à coup, s'est échappé, ne rêvant plus que de chasser le renne au Canada. Je veux croire, d'ailleurs, que MlleBrigneux n'a rien à se reprocher ; n'empêche que ses allures faussement bohèmes prêtent à causer, à médire, que l'histoire Fitz-Russel est bien fraîche, bien proche, et que c'est un peu tôt, semble-t-il, pour que Brigneux t'invite à passer six mois à bord de son yacht…

— Rentre ta langue, vipère! tu me dégoûtes.

— Surtout puisqu'il supporte mal la compagnie de ce très cher camarade pendant deux heures au restaurant.

— Tu y reviens toujours! Cette invitation ne serait-elle pas plutôt une façon d'excuse de sa part?

— Ah! que j'aurais aimé assister à cette scène de Montmartre dont j'ai eu tous les détails par mon camarade, le docteur André! La sottise humaine est rarement aussi laide!

— Mais, mon petit…

— Et tu parles affectueusement de cet imbécile! Une excuse de sa part! c'est au contraire une réparation qu'il veut obtenir : la réparation d'une injure écossaise.

— Finissons, Gautier! tu t'emballes.

— Je déteste que l'on se moque de mes amis.

— Soit ; je renonce donc à l'Amérique du Sud, puisqu'à ton avis on y trouve des chausse-trappes, mais l'idée de rester à Paris me devient insupportable, depuis que j'ai rêvé de voyages.

— Tu peux ajouter que ce séjour ne te vaut pas grand'chose. Eh bien… eh bien, va passer d'abord quelques semaines à la campagne, avec Marguerite.

— A la campagne, avec Marguerite… » répétait Damien, rêveur.

Mais Gautier ne disait plus mot ; il avait l'air troublé, mécontent de lui-même. Bientôt, il prit congé de Jacques et rentra chez lui, marchant d'un pas sec, les mains dans les poches, la figure renfrognée, maussade.


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