CHAPITRE XXVIIIUN FEU DE BOIS

Le lendemain, vers minuit et demi, Damien, rentrant du théâtre, ouvrit sa porte et voulut, avant de se coucher, fumer quelques cigarettes encore. Il ne se sentait aucune envie de dormir : la musique d'orchestre qu'il venait d'entendre, en compagnie de Gautier, l'avait trop ému, un peu secoué… il reconnaissait des sensations chères, un enchantement perdu. Quelle belle soirée! et, maintenant, installé dans ce fauteuil où, depuis près d'un an, il ne s'était plus assis, Jacques se laissait aller à une sorte de paresse heureuse.

Bientôt, dans peu de jours, il reprendrait son travail ; l'arrivée de Sandgate lui promettait de la besogne, des heures studieuses entre quatre murs (après tant d'heures actives vécues avec lui sous le ciel bleu!) mais, ce soir, il ne ferait rien, il veillerait tout seul, en fumant, en écoutant des échos sonores.

De son mieux, Louis avait rétabli le bureau en sa disposition ancienne : Jacques y retrouvait presque chaque chose à sa place : les meubles, les tableaux pendus, les photographies sur la cheminée, divers petits objets… ce cendrier, ce vase de bronze, un coupe-papier chinois de jade… il lui plaisait de revoir tout cela.

Oh! oui! l'idole en bois roux restait accrochée au-dessus de sa planchette. Il l'avait remarquée, dès le premier jour, sans beaucoup d'émotion.

Et ces livres (probablement ceux qu'il lisait avant son départ pour l'Angleterre), époussetés, posés d'équerre près du sous-main : un tome du théâtre de Musset, un catalogue de faïences persanes annoté au crayon, un roman de qualité courante…

« Mais qu'est-ce donc que ceci? se demanda Jacques.Rituale romanum… Ah! je me souviens. »

Il en avait, par curiosité, parcouru quelques pages, alors que Marguerite s'inquiétait tant de lui, le croyant possédé du diable… Le cérémonial pour l'exorcisme était encore marqué d'une fiche.

« Nous étions fous l'un et l'autre ; aussi bien elle que moi! »

Il fallait à Damien ce détail soudain surgi pour que la parenthèse d'aventures lointaines, de voyages difficiles, d'heureux exotisme, se fermât, pour qu'il pût revoir sa vie telle qu'elle était aux jours sombres, pour qu'il considérât la situation nouvelle où il se trouvait, et jugeât de l'état précis de ses forces. Il avait ouvert sur son bureau le rituel romain, il parcourait de temps à autre quelques lignes en se les traduisant. Elles évoquaient des images étranges. Puis, il rêvait.

« Esprit impur! Esprit très immonde! je t'exorcise!… »

« Oui, pensait Jacques, j'ai été possédé. Il a pu m'envahir parce que je ne présentais aucune résistance, parce que j'étais prêt à tout, comme tous ceux qui ne font rien, qui s'usent à ne rien faire. Je souffrais, mais de façon stérile, sans profiter de ma souffrance. Je croyais accomplir mon devoir entier en combattant ce goût que j'avais de l'ivresse et, lorsque avec peine je m'en suis guéri, je m'étonnais de souffrir encore. Cela me paraissait injuste. »

« Ecoute et prends peur, Satan!… »

« Je souffrais pour moi-même et j'en tirais vanité. Sans presque m'en douter, je me glorifiais d'être malade de façon peu commune, de façon rare. Maman l'avait, je crois, deviné. Ensuite, ne buvant plus, je me glorifiais de ma victoire. Tout se changeait ainsi en mouvements d'orgueil ; à toute heure je témoignais de moi-même! Je voulais éblouir Maman par mon courage devant la peur… Maman est morte sans le moindre éblouissement! »

« Donc, retire-toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!… »

« Puis est venue Marguerite, et j'ai entrepris, le sourire aux lèvres, une moitié de tâche dont j'étais fier, une moitié seulement. La sauver du ruisseau, cette paysanne, l'empêcher de se prostituer au premier venu, lui permettre de n'avoir plus trop faim quand elle n'arriverait pas à vendre son corps… pourquoi faire? pour me l'offrir comme maîtresse et la montrer dans les restaurants, pour l'habiller, la présenter, l'amuser et m'amuser d'elle, pour lui composer une vie factice, pour qu'elle souffrît, elle qui m'aimait. »

« Donc, retire-toi, Séducteur! ami de l'aspic et du basilic! Retire-toi au nom de l'Agneau immaculé qui foula le basilic et l'aspic!… »

« Mais moi aussi, je l'aimais, et c'est en l'aimant que j'ai voulu comprendre, enfin, certaines choses, et c'est en m'aimant qu'elle m'a permis de les comprendre, car, si je l'ai quittée… ah! ce jour-là, je n'agissais point par vanité, ni pour faire un geste élégant… ah! non! j'avais bien trop mal!… je m'en souviens. »

Et il lut encore :

« Donc, retire-toi, Impie! Persécuteur! Fourbe voué à la géhenne! »

Il ferma le livre.

« En somme, pensait-il, nous suivons le chemin qu'il nous eût fallu suivre dès l'abord. Mes travaux en Orient, ce sont ses travaux dans sa ferme. Elle et moi, nous pouvons travailler, maintenant, parce que nous avons souffert, beaucoup souffert, puis souffert davantage… Et ces cris que je poussais?… mettais-je bas l'esprit impur, ou l'esprit impur criait-il lui-même de douleur en me quittant?… »

Car le souvenir lui était revenu d'un passage de l'Evangile où le Christ délivrait deux furieux de l'esprit qui les possédait et le chassait, récalcitrant et hurlant, dans un troupeau de pourceaux au pâturage, qui s'en fut se noyer aussitôt.

« Ce serait donc la délivrance?… »

Combien d'heures Damien était-il resté dans ce fauteuil, devant ce bureau familier, sans même donner un regard au coin de gauche où pendait une statuette en bois roux? L'air plein de fumée rendait cette pièce étouffante. Il s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit toute grande ; un jour pâle filtrait par les volets qu'il rabattit.

Déjà, l'aube s'étendait, diffuse, indécise et grise, sur la ville, éclairant faiblement les brumes qu'un souffle poussait le long des rues. Cela faisait un singulier paysage… Et Jacques songeait à d'autres paysages, là-bas, près d'un lac, au fond de la Perse.

C'était peut-être auprès d'un lac semblable que le Christ, rencontrant les deux possédés, leur avait imposé les mains… Il descendait de la colline aride que paraient seuls quelques cystes, quelques touffes de thym, quelques maigres lentisques. Il descendait de la colline vers le bord du lac où se posaient les brumes du matin, et les deux possédés criaient déjà de douleur et se tordaient et hurlaient parce qu'ils souffraient cruellement et ne voulaient pas guérir, sachant que, pour guérir, il fallait souffrir davantage… Et le Christ leur imposait les mains.

Calme matinée! Accoudé au balcon, Jacques en buvait la douceur. Le jour était venu, frais et clair ; un murmure montait de la ville… Jacques rentra dans son bureau. Il regarda sur la cheminée les quelques photographies aimées, amies, qui s'y trouvaient toujours. Il nota aussi que, dans l'âtre, quelques bûches étaient posées, préparées, sans doute, par Louis, l'hiver d'avant, en vue d'un retour inopiné de son maître.

Et, brusquement, Jacques se retourna vers l'idole, pendue au coin du mur, la décrocha, la considéra de près, vit qu'elle était faite de bois mort, bien mort, qu'elle valait tout juste son poids de bois mort… Alors il la coucha sur les bûches de l'âtre, froissa un journal qu'il fit flamber, qu'il glissa sous les bûches, et, paisiblement assis devant les flammes, tandis qu'au dehors le jour s'affirmait splendide et bleu, regarda se consumer lentement, sûrement, avec de méchants crépitements et des fusées, cette idole en bois roux, venue vers lui, jadis, d'une île très lointaine.

Chine, 1912.Provence, 1918.


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