CHAPITRE XXVILE PROJET ABSURDE

Il arrive qu'une gageure absurde réussisse, qu'une rencontre impossible se place, un jour, entre deux portes, qu'une folle aventure trouve à se comparer à plus folle encore. Ce sont là les faux pas de la Fortune. Elle se dirige, le plus souvent, de façon bourgeoise, banale, convenue et convenable, mais, parfois, elle trébuche à cause de ses yeux bandés.

Ce dimanche des Rameaux, Damien se vit retenu à déjeuner par M. Sandgate dans le petit hôtel de genre anglais où dès onze heures du matin il était allé lui rendre visite et lui apporter les trois brochures qu'il avait écrites sur l'art persan. De la campagne, il ne fut bientôt plus question, l'affaire ayant été vite réglée, à la satisfaction, semblait-il, des parties contractantes, puis on parla d'autre chose.

« Vous intéressant comme vous le faites à ces questions, disait M. Sandgate, et surtout avec les connaissances solides que vous possédez, je ne comprends guère que vous n'ayez pas poussé une pointe en Asie. Téhéran est, je vous le garantis, Monsieur Damien, aussi divertissant que Montmartre, et le lac Néris vaut largement la mare d'Enghien. »

Comment imaginer plus belle entrée en matière?

« Monsieur Sandgate… encore faut-il pouvoir! répondit Jacques. L'occasion m'en serait offerte que j'aurais vite fait mes malles. Hélas! on trouve aisément un ami qui, de grand cœur, vous accompagne à Biarritz, un autre pour une tournée en Algérie, en Egypte, en Grèce à la rigueur… Celui qui vous propose des promenades aux confins de l'Iran ne court pas les rues de Paris. Mon musée m'accorderait, je pense, une mission, sans me charger de chaînes officielles, mais si l'on se passe difficilement d'un guide pour pénétrer un peu l'antiquité de seconde main des bibliothèques (mon maître Clément Martin y fut un introducteur délicieux), c'est pure folie que de se rendre à pied d'œuvre, seul et n'ayant pour tout bagage qu'une érudition courte et pas la moindre expérience.

— Vous parlez très sagement, Monsieur Damien ; toutefois (permettez-moi de me montrer brutal), vous parlez trop comme un Français. Un Français dira gentiment, de façon amusante, le désir (oh! immodéré!) qu'il a de connaître la ville chinoise ou mexicaine que vous venez de lui dépeindre ; répondez : « La gare est à deux pas, le bateau part lundi en huit… » il voudra réfléchir.

— La critique peut s'admettre, dit Jacques… Et, maintenant, laissez-moi vous répéter que j'aurais une chance, la moindre! de vous accompagner en Perse…

— Holà! holà! Monsieur Damien! dit Sandgate en souriant, cela est-il bien sûr, bien sérieux? Pourquoi donc achetez-vous une propriété en Normandie, si vous comptez l'abandonner tout de suite? »

Jacques interrompit d'une voix sèche :

« Je suis parfaitement libre, et rien, entendez-vous, Monsieur Sandgate! rien ne me retient en France.

— Alors je vous dois des excuses et vous serez assez bon pour déjeuner ici avec moi. Ensuite, nous pourrons aller dans le fumoir où il n'y a jamais qu'un vieux colonel sourd. »

Ainsi fut fait et, vers trois heures de l'après-midi, M. Sandgate disait encore :

« Il ne reste donc plus à résoudre qu'un important problème moral.

— Un problème moral?

— Oui, Monsieur Damien. Vous êtes un galant homme, un parfait gentleman, et j'ai grand plaisir à causer avec vous, mais comment supporterons-nous de nous voir tous les jours, dès l'aube, et à toutes les minutes du jour ; de prendre tous nos repas sur la même table ou la même planche ; de dormir sous la même tente, toutes les nuits? Comment supporterez-vous de voir continuellement le même Edwin Sandgate à cheval, à vos côtés? Comment supporterai-je de voir le même Jacques Damien à cheval, tout près de moi, sans que je puisse ni l'écarter, ni le supprimer?

— C'est affaire d'équilibre nerveux, dit Jacques… et le mien, je l'avoue, a été très instable.

— Mais, dit M. Sandgate, moi je sais un moyen, sinon de nous arranger, du moins de… de nous essayer. — Je vous ai dit que je devais aller en Angleterre, dans ma famille… Je croyais quinze jours, ce sera cinq semaines, le bateau de mai étant meilleur. Venez passer un mois chez mes parents, ils vous recevront avec plaisir. Vous jouerez au billard avec mon père et mon beau-frère, au tennis avec ma sœur, à la balle avec ses enfants, si ça vous amuse, et vous me verrez tout le temps! A la fin, nous aurons peut-être envie de nous griffer, alors nous le dirons ; si, au contraire, nous pouvons vivre ensemble, il vous restera huit jours pour faire vos malles… Et nous partirons tous les deux : Marseille, Port-Saïd, Aden, Kurachee, Mascate, Bender-Abbas… et plus loin.

— Merci de votre proposition, Sandgate ; j'accepte.

— Merci du plaisir que vous m'offrez, Damien. Par conséquent, demain soir, gare Saint-Lazare… Nous prendrons le Dieppe-Newhaven. A Newhaven, la voiture de mes parents nous mènera chez eux. »

Jacques se rendit aussitôt chez Gautier Brune et lui conta longuement son histoire.

« En résumé, je me jette à l'eau… avec des formes. Je souffre, mais la décision est prise, l'aventure est même engagée. Je crierai peut-être, comme les fiévreux que l'on descend dans leur bain, mais je ne demanderai pas grâce. Je ferai encore, de temps en temps, du batelage et des pitreries (si le bon Sandgate ne s'en offusque pas trop), car je manquerai toujours de simplicité et l'on ne jette guère un costume qui vous va bien, même quand il déplaît ou n'est plus de mode… Enfin!… à Dieu vat!… Dis, mon petit Gautier, tu t'occuperas de Marguerite?

— Avec les instructions que tu m'as données (j'ai d'ailleurs pris des notes), la tâche me sera facile. Tu sais, Jacques, ta mère serait fière de toi.

— Tant mieux. J'ai encore très mal… très! J'avais déjà souffert, mais je n'avais pas assez souffert… Souffrir davantage, ça nettoie, en quelque sorte. Oui, mais ce sont de vilains moments à vivre. Quitter Marguerite me paraissait un acte insensé! Pourtant, voilà que je l'ai quittée!… Tu la soigneras, Gautier? tu veilleras sur elle?

— J'irai même la voir, et nous nous écrirons.

— Peut-être répondra-t-elle à ma lettre d'hier… de ce matin…

— Oh! sans doute!

— N'est-ce pas, tu la traiteras comme une amie? pas comme la maîtresse lâchée par un ami?

— Elle est déjà une amie pour moi : elle a mon affection et ma profonde estime.

— Tu crois qu'elle peut guérir?

— Dans le milieu tranquille où elle se repose le corps et l'âme, elle ne tardera pas à reprendre un parfait équilibre.

— Tu me donneras des nouvelles?

— Bien entendu.

— Je l'aime tant, Gautier!

— Tu l'aimes tant que tu lui rendras la santé physique et morale, après lui avoir rendu le respect d'elle-même. Pour en arriver là, tu t'es courageusement saigné, saigné à blanc. C'est bien, Jacques.

— Mais elle aussi, qui m'aimait tant, m'a rendu l'espoir que j'avais perdu, m'a refait une volonté. Pour en arriver là, elle s'est assez vaillamment mise à la torture.

— Vous avez été braves tous les deux… Ta récompense, tu peux déjà la deviner : Marguerite retrouve une vie normale et simple, la vie qu'elle aurait dû vivre ; toi, tu te composes une vie d'action et de travail, aventureuse, exotique et fantaisiste, tout cela qui est fait pour toi et que ne te promettait pas, je pense, la croisière de Brigneux! Ah! le voyage en Perse se présente autrement!

— Dis-moi, Gautier… entre nous… Marguerite n'a jamais su que je buvais?

— Non, j'en suis certain.

— Ah!… bon… Cela m'aurait été fort désagréable… Et maintenant, au revoir, je rentre chez moi.

— Quelle erreur, Jacques! ta mine est bien trop mauvaise. Couche-toi sur la chaise-longue, fais une sieste avant le dîner. Tu dîneras ici.

— Oh! volontiers! seulement, passe-moi d'abord le téléphone : je voudrais dire à Louis de me préparer une petite malle pour l'Angleterre, et ma valise. N'oublie pas, Gautier, que je quitte Paris demain… que c'est presque le grand départ!

— Je m'en souviens, dit Gautier ; je n'aurais garde de l'oublier. Vraiment, Jacques, je t'aime beaucoup. »


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