Chapter 2

Contraint pour lors de marcher par ces autres chemins, l'ami du Padishah sut en bon temps se souvenir qu'il est une clef magique, bonne pour toute serrure au monde, et qui, de tout temps et dans tous lieux, vint toujours à boutdes huis les mieux barricadés: portes de harem, grilles de geôles, poternes de forteresses même. Cette clef, pareille au soleil, tant par la couleur que par l'éclat, Achmet pacha quittant Stamboul n'avait eu garde de ne s'en pas munir très abondamment; tant et tellement que don Alonzo, après des semaines à Madrid, n'en était point encore du tout dépourvu.

Ce pourquoi la prison du roi franc s'ouvrit-elle sans trop d'efforts devant le pacha turc, plus licencié salamanquois en l'occurrence que jamais encore il n'avait été.

Messires, messeigneurs, je manquerais à tous devoirs: devoir de chanteur qui sait chanter, devoir d'humble serf de Vos Hautes Excellences, et de serf sachant servir, si je négligeais de vous retracer ce capital épisode de ma merveilleuse histoire: cette première entrevue du roi François, Premier du nom, et du pacha Achmet, ami du Sultan Magnifique:

Je vais donc tout vous dire, messeigneurs et messires, et dans tout le détail qui convient:

Ce fut sous l'habit d'un très ignoble marmiton (et sa barbe vénérable y dut périr, raséecourt), qu'Achmet, un soir favorisé d'Allah, parvint à remporter ce prélude de sa victoire, désormais imminente, sur le roi d'Espagne, et ce, dans la propre capitale de ce pauvre prince d'avance déconfit: dans Madrid, capitale de toutes les Espagnes.

Remplaçant fort à propos un marmiton, lequel, mystérieusement, s'était trouvé malade à décourager la médecine entière, Achmet pacha... don Alonzo, veux-je dire!... bonnet blanc, sur le chef et plat d'argent sur les mains, entra dans la salle basse où le Roi franc, François de France, assis dans son fauteuil et son tabouret sous ses semelles, attendait que la valetaille de Castille lui voulût bien servir à dîner.

Or, introduit, lui, tiers ou quatrième, devant Sa Majesté Très Chrétienne,—ainsi se surnomment eux-mêmes, tout pieusement, les rois du royaume de France!—le marmiton Lupa se souvint d'être, à son ordinaire, mieux qu'il ne paraissait pour l'instant, et d'avoir eu souvent au flanc un cimeterre peut-être aussi durement trempé que l'épée même qu'avait naguère brandie le roi captif, du temps qu'il était libre. Le marmiton Lupa, risquant fort négligemment l'équilibre du plat qu'il apportait,mit donc un poing sur sa hanche et considéra le Roi François, durant que, surpris un tantinet, le Roi François toisait le marmiton Lupa.

Deux nobles hommes qui se regardent face à face et l'œil dans l'œil ont tôt fait de se prendre l'un à l'autre juste mesure, et de s'estimer pour ce qu'ils valent. Le Roi François, ayant regardé son marmiton, se leva, marcha et, comme par mégarde, jeta bas le plat d'argent que le marmiton portait. De quoi jaillit, comme eau de source, malédictions, menaces, injures et clameurs diverses que déversa sur Alonzo le chef cuisinier, très vilaine engeance que ses compagnons mêmes, les autres gâte-sauces de la geôle, réputaient mal embouché.

Le Roi Très Chrétien, à l'oreille délicate, leva sans mot dire le lourd bâton qui lui tenait lieu d'épée et l'abattit sur le braillard, lequel, net assommé, se tut pour fort longtemps. Je dis bâton: car d'épée, le Roi Très Chrétien n'en avait point. Son estramaçon milanais, celui-là même dont l'avait armé chevalier, après l'étonnante victoire de Marignan, l'étonnant chevalier Bavard, réputé par tout chacun, Croyant ou Franc, sans peur et sans reproche ...son estramaçon, donc, son estramaçon de Roi Très Chrétien brillait maintenant au flanc du Roi Catholique... (ainsi se sont eux-mêmes surnommés les princes de Castille et d'Aragon, en des temps qu'on ne sait plus... Au fait?—le savez-vous pas mieux que moi, messires et messeigneurs?...)

N'importe, au demeurant: il importe seulement que le bâton qui remplaçait l'épée caressa royalement l'échine du cuisinier butor. Et voilà, pour que celui-ci sût désormais de bonne science respecter tout ce qui est pacha, même sous l'habit de marmiton!...

Tout de go, vous l'imaginez sans peine, le chef cuisinier quitta la place. Les marmitons l'allaient suivre, en corps, quand François, le Roi franc, ayant donné un second regard au marmiton dont l'apparence l'avait, d'abord et du premier coup d'œil, intrigué, étendit vers lui ce même bâton dont le chef cuisinier s'était naguère trouvé si mal; puis, parlant haut:

—Demeure!—dit-il.

Et telle est la majesté des vrais princes,—vraiment sublimes,—telle est cette majesté unique, image de la majesté d'Allah même,qu'Achmet pacha Djemaleddine, entendant et voyant le verbe et le geste de François le Chevalier, Roi de France, crut voir et entendre le geste et le verbe de Souléïman le Magnifique, Padishah.

—Dis ton nom?—commandait le Roi.

Achmet, d'un doigt, éprouva d'abord la promptitude de sa miséricorde à jaillir, si nécessité venait, du fourreau. Puis, la miséricorde étant bien comme elle devait être:

—Mon nom, sire Roi,—répondit-il, parlant, après avoir écouté, pour obéir, comme il se doit—mon nom n'est certes pas digne des trop nobles oreilles qui vont l'entendre! Mais, tout de même, ces oreilles-là, tout de bon franques, ont trop souffert depuis trop et trop de mois, à ouïr sans paix ni trêve, à ouïr à surdité les seuls noms,—chiens de noms! noms de chiens—de vos seuls geôliers, guichetiers, porte-clés et autres fieffés païens d'Espagnols! J'ose donc m'assurer qu'elles accueilleront bien ce nom mien, indigne, mais honorable ... puisque c'est le nom que porte le plus fidèle sujet d'un prince éternellement ami et perpétuellement allié du prince des Francs.

—Éternellement et perpétuellement?

Le Roi, d'abord surpris, vite s'était pris à sourire.

—Je n'ai qu'un éternel ami, je n'ai qu'un perpétuel allié!... Compère, es-tu donc au Padishah?

—Par le Croissant!... Oui...

—Evvet, Effendim!—s'écrie joyeusement François de France, parlant turc.

Il avait appris cette belle langue—la nôtre, messire!—lorsque Souléïman de Turquie avait lui même appris le français, avant de l'instituer langue officielle de l'empire d'Osman, de pair avec le turc,—ainsi qu'elle est restée depuis, et jusqu'à ce jour. Par de tels procédés rivalisent de courtoisie, pour la plus grande gloire du Créateur, deux princes tout de bon sublimes dont l'un ne peut souffrir que l'autre le dépasse en chevalerie! de quoi leurs peuples se trouvent fort bien, puisqu'ils en tirent paix, bons procédés réciproques, alliances, et facilités sans nombre, tant pour le commerce des marchands que pour les recherches des savants, la sécurité des voyageurs et la grandeur de l'un et de l'autre État, confiants dans la loyale assistance qu'ils sont prêts à se donner l'un à l'autre.

—Par le Croissant, oui!—avait donc dit Achmet pacha:—je suis au Padishah, sire Roi, et le Padishah m'a commandé de venir ici pour être à vous et vous tirer des mains du faux et félon empereur, votre ennemi. Pour le reste, quoique ce reste soit bien insignifiant, mon nom est Achmet Djemal, et la faveur du Padishah m'a fait Achmet pacha Djemaleddine.

—Par son Dieu et par mon Dieu, qui ne font qu'un seul et même Dieu!—s'écria le Roi franc,—tu dis mal, compère! et c'est moi qui vais dire en ta place: tu t'appelles Achmet Djemal, soit; mais la double faveur de tes deux maîtres et amis, le Padishah turc et le Roi franc, l'ont fait marquis Achmet pacha Djemaleddine! Fie-t'en maintenant à ton compère, moi, le Roi, pour que soient joints, à ce marquisat, des terres et des trésors qui ne le dépareront pas... Chut! chut! compère; point de génuflexions: on s'agenouille devant les princes, non devant les captifs... Debout donc, marquis! et parle. Çà?... tu me veux tirer d'ici et remettre en mon royaume de France?..... Montjoie! l'idée n'est pas mauvaise... Mais, par saint Denis, patron des Rois mes aïeux!... comment vas-tu t'y prendre?... Je te vois, certes,tel que tu es, puisque mon frère t'a choisi: solide janissaire et rude compagnon, subtil par surcroît autant que vaillant. Mais si j'en vaux moi-même cent, si tu en vaux toi seul mille, que pèserons-nous, ce néanmoins, contre les onze cents fois mille soldats du Roi Carlos, qui n'en a pas beaucoup moins, si je ne m'abuse?... Je serais sot de n'estimer pas ces gens-là aussi braves et bons guerriers qu'ils sont nombreux, puisqu'ils m'ont vaincu et pris, moi, le Roi, le Roi François de France!

Debout, mais respectueux,—car le respect ne tient pas dans les genoux ployés, non plus que dans les mains jointes,—debout devant le Roi captif, qui croisait familièrement sa jambe droite, au bas de soie brodée, sur sa jambe gauche, au bas de soie crevée, Achmet pacha songea un temps; puis, se souvenant des augustes paroles dont l'avait jadis favorisé le Padishah,—près de remonter en caïque:

—Sire Roi,—commença-t-il,—grande est ma confusion lorsque vous poussez la raillerie jusqu'à me priser mille fois plus que je ne vaux. Mais, vaudrais-je dix mille fois davantage, et non seulement mille, que ma mission n'en serait pas mieux remplie et que vousn'en seriez pas plus libre. Quand mon auguste souverain, votre ami et allié, me fit l'honneur suprême de me dire ce qu'il m'a dit et de me confier ce qu'il m'a confié, j'ai objecté à Sa Hautesse ce qu'à moi-même vient d'objecter Votre Majesté. Et le Padishah s'est pris à rire, et moi, chétif, j'ai ri comme il riait. En vérité, il ne s'agit point ici d'une entreprise ordinaire. Ce ne sont en effet ni les soldats, ni les épées, ni les vaisseaux qui manquent à l'Islam; et, si n'importe quel champ de bataille s'offrait aux armées turques pour combattre les armées de l'Espagne, nous aurions tôt fait d'écrire, sur les étendards du Padishah, assez de victoires décisives pour que, promptement, Votre Majesté fût libre, et le roi Carlos captif. Mais ce champ de bataille, où le trouver? Mon auguste maître vainement l'a cherché; et c'est parce qu'il ne l'a pas trouvé que je suis ici, moi, chétif.

—Montjoie!—dit le Roi franc,—si mon frère le Grand Seigneur n'a pas trouvé, je ne chercherai pas. Pourtant, compère, te voilà dans Madrid et par l'ordre du Padishah. Qu'est-ce à dire? As-tu donc, pour venir à bout de ma délivrance, quelque autre moyen quecelui que j'aperçois dans le fourreau de ton poignard?

—Sire Roi,—répliqua Achmet,—lorsqu'il s'agit de délivrer le plus noble chevalier de la chevalerie, les moyens manqueraient-ils que tout chevalier digne du nom viendrait bien à bout de les inventer. Quand la force est trop faible, la ruse y supplée; et je ne sache pas qu'elle soit à déshonneur.

—Par saint Denis! je ne sache pas non plus!—approuva le Roi.—Mais mon frère le Grand Seigneur aurait-il donc songé à me racheter et payer ma rançon? Compère marquis, cela, cette fois, serait déshonneur à moi: si pauvre que je sois, je n'accepte point que personne paie mes dettes, et pas même mon éternel ami, ni mon perpétuel allié!

—Sire Roi,—dit Achmet,—ni Sa Hautesse, ni moi-même, jamais n'aurions osé faire cette injure au Roi de France! Et, d'ailleurs, si j'avais été si butor que d'y songer, le Padishah m'eût vite rappelé qu'Allah tout seul, mon Dieu, votre Dieu aussi,—l'Unique,—est seul assez riche pour payer la rançon du Roi François Ier. Tout l'Islam, et toute la chrétienté et toute l'idolâtrie en surplus, ne seraient, dansla balance, que plume et Votre Majesté qu'or pur.

—Marquis,—dit le Roi,—tu parles, cette fois, trop bien... Mais, s'il en est ainsi, me voilà tout éberlué: ni fer, ni argent? Alors, quoi donc?

Entendant ces paroles, messires, messeigneurs, qui fut fier? Je vous le laisse à deviner. Achmet cambra sa taille et pesa de son poing sur sa hanche:

—Sire Roi,—dit-il,—j'ai dit au Padishah les paroles mêmes que dans sa bonté me répète à l'instant même le Roi de France. Or, quand le Padishah entendit ma réponse et mon excuse, il me fit la grâce suprême de me répliquer: «Où le fer ne peut sortir du fourreau, où l'or n'est pas assez lourd pour le plateau de la balance, j'emploie mes serviteurs ou mes amis, qui font ce qu'il faut faire. Tu es, toi, mon serviteur et mon ami, ensemble. Va donc!» Sire Roi, je suis venu et me voici.

—Mais, que feras-tu?—insistait le Roi.

—Sais-je?—dit Achmet.—Je m'en rapporte à la sagesse de Celui qui permit naguère que le vainqueur de Marignan fut vaincu à Pavie.Insh'Allah!l'épreuve ne peut être bienlongue; et le vaincu de Pavie, sous peu, s'évadera de Madrid.

Messires, messeigneurs, daignez permettre qu'ici le chanteur s'arrête et médite, son esprit tout étonné d'admiration... Daignez vous-mêmes méditer avec le chanteur,—votre serf!—sur ce grand enseignement d'un Roi captif et d'un pacha marmitonné... Considérez ce Roi franc, sage à ce point que ses peuples l'adorent; brave à ce point que les rois l'appellent le Chevalier des Rois; noble à ce point que les chevaliers l'appellent le Roi des Chevaliers!... Considérez ce pacha turc, chef tcherkess, marquis français, amiral, compagnon de l'Ordre sublime d'Ehrtogrul, et, qui mieux est, serviteur et ami du plus grand Padishah de tous les Padishah qui furent et de tous les Padishah qui seront... Les voilà donc face à face, le prince assis, le chef debout, qui se regardent et se réjouissent à se voir l'un l'autre bon visage; fiers tous deux: celui-ci, du maître qu'il sert, celui-là, du serviteur dont il est servi. Et tant de grandeur tient dans cette geôle étroite! Alentour, épées nues, hallebardes, mousquets, cuirasses. Les dalles des corridors résonnentau choc des crosses et des éperons. Officiers, geôliers, guichetiers, estafiers, veillent. Le péril est partout. Mais roi franc et pacha turc s'en soucient comme de leur premier ennemi abattu: car dangers, fatigues, souffrances, tortures même et la mort, rien n'existe pour ces hommes, l'un comme l'autre vraiment hommes, et vraiment sublimes l'un autant que l'autre; rien, dis-je! sauf leur honneur sans tache, leur vertu sans reproche et leur vaillance sans l'ombre d'une peur.

Méditons et puis poursuivons, car voici qu'approche le plus beau du chant; oyez, messires, et messeigneurs!

—Sire Roi,—dit Achmet,—je rougirais à mourir si, parlant au Roi Chevalier, je mentais du quart d'un mot; et davantage encore si c'était, de ma part, simple et vil amour-propre. Le Roi m'a fait la grâce de me demander comment il sortirait de ce lieu? Je n'en sais rien, messire! Mais vous en sortirez, s'il plaît à Dieu. Je supplie seulement le Roi de me dire s'il répugnerait, le cas échéant, de devenir, comme me voilà, vil marmiton ou pauvre mendiant ... ouprêtre tonsuré ... voire porte-clé ou guichetier de sa propre geôle?

—Marquis,—fit le Roi, grave,—fors remettre en croix Notre-Seigneur Jésus... (c'est le doux Prophète Christ, messires, qu'ainsi nomment les Francs, lesquels croient qu'il est Fils de Dieu ... est-il pas vrai, messeigneurs?... alors que nous, gens d'Islam, Le croyons seulement Sa créature et la plus parfaite qu'Il fit jamais... Béni soit-Il!...) Marquis, fors remettre en croix Notre-Seigneur Jésus, je ferai, pour redevenir libre et Roi, tout.

—Il suffit!—dit Achmet, content.—Désormais, sire Roi, qu'Allah nous garde l'un et l'autre, vous, le maître, moi, le serf ... et daignez à présent m'accorder mon congé; je ferai, quant au reste, tout l'impossible: le possible devant toujours être déjà fait et d'avance.

—Béni sois-tu, marquis!—cria le Roi joyeux.—Montjoie Saint-Denis! (tel était, messires, le cri de guerre des vrais Rois francs, des Rois du royaume de France...) Montjoie Saint-Denis! tu es bien celui que j'espérais et escomptais, tant d'après ta mine que d'après les sentiments que t'a marqués ton maître, mon compère et frère germain, le MagnifiqueGrand Seigneur!... (c'est le nom que les Francs ont souvent donné, par amitié, estime et respect, à nos Padishah...) Vive Dieu!—continuait François,—je loue mon compère et frère de t'avoir nommé son serviteur, préférablement à tant d'autres fiers hommes qui le servent; et je le loue davantage de t'avoir élu pour ami... A présent, Dieu m'écoute! car je vais prêter devant Lui serment, et serment royal... Mais d'abord, marquis, écoute, et réponds-moi: j'aime ton maître; et je t'aime aussi, toi qui l'aimes, lui, comme tu l'aimes. Tu me plais donc fort. Me veux-tu pour deuxième compère et compagnon, tel que le Padishah t'est déjà? À trois amis tels que nous, unis comme trois doigts d'une seule main, l'Empereur, mon gardien de geôle, aura mauvais jeu; et nul doute qu'il ne trouve bientôt cage vide et faucon envolé!

Achmet s'agenouilla:

—Allah!—dit-il, acceptant et approuvant tant qu'il pouvait.—Sire Roi, je vous ai écouté comme jadis j'écoutais mon autre maître le Padishah, Commandeur de la Foi: pour obéir! Au demeurant, compère Roi, si je te plais, par le Croissant! tu me plais davantage! Jesuis donc tien, dès ce jour-ci, des pieds à la tête et du cœur à l'âme. L'Unique m'est témoin! Et je réponds devant Lui pour ma parole! et ma race répond entière avec moi!

—Amen!—conclut le pieux Roi, parlant comme parlent les prêtres francs dans leurs mosquées qu'ils nomment églises.—Ce que tu me donnes, compère pacha, je le prends de tout cœur: dès ce jour donc, tu es mien. Et maintenant à mon tour. Voici mon serment de Roi: marquis, j'appelle à témoin Celui qui peut tout; puisse-t-il me foudroyer de sa plus foudroyante foudre, si, dès qu'à ton bras j'aurai repassé ces Pyrénées du diable, mon présent cauchemar, tu n'es pas doté du plus beau, du plus riche et du plus illustre de mes marquisats, n'importe comme il sera vacant, par mort, déchéance, rachat, voire bon plaisir! J'ajoute à cela, j'en jure la Sainte-Croix de Jésus—celui-là c'est toujours notre doux Prophète, messires, béni soit-il!—j'ajoute à cela que ton premier souhait qui viendra jusqu'aux oreilles de ton compère et ami, moi, le Roi, nous te l'accordons, d'ores et déjà, et d'avance. Le tout, foi d'homme, de chevalier, de prince et de Français!

Achmet, à genoux, ne s'était pas relevé.

—Mash'Allah!—cria-t-il.—Quand donne le prince, quel sujet refuserait? Sire Roi, merci! j'étais votre homme, me voilà votre féal et votre vassal. Compère le Roi, j'étais ton ami, me voilà ton obligé et débiteur. Dette n'est pas lourde, de brave homme à brave homme! Mais, puisque légère, souffre que je t'en charge à mon tour, comme tu m'en as chargé. Mon premier souhait, celui-là même que tu m'accordas sans le connaître, le voici: Puisse l'Unique permettre que je meure un jour, avec l'agrément de mon autre et premier maître, en te servant, toi, mon maître second! Pour le surplus de la besogne, Allah aide!

Hors la chambre royale, des pas sonnèrent, des armes aussi. Achmet pacha, soudain debout, redevint le licencié don Alonso Lupa... non! qu'ai-je dit? redevint marmiton; et remit sur son chef le bonnet des gâte-sauce.

La porte s'ouvrait:

—Mille ans de prospérité sur votre clémente Majesté! Puisque le roi François a daigné pardonner, à son butor de marmiton, la plus grossière des butordises, ledit marmiton butor, jusqu'à son dernier souffle, priera Dieu pour qu'ilassiste puissamment le roi François dans tout ses projets et entreprises et principalement dans celle qu'il médite en cet instant même!

Ainsi cria, feignant un servile enthousiasme, le faux marmiton, faux licencié, mais vrai pacha. Ce disant, il mentait si peu que le roi de France, dévotement, se signa à la mode chrétienne, avant de répondre, à la mode chrétienne aussi et bien dévotement:

—Ainsi soit-il! Compère, tu crains Dieu: cela pour moi te parachève.

Il parlait à voix fort basse; la porte déjà s'était ouverte et quatre gens d'armes de Castille, tout habillés de fer, pénétraient dans la prison royale.

Tel était l'ordre du Roi soi-disant Empereur don Carlos: le Roi franc, son prisonnier, lorsqu'il dînait ou soupait, avait bien la faveur d'un couteau qui n'était pas d'argent; mais, tout le temps qu'il s'en servait, quatre gardes veillaient, l'épée nue, sur ce prisonnier redoutable dont le couteau à lame ronde, qui sait! était peut-être bien capable de crever cuirasses, casques, poitrines!... les Espagnols, au moins, le croyaient ainsi!... et redoutaient que ce couteau à lame ronde put ainsi frayer passageà l'auguste captif, de Madrid jusqu'aux montagnes neigeuses qu'on nomme Pyrénées, et de ces montagnes-là jusqu'au Louvre de Paris, tant regretté du Roi de France!...

Les gens d'armes étaient entrés. Achmet se ploya devant le roi, son front dans la poussière:

—Sire,—dit-il,—me retiré-je?

François de France inclina le front:

—Nous t'octroyons congé,—dit-il;—va!

Et tandis qu'il se retirait, Achmet pacha, toujours incertain, et nullement rassuré, songeait de plus belle, et non sans force hochements de tête:

—Il n'empêche que je n'en sais pas plus long que naguère, sur le moyen de changer ce bon roi captif en bon roi libre. Par Allah! quel chemin vais-je imaginer pour aller de cette ville de Madrid où je suis, jusqu'en cette ville de Paris où je voudrais être, mais où je risque de ne point arriver de si tôt?...

Ainsi donc vous le voyez, messires et messeigneurs: Achmet pacha ne savait encore nullement comment il viendrait à bout de sa tâche.—Tâche géante, je supplie vos HautesExcellences d'y songer: le bon Roi franc était enfermé dans une salle toute peuplée d'épées nues; cette salle, aux murs pareils à des remparts, gisait au plus profond d'un château plus fermé, plus crénelé, plus barricadé qu'une forteresse; ce château, bâti au milieu même de la plus grande cité des Espagnes, apparaissait tout de bon cerné par je ne sais combien de guerriers, de bourgeois et d'autres sujets du roi don Carlos, dont pas un qui ne fût ennemi juré de l'Islam et de l'Empire, et du royaume franc pareillement; cette grande ville est en outre bâtie juste au centre du royaume de Castille, lequel est situé juste au milieu des autres royaumes de toutes les Espagnes; des centaines et des centaines de lieues la séparent donc du royaume de la vraie France des Francs, seule terre d'asile pour celui qui en était le Roi et qui ne pouvait nulle part ailleurs retrouver liberté et puissance. Enfin, dernier obstacle, entre Espagne et France se dressent des montagnes tellement hautes, sauvages et glacées, que jamais la neige, qu'Iblis y jette par avalanches, ne peut y fondre et que, d'hiver en hiver, les voyageurs en passent les cols avec des fatigues si terribles, que nous, bonnesgens du Turkestan ou du Caucase, même en nous rappelant les pics et les chaos de notre enfance, ne pouvons nous figurer tant de rochers en tels tas, ni tant de glaces trop éternelles. Voilà ce que le héros Achmet pacha, soi-disant licencié, parfois même marmiton, mais toujours seul de sa race et de sa foi, dans Madrid, seul contre cent fois cent mille! avait à vaincre, surmonter, traverser ou dompter, pour se rendre digne tout à fait de la double et glorieuse confiance que ses deux sublimes princes et souverains, le Padishah Magnifique et le Roi Chevalier, lui avaient marquée, affirmée, confirmée et qu'il se jurait à soi-même de justifier entière, ou de mourir. Ainsi font les vrais seigneurs et nobles hommes quand ils servent leur prince, leur empire et leur Foi...

Mais pourquoi le chanteur Abdullah, le chétif, chanterait-il à de nobles hommes comme ceux-ci que je vois, et tels que la caravane n'en connaît point d'autres, d'inutiles moralités, qu'eux tous pourraient, à meilleur droit, chanter à lui, tant indigne d'eux?

Sans plus tarder, j'en viens donc à ce moyen qu'imagina Achmet pacha, pour délivrer François, le Roi franc... Ho!... j'ai mal dit: qu'Allah imagina en son lieu et pour lui, Allah l'Unique!... parce que trop difficile était cette imagination-là!... et parce que, là où les hommes ne peuvent plus, l'Unique peut encore, et toujours!... et que jamais Il n'abandonne celles d'entre ses créatures qui s'en remettent à Lui de toutes leurs trop surhumaines affaires!...La illah il Allah!messires et messeigneurs! il n'est qu'un Dieu, Lui, l'Unique!

Or, un soir de cet hiver, la plus mal famée desposadastout à fait ignobles de Madrid,—posada, dans le patois de ces grossiers, est dit pourhanou auberge...—la plus vilaine, donc, des plus vilaines posadas de là-bas assemblait la plus laide des plus laides bandes malandrines que vous pouvez imaginer.—Comme juste, rien en cette posada ne pouvait advenir dont personne s'étonnât jamais, sauf ceci: qu'un homme de bien se hasardât à salir ses semelles en pareille caverne.—Le soir que je vous dis, un cavalier de la plus haute mine entra cependant tout à coup dans la posada, et s'assit,tranquille et superbe à la fois, au milieu des cinquante ou soixante coupe-jarrets qui étaient là, buvant, bavardant et se divertissant ... je veux dire: s'enivrant, blasphémant et s'entrevolant leurs écus par le moyen de maintes sortes de jeux fripons, tels que dés, osselets, tarots, que sais-je!... Et voilà pour la compagnie qui emplissait la posada! compagnie bien faite pour déplaire aux délicats de la caravane. Et voici pour le cavalier qui troubla cette compagnie, de laquelle il différait, en vérité, comme l'eau du feu: c'était un gentilhomme tel que les plus sots n'auraient pu se tromper, au reste, sur sa qualité; un seigneur même, et très magnifique, quant à la taille et quant à l'habit: grand, large, fort, vêtu tout d'or, de soie et de pierreries, le tout bien visible, quoique bien enveloppé d'une cape très ample, qui le couvrait du collet aux éperons; quant à ses armes, elles crevèrent, si j'ose dire, tout de suite l'œil de tout chacun: car, sitôt assis, le nouveau venu dégrafa son buffle et détacha d'abord une longue épée italienne qu'il posa sur la table; puis deux paires des meilleurs pistolets qu'on fît en ce temps-là; enfin une miséricorde d'acier bleu, siniellée, gravée, dorée, que, certes, Tolède ni Damas n'avaient trempé cette miséricorde-là, dont les armuriers de Perse[7]seuls avaient pu fabriquer la lame: lame plus dangereuse encore que splendide: le cavalier, négligemment, en fournit la preuve, car, ayant dégainé, comme afin d'en éprouver du doigt le tranchant, il ficha la pointe dans le bois de la table, à travers deux ou trois écus d'argent qu'il avait empilés, et que la miséricorde perça tous ensemble d'un coup, comme si c'eût été galettes au beurre.

Il y avait eu grogneries lors de l'entrée du gentilhomme si bien armé. Les grogneries se turent tout net, sitôt la miséricorde plantée dans la table à travers les écus.

Le robuste seigneur n'en tira pourtant nul avantage. Au contraire, il commença de sourire très gracieusement, rejeta sa cape en arrière, prit ses aises sur l'escabeau qu'il avait choisi et, tout à coup, pour le plus grand étonnement de tout le monde, il abattit unpoing vigoureux sur la table et, toussant avec fracas, il apostropha l'assistance du ton le plus cordial, quoique brusquement:

—Compagnons!—dit-il... (et sa voix sonore usait d'un espagnol parfait, mais prononcé plus doux que ne font ces gens, rudes en toutes choses...), compagnons! à me voir passer sans façons votre porte, force bons lurons d'entre vous s'étonnèrent: qu'ils s'assurent en pleine quiétude sur mes intentions; elles sont honnêtes, par ma foi!—Je viens chez vous rendre à qui je le dois ce qui n'est pas mien: cette bourse!

Et, dans sa main, dansa un sac ventru où tintait de l'or.

—Voici quelque cent carolus... (les carolus étaient les écus que frappait le Roi don Carlos d'Espagne...) ils sont à vous: car deux douzaines des vôtres m'ont demandé l'aumône, voilà quinze ou vingt jours, sur la plazza Mayor, le soir de la Saint-Eloi ... et moi, stupide, je n'ai pas compris la demande; en sorte qu'au lieu d'y souscrire, comme j'aurais dû ... comme je regrette de n'avoir fait ... j'ai sottement tiré cette dague-ci du fourreau et tué dix ou quinze des quémandeurs ... paix sur eux!Pardonnez, messires, au brutal et ne refusez pas les excuses qu'il vous offre... Regardez-les plutôt: elles sont bonnes catholiques, et vous y pouvez voir, luisante, sonnante et trébuchante, l'effigie de Sa Majesté d'Espagne...

Lestement lancée au milieu de la laide séquelle, la bourse aux carolus ne toucha même pas terre; cinquante griffes noires l'agrippèrent au vol et la déchiquetèrent; en un clin d'œil, contenant, contenu, tout s'évanouit; à telles enseignes que, des cent carolus annoncés, pas un ne montra sa couleur.

—Mort diable!—jura le si généreux tueur de tire-laines,—que voilà de fidèles sujets de l'Empereur et Roi, notre maître!... et que j'aime ce brave empressement à recueillir et préserver si bien les nobles effigies de Sa Majesté catholique, par Elle-même frappées dans cet or étincelant! Sangdieu! ce ne sont point de honteux ducats comme ceux-ci qui recevraient, j'ose le dire, pareil accueil d'aussi bons Espagnols!...

Il avait pris, toujours dans sa ceinture, une deuxième bourse tout aussi gonflée que la première, mais non pas de pareille monnaie. Il s'en expliqua sur-le-champ, parlant clair, tandisqu'à son tour le nouveau sac dansait dans sa large main:

—... Car ces laides images, qui salissent l'or de ces monnaies malsonnantes, sont images de rois français soi-disant Très Chrétiens: du défunt Roi Louis, en cercueil; du vivant Roi François, en cage ... viles richesses que celles-ci, et qui vont être fièrement dédaignées en si bon lieu, j'imagine!...

Et le harangueur, comme il avait jeté le sac des carolus d'Espagne, jeta le sac des louis de France.

Or, il advint cette chose extraordinaire: que les louis disparurent avant d'avoir chu, et tout justement aussi vite qu'avaient disparu les carolus!

—Tudieu!—jura de plus belle l'étrange cavalier cousu d'or,—voilà, d'honneur, que je n'y comprends plus rien!... Qu'est-ce à dire? nous aurions donc, ici, parmi nos superbes hidalgos d'Espagne, quelques laides engeances de France?

Il médita, tout éberlué, ou feignant de l'être, et feignant si bien, que vous-mêmes, messires et messeigneurs, subtils comme je vous vois, n'auriez pu décider s'il feignait ou ne feignaitpas. Habile homme, convenez-en, que cet étrange seigneur! étrange par sa richesse toute magnifique, et plus étrange encore par la façon dont il semait ses trésors comme sésame ou blé noir! Or, tout à coup, s'étant frappé le front, il chercha une fois de plus aux plis de sa ceinture et, une fois de plus, en tira un sac aussi glorieusement pansu que les deux premiers, mais, tout de même, fort différent de l'un comme de l'autre par l'essentielle substance qui arrondissait si glorieusement sa panse... Et celui qui le tenait ne faisait que le supporter à bout de bras, à bout de doigts, et tant loin de soi qu'il pouvait... On eût dit que c'était là, non sac d'écus, mais sac d'ordures bien puantes....

—Tripes, cornes, fourches!—cria-t-il à tue-tête et, cette fois, n'appelant plus à témoin l'Unique, mais bien le Maudit:—Sabots, griffes, queues!... Ça, mes maîtres... Rois Catholiques et Rois Très chrétiens, cela peut, à la rigueur, faire ménage ensemble, soit!... Mais, cela, qui est la Croix, votre Croix, que peut-elle faire avec ceci, qui est le Croissant?... oui! le Croissant d'Islam!...

Et ceci, qui était le troisième, sac, l'étrangeseigneur le laissa choir avec dégoût, plutôt qu'il ne le jeta comme il avait jeté les précédents.

Sur quoi, voici la chose qui advint: le troisième sac était vieux; l'étoffe usée creva, avant que personne y eût touché; des pièces d'or s'en échappèrent; et on les put voir bien clairement, d'autant qu'elles tombaient celles-ci pile et celles-là face; et que, d'effigie, face ni pile n'en montraient... Vous devinez pourquoi, messires: c'est que ces pièces-là étaient monnaies non d'infidèles, mais de Croyants; c'est que le prince qui les frappait, pur d'idolâtrie comme de vanité, obéissait à la Loi, qui interdit aux hommes d'Islam de jamais tailler images d'hommes, car cela est vanité, non plus qu'images de Dieu, car cela est idolâtrie; c'est enfin que ce prince, pieux entre les plus pieux, et qui ne timbrait son or que d'un sceau,—du sceau de Salomon, du sceau deux fois triangulaire!—C'est que ce prince s'appelait Souléïman le Magnifique; et que son envoyé, c'est-à-dire le seigneur mystérieux, si brave, si noble, si riche et si beau, s'appelait Achmet... Oui, Achmet pacha Djemaleddine!... qui, pour une heure, avait ainsi cessé d'être don Alonzo Lupa...

Oui dà! comme j'ai dit!... Et ce furent cent doublons turcs, cent souléïmaniehs d'or pur qui ruisselèrent sur le sale pavé de l'ignoble posada ... justement de même que si les vitres crasseuses de la seule lucarne du lieu eussent laissé passer tous ensemble cent rayons de soleil! Car les souléïmaniehs, au rebours des écus de France et des carolus de Castille,—le sac éclaté en fut la cause,—n'avaient point été escamotés par les vide-goussets avant que d'avoir touché terre. Au contraire! et ce fut éblouissement d'or dans la geôle. Cinquante fois au moins, le sceau des Fils d'Osman étincela, là où n'avait pas brillé la noble face franque du Roi François, non plus que la froide face flamande du roi don Carlos, soi-disant Empereur!

Malgré quoi, messires, et malgré quoi, messeigneurs,—et voilà peut-être le plus extravagant, le plus fabuleux de l'aventure!—les doubles livres de Turquie s'évaporèrent comme avaient fait les louis français et les carolus d'Espagne. Je ne mens point: s'évaporèrent, tout turcs et mahométans qu'ils étaient, entre ces cent paires de mains évidemment chrétiennes, pourtant; probablement aragonaises,navarraises, andalouses ou castillanes; ennemies, par conséquent, jusqu'à mort et jusqu'à géhenne, de tout ce qui était Islam, Turquie, Padishah, Coran, bien plus encore que de tout ce qui pouvait être peuple de France, Roi Très Chrétien et autres choses vraiment franques. De quoi le gentilhomme à la miséricorde persane, aux écus panachés et à la fantastique hardiesse, Achmet pacha Djemaleddine, pour lui rendre définitivement son vrai nom, feignit encore une stupeur totale, mais courte; car, tout aûssitôt, reprenant son calme oriental, voire une joyeuse gaieté:

—Ah!—dit-il, bouffonnant un brin,—je me trompais tout à l'heure: voilà bien, comme j'avais dit, de très bons sujets d'un très grand Roi; mais ce Roi-là n'est pas le Roi don Carlos!... ni le Roi François de France, à dire vrai ... ni même le Pasdishah, mon auguste maître!—Car Turc je suis, messires ... j'aime autant le proclamer!—Oui, Turc en vérité! Et cela, d'ailleurs, vous est bien égal!... j'en répondrais par Allah!... Cela vous est magnifiquement égal, compagnons!... Est-ce pas vrai?... Attendu que le si grand Souverain que, si fidèlement, vous servez tous, n'est autre queSa Majesté Archiroyale et Surimpériale, l'Or!... sous toutes ses faces, formes, apparences ... qu'il soit livre, sol, doublon, quadruple, pièce de quatre, pièce de huit ... pistole, écu, ducat, ducaton ... et n'importe le coin dont les autres Rois, ses vassaux, aient ou n'aient pas encore osé le frapper à leur marque, ou monnaie ou lingot ... et qu'on le nomme souléïmanieh, louis, jacobus, carolus!—J'ai dit vrai: vous vous taisez!—Et c'est d'ailleurs bien. J'y souscris,—et j'en profite.—Toutefois, compagnons, sachez ceci: de ce souverain-là, votre Roi, je suis, moi, grand-vizir et premier ministre! Vous en doutez? Que non pas! Tâtez plutôt, au fond de vos poches, mes bonnes lettres de créances, dont pas une n'a sonné faux!—Vous n'en doutez plus! voilà qui est bien...—Compagnons! vous me voyez ici tellement riche que j'ignore la somme de mes richesses!... et tant de fois seigneur que je n'ai jamais su le compte de mes duchés, marquisats, comtés, baronnies!... le tout bien hérité, acquis, octroyé ou gagné, gagné à la guerre! bref, mien de bon droit; droit de naissance ou droit d'achat ... ou de plaisir du Prince ... ou—droit, de tous, le meilleur: droit du plus fort...

«Mieux, compagnons! si riche que je sois, vous me voyez puissant davantage. Et les quinze d'entre vous dont les cadavres ont jonché la plazza Mayor, le jour que vous m'avez attaqué, moi seul, et désarmé, vous, vingt-cinq ou trente que vous étiez, et tout hérissés d'épées, de dagues, de mousquets et de pistolets,—ces quinze cadavres, s'ils revenaient de l'enfer, vous pourraient enseigner que toute entreprise que je mène est une victoire et que toute entreprise que je combats est une déroute. Cela dit, j'ai tout dit, mes maîtres. Et, sur ce, laissons le passé mort, et parlons du présent, vivant:—Me voici! et je suis ici pour vous offrir de devenir comme je suis déjà, moi, riches à tout jamais.—Il vous suffira, pour cela, de m'accompagner une seule fois, et de livrer avec moi une seule de ces batailles que je ne sais pas perdre ... laquelle bataille vous fera, sans doute, traîtres, félons, sacrilèges et condamnés d'avance à toutes les sortes de tortures et de supplices dont on use en Castille, mais auxquels vous échapperez, j'en jure par l'épée que voici!... (il la fit jaillir du fourreau...) auxquels, dis-je, vous échapperez pour demeurer sains, saufs et libres commevous êtes ... et pour devenir riches comme vous n'êtes pas ... c'est-à-dire, comme vous n'êtes pas encore...

«Oh! l'or ne se gagne pas les bras croisés; et tous ceux qui m'accompagneront demain m'accompagneront plus loin que le Mançanarès!... Car c'est plus loin que j'irai!... En outre, là où j'irai, j'irai à cheval, salade en tête, cuirasse sur le bréchet, estocade au flanc, et pistolets aux fontes; les coups pleuvront! car l'on se battra un contre un si l'on peut, un contre deux s'il faut, un contre quatre si je préfère, un contre dix si je commande! sans trêve, ni merci, sans peur, et à mort! Toutefois, quand je parle de mort, je ne pense, il va de soi, qu'à la mort de l'ennemi: ceux qui me voient l'épée au clair ne me revoient jamais l'épée au fourreau, s'ils ont eu la sottise de me voir face à face: j'en atteste l'épée que voici!... et ceux que je défends, la Mort en a peur! Qu'on se le dise!... A présent, j'ai tout expliqué, et n'ai plus qu'à finir.—Compagnons! à ma droite, ici! tous ceux qui me veulent obéir, et m'acceptent pour maître! et à ma gauche, ceux qui ne veulent pas... (Il fit une pause et se prit à rire.) Ceux qui ne veulentpas?... Allah! tant pis pour eux, s'il s'en trouve, ils sont assurément bien libres de refuser ce que j'offre, et de sortir d'ici pour rentrer tout droit chez eux ... s'ils peuvent!... car, pourront-ils?... Je suis bien libre, moi, de veiller sur mon secret et d'empêcher qu'il coure les rues... Et, bien certainement, j'empêcherai!—Sus donc, mes maîtres! Debout!... et, ceux qui veulent, ici!... où je pose mon épée!... et ceux qui ne veulent pas, là!... où je pique mon poignard! Mon poignard pique bien: bon conseil à tout le monde.

Messires et messeigneurs, voici peut-être qui est beaucoup moins extravagant que tout le reste; voici peut-être même qui ne surprendra personne de ce noble auditoire: il y avait cinquante bandits dans la salle de la posada; cinquante ... ou, même, davantage, soixante peut-être! ou quatre-vingts. Allah le sait mieux que moi, et Lui seul!... Toutefois, de tous ces bandits-là, à ne pas vouloir ce que voulait Achmet pacha Djemaleddine, il n'y eut personne.—Non! pas un malandrin, sur cent ou cent vingt qu'ils étaient.—Tous obéirent.Tous se vendirent à Achmet, comme ils auraient fait à Satan.

Holà!... est-ce pas le premier coq qui chante?... l'aube est-elle donc si proche? Abdallah, chanteur chétif, si ton heure approche si vite, à toi de hâter le chant!... Et, pour ne rien taire d'essentiel, passe, passe vite, et très vite et plus vite encore, sur toute partie, sur tout morceau, sur tout détail de la Merveilleuse Histoire dont l'omission n'enfoncera pas dans les fines et subtiles oreilles qui t'écoutent une cire par trop épaisse, laquelle serait obstacle à l'entendement facile de la dite Histoire Merveilleuse, si profitable à tout bon et pieux auditeur, tant par la splendeur des gestes héroïques que je célèbre que par la moralité irréprochable qu'on en peut tirer ... moralité très orthodoxe, messires et messeigneurs, selon notre Coran comme selon votre Livre. Croyants et Francs ne peuvent ici que fortifier leur foi, et leur vertu, et leur courage.

... Oui dà!... c'était bien le chant du premier coq ... et voici le chant du second!... Hâte! hâte!...

L'hiver espagnol, mesures, est un hiver bien rude. Est-il pas vrai, d'autre part, messeigneurs,—et je crois certes l'avoir chanté,—que toutes ces glorieuses aventures se déroulaient vers la fin du dernier mois de votre année franque, du mois de décembre, pour le nommer comme vous faites? A l'époque donc où les Francs célèbrent leur grande fête de Noël, laquelle s'achève, justement comme notre saint Ramazan, par une belle et fervente prière nocturne, ditemesse de minuit. Ainsi, comme nous-mêmes faisons le dernier jour du Ramazan, les Francs passent en oraisons, dans leurs plus solennelles églises, la vingt-quatrième nuit de leur décembre. Or, tout grossiers et brutaux que sont les gens de Castille, ils ne laissent pas que d'être fort pieux, et de fidèlement observer les rites chrétiens le jour et la nuit de Noël. Le Roi don Carlos, soi-disant Empereur, ne pouvait donc manquer d'aller prier, dès la nuit close, dans sa chapelle particulière; ce qu'il fit, en effet. Cettechapelle était, comme juste, enclose dans le palais.

Ce palais, l'Histoire Merveilleuse l'affirme et plusieurs savants voyageurs me l'ont confirmé, est tout proche d'une rue de Madrid que les gens du lieu nomment Calle Atossa; ainsi, pour aller de la chapelle du Roi don Carlos de Castille à la geôle du Roi François de France, il y avait à peine à marcher cent pas. J'ai chanté tout cela, seulement afin que ceux qui m'écoutent dans ce han d'Anatolie puissent comprendre et même voir, comme de leurs yeux, tout ce que, maintenant, je vais chanter ... ni plus ni moins clairement que s'ils étaient à Madrid, et sur ce chemin même qui, cette nuit de Noël, joignait l'un à l'autre les deux logis royaux, celui du Roi captif à celui du Roi geôlier.

Or donc, la Noël de cette année-là commença comme elle devait commencer; rien d'imprévu n'arriva d'abord, et, chaque événement se déroula comme il devait.

Vers la dixième heure—dixième heure à la franque—le Roi soi-disant Empereur soupadans la salle basse et quelques gentilshommes, de ses plus intimes, soupèrent avec lui.

Une heure plus tard, il se leva de table, sortit de la salle basse, s'en fut dans son cabinet aux habillements, changea son pourpoint, d'or brodé de pierreries, pour un autre, tout de velours noir, dégrafa sa ceinture et ses colliers, quitta son épée, sa dague, son gantelet,—le tout par modestie: ainsi faisait-on, au temps d'alors, et fort pieusement, avant d'aller prier l'Unique!—enfin, mit un manteau, noir aussi, un feutre sans plume, et s'achemina vers sa chapelle, laquelle était à l'autre bout du palais; il fallait, pour y arriver, traverser deux cours à cloître, une galerie de miroirs, la salle du trône, une galerie d'armes, une salle dite salle aux tapis, et, au bout d'un dernier corridor, l'antichambre des prêtres, que les Francs nomment sacristie. Sitôt prêt, le Roi se mit en route et les gentilshommes de son souper, au nombre de onze, l'accompagnèrent, tous eux-mêmes vêtus de noir, et tous sans épée ni dague, comme était leur prince.

Marchant à pas pressés, le Roi des Espagnes, ses gentilshommes toujours le suivant, traversa donc cours, galeries, salle du trône; etpuis, traversa cette salle aux tapis que j'ai dite. Or, il n'y avait justement point de tapis dans celle salle-là: car les tapis n'en étaient pas encore tissés. En place, on avait mis de très grands tableaux, peints exprès pour servir de modèles aux brodeurs de laine, qui les devaient copier exactement. Ces tableaux-là, toutefois, n'étaient pas, comme devaient être plus tard les tapis, appuyés et tendus contre les murs de la salle, à toucher ces murs, non! pour la commodité des valets et des ouvriers, lesquels préparaient les murs pour la tenture qu'on commençait de mettre aux métiers, les tableaux étaient seulement dressés contre supports de bois, et écartés de la muraille assez pour qu'on pût passer entre celle-ci et ceux-là, tout à l'aise. Il n'importe d'ailleurs guère, évidemment, puisque je vois plusieurs des nobles voyageurs de la caravane hausser les épaules à cet excès d'explications.... J'ai tort, certes, et je chante trop lent!... Hâte! hâte!

Don Carlos de Castille, cinquième du nom, traversa donc la salle aux tapis, d'une porte à l'autre porte. Passant devant l'un des tableaux, qui figurait le combat de deux femmes guerrières,dont l'une terrassait l'autre, déjà blessée et près d'être achevée, le Roi, s'en allant, et ne songeant à rien, leva, par hasard, les yeux sur le tableau ... et son regard vivant rencontra le regard peint par le peintre dans les yeux de la femme vaincue; lesquels yeux, écarquillés de rage, de désespoir et de peur, étaient si habilement imités qu'ils semblaient vivre tout de bon, ni plus ni moins que les yeux des amateurs qui admiraient une telle peinture. Certes, le Roi don Carlos avait vu déjà ce tableau, et l'avait haut prisé, car c'était le chef-d'œuvre d'un artiste très illustre. Ce néanmoins, don Carlos le Cinquième—il me souvient tout à coup qu'on l'a surnommé Charles-Quint ..., me trompé-je, messeigneurs?...—Charles-Quint, donc, apercevant la toile peinte, s'arrêta net, l'œil fixe et déliant. Et ce n'était pas précisément le tableau qu'il regardait, qu'il scrutait même, qu'il fouillait, de son regard de Prince, froid, brutal et profond, de son regard de Maître, accoutumé de percer, à travers le masque des yeux, l'âme des hommes sujets, et de la mettre à nu, et à vif... Non! ce que regardait Charles-Quint, le Roi soi-disant Empereur, c'étaient les yeux seuls, peints parle peintre[8], sur le tableau... oui, quelque bizarre que soit la chose: les yeux que j'ai dits tout à l'heure; les yeux de la femme vaincue, blessée et près d'être achevée!...

Or, très véritablement, le Roi regarda ces yeux-là, et songea,—le temps de deux éclairs... Ho! messires et messeigneurs ... dirai-je toute la vérité?... Dirai-je que le Roi don Carlos avait cru voir ... folie! fantasmagorie!... avait cru voir, sous ses yeux, s'animer tout d'un coup, et vivre, et vibrer, et flamboyer, les yeux peints sur la toile? oui, ces yeux fabriqués de main d'homme, ces yeux faits d'huile et de couleurs broyées.... Non, non! je n'oserai pas dire pareille chose. Je me tairai. D'autant que le Roi Charles-Quint, ayant bien regardé, songea ... puis, haussant les épaules, s'en fut. Et, pareillement, ses gentilshommes s'étant arrêtés, ayant cherché à voir ce que voyait leur Maître, et n'ayant rien vu ... haussèrent, comme lui, les épaules ... et comme lui, s'en furent, le suivant pas à pas, toujours. La sacristie, puis la chapelle, s'ouvrirent. Les prêtres saluèrent le Maître quientrait d'un salut,—du même salut dont ils saluèrent ensuite l'Unique ... et la messe de minuit commença...

Alors, du même coup, d'autres événements, moins prévus que ceux-là, commencèrent...

La messe de minuit, chez les Nazaréens, se chante fort solennellement... Est-il pas vrai, messeigneurs? Le rite en est aussi minutieux que magnifique... Messires, messeigneurs! ne croyez pas ici que le chétif, votre serf, chante pour flatter!... Non: ce qu'Abdullah chante, son cœur et sa conscience le chantent avec sa bouche... Et tous ces chants font un seul chant, qui est le chant de la vérité!... La messe franque de minuit, croyez-m'en donc! est à la fois superbe et complexe; si bien que, seuls, des prêtres habiles et experts, de longue date endurcis à leur culte ... bref, de ceux qui savent, comme nous autres disons pour rire, ne prendre pointharempourdjaminimihrabpourmember... sont capables de la bien chanter, psalmodier, et réciter, du premier au dernier mot,sans erreur ni oubli!... Car, tout de bon, cette prière chrétienne, je vous l'atteste, est plus longue et plus difficile qu'aucune de nos prières de la Vraie Foi! D'autant qu'un seul officiant n'est pas assez, et que la règle des Francs en exige trois, lesquels prient ensemble! grand surcroît, certes! de splendeur et de majesté.

Or, don Carlos de Castille, cinquième du nom, Roi des Espagnes et soi-disant Empereur de toutes les Allemagnes ... car ainsi se prétendait-il ... le très puissant Charles-Quint, s'il vous plaît mieux, venait d'entrer dans sa chapelle, et s'y était d'abord prosterné, en pieux prince qu'il était, et ne manquait jamais d'être. Sur quoi, se relevant, et donnant deux coups d'œil alentour, il entr'ouvrit la bouche et ne la referma pas.

Messires, messeigneurs! par Allah! ce bon prince ... ce méchant prince, ai-je voulu dire!... avait en vérité quelque raison de s'étonner si fort! D'abord, et pour commencer, pas un des trois prêtres, officiant à l'autel, ne lui montrait visage de connaissance ... non plus qu'aucun des autres prêtres, fort nombreux, quiassistaient les prêtres officiants. Plus extraordinaire encore: ces susdits officiants, tout trois qu'ils étaient, semblaient, en fait de messe, en savoir moins qu'un seul, voire qu'une moitié d'un!... Les prières se dépêchèrent donc, cahin-caha, parmi bredouillements, errements, enjambements; ce dont le Roi, théologien des plus diserts, s'indigna et s'irrita. Il était coutumier de colères froides qui s'achevaient toujours autrement qu'en paroles. Et le premier quart d'heure de la longue prière n'était pas encore écoulé, que sa décision était prise, et qu'il se jurait d'infliger aux trois malencontreux officiants un châtiment si terrible que les temps futurs, épouvantés, n'en parleraient jamais qu'à voix basse. Sire Charles-Quint savait qu'un Empereur, le fût-il contre toute légitimité, n'en a pas moins le droit d'ériger son plaisir en loi souveraine, et le devoir de punir tout rebelle, comme sacrilège: car les Majestés, toutes, sont Vicaires de l'Unique et propres effigies de Dieu; et qu'il ne suffit pas de les respecter et vénérer: qu'il faut encore—l'Unique le commande!—les adorer genoux à terre, comme on adore l'Unique lui-même.

Enfin sonna la quatrième heure,—quatrième heure à la turque,—qui, à la franque, valait alors la mi-nuit. C'est l'heure solennelle de la fête; cela parce que les chrétiens, pieux liseurs du Livre, y ont découvert, disent-ils, qu'à cette heure exacte naquit, 683 ans avant l'Hégire[9], le très doux Prophète Jésus. Les trois prêtres officiants célébrèrent de leur mieux l'heure qui sonnait; mais ce mieux fut plus mal que rien n'avait encore été; tellement que, grandement furieux, sire Charles-Quint se leva comme bondit un lion, renversa son trône de chapelle, trône d'ailleurs tout léger et de simple bois, puis se jeta hors l'église plutôt qu'il n'en sortit. Ses gentilshommes de chambre coururent après lui et ce fut moins un cortège royal qu'une fuite de cerfs ou de daims, qu'on vit traverser l'antichambre de la chapelle, passer la porte de la salle aux tapis, et galoper par cette longue salle, telle que j'ai déjà chanté... Mais voilà tout à coup que survint l'événement le plus imprévu de tous, et, tout ce qui avait précédé: prêtres inconnus, prières bredouillées, officiants ne sachant pas officier,n'était rien en comparaison. Jugez-en: soudain, la femme du tableau ... du tableau que j'ai dit, où deux guerrières étaient peintes ... la femme vaincue, à terre, blessée, près d'être achevée ... oui bien! cette femme que le Roi, l'heure d'avant, avait si singulièrement regardée au fond des yeux ... eh bien! écoutez, tous!... cette femme peinte sur toile par la main d'un artiste, d'un homme,—dans l'instant que le Roi repassait devant elle, s'anima!—magie évidemment!—devint femme vivante, sauta hors le tableau, et marcha droit vers le sire Charles-Quint, lequel, stupide, épouvanté peut-être, s'était figé sur place et ne bronchait, tel un empereur de pierre; et ses onze gentilshommes non plus que lui, tous exactement cloués au sol.

Messires, messeigneurs! ce fut ainsi. Qui dit que je mens, ment.

La femme, naguère peinture, vivante alors, vint jusqu'à six pas du Roi. Et, tout d'un coup, elle disparut—magie encore!—A sa place, un homme surgit—magie toujours! et, cette fois, magie pire:—du moins, sire Charles-Quint n'en douta assurément pas; l'homme, songez-y! et songez que c'était en pleine Castille!en plein Madrid! et dans le propre palais du sire lui-même!... l'homme, très magnifique au surplus des pieds à la tête, portait l'habit turc, portait le turban, très vaste et très haut dans ce temps, portait la ceinture de soie dorée; et quatre pistolets d'Albanie y brillaient, avec, en place de dague, un yatagan à gaine toute de rubis et d'émeraudes; avec, en place d'épée, un cimeterre bleu tout gravé, de cet acier persan qu'on ne retrouve plus et que Milan, Tolède ni Damas n'imitèrent jamais que bien mal. Pardon pour moi si j'ai l'honneur de chanter devant des seigneurs qui soient de ces cités illustres! mais je chante vrai: hélas! la vérité, souvent, n'est pas courtoise...

Achmet pacha Djemaleddine, l'aigrette d'amiral turc au front, sur le cœur l'Ehrtogrul, à l'épaule le Saint-Michel de France qui vaut l'Ehrtogrul et que, naguère, le Chevalier-Roi avait ôté de son manteau pour en honorer la souquenille du marmiton qui l'était venu visiter dans sa geôle!...—cela, il va de soi, sans qu'aucun mécréant d'Espagne en aperçût rien!—Achmet pacha, plus royal que tous les rois, et seul, à sa coutume, contre douze adversaires, mais, par hasard, seul très bien armé contredouze hommes sans armes, Achmet pacha, dis-je, tira le cimeterre ... puis, très galamment, il en salua don Carlos de Castille, avant de lui dire, avec beaucoup de respect, et le cimeterre derechef rengainé:

—Sire!... au nom du Magnifique Padishah, Commandeur des Croyants, qui est mon maître, j'ai le douloureux honneur d'annoncer à Votre Majesté Impériale et Royale qu'Elle est, dès cet instant, ma prisonnière! Et je La supplie de vouloir bien se considérer telle, et consentir à demeurer sous la garde de son serviteur très indigne, moi-même, qui suis Achmet pacha Djemaleddine, prince suzerain en Circassie, prince vassal en Turquie, amiral des flottes de l'Islam, marquis en France, compagnon de l'Ehrtogrul et chevalier de Saint-Michel.

Le Roi d'Espagne regarda Achmet et ne répondit pas. Mais Achmet, qui le regardait aussi, vit tout de suite qu'il n'y avait dans les yeux de ce prince, faux Empereur, mais, certes, vrai Roi, ni peur, ni colère, ni même étonnement. Charles-Quint prisonnier demeurait identique à Charles-Quint tout-puissant. Achmet, alors, parla de nouveau, et plus respectueusementqu'il n'avait fait d'abord, et il dit:

—Sire, Votre Majesté Impériale et Royale me daignera suivre, j'ose l'en supplier. Je ne la conduirai, comme juste, nulle autre part que dans un logis princier.

Sire Charles-Quint, cette fois, à si courtois discours, répondit: vrai prince jamais ne méprisa vrai gentilhomme! Et voici quelle fut la réponse:

—Vous êtes au Grand Seigneur? et c'est le Grand Seigneur qui me prétend garder captif ici?... ici: dans mon propre palais, dans ma propre ville, au centre de mon principal royaume, donc à quinze cents lieues du plus proche de ses gens d'armes? Me garder, vous ne pouvez. C'est donc m'assassiner que vous allez faire?

—Et c'est donc du nom d'assassin que vous venez de me nommer? En Turquie, le Padishah peut ce qu'il veut, sauf insulter aucun Croyant, non plus qu'aucun Infidèle.

Telle fut la seule réponse d'Achmet. Et Charles-Quint, sur-le-champ, lui fit excuse.

—Il en va de même dans mon Espagne, comme dans mes Allemagnes!—affirma-t-il.—Ungentilhomme mahométan, d'ailleurs, ne saurait croire que le premier des gentilshommes chrétiens ait jamais songé à lui faire injure. J'ai seulement raillé, monsieur. Mais j'en ai le droit, car votre bouffonnerie est grosse! Moi, chez moi, prisonnier!

Il s'était pris à rire, en face de notre Achmet grave comme sont graves nos Turcs, quand il n'est pas l'heure de plaisanter.

Le soi-disant empereur continuait cependant de rire et de railler:

—Moi, chez moi, prisonnier! Et prisonnier du Grand Seigneur, lequel, de l'autre bout du monde, m'envoie pour me saisir un seul de ses Turcs à turban!... et me fait, au surplus, la grâce de m'octroyer un logis princier dans mon logis royal!... le Grand Seigneur, d'honneur, est un plaisant garçon!

C'est ici, messires et messeigneurs, qu'Achmet pacha Djemaleddine osa, contre toute étiquette, interrompre la prisonnière Majesté:

—Daigne m'excuser l'Empereur!...—cria-t-il:—Mais aurais-je, par mégarde, dit que Votre Majesté fut prisonnière du Padishah?

Don Carlos de Castille toisa l'homme qui l'avait interrompu:

—Par extravagance, serait-ce de vous, monsieur, que je suis prisonnier?... Êtes-vous Empereur, Roi ou tout au moins quelconque monarque, pour m'oser prendre et retenir à votre compte?

Achmet pacha ne sourcilla pas:

—Allah m'en préserve! Votre Majesté ne saurait être prisonnière que d'une Majesté.

Lors, sire Charles-Quint, tout ébahi, ouvrit la bouche et n'interrogea point. Achmet pacha, ce néanmoins, ne laissa pas que de répondre:

—C'est du Roi de France qu'est prisonnier le Roi d'Espagne et c'est au logis du Roi de France que je vais avoir l'honneur ... le très joyeux honneur, cette fois!... de conduire Votre Majesté Espagnole.

Sire Charles-Quint, toujours bouche ouverte, songea d'abord, puis, croyant encore goguenarder:

—Monsieur le Turc, combien de hallebardiers et combien de mousquetaires pensez-vous ne pas donc trouver entre ce mien logis et le logis du Roi de France?

—Oh!—fit Achmet, toujours respectueux, et de plus en plus!...—aucun.

Puis, répondant encore avant qu'on l'interrogeât:

—Votre Impériale Majesté sait assurément combien le palais royal de Madrid comptait naguère de mousquetaires et de hallebardiers!... Mais Votre Impériale Majesté ignore probablement combien les faubourgs de Madrid comptent, à toutes heures, de mauvaises gens, très peu fidèles sujets de leur prince. Ce sont quelques-unes de ces mauvaises gens qui tout à l'heure ont si mal célébré la messe du Roi dans sa chapelle; c'en sont d'autres qui, maintenant, remplacent dans le palais du Roi la garde royale, désarmée par mes soins. Votre Majesté m'excusera si j'ai dû lever, pour la combattre, d'aussi traîtres soldats: c'est que je n'en pouvais pas trouver d'autres. Au surplus, pas un seul de ces soldats-là n'offensera, de sa vue, le Roi qu'ils ont trahi! Ils en mourraient plutôt! tous ... et de ma main?

Ayant entendu, l'Empereur et Roi ne trouva, cette fois, plus rien à dire.

Et Achmet pacha, une fois encore, parla sans être interrogé:

—J'ose donc prier Votre Majesté de bien vouloir me suivre.

L'Empereur et Roi, docile, fit un pas. Puis:

—Et ces gentilshommes qui sont à moi?—demanda-t-il.

Achmet pacha ne les regarda pas. Hors l'Empereur et Roi, qui donc, dans tout Madrid, était digne de son regard?

—Ceux-là?—dit-il seulement, et parlant d'une écrasante hauteur...

Sans un mot de plus, il continua de montrer le chemin à son prisonnier. Puis, par-dessus son épaule, ayant jeté son ordre, d'un coup de sourcils, aux gentilshommes d'Espagne, il commanda:

—Que les chiens suivent le Maître!

Et c'est ainsi, messires et messeigneurs ... je chante toujours vrai chant!... c'est ainsi que sire Charles-Quint quitta la chambre aux tapis, passa par d'autres galeries, passa d'autres cours, passa par la porte de son palais ... (et cette porte n'était gardée ni par mousquetaires, ni par hallebardiers, ni par qui que ce fût: cette porte était ouverte!...) pour aller prendre place dans la geôle du Roi de France, du Roi François, ainsi devenu, miraculeusement, de captif, maître, et de prince vaincu, prince victorieux.

Passé la porte du palais, le cortège: pacha, empereur, gentilshommes, tous se suivant l'un l'autre, chemina, du logis royal d'Espagne, jusqu'au logis royal de France ... celui-ci toutefois moins somptueux que celui-là: car telle est la petitesse espagnole: au roi de France vaincu, le roi d'Espagne vainqueur ... (vainqueur ... naguère!...) n'avait pas su donner un palais!... il l'avait enfermé, comme on enferme un meurtrier, voire un voleur!... Messires! nous autres, d'Islam, savons mieux être courtois.

Mais c'est alors qu'advinrent force péripéties par lesquelles la Merveilleuse Histoire qui, peut-être, semblait d'ores et déjà finie à tout ce noble auditoire, va, d'ici jusqu'à sa fin finale, changer de dénouement plus de fois qu'il ne faut d'instants pour le chanter.

Et voici qu'il va falloir peut-être moins d'instants encore, pour que l'aurore soit rose ... l'aube déjà blanchit à l'Orient ... vers la Mecque sainte...

Hâte, hâte!La illah il Allah!

Ai-je bien dit, messires et messeigneurs, combien proches l'un et l'autre étaient les deux logis: le palais, la geôle?

Pas assez proches, pourtant: puisque, de l'un à l'autre, le cortège susdit du pacha, de l'Empereur et des gens qui suivaient s'y heurta contre la première des susdites péripéties!

Le cortège marchait donc, Achmet pacha précédant sire Charles-Quint, et, respectueux toujours de toute Majesté, et davantage encore de toute Majesté tombée, Achmet pacha n'avait donc rien dépouillé de sa parure, ni de ses ordres étincelants ... et l'éclat de son habit était dans la nuit noire comme l'éclat d'un feu d'artifice.

C'est pourquoi, justement à la moitié du chemin, quelqu'un, attiré, survint... Et, certes, Achmet eût mieux aimé rencontrer Iblis!

Car ce quelqu'un fut le marquis don Pedro. Le marquis don Pedro, passant par hasard, et voyant l'habit turc, n'en crut pas ses yeux ... mais, tout de même, il tira d'abord l'épée:

—Par saint Jacques!—cria-t-il:—holà! l'homme à turban! bas les armes ou je vous tue!...

Achmet pacha, devant cette épée nue, ne touchapas à son cimeterre, non plus pour le jeter que pour le dégainer:

—Señor,—dit-il, tout simplement,—reconnaissez-vous pas votre hôte don Alonzo Lupa? Avec ou sans turban, je baise les mains de Votre Grâce.

Et, vite, avant que le marquis, tout stupéfait, eût répondu:

—Au surplus,—poursuivit-il,—ai-je pas votre serment? et devez-vous pas accomplir le premier souhait que je souhaiterai devant vous? Voici mon souhait, don Pedro! Je souhaite que Votre Grâce daigne ne pas voir ou ne se point rappeler aucun des douze seigneurs qui me suivent; et qu'elle oublie aussi, pour tout jamais, ce lieu, ce temps, cette rencontre et l'habit que je porte aujourd'hui.

Entendant ces paroles, le marquis don Pedro fut comme un homme que le tonnerre écrase: pis que mort. Car il ne tomba pas: les hommes tués par la foudre restent d'abord debout, puis, tout d'un coup, deviennent poussière. Le marquis don Pedro devint moins que cela. Beaucoup moins! Quand, après un long temps, il se reprit de broncher, ce fut, proprement, pour cesser d'être vu puisqu'il devint ceci: lesujet qui, bien que fidèle à son Prince, le voit captif et, tout de même, sous les yeux de ce prince, remet l'épée au fourreau, sans avoir combattu; et fait retraite, sans avoir dit mot; et boit sa honte, sans s'être justifié.

Cela, pour tenir, son serment! Honneur, messires et messeigneurs! honneur à don Pedro! Ainsi font les hommes, vrais hommes de cœur.

Or s'en fut, par ici, le marquis don Pedro, et, parla, le pacha Achmet... Et celui-ci, certes! était triste autant que celui-là. Quant aux autres gens, Empereur et gentilshommes, ils suivirent en silence celui qu'ils devaient suivre.

Et parvint le cortège où il devait parvenir; chez le Roi franc François Ier, lequel, meilleur dévot que le Roi Charles-Quint, était encore à ses prières; ce dont il eut, de l'Unique, bien prompte récompense: car ce fut Achmet pacha qui interrompit la dernière des oraisons royales; et, sans plus de façons, entrant dans la geôle du Roi (que ses soldats-bandits avaient, une heure auparavant, pris et conquis, à l'escalade,ni plus ni moins vitement et silencieusement qu'ils avaient fait, un peu plus tôt, pour le palais de l'autre Roi):

—Sire Roi,—dit-il, parlant au Roi François,—tu m'as, naguère, commandé ... et tu me commandais gentiment, comme de compère à compagnon! Il fallait donc bien que je trouvasse!... Tu m'as donc commandé de te trouver le bon chemin de Madrid à Paris; de ta geôle à ta capitale. Moi, naïf, aurais-je su? Non!—Mais, naguère aussi, mon maître avant toi, le Padishah le Magnifique m'avait commandé de te tirer d'ici. Et, comme je lui demandais moi-même: «Sera-ce par la force?» Il m'avait répondu: «Madrid de Stamboul est trop loin!» Et comme je lui redemandais: «Sera-ce par le lucre?» Il m'avait répondu: «François de France est trop précieux! Nul trésor, même celui du Sultan, ne vaut le Roi de France!» Alors il poursuivit: «Je ne sais qu'un moyen: ce moyen est un pacha turc; ce pacha turc est l'amiral d'Islam; cet amiral d'Islam s'appelle mon Serviteur ... et je daigne l'appeler aussi mon Ami.» Sire Roi, je ne peux mieux dire qu'a dit le Padishah. Je répète donc, et ne réponds: «Madrid, de Pariscomme de Stamboul, est trop lointain! François de France est trop précieux! Je ne sais donc qu'un moyen: ce moyen est un Prince; ce Prince est un Roi; ses peuples l'appellent Empereur. Tu le nommes ton frère Charles ... et je te l'apporte!... Prends, c'est à Toi.»

Sur quoi Achmet, les deux genoux en terre ... tels de tout petits pages du harem,—au Iéni-Séraï ... ayant baisé la main du Chevalier-Roi, sortit. Et sire Charles-Quint, dès lors entra, captif de son captif.

Messires, messeigneurs! voilà l'aube qui s'en va, voici l'aurore qui s'en vient. Et voici donc venir la troisième des péripéties par quoi finit la Merveilleuse Histoire ... et voilà tout à heure la Merveilleuse Histoire finie:

Achmet pacha, quatre minutes plus tôt, avait laissé l'Empereur et Roi dans l'antichambre de la geôle, seul; et, dans la salle des gardes, les gentilshommes espagnols désarmés.


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