LETTRE IV

[1]18 février 1911.[2]Cela s'écrivait en 1911. Hélas! la princesse Séniha voyait terriblement clair. Par sa révolution, plus stupide encore que sanglante, par ses Soviets, et par sa servilité envers les Trotsky et les Lénine, la Russie s'est prouvée, dès 1918, bien moins européenne que les Turcs, dont le nationalisme vigoureux, rejetant avant tout l'ingérence étrangère, s'incarnait, la même année, dans de vrais patriotes, tels que l'admirable Kemal Gazi.[3]Il faut que le public français se pénètre de cette idée, que la lutte des comitadjis bulgares et grecs, contre le gendarme turc, fut une lutte frénétique de contrebandiers iconolâtres,—idolâtres—contre le douanier musulman, adorateur d'un seul Dieu: Allah... Et il faut que les chrétiens latins de France se souviennent que ces orthodoxes iconolâtres étaient les mêmes que ceux qui martyrisaient à Jérusalem, au nom des Icônes, les pèlerins catholiques, les pèlerins latins, adorateurs, eux aussi, d'un seul Dieu...[4]A la Sublime Porte.

[1]18 février 1911.

[1]18 février 1911.

[2]Cela s'écrivait en 1911. Hélas! la princesse Séniha voyait terriblement clair. Par sa révolution, plus stupide encore que sanglante, par ses Soviets, et par sa servilité envers les Trotsky et les Lénine, la Russie s'est prouvée, dès 1918, bien moins européenne que les Turcs, dont le nationalisme vigoureux, rejetant avant tout l'ingérence étrangère, s'incarnait, la même année, dans de vrais patriotes, tels que l'admirable Kemal Gazi.

[2]Cela s'écrivait en 1911. Hélas! la princesse Séniha voyait terriblement clair. Par sa révolution, plus stupide encore que sanglante, par ses Soviets, et par sa servilité envers les Trotsky et les Lénine, la Russie s'est prouvée, dès 1918, bien moins européenne que les Turcs, dont le nationalisme vigoureux, rejetant avant tout l'ingérence étrangère, s'incarnait, la même année, dans de vrais patriotes, tels que l'admirable Kemal Gazi.

[3]Il faut que le public français se pénètre de cette idée, que la lutte des comitadjis bulgares et grecs, contre le gendarme turc, fut une lutte frénétique de contrebandiers iconolâtres,—idolâtres—contre le douanier musulman, adorateur d'un seul Dieu: Allah... Et il faut que les chrétiens latins de France se souviennent que ces orthodoxes iconolâtres étaient les mêmes que ceux qui martyrisaient à Jérusalem, au nom des Icônes, les pèlerins catholiques, les pèlerins latins, adorateurs, eux aussi, d'un seul Dieu...

[3]Il faut que le public français se pénètre de cette idée, que la lutte des comitadjis bulgares et grecs, contre le gendarme turc, fut une lutte frénétique de contrebandiers iconolâtres,—idolâtres—contre le douanier musulman, adorateur d'un seul Dieu: Allah... Et il faut que les chrétiens latins de France se souviennent que ces orthodoxes iconolâtres étaient les mêmes que ceux qui martyrisaient à Jérusalem, au nom des Icônes, les pèlerins catholiques, les pèlerins latins, adorateurs, eux aussi, d'un seul Dieu...

[4]A la Sublime Porte.

[4]A la Sublime Porte.

La princesse Séniha Hâkassi-zadehà madame Simone de La Cherté,91, rue de Varenne, Paris.Constantinople, 7 djemazi-ul-ewel 1329[1].

La princesse Séniha Hâkassi-zadeh

à madame Simone de La Cherté,

91, rue de Varenne, Paris.

Constantinople, 7 djemazi-ul-ewel 1329[1].

Mes deux yeux que j'aime, où êtes-vous, que faites-vous, que voyez-vous, dans cet instant que je vous écris? Cela m'est un souci de chaque minute, un souci délicieux et mélancolique... Je relis sans cesse vos lettres parisiennes, si courtes, et, tout de même, si pleines de choses pour la pauvrette que je suis... Vous me dites aujourd'hui: «Cette semaine, rien ici qui vaille la peine d'en parler... Le Concours hippique est fini... Les Salons et lesexpositions battent leur plein, mais on n'y va guère. Au théâtre, seulement des vieilleries... J'ai pris le thé cinq après-midi sur sept place Vendôme, et les deux autres fois rue Cambon... J'ai dîné mercredi chez les Danycan, et ç'a été bien quelconque... J'ai déjeuné jeudi au Bois, avec toute une bande... Et j'ai déjeuné aussi une autre fois, à Versailles, tête-à-tête avec mon flirt, qui tenait à m'emporter là-bas en auto, histoire probablement de se donner l'illusion d'un vrai enlèvement... Pauvre petit!... Enfin, vendredi, à l'Opéra, j'ai eu dans ma loge trois amis de mon mari, trois Anglais chez qui nous devons passer quinze jours cet été, au fond du Devon... Corvée!... Bref, vous constatez: rien.»

Rien!... Ma grande sœur très chérie, si vous pouviez comprendre ce qu'est un «rien» pareil pour l'imagination d'une petite fille cloîtrée telle que moi... Oui, si vous pouviez le soupçonner seulement... Oh! alors, vous ne m'interrogeriez plus sur le féminisme en Turquie, non, je vous le jure!... Car tout ce qui vous semble encore obscur, malgré mes pauvres explications, vous apparaîtrait d'un coup clair, clair, clair...

Tenez, voulez-vous qu'en échange de votre semaine j'essaie de vous faire voir ma semaine à moi? Vous comparerez ensuite, si cela vous amuse...

Ma semaine à moi, d'abord, n'a compté qu'un seul jour... Oui: car les six autres ont été seulement remplis de l'attente du septième. Je ne suis pas sortie; je n'ai pas reçu de visite; je n'ai guère lu, ni écrit, ni brodé, ni touché au piano; j'ai seulement regardé le ciel, je l'ai regardé par toutes les fenêtres, avec une vraie terreur que ce ciel bleu devînt gris et qu'en fin de compte il plût le vendredi 15 djemazi-ul-ewel—mon premier vendredi d'Eaux Douces...Mash'Allah!...qu'ai-je écrit!... D'ici je vous entends rire!... Tant pis! riez!... je m'en doute bien, allez! que nos pauvres Eaux Douces...—et surtout celles de printemps: les Eaux Douces d'Europe, tellement moins jolies que celles d'été, que les Eaux Douces d'Asie...—je m'en doute: ce n'est pas votre Opéra de Paris!... Je me souviens à merveille de vos méchantes moues dédaigneuses du temps jadis, quand je vous emmenais dans mon caïque, et que nous remontions toutes deux la fameuse rivière ...j'entends encore le son très ironique de votre voix: «C'est tout ça, ces Eaux Douces que vous vantez si fort?» Oui, mes chers yeux, c'était tout ça, et c'est tout ça encore,—et c'est tout ce que nous avons: un ruisseau marécageux, serpentant à travers une prairie mal boisée; sur ce ruisseau, deux ou trois centaines de barques assez laides, pleines à chavirer d'une populace en goguette,—Juifs, Arméniens, Grecs!rayasde toutes castes,—et rien de plus, et rien de mieux!... sauf, de très loin en très loin, rompant la monotonie des barques vulgaires, un caïque, un vrai caïque turc, avec sa longue proue traînante, et, sur sa poupe, son beau voile brodé[2]dont les coins flottent dans le sillage; avec, aussi, parmi ses coussins de Perse, sa hanoum, muette et mystérieuse, dont le noir tchartchaf semble porter le deuil de notre noble Islam, chaque jour enfoncé plus profond dans sa tombe...

Rien de plus, rien de mieux. Nous y tenonspourtant à nos Eaux Douces! Nous y tenons par souvenir, par tradition, par religion... Ce sont là des choses très vivaces en Turquie: la religion, la tradition, le souvenir ... très vivaces, oui!... Et j'imagine bien, d'ailleurs, que, le jour où ces choses-là seraient mortes, la Turquie serait bien près de mourir aussi...

Oh! mes deux chers, chers yeux! ce serait tellement dommage que la Turquie vînt à mourir!—Non, je vous assure! Ce n'est pas seulement la musulmane qui parle ainsi, ne le croyez pas!... C'est aussi votre petite amie: la femme que vous avez transformée, refaite un peu à votre image ... c'est la demi-Française, c'est la demi-artiste que je suis devenue, par votre contact, par votre exemple... Or, cette femme n'est plus une Turque pure et simple; elle peut devenir, par un petit effort d'imagination et de volonté, une étrangère, comme vous; et cette étrangère, sortie pour un moment de son harem, de sa ville, de son pays, réussit très bien à considérer impartialement, à juger sans indulgence ce harem, cette ville, ce pays. Alors, vous comprenez: je suis sûre de ne pas me tromper, je suis sure d'être dans le vrai... Et, croyez-moi: ce serait triste,triste, triste! que la Turquie disparût d'entre les nations...

D'abord, qui donc lui succéderait?—Je veux dire:—Quelle nation remplacerait, géographiquement, notre nation turque, sur la carte d'Europe? et sur la carte d'Asie aussi? en Roumanie? en Anatolie?... Quel drapeau oserait flotter, à son tour, sur ces terres où flotte, depuis cinq siècles, et plus encore, notre noble drapeau couleur de sang pur?... sur le dôme de la Sainte Sophia?... sur la tour du Vieux Sérail?... Vous vous en doutez bien un peu, vous la dame diplomatique, si finement avertie de toutes les méchantes ruses qu'on trame perpétuellement autour de l'Homme prétendu Malade... Ce qui nous remplacerait dans l'enceinte de l'antique Byzance, ce ne serait ni la Russie, ni l'Angleterre[3], ni l'Autriche, ni l'Allemagne, toutes quatretrop fortes, trop jalousées, trop inquiétantes, Ce serait une quelconque Bulgarie, ou une Grèce, ou une Serbie, voire une Roumélie ou une Macédoine;—une très petite nation, très petite et orthodoxe;—fétichiste, pas?—bref, deux raisons pour une d'être remuante, turbulente, intolérante, agressive, fanatique...[4]. Avez-vous remarqué, mes chers yeux? les nations d'hommes sont pareilles aux individus chiens... Les plus minuscules sont les plus rageurs, les plus prompts à japper vers la lune et mordre aux mollets les passants... Du coup c'en serait fini de notre grave Islam, si modéré, si doux... Vous savez que je dis vrai! vous le savez, vous qui avez vu, à Jérusalem, nos soldats musulmans mettre la paix parmi les furieux pèlerins des sectes chrétiennes et les forcer au respect du tombeau de ce Christ que, soi-disant, elles adorent, mais qu'elles ne savent honorer que par des querelles hargneuses,par des coups et par du sang... Vous savez que je dis vrai, vous qui avez vu, dans notre Stamboul même, et jusqu'aux portes de nos mosquées, les processions grecques, latines, persanes, arméniennes ou juives se promener librement—«plus librement qu'à Paris», me disiez-vous... Ah! quand nous n'y serons plus, comme c'en sera vite fini de la liberté et de la tolérance!... Comme les chrétiens... pardon! comme les iconolâtres, comme les Slaves adorateurs d'images, vainqueurs, auront tôt fait de renouveler ici les horreurs qui perpétuellement ensanglantent les Lieux Saints!... Et l'on se tuera jusque dans nos rues, comme firent jadis les brutes grecques, dans les rues d'Athènes, pour un sermon prêché en grec moderne plutôt qu'en grec ancien!... Ils ont de qui tenir, ces Grecs, fils de Byzance! Jadis n'en firent-ils pas autant autour de leur Hippodrome, à propos de cochers habillés de vert ou de bleu?

Mais ce n'est pas tout encore, mes deux yeux que j'aime! Car, quand nous n'y serons plus, quelque chose s'en ira avec nous de notre terre turque;—quelque chose: la France![5]—Jeveux dire la langue française, que nous parlons tous et toutes, qui est la langue officielle de notre empire et qu'on ignore à Sophia comme à Belgrade, à Athènes comme à Cettinié ... je veux dire la pensée française, la culture française, le génie français—dont nous sommes tous et toutes imprégnés, alors que dans tout le reste des Balkans les seules influences slaves et teutonnes se partagent la Grèce, la Bulgarie, la Serbie, la Roumanie même, malgré la généreuse révolte de son sang latin!... Oui, ma sœur très aimée: la France, dans toute la Péninsule, n'a d'autre refuge qu'ici, au fond de nos cœurs ottomans. Ne serait-ce pas bien lamentable qu'avec le nom turc, le nom français cessât d'être prononcé en Orient?

Et puis ... et puis ... ma sœur très belle, dites?... vous vous êtes parfois promenée, le soir, dans notre Stamboul, au hasard des rues et des ruelles... Au soleil couchant, vous est-il advenu de regarder parfois, à la dérobée, dans quelques-unes de ces impasses fraîches et ombreuses qui sont l'une des plus charmantes beautés de chez nous?... Et alors avez-vousparfois aperçu, à travers la grille de bois d'un kéfès, la silhouette pâle d'une musulmane voilée, cherchant à sa fenêtre, elle aussi, la douceur du crépuscule?... Elle se croyait toute seule, la musulmane; alors, sans doute, elle a chanté... Oh! mes yeux aimés, vous souvient-il de sa chanson?... Vous souvient-il de nos chansons turques, enfantines et passionnées, mornes et ardentes, joyeuses à la fois et désolées,—déchirantes?... Sœur, je vous en supplie!... oubliez toutes les fautes, toutes les erreurs, toutes les sottises, toutes les cruautés même de nos gouvernants qui ne sont pasnous... Oubliez nos querelles maladroites et funestes, oubliez notre Parlement joujou, oubliez le sang répandu, oubliez les potences hideuses[6], oubliez aussi l'imbécile massacre de nos pauvres chiens errants tellement inoffensifs... et souvenez-vous seulement de l'impasse ombreuse et de la chanson dans l'impasse!... Car ... la femme dont le cœur saittrouver de tels accents, dont la bouche sait les jeter ainsi dans l'air du soir, quand cet air est bien doux, quand cet air est bien pur ... cette femme-là, croyez-m'en, a encore en elle de quoi mettre au monde des fils plus nobles, plus fiers et de cœur plus juste et plus haut que n'importe quels autres fils de n'importe quelles autres femmes, sur toute la terre ronde... Adieu, ma sœur très aimée...

Séniha.

[1]5 mai 1911.[2]Lesvoilesdes caïques sont des tapis souples, d'une soie vive brodée de toutes couleurs, qu'on jette sur la poupe, et qui semblent être ainsi la traîne ondoyante et moirée du bateau.[3]Hélas! la princesse Séniha écrivait tout cela l'an 1911... Et, depuis, la grande guerre est intervenue, au cours de laquelle les armées françaises sauvèrent l'Angleterre, et l'affranchirent à tout jamais,—à très longtemps au moins,—de la mortelle concurrence allemande. Alors, aujourd'hui,—1921,—les choses ont changé de face. Et c'est le drapeau français qui flotte sur le Bosphore après en avoir chassé, du même coup, les drapeaux turc, allemand, et français!... français surtout!—C. F.[4]La férocité des armées coalisées, soi-disant chrétiennes pendant la guerre de 1912–1913, vérifia tristement cette prophétie de Séniha hanoum. Et l'ignoble, la nauséabonde trahison de la Grèce, massacrant, au 1erdécembre 1914, à Athènes, nos matelots confiants et désarmés, y ajoute une décomposition spéciale. La Grèce ajoutée à la Bulgarie fut toujours du pus ajouté à du sang.[5]La princesse Séniha, déplorablement, voyait là-dessus bien clair. Et M. C. Farrère regrette aujourd'hui avec infiniment d'amertume que sa correspondante d'alors ait été si perspicace!... (Note de l'éditeur.)[6]Tout ce que disait la princesse turque Séniha, l'an 1911, une princesse russe ne pourrait-elle le redire, l'an 1921?... Il est vrai que la Turquie de 1911 était sous le couteau de ses ennemis, et que la Russie de 1921 est sous son propre couteau... A chacun, donc, selon sa force, et pour chacun sa conscience.

[1]5 mai 1911.

[1]5 mai 1911.

[2]Lesvoilesdes caïques sont des tapis souples, d'une soie vive brodée de toutes couleurs, qu'on jette sur la poupe, et qui semblent être ainsi la traîne ondoyante et moirée du bateau.

[2]Lesvoilesdes caïques sont des tapis souples, d'une soie vive brodée de toutes couleurs, qu'on jette sur la poupe, et qui semblent être ainsi la traîne ondoyante et moirée du bateau.

[3]Hélas! la princesse Séniha écrivait tout cela l'an 1911... Et, depuis, la grande guerre est intervenue, au cours de laquelle les armées françaises sauvèrent l'Angleterre, et l'affranchirent à tout jamais,—à très longtemps au moins,—de la mortelle concurrence allemande. Alors, aujourd'hui,—1921,—les choses ont changé de face. Et c'est le drapeau français qui flotte sur le Bosphore après en avoir chassé, du même coup, les drapeaux turc, allemand, et français!... français surtout!—C. F.

[3]Hélas! la princesse Séniha écrivait tout cela l'an 1911... Et, depuis, la grande guerre est intervenue, au cours de laquelle les armées françaises sauvèrent l'Angleterre, et l'affranchirent à tout jamais,—à très longtemps au moins,—de la mortelle concurrence allemande. Alors, aujourd'hui,—1921,—les choses ont changé de face. Et c'est le drapeau français qui flotte sur le Bosphore après en avoir chassé, du même coup, les drapeaux turc, allemand, et français!... français surtout!—C. F.

[4]La férocité des armées coalisées, soi-disant chrétiennes pendant la guerre de 1912–1913, vérifia tristement cette prophétie de Séniha hanoum. Et l'ignoble, la nauséabonde trahison de la Grèce, massacrant, au 1erdécembre 1914, à Athènes, nos matelots confiants et désarmés, y ajoute une décomposition spéciale. La Grèce ajoutée à la Bulgarie fut toujours du pus ajouté à du sang.

[4]La férocité des armées coalisées, soi-disant chrétiennes pendant la guerre de 1912–1913, vérifia tristement cette prophétie de Séniha hanoum. Et l'ignoble, la nauséabonde trahison de la Grèce, massacrant, au 1erdécembre 1914, à Athènes, nos matelots confiants et désarmés, y ajoute une décomposition spéciale. La Grèce ajoutée à la Bulgarie fut toujours du pus ajouté à du sang.

[5]La princesse Séniha, déplorablement, voyait là-dessus bien clair. Et M. C. Farrère regrette aujourd'hui avec infiniment d'amertume que sa correspondante d'alors ait été si perspicace!... (Note de l'éditeur.)

[5]La princesse Séniha, déplorablement, voyait là-dessus bien clair. Et M. C. Farrère regrette aujourd'hui avec infiniment d'amertume que sa correspondante d'alors ait été si perspicace!... (Note de l'éditeur.)

[6]Tout ce que disait la princesse turque Séniha, l'an 1911, une princesse russe ne pourrait-elle le redire, l'an 1921?... Il est vrai que la Turquie de 1911 était sous le couteau de ses ennemis, et que la Russie de 1921 est sous son propre couteau... A chacun, donc, selon sa force, et pour chacun sa conscience.

[6]Tout ce que disait la princesse turque Séniha, l'an 1911, une princesse russe ne pourrait-elle le redire, l'an 1921?... Il est vrai que la Turquie de 1911 était sous le couteau de ses ennemis, et que la Russie de 1921 est sous son propre couteau... A chacun, donc, selon sa force, et pour chacun sa conscience.

La princesse Séniha Hâkassi-zadehà madame Simone de La Cherté,91, rue de Varenne, Paris(viie)Béikos (Bosphore), 2 redjeb 1329[1].

La princesse Séniha Hâkassi-zadeh

à madame Simone de La Cherté,

91, rue de Varenne, Paris(viie)

Béikos (Bosphore), 2 redjeb 1329[1].

De Béikos, oui, mes deux chers yeux! de Béikos je vous écris, et non plus de Stamboul:—Voici l'été; la ville devient trop chaude, et le conak[2]inhabitable.

Mon mari doit tout de même y rester encore quelques semaines, pour être à portée du Palais et du Parlement: car les affaires turques vont de mal en pis, vous le savez aussi bien que moi. Il s'est donc résigné à se séparer de son harem et à nous envoyer toutes quatre,—mabelle-mère, ma belle-sœur, moi-même et notre Léïlah,—respirer dès maintenant l'air toujours frais du Haut-Bosphore. Bref, me voilà, depuis huit jours, installée dans le vieux yali[3]que vous connaissez, à Béikos d'Anatolie[4]. Vous vous souvenez bien? la grande maison de bois, toute simple et sévère, qui trempe dans la mer sa longue façade couleur de sang séché, et s'adosse au grand parc toujours vert, dont les cèdres, les cyprès et les pins parasols escaladent en rangs serrés les premières pentes de la colline, et font tache très sombre au milieu des platanes, des tilleuls et des chênes d'alentour. C'est là que je suis, et ma chambre, d'où je vous écris en ce moment, occupe tout juste l'angle sud du yali; en sorte que trois de mes fenêtres donnent sur le Bosphore; et les trois autres[5]sur un coindu parc, très ombreux et tout parfumé de résine et de roses. Rien qu'en levant la tête de mon papier, j'aperçois, à main gauche, toute l'enfilade merveilleuse des coteaux d'Asie, avec leurs jolis villages qui rient au bord de l'eau:—Pacha-Baghtché, Tchibouchi, Kanlidja,—et, à main droite, le détroit, pareil à un grand, grand fleuve... C'est très beau, ma sœur aimée, et, jadis, vous le trouviez tel. Dans la fièvre de votre vie occidentale, avez-vous le temps de regretter quelquefois l'infinie douceur de nos soirs d'été sur le Bosphore?...

Vous rappelez-vous, seulement, la côte d'Europe, avec ses quais, ses villas de pierre, ses équipages piaffant et toute l'agitation bruyante quoique indolente de la «saison» diplomatique? Promenades, pique-niques, gymkhanas, polo, tennis... Rien de cela, bien entendu, n'est pour moi. C'est l'Occident, c'est l'autre monde!... Je regarde tout de même du coin de l'œil, à travers la mousseline de mon tchartchaf, quand je passe en caïque le long du quai de Thérapia, ou quand une amie,—une amie voilée comme moi, bien entendu,—m'invite dans sa voiture et que toutes deux nous passons, fouette cocher! à travers cet autremonde, à travers votre Occident ... nous, petites cadines mystérieuses encapuchonnées des cheveux aux bottines, et gardées à vue par deux nègres[6]à cheval, un peu comiques dans leurs redingotes pincées ... vous rappelez-vous?... vous rappelez-vous surtout notre côte d'Asie, tellement la plus charmante, avec ses prés et ses bois, ses palais, ses cabanes, tout ça dégringolant jusqu'à se baigner dans l'eau courante, sans quai ni route, sans équipage piaffant, sans tennis, sans pique-nique, sans gymkhana? Vous rappelez-vous nos vendredis[7]ensoleillés, vous rappelez-vous chaque coteau, chaque vallon peuplé de femmes turques assises en rond sur l'herbe et parsemant toutes les prairies comme de grandes fleurs multicolores?... car leurs grands voiles épanouis étaient—sont—jaunes, roses, bleus, blancs, verts, violets ... comme autant de narcisses, de roses, de bluets, de marguerites, d'œillets et de violettes!... Vous rappelez-vous, mes deux chers yeux purs? Rien de cela n'est changé. C'est le même Bosphore et c'est la même Turquie.La Révolution, ici, passe vraiment inaperçue...[8]

Et, tenez! J'y songeais, l'autre jour, à l'instant que nous quittions le conak de Stamboul pour le yali de Béikos... Vous savez que c'est presque un déménagement, pour nous autres Turcs. Dès le matin,—quatre bonnes heures d'avance,—trois landaus attendaient dans notre rue, et c'est tout juste si elle était assez large. Vous les voyez d'ici, les rues du quartier Sélimieh[9]! Dans la maison, c'était le pire tumulte, le pire tohu-bohu parmi les domestiques, les esclaves et les nègres. Midi avait déjà sonné qu'aucun paquet n'était encore ficelé. Nous sommes parties enfin, nous quatre dans le premier landau, nos gens avec l'essentiel du bagage dans les deux autres. Et, bien entendu, nous étions, ma belle-mère, ma belle-sœur et moi, rigoureusement voilées. Léïlah seule, qui n'a pas treize ans[10], tants'en faut, montrait son minois aux passants.

Nous voilà donc roulant vers la Corne-d'Or, où la mouche attendait à l'échelle du Phanar. Comme juste, quatre nègres trottaient aux portières, et, quand il s'est agi d'embarquer, ils ont fait les importants. Nous, dames et maîtresse,—hanoums—avons dû obéir ostensiblement, avancer, reculer, attendre, comme nos serviteurs noirs nous en donnaient l'ordre;—cela, pour que toute la populace présente sache bien et redise partout que le harem de Ahmed pacha Djalleddine est un harem comme il faut, et qu'Ahmed pacha lui-même est un croyant de bonnes mœurs, digne de la haute faveur où le tient Sa Majesté Impériale, et du respect que ses voisins lui témoignent. Or, ma sœur très chérie, je me souviens fort bien qu'il y a cinq ans,—au temps du sultan Abd-ul-Hamid,—nous avons, un matin d'été, quitté tout pareillement le même conak pour le même yali, et pris, devant la même populace, les mêmes soins de ne point du tout choquer ses opinions, ses préjugés, sa foi. Les lois changent;—hier encore, le Parlement bavardait à propos d'adultère et tâchait d'ôter aux maris trompés leur vieux droit sauvage de tuer lesépouses infidèles![11]. Mais les mœurs ne changent pas. Dès lors, que voulez-vous qu'il advienne de ce pauvre féminisme turc que vous imaginiez déjà triomphant au lendemain de la déposition d'Abd-ul-Hamid!

Les Turcs, féministes? Las! mes deux yeux si bleus, vous ne verrez pas, de bien longtemps, la réalisation d'un pareil rêve. La femme turque émancipée? Mais qui l'émanciperait d'abord? je veux dire: quels hommes? de quelle race? d'où? d'Europe? d'Asie? d'Afrique? de quel vilayet? de quelle province? D'où partirait cette révolution morale, mille fois plus extraordinaire que la révolution politique de 1908? Songez-y! notre empire compte les peuples les plus divers, et qui tous se jalousent et se surveillent, quand ils ne se haïssent pas. Mettrez-vous sous le même fez les Osmanlis et les Albanais, les Kurdes et les Syriens, les Boukhariotes et les Tcherkesses[12]? Et, encore, je ne parle que des croyants... Certes, vousn'avez pas oublié le bariolage des rues de Stamboul, aux époques des grands pèlerinages annuels... Que de pèlerins hétéroclites accourus des quatre coins de notre terre, pour contempler la face splendide du Khalife, ombre d'Allah! Que de visages, blancs, bruns, noirs, caucasiens, sémites, mongols!... Eh bien! ma sœur très chérie, nul doute sur ceci: que, par extraordinaire, l'une de ces races rivales qui composent notre nation s'avisât un beau jour de vouloir arracher du front de ses femmes le voile obligatoire, prétendu institué par le Koran même du Prophète,—il n'en faudrait pas plus pour que, partout ailleurs, une réaction furieuse nous remplaçât nos tchartchafs de mousseline par des cagoules de toile à matelas.—Vous voyez comme elle est facile à résoudre, la question du féminisme en Turquie!

C'est bien pourquoi, moi, la propre épouse d'un pacha membre influent du Grand Comité, moi, la propre petite-nièce du Grand Padishah constitutionnel ... eh bien!... mais, surtout, n'allez pas le répéter jamais, même à M. de la Cherté ... ni même à M. de ... (vous savez qui je n'ose pas dire?...) eh bien! moi, je n'y crois pas beaucoup, beaucoup, au succès définitifde cette Révolution à laquelle tous les miens se sont dévoués, corps et cœurs...

Dame! qui l'a faite? nos seuls officiers, seulement appuyés par nos quelques loges maçonniques.—Et il a fallu d'abord que pareille aventure advînt en Turquie, dans une armée qui compte 50.000 officiers pour 200.000 soldats... dix fois plus d'officiers, proportionnellement, qu'il n'y en a dans votre armée française!—Si bien que le 24 avril 1909, quand éclata la guerre civile entre les uns et les autres, l'avantage du nombre ne fut pas assez fort pour empêcher les soldats d'être vaincus... Je vous jure par Allah que c'est vraiment comme cela que les choses se passèrent!—Il a fallu ensuite qu'une ville de l'Empire, Salonique, fût peuplée presque exclusivement derayas,—de sujets non musulmans,—d'étrangers, en quelque sorte; de gens, au moins, en qui n'était nullement inné le sentiment d'ardent loyalisme qui lie tous les cœurs croyants au Sultan Osmanli, khalife de Dieu... Dans Salonique, ville juive, une conspiration put s'organiser contre le Commandeur des Croyants, sans que, tout de suite, le vrai peuple turc la dénonçât et l'étouffât: parcequ'il n'y avait pas de vrai peuple turc dans Salonique... Ainsi commença la révolution de Turquie. Par la suite, tout s'enchaîna tant bien que mal, avec beaucoup plus de chance que d'habileté... Les Albanais marchèrent, croyant gagner des libertés féodales plus grandes... Les Chrétiens marchèrent, se figurant pêcher en eau trouble dans ce conflit musulman... Et vous savez le reste.

Oui! mais à présent?

Hélas! la situation actuelle, vous la connaissez, ma sœur jolie. Inutile, n'est-ce pas? d'en ressasser, entre nous deux, tous les dangers, toutes les tristesses, toutes les hontes même. Mais, pour résumer trois ans d'un seul mot, on a le droit de dire ceci: que deux ou trois cent mille hommes, au grand maximum, ont fait la Révolution turque; et que ces hommes, eux-mêmes Turcs à peine, puisque, pour la plupart, Européens de naissance, d'éducation ou culture, ont fait leur révolution contre la volonté, plus ou moins formelle, de douze ou quinze millions d'autres hommes, Turcs tout à fait, ceux-ci.—Vous me direz qu'un homme intelligent vaut beaucoup d'imbéciles, et, qu'en cette occurrence,les deux cent mille ont raison, et les quinze millions, tort.—J'y consens de grand cœur! Tout de même, expliquez-moi un peu: le suffrage universel, qu'en faites-vous, dans ce calcul-là?[13]

Adieu, mes chers yeux bleus. J'embrasse tendrement vos paupières douces.

Séniha.

P.-S.—J'avais fermé ma lettre, je la rouvre. Ma petite esclave Fatima m'arrive, courant, avec une nouvelle vraiment féministe: la sœur de Sélim bey,—de Sélim bey que vous avez connu ministre sous l'ancien régime,—vient d'être jugée par la cour martiale, et condamnée à trois ans de prison,—à trois ans, oui,—pouravoir levé son voile dans le grand bazar,et bu publiquement un verre de raki.—Que vous disais-je, que l'émancipation est en marche! Trois ans de prison aux Jeunes-Turques qui ont soif quand il ne faut pas!

Séniha.

[1]28 juin 1911.[2]Conak, palais situé en ville, maison d'hiver.[3]Yali, villa, palais de campagne, maison d'été.[4]Anatolie, Asie.—Les Turcs désignent toujours les deux rives du Bosphore, l'asiatique et l'européenne, par les deux vocables d'Anatolie et de Roumélie.[5]Les maisons turques, de bois pour la plupart, sont plus aérées que les nôtres. Leurs fenêtres sont plus nombreuses, parce que l'intervalle de muraille qui les sépare deux à deux est beaucoup plus étroit que dans nos constructions de pierre. Il n'est pas rare qu'une chambre de yali compte par conséquent six ou dix fenêtres.[6]Ces nègres sont, bien entendu, des eunuques.[7]Le vendredi représente pour les musulmans ce qu'est le dimanche pour les chrétiens.[8]Et comme partout, hors les cités fébriles... Comme, en France, l'an 1793 ... et comme, en Russie, l'an 1919...[9]Le quartier Sélimieh—ainsi nommé du nom de sa mosquée, ladjamide Sultan Sélim—est un des plus vieux quartiers turcs de Stamboul.[10]C'est à treize ans que d'ordinaire on fait prendre le tchartchaf aux filles turques, et qu'on les sépare des hommes.[11]Séance du 18 avril 1911—Le parlement jeune-turc a d'ailleurs, au contraire, confirmé, par l'article 188 de son nouveau code, l'abominable barbarie en question.[12]Les Jeunes-Turcs,—plus étrangers à la Turquie qu'un bourgeois du Marais,—tentèrent cette folie criminelle. Et la Turquie, comme on sait, en mourut.[13]Il est extraordinaire de constater l'identité de tout ce qui se passa en Turquie, à partir de 1908, et de tout ce qui s'est passé en Russie, plus récemment. Une poignée de terroristes, tous venus de l'étranger, imposèrent leur volonté à quelque cent millions de Russes, indiscutablement partisans de l'ancien état de choses. Toutefois, en Russie, une princesse Séniha ne demanderait pas, aujourd'hui, ce que les vainqueurs ont fait du suffrage universel,—supprimé, purement et simplement, par les Soviets.—C. F.

[1]28 juin 1911.

[1]28 juin 1911.

[2]Conak, palais situé en ville, maison d'hiver.

[2]Conak, palais situé en ville, maison d'hiver.

[3]Yali, villa, palais de campagne, maison d'été.

[3]Yali, villa, palais de campagne, maison d'été.

[4]Anatolie, Asie.—Les Turcs désignent toujours les deux rives du Bosphore, l'asiatique et l'européenne, par les deux vocables d'Anatolie et de Roumélie.

[4]Anatolie, Asie.—Les Turcs désignent toujours les deux rives du Bosphore, l'asiatique et l'européenne, par les deux vocables d'Anatolie et de Roumélie.

[5]Les maisons turques, de bois pour la plupart, sont plus aérées que les nôtres. Leurs fenêtres sont plus nombreuses, parce que l'intervalle de muraille qui les sépare deux à deux est beaucoup plus étroit que dans nos constructions de pierre. Il n'est pas rare qu'une chambre de yali compte par conséquent six ou dix fenêtres.

[5]Les maisons turques, de bois pour la plupart, sont plus aérées que les nôtres. Leurs fenêtres sont plus nombreuses, parce que l'intervalle de muraille qui les sépare deux à deux est beaucoup plus étroit que dans nos constructions de pierre. Il n'est pas rare qu'une chambre de yali compte par conséquent six ou dix fenêtres.

[6]Ces nègres sont, bien entendu, des eunuques.

[6]Ces nègres sont, bien entendu, des eunuques.

[7]Le vendredi représente pour les musulmans ce qu'est le dimanche pour les chrétiens.

[7]Le vendredi représente pour les musulmans ce qu'est le dimanche pour les chrétiens.

[8]Et comme partout, hors les cités fébriles... Comme, en France, l'an 1793 ... et comme, en Russie, l'an 1919...

[8]Et comme partout, hors les cités fébriles... Comme, en France, l'an 1793 ... et comme, en Russie, l'an 1919...

[9]Le quartier Sélimieh—ainsi nommé du nom de sa mosquée, ladjamide Sultan Sélim—est un des plus vieux quartiers turcs de Stamboul.

[9]Le quartier Sélimieh—ainsi nommé du nom de sa mosquée, ladjamide Sultan Sélim—est un des plus vieux quartiers turcs de Stamboul.

[10]C'est à treize ans que d'ordinaire on fait prendre le tchartchaf aux filles turques, et qu'on les sépare des hommes.

[10]C'est à treize ans que d'ordinaire on fait prendre le tchartchaf aux filles turques, et qu'on les sépare des hommes.

[11]Séance du 18 avril 1911—Le parlement jeune-turc a d'ailleurs, au contraire, confirmé, par l'article 188 de son nouveau code, l'abominable barbarie en question.

[11]Séance du 18 avril 1911—Le parlement jeune-turc a d'ailleurs, au contraire, confirmé, par l'article 188 de son nouveau code, l'abominable barbarie en question.

[12]Les Jeunes-Turcs,—plus étrangers à la Turquie qu'un bourgeois du Marais,—tentèrent cette folie criminelle. Et la Turquie, comme on sait, en mourut.

[12]Les Jeunes-Turcs,—plus étrangers à la Turquie qu'un bourgeois du Marais,—tentèrent cette folie criminelle. Et la Turquie, comme on sait, en mourut.

[13]Il est extraordinaire de constater l'identité de tout ce qui se passa en Turquie, à partir de 1908, et de tout ce qui s'est passé en Russie, plus récemment. Une poignée de terroristes, tous venus de l'étranger, imposèrent leur volonté à quelque cent millions de Russes, indiscutablement partisans de l'ancien état de choses. Toutefois, en Russie, une princesse Séniha ne demanderait pas, aujourd'hui, ce que les vainqueurs ont fait du suffrage universel,—supprimé, purement et simplement, par les Soviets.—C. F.

[13]Il est extraordinaire de constater l'identité de tout ce qui se passa en Turquie, à partir de 1908, et de tout ce qui s'est passé en Russie, plus récemment. Une poignée de terroristes, tous venus de l'étranger, imposèrent leur volonté à quelque cent millions de Russes, indiscutablement partisans de l'ancien état de choses. Toutefois, en Russie, une princesse Séniha ne demanderait pas, aujourd'hui, ce que les vainqueurs ont fait du suffrage universel,—supprimé, purement et simplement, par les Soviets.—C. F.

La princesse Séniha Hâkassi-zadehà madame Simone de La Cherté,91, rue de Varenne, Paris.Stamboul, 15 schaban 1329[1].

La princesse Séniha Hâkassi-zadeh

à madame Simone de La Cherté,

91, rue de Varenne, Paris.

Stamboul, 15 schaban 1329[1].

O mes yeux chers, ô ma sœur aimée, comment aurai-je la force de l'écrire, cette lettre toute funèbre, cette lettre que d'avance je vois toute noire de feu, toute rouge de sang! O ma sœur, qui allez tant pleurer, vous savez déjà le malheur immense, auprès duquel plus rien n'existe: Constantinople incendié! Vous le savez déjà par les journaux, par les récits; mais vous n'y croyez pas, vous ne pouvez pas y croire. Je veux dire: vous ne concevez pas l'immensitéde la catastrophe; vous la rapetissez, d'instinct. C'est forcé, c'est inévitable; avant d'avoir vucela, on ne peut pas se le représenter. Mes deux beaux yeux, tâchez de voir: vous vous rappelez notre Stamboul,—votre Byzance,—vous vous rappelez cette capitale qui est—qui était—une suite ininterrompue de villages et de hameaux, un pêle-mêle de ruelles, de venelles et d'impasses, avec profusion de maisonnettes, vieilles et neuves, les unes couleur de sapin frais coupé, les autres couleur d'ancien bois de violette; avec profusion de jardinets, de vergers, de potagers; avec profusion de cimetières aussi, de jolis cimetières turcs, souriants, aimables, de cimetières où l'on sent qu'il doit faire bon dormir et se reposer de cette lourde fatigue: la vie; cette capitale, enfin, moitié villageoise et moitié campagnarde, qui, tout de même, s'enorgueillit des plus somptueux palais, des plus splendides temples, qu'elle mêle, insouciante, à ses masures et à ses cabanes, comme une pauvresse-fée qui porterait des pierreries parmi ses haillons... Vous vous en souvenez? Vous revoyez, rien qu'en fermant vos paupières, les plus magiques de ces joyaux-là: la mosquéede Sultan Ahmed, à l'orient, avec ses six minarets, pareils à six cierges de marbre; la mosquée de Sultan Mehmed, à l'occident, non loin de cette Sélimieh djami[2]qui est ma «paroisse» à moi, comme vous dites, vous, chrétiennes;—la mosquée des Tulipes, au sud, dominant la Marmara; la mosquée de la Valideh, au nord, sur la Corne d'Or, à l'entrée du grand pont; et, au centre de ce carré-là,—qui enferme la moitié de Stamboul,—la perle et le diamant: notre Souléïmanieh, où je vous ai menée tant de fois, pour admirer les colonnes du temple d'Ephèse[3]. Vous revoyez tout, dites? Eh bien, sœur, tout n'est plus que cendres, décombres, ou pierres noircies;et les mosquées de marbre seules épargnées, parce que l'incendie des trop petites maisons de bois n'a pas eu le temps ni la force de les entamer, les hautesdjamis, toutes revêtues de suie et de fumée, dominent à présent une sorte de farouche broussaille, la broussaille des débris épars. Là fut Stamboul. De nos Sept Collines, jadis pareilles aux Sept Collines de la Rome d'Occident, trois seulement sont épargnées. La désolation de cela, vous ne la concevez pas! Deux cent mille malheureux n'ont ni pain ni toit. Les grandes cours cloîtrées des mosquées servent de refuge à cette effroyable misère... Ma sœur chérie, vous souvient-il d'une promenade que jadis nous avons faite ensemble, dans l'enceinte crénelée du vieux château de Roumélie[4]? C'était domaine du Sultan, ce château. Et quelques émigrés du Caucase, fuyant les sanglantes persécutions des Russes, étaient venus s'y réfugier. Nous nous étions arrêtées toutes deux devant une cabane de fer-blanc et de carton, chenil dont mes chiens à moi n'auraient peut-être pas voulu. Et deux femmes en étaient sorties, deuxCircassiennes, dont l'une portait un enfant dans ses bras... Comme vous les aviez trouvées misérables, ces deux pauvres créatures, si fières néanmoins qu'elles refusèrent notre aumône!... Car elles ne possédaient réellement rien, exactement rien,—sauf leurs haillons et cette hutte bâtie de leurs mains.—Oui... Eh bien! aujourd'hui, un quart des femmes de Stamboul ne possèdent rien davantage. Et c'est une misère dont aucun cataclysme européen ne pourrait donner l'équivalent...[5]

En grande hâte, ma belle-mère et moi avons quitté le Bosphore pour rentrer en ville prendre notre part du deuil public et soulager un peu de l'infortune générale. Il y a beaucoup de charité, beaucoup de solidarité parmi nous. Mais il y a peu de ressources. Ceux-là mêmes qu'on appelle ici les riches feraient à Paris figure de pauvres. Donner seulement à manger à tous ceux qui ont faim, le pourrons-nous?

Mes chers yeux bleus, voilà, voilà ce quireste de notre Stamboul aimé. Et pour vous donner plus de détails, le cœur me manque...

Qui alluma l'incendie? On n'en sait rien. Chacun parle de malveillance et de mains criminelles. Je refuse de croire qu'une pareille chose soit même discutable. Quel monstre, quel fou épouvantable mettrait ainsi la flamme dans dix mille maisons de pauvres gens? Impossible, impossible! Le peuple, lui, veut voir la main d'Allah dans cette catastrophe, suite et couronnement d'une série d'autres malheurs dont il n'y a point de précédent dans notre histoire. L'impiété générale a provoqué la colère de Dieu, et Dieu a jeté sur nous l'Archange Noir. La jeune Turquie a méprisé le Coran. Les Jeunes-Turcs ont rompu l'ancienne loi, déposé l'ancien Sultan, préconisé mille nouveautés criminelles. Allah se venge et châtie tout son peuple coupable. Ne souriez pas!... Moi-même, en écrivant cela, je me surprends à frissonner... Quelle incroyable succession d'infortunes, véritablement, pour notre nation! Au dehors, la Bulgarie et la Roumélie refusent le tribut; la Bosnie et l'Herzégovine nous sont arrachées; la Crète est en révolte ... au dedans, l'Albanie, la Macédoine,la Syrie, l'Arabie, le Kurdistan s'insurgent et déchirent à deux mains la patrie. Partout le sang turc coule comme l'eau des fontaines. Notre Parlement fantoche use ses dernières énergies en convulsions stériles. L'étranger, de toutes parts, guette notre faiblesse; le Monténégro, lui-même, mobilise son armée, prêt à nous envahir! Comme s'il suffisait aujourd'hui du Monténégro pour mettre à bas les derniers vestiges de l'ancienne puissance ottomane... Hélas! il suffit peut-être de cela...[6]

Mais quelle tristesse, ô mes deux yeux, d'aimer passionnément son pays, comme j'aime ma Turquie, et d'assister à sa décadence chaque jour précipitée!... Encore, si cette décadence s'accompagnait de beauté! Si nous mourions comme nous avons failli mourir en 1877, parmi beaucoup de gloire, et parmi de grandes batailles noblement perdues!... Mais non... Cette Révolution même, qui semblait d'abord nous promettre sinon la résurrection turque, du moins une éclatante agonie, notre révolutions'achève dans de pauvres petites convulsions, petites, petites... Ah! ma sœur aimée! je n'oublie pas: il y a un an, c'était de féminisme que vous parliez, de ce féminisme proche que le nouveau régime ne pouvait manquer d'acclimater en terre turque... Savez-vous où nous en sommes, aujourd'hui? A ceci: que les femmes musulmanes, même voilées à triple voile, n'ont plus le droit de se promener en voiture découverte. Il faut relever les capotes des landaus, hausser les glaces, baisser les stores!... On n'avait jamais connu pareille rigueur du temps d'Abd-ul-Hamid...

Hélas! adieu, mes yeux bleus... qui sait s'il sera longtemps encore permis à votre petite sœur aimante d'écrire à sa sœur chrétienne?

Séniha.

P.-S.—Oh! je suis égoïste, égoïste, égoïste... Toute à nos malheurs turcs, je ne vous ai pas dit un mot tendre à propos de vos malheurs français... Qu'ils sont amers pourtant, et que mon cœur saigne en songeant à cette France, tant aimée des cœurs ottomans!...Adieu. Qu'Allah ait pitié de vous aussi...[7]

Séniha.

[1]10 août 1911.[2]Djami, en turc, signifie mosquée importante,—église;—les simples chapelles sont appeléesmesjid;—Sélimieh djami, ou Achmédieh, ou Souléimanieh:—mosquée de Sultan Sélim, ou de Sultan Ahmed, ou de Sultan Souléïman (du nom du fondateur); cette dernière, construite vers 1520 par Souléïman le Magnifique, est surnommée par les Turcs «la perle et le diamant de Stamboul»;—mosquée de la Valideh: mosquée construite par la Sultane Valideh, mère d'Abd-ul-Hamid Ier, auxviiiesiècle;—mosquée des Tulipes (Lalileh djami), surnom populaire d'une des mosquées du sud de Stamboul.[3]A l'intérieur de la mosquée do Souléïman sont quatre colonnes géantes, d'un très beau granit, qui proviennent d'une ancienne église grecque, et, antérieurement, de l'antique et célèbre temple d'Ephèse, dédié à Astarté.[4]Rouméli-hissar, sur le Bosphore, côte d'Europe.[5]A cette époque, il n'y eut pourtant pas de quête européenne pour les affamés de Constantinople. Ce n'était que des Turcs, n'est-ce pas! et qui n'étaient pas même bolchevicks...[6]Quinze mois plus tard, en effet, le Monténégro attaqua la Turquie. Il est vrai qu'il s'était assuré quelques alliances...[7]Août 1911! C'était alors l'époque infiniment douloureuse où, sur la menace prussienne, la France, abandonnant son droit, cédait à l'Allemagne la moitié du Congo français, jadis découvert, exploré et conquis par notre Brazza. De Stamboul incendié, la princesse Séniha tressaillait à la pensée de notre humiliation. Car jamais, jusqu'alors, un malheur français n'avait trouvé les cœurs turcs indifférents.

[1]10 août 1911.

[1]10 août 1911.

[2]Djami, en turc, signifie mosquée importante,—église;—les simples chapelles sont appeléesmesjid;—Sélimieh djami, ou Achmédieh, ou Souléimanieh:—mosquée de Sultan Sélim, ou de Sultan Ahmed, ou de Sultan Souléïman (du nom du fondateur); cette dernière, construite vers 1520 par Souléïman le Magnifique, est surnommée par les Turcs «la perle et le diamant de Stamboul»;—mosquée de la Valideh: mosquée construite par la Sultane Valideh, mère d'Abd-ul-Hamid Ier, auxviiiesiècle;—mosquée des Tulipes (Lalileh djami), surnom populaire d'une des mosquées du sud de Stamboul.

[2]Djami, en turc, signifie mosquée importante,—église;—les simples chapelles sont appeléesmesjid;—Sélimieh djami, ou Achmédieh, ou Souléimanieh:—mosquée de Sultan Sélim, ou de Sultan Ahmed, ou de Sultan Souléïman (du nom du fondateur); cette dernière, construite vers 1520 par Souléïman le Magnifique, est surnommée par les Turcs «la perle et le diamant de Stamboul»;—mosquée de la Valideh: mosquée construite par la Sultane Valideh, mère d'Abd-ul-Hamid Ier, auxviiiesiècle;—mosquée des Tulipes (Lalileh djami), surnom populaire d'une des mosquées du sud de Stamboul.

[3]A l'intérieur de la mosquée do Souléïman sont quatre colonnes géantes, d'un très beau granit, qui proviennent d'une ancienne église grecque, et, antérieurement, de l'antique et célèbre temple d'Ephèse, dédié à Astarté.

[3]A l'intérieur de la mosquée do Souléïman sont quatre colonnes géantes, d'un très beau granit, qui proviennent d'une ancienne église grecque, et, antérieurement, de l'antique et célèbre temple d'Ephèse, dédié à Astarté.

[4]Rouméli-hissar, sur le Bosphore, côte d'Europe.

[4]Rouméli-hissar, sur le Bosphore, côte d'Europe.

[5]A cette époque, il n'y eut pourtant pas de quête européenne pour les affamés de Constantinople. Ce n'était que des Turcs, n'est-ce pas! et qui n'étaient pas même bolchevicks...

[5]A cette époque, il n'y eut pourtant pas de quête européenne pour les affamés de Constantinople. Ce n'était que des Turcs, n'est-ce pas! et qui n'étaient pas même bolchevicks...

[6]Quinze mois plus tard, en effet, le Monténégro attaqua la Turquie. Il est vrai qu'il s'était assuré quelques alliances...

[6]Quinze mois plus tard, en effet, le Monténégro attaqua la Turquie. Il est vrai qu'il s'était assuré quelques alliances...

[7]Août 1911! C'était alors l'époque infiniment douloureuse où, sur la menace prussienne, la France, abandonnant son droit, cédait à l'Allemagne la moitié du Congo français, jadis découvert, exploré et conquis par notre Brazza. De Stamboul incendié, la princesse Séniha tressaillait à la pensée de notre humiliation. Car jamais, jusqu'alors, un malheur français n'avait trouvé les cœurs turcs indifférents.

[7]Août 1911! C'était alors l'époque infiniment douloureuse où, sur la menace prussienne, la France, abandonnant son droit, cédait à l'Allemagne la moitié du Congo français, jadis découvert, exploré et conquis par notre Brazza. De Stamboul incendié, la princesse Séniha tressaillait à la pensée de notre humiliation. Car jamais, jusqu'alors, un malheur français n'avait trouvé les cœurs turcs indifférents.


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