[1]Cf. lepost-scriptumde ce conte.[2]Unmétallick, ou sou (piécette demétal, d'un métal autre que l'or ou l'argent).
[1]Cf. lepost-scriptumde ce conte.
[1]Cf. lepost-scriptumde ce conte.
[2]Unmétallick, ou sou (piécette demétal, d'un métal autre que l'or ou l'argent).
[2]Unmétallick, ou sou (piécette demétal, d'un métal autre que l'or ou l'argent).
Pour le capitaine de vaisseau Pierre Loti.
Hors du prétoire, un feu de peloton crépita. Lors, Antonio Onaglia, greffier de la cour martiale, tourna sa face napolitaine, glabre et grasse, vers le profil busqué du colonel Carlo Torelli,—Piémontais, président,—pour annoncer d'une voix ânonnante:
—Justice est faite!
A quoi le colonel président répliqua d'un ordre bref:
—Appelez la cause suivante!
Et trois nouveaux accusés entrèrent, garrottés si prudemment que le sang leur sortait par-dessous les ongles.
C'étaient trois Arabes encore, tout commeceux qu'on venait d'exécuter; trois Arabes fort pouilleux: un vieillard, un enfant et un homme. Tous trois portaient le burnous et le fez,—deux chefs d'accusation déjà majeurs;—et, pour comble, leurs six mains, étalées sous les yeux des juges, montraient des traces noires bien suspectes. Cela sentait la poudre à plein nez. Donc, point d'erreur probable: la cour, une fois de plus, se trouvait en face d'un trio de ces bandits coupables d'avoir, quelques heures plus tôt, traîtreusement attaqué les braves troupes italiennes. Le crime était patent. La fusillade s'imposait donc.
Carlo Torelli, colonel et président, s'inclinait déjà vers ses assesseurs, et ceux-ci déjà opinaient. Toutefois, le double geste ébauché ne s'acheva pas. Dans le prétoire, ouvert à deux battants, comme la loi l'exige, deux hommes venaient d'entrer, deux Européens, deux étrangers, deux journalistes, comme en témoignaient leurs kodaks en bandoulière et leurs carnets sans cesse crayonnés. D'un coup d'œil gêné, Carlo Torelli toisa ces deux hommes. L'un était Anglais, l'autre Français. Ironiques et impassibles, tous deux considéraient la cour. Carlo Torelli, président, toussad'abord, hésita ensuite, et se résigna enfin,—par égard pour la presse occidentale, et quel que fût le temps perdu,—à ne pas condamner sans interrogatoire.
Il appela donc:
—Interprète!
Et le drogman s'étant précipité:
—Vous trois, qui êtes-vous?
Or, avant même que l'interprète eût traduit en arabe la question, l'un des accusés,—celui qui n'était ni l'enfant, ni le vieillard,—avança d'un pas, haussa ses mains garrottées, et, parlant d'une voix nette, en italien très pur, répondit:
—Monsieur le président, je suis, moi, Ahmed bey Alledine, colonel au service de Sa Majesté Impériale le Sultan; et ceux-ci sont mon père, Mehmed pacha, général de brigade en retraite, et mon fils, Arif, soldat volontaire.
Sur la cour martiale, une stupeur s'abattit. Ces gens-là,—déguenillés, hirsutes,—ces va-nu-pieds, pris tels quels, sans insignes et sans galons, au coin d'une haie?—des soldats?—de vrais soldats? des officiers turcs? des officiers?!! Allons donc! Carlo Torelli seretint d'éclater de rire, et d'envoyer, sans plus ample information, ces trois mauvais plaisants au mur. Sous l'œil trop attentif des deux journalistes occidentaux, il crut bon toutefois de questionner encore:
—Avez-vous des papiers, des papiers officiels, à l'appui de vos dires?
Ahmed bey Alledine, de ses deux mains liées, fouilla dans les plis de son burnous:
—Voici ma commission.
Il précisa, durant que le Piémontais, encore incrédule, examinait de tout près cette commission inattendue:
—Veuillez faire constater par votre drogman que le séraskier[1]m'accrédite comme colonel commandant le deuxième régiment des volontaires arabes du vilayet de Tripoli. Ceci pour vous bien démontrer que, chef de soldats sans uniforme, j'ai dû, pour ne pas me distinguer de mes hommes, renoncer moi-même à mon ancienne tenue de colonel ottoman.
Ahmed bey Alledine, ayant ainsi dit, se tut.
Et un tel silence succéda qu'on put entendre, dans tout le prétoire, le grattement léger descrayons sur le papier des carnets, durant que les deux journalistes griffonnaient leurs notes.
Carlo Torelli, à la fin, se ressaisit pourtant, et reprit contenance.
Froissant d'une main brusque l'importune commission, il fit tête, les yeux relevés vers le Turc impassible:
—Admis!—dit-il, la voix sèche.—Admis. Vous êtes le colonel Ahmed.—Il n'ajoutait pas le titre, ni le nom noble, inconscient peut-être de son insolence.—Vous êtes le colonel Ahmed. Et après?
Muet, l'accusé haussa les sourcils.
—Oui, après?—répéta Carlo Torelli, président.—Cela change-t-il quoi que ce soit à l'affaire? Vous êtes accusé d'avoir, le 26 octobre dernier, avant-hier, attaqué traîtreusement, par derrière, les troupes italiennes. Niez-vous le fait?
Ahmed bey, dédaigneux, sourit:
—Il n'y a point de traîtrise chez nous, Turcs, monsieur! et pas même dans notre façon de déclarer la guerre, sachez le bien! Je ne vous ai pas attaqués traîtreusement: je vous ai attaqués, tout court.
—Par derrière!
—Par derrière, en effet! puisque, comme jadis en Abyssinie, vous avez été assez mauvais soldats pour vous laisser tourner par un adversaire inférieur en nombre.
—Supérieur.
—Inférieur! Vous êtes 50.000 Italiens. Nous sommes 3.000 Ottomans, appuyés par 18.000 Arabes. Mon régiment, avant-hier, ne comptait pas 400 fusils.
—Où sont-ils, ces fusils?
—Ne vous en inquiétez pas! Ce n'est point en vain que notre arrière-garde s'est sacrifiée pour assurer la retraite. Des quatre cents, vous en retrouverez trois cent cinquante en face de vous à la prochaine affaire. Restent cinquante. De ceux-là, je veux dire des braves gens qui les portaient, quinze sont tombés au feu,—quinze seulement: vous tirez assez mal!—et trente-cinq, l'arrière-garde, tombent en ce moment même au mur, assassinés par vous, cour martiale.
Le Piémontais bondit dans son fauteuil.
—Exécutés, monsieur! exécutés légalement, après jugement en forme! Vos soi-disant soldats ne sont que des bandits, et c'est après avoir fait leur soumission à l'Italie qu'ilsont repris les armes contre elle, et tiré dans notre dos!
Pour la première fois, le Turc fronça les sourcils:
—Monsieur,—dit-il rudement,—il faut être bien lâche pour insulter des morts!
Et comme l'insulteur cherchait une réplique:
—Tout ce que vous dites est d'ailleurs faux,—reprit Ahmed bey Alledine;—et vous le savez. Mes soldats ne se sont jamais soumis à vous,—non plus qu'aucun autre Arabe des régiments volontaires, non plus qu'aucun caïd indépendant. Pas un chef n'est venu reconnaître votre drapeau.
—Allons donc! Cent, deux cents chefs sont venus, solennellement.
—Cent, deux cents mendiants, juifs pour la plupart, par vous-mêmes déguisés en chefs! Cela peut compter aux yeux de l'Europe, complice de votre brigandage[2]. Cela ne compte pas à nos yeux musulmans. Cela necompte pas non plus aux yeux d'Allah, notre juge à tous deux, vous et moi.
Carlo Torelli, colonel et président, jeta vers les deux journalistes, qui écrivaient toujours, un coup d'œil oblique. Puis:
—Injures et calomnies!—prononça-t-il, solennel.—Peu importe! d'un prisonnier, rien ne blesse. Je passe donc outre. A présent, veuillez moins parler, et mieux répondre. Vous avouez avoir participé à l'attaque du 26 octobre?
Ahmed bey inclina la tête:
—Je l'ai commandée.
—Bien. Les deux hommes qui sont là y ont pris part aussi?
—Oui. Mon fils est soldat, et mon père, général en retraite, est redevenu soldat en s'engageant dans mon régiment.
—Bien. Tous trois, vous vous êtes battus sans uniforme?
—Oui. Vous savez pourquoi.
—Bien. Et vous avez commandé ou encadré des indigènes tripolitains?
—Des Arabes du vilayet turc de Tripoli, citoyens ottomans, soldats ottomans, oui.
—Bien. Il suffit.
Cette fois, Carlo Torelli, président de lacour martiale, se pencha tout de bon vers ses deux assesseurs, et ceux-ci, tout de bon, opinèrent du chef.
Souriants, méprisants, les trois Turcs attendaient la sentence. Pour la prononcer, Carlo Torelli, par égard pour la presse occidentale encore, jugea décent de se lever:
—La cour,—dit-il, parlant à présent du ton le plus courtois,—la cour, après interrogatoire des accusés, et retenant leur aveu formel d'avoir fait partie d'un corps irrégulier, lequel a porté les armes et combattu après soumission jurée, les condamne à la peine de mort et ordonne qu'il soit procédé sur l'heure à l'exécution
—Jugement sans appel, enregistré!—ânonna Antonio Onaglia, greffier, Napolitain.
Des trois condamnés, pas un n'interrompit son sourire.
L'homme, Ahmed bey, dit seulement, du ton le plus ferme:
—Padishah'm tchok yacha[3].
Et le vieillard, Mehmed pacha, ajouta, d'une voix sereine:
—Allah ekber![4].
Quant à l'enfant, respectueux devant ses père et grand'père, il se tut.
Les carabiniers les emmenèrent.
Hors du prétoire, un feu de peloton crépita.
Lors Antonio Onaglia, greffier, annonça:
—Justice est faite!
Et Carlo Torelli, président, ordonna:
—Appelez la cause suivante.
Or, comme il prononçait le dernier mot, il rougit légèrement et détourna la tête, pour ne pas voir les deux journalistes, le Français et l'Anglais, qui, tous deux, s'étaient levés l'instant d'avant pour saluer chapeau bas les trois martyrs marchant à la mort, mais qui, maintenant tête couverte, tournant le dos à la cour martiale, sortaient du prétoire, et, passant le seuil, y crachaient[5].
[1]Leséraskier,—le ministre de la guerre de l'empire ottoman.[2]Complice en effet, puisque personne en Europe ne protesta contre l'agression italienne, et que seule l'Allemagne, par une adroite habileté, sut exprimer alors sa sympathie aux Turcs. Qu'on s'étonne après cela qu'en 1914 la Turquie s'en soit souvenue!...[3]Vive l'empereur![4]Dieu est grand![5]Écrit avant 1914. L'auteur toutefois, n'ayant rien avancé que la vérité, n'en retire rien. D'autant que, lui-même ayant eu l'honneur de servir sous le maréchal Lyautey, sait qu'il est d'autres méthodes que les fusillades pour importer en terres d'Islam notre civilisation d'Occident.
[1]Leséraskier,—le ministre de la guerre de l'empire ottoman.
[1]Leséraskier,—le ministre de la guerre de l'empire ottoman.
[2]Complice en effet, puisque personne en Europe ne protesta contre l'agression italienne, et que seule l'Allemagne, par une adroite habileté, sut exprimer alors sa sympathie aux Turcs. Qu'on s'étonne après cela qu'en 1914 la Turquie s'en soit souvenue!...
[2]Complice en effet, puisque personne en Europe ne protesta contre l'agression italienne, et que seule l'Allemagne, par une adroite habileté, sut exprimer alors sa sympathie aux Turcs. Qu'on s'étonne après cela qu'en 1914 la Turquie s'en soit souvenue!...
[3]Vive l'empereur!
[3]Vive l'empereur!
[4]Dieu est grand!
[4]Dieu est grand!
[5]Écrit avant 1914. L'auteur toutefois, n'ayant rien avancé que la vérité, n'en retire rien. D'autant que, lui-même ayant eu l'honneur de servir sous le maréchal Lyautey, sait qu'il est d'autres méthodes que les fusillades pour importer en terres d'Islam notre civilisation d'Occident.
[5]Écrit avant 1914. L'auteur toutefois, n'ayant rien avancé que la vérité, n'en retire rien. D'autant que, lui-même ayant eu l'honneur de servir sous le maréchal Lyautey, sait qu'il est d'autres méthodes que les fusillades pour importer en terres d'Islam notre civilisation d'Occident.
Aux derniers Turcs encore debout.
C'est à Constantinople que je fis sa connaissance. Il y a longtemps de cela. C'était, si j'ai bonne mémoire, en 1902 ou 1903. J'étais alors officier de quart à bord du stationnaire français; et lui, capitaine d'état-major, aide de camp de Sa Majesté Impériale, Sultan Abd-ul-Hamid II. Nous fûmes tout de suite très bons amis; d'abord parce qu'il parlait un irréprochable français, délicieux à savourer, quand on s'était longuement usé l'intelligence à interpréter le français tout autre, et vraiment spécial, que pratiquent les chrétiens du cru, lesrayas;ensuite, parce qu'il portait un superbe uniforme rouge et bleu, étonnamment pareil aux uniformes de chez nous, aux chers uniformes pimpants de notre ancienne armée, de celle qui remporta les victoires d'Inkermann et de Solférino... Mon père en avait été, toute sa vie durant, de cette armée-là, et ce capitaine turc me fit l'effet d'un lointain cousin retrouvé tout à coup, par très grand hasard.
Il s'appelait Arif,—Arif bey, car il était bey, étant fils de pacha. La démocratique Turquie admet cette noblesse à deux degrés, semi-héréditaire, et qui ramène à la roture le petit-fils de l'homme anobli. Le père d'Arif, vieux soldat naïf comme une jeune fille, avait conquis son titre sabre au poing, sur dix champs de bataille, de Sébastopol à Plewna. Peut-être s'était-il battu en Crimée à côté de mon père à moi.
Tant qu'il y aura par le monde des Français et des Turcs, ils feront ensemble bon ménage, car les uns et les autres sont frères en bravoure. Cette fraternité-là en vaut d'autres.
Bref, je devins l'ami très intime d'Arif bey.
C'était un beau grand gars à longues moustachesblondes, et dont les yeux très bleus vous regardaient toujours droit au visage sans jamais se dérober ni fléchir. Il plaisait fort. Aux mercredis de l'ambassadrice d'Angleterre, chez qui nous nous étions rencontrés pour la première fois, maintes jolies femmes très occidentales le regardaient avec intérêt, et plusieurs d'entre elles ne se firent guère prier, j'en ai peur, pour frotter leurs peaux chrétiennes contre le cuir mécréant de cet infidèle, cuir d'ailleurs fort appétissant, circonstance bien atténuante. Un Turc, n'allez pas vous figurer que ça ressemble de près ni de loin à aucune espèce de nègre! Dieux, non! Au milieu du pêle-mêle balkanique,—parmi les Grecs à cheveux bleus, les Bulgares à pommettes jaunes, les Arméniens à nez crochu,—les vrais Osmanlis, mi-Circassiens, mi-Turkmènes, font plutôt figure d'hommes du nord, d'Anglais ou de Flamands, voire de Français, fourvoyés, Allah sait pourquoi! dans la galère levantine.
Peu nous chaut d'ailleurs. Tel que sa mère l'avait fait, Arif n'était nullement haï d'un respectable nombre de belles dames européennes; et lui-même ne les détestait point, n'en détestait aucune. Bon musulman,—sans doute pratiquait-ilenvers elles toutes la plus équitable polygamie? Rien à redire là-dessus. J'en parle du reste au jugé: Arif était trop gentilhomme pour se jamais permettre, sur le chapitre de ses multiples amies, la plus imperceptible confidence. Mais le Tout-Constantinople est bavard. Et les potins étaient légion.
Je me souviens, entre dix autres malheureuses, d'une adorable Athénienne, tellement dédaigneuse et silencieuse que le clan diplomatique l'avait surnomméela Muette. Arif lui délia si bien la langue que lui-même en fut surnommé, du coup,Portici.—Portici, l'homme qui a fait parler la Muette... Ne me battez pas! c'est de l'esprit à la mode chrétienne d'Orient, à la modepérote.—Si vous ne savez pas ce qu'est Péra, demandez à Pierre Loti de vous l'apprendre.
En tout cas, polygame ou le contraire, mon ami Arif bey semblait s'accommoder à merveille de la vie qu'il menait. Et de ma vie je ne connus homme plus évidemment heureux, plus constamment en joie et liesse. Amoureux, j'imagine qu'il ne rencontrait guère de cruelles. Soldat, j'ai lieu de croire que sa carrière lui valait mainte satisfaction. Enfin, le fait est que,de 1902 à 1904, je ne le vis pas trois jours de suite mélancolique, et que j'appris de sa bouche, sans nulle leçon préméditée, un véritable répertoire de vieilles chansons musulmanes, chefs-d'œuvre d'une extravagante drôlerie. J'y ai puisé d'ailleurs une bonne gart de ce que je sais aujourd'hui sur l'Islam. Et si j'ai fini, notamment, par comprendre et sentir, mieux peut-être que la plupart des hommes d'Occident, Kipling et Loti exceptés, tout ce que cet Islam méconnu recèle encore d'héroïque insouciance et de résignation dédaigneuse, après tant et tant d'années d'une famine véritable, subie du fait des usuriers de Grèce et d'Arménie, du fait aussi des financiers cosmopolites, complices ... oui, si j'ai compris et senti ces choses, c'est probablement grâce aux éclats de rire d'Arif bey, mon ami! et grâce aux chansons qu'il me chantait, chansons turques, ironiques et courageuses...
Ensuite la vie nous sépara. Ce fut à l'automne de 1904. Un nouvel embarquement m'expédia du Levant au Ponant. Arif quitta Stamboul et s'en fut guerroyer au Hedjaz. Et letemps se chargea d'allonger la distance entre nous.
Or, quatre ou cinq ans plus tard ... quatre ans et quart, pour préciser: le 24 décembre 1908 ... une bonne chance me fit débarquer à Paris juste à point pour le réveillon.
Minuit sonnant, je m'asseyais en bruyante compagnie avenue de l'Opéra, au café de Paris. La boîte, naturellement, était pleine comme un œuf. Je ne pus donc moins faire que remarquer, à main droite, au fond du salonselect, une table vraiment somptueuse, en ceci qu'elle était assez grande pour six convives au moins, et qu'un seul couple s'y prélassait. Couple d'ailleurs élégant, et de la bonne élégance. A coup sûr, des gens bien, et discrets. Rien du prince cosaque, ni du roi transatlantique. La dame, fort belle, me faisait face et je pus l'examiner à mon aise. Elle ressemblait avec exactitude à n'importe quelle Parisienne, et je m'y serais trompé, si je n'avais bientôt remarqué, dans le regard et dans l'allure de cette Parisienne-là, un étonnement contenu, mais perpétuel, un effarement véritable,—l'effarement d'une créature naguère sauvage ourecluse, et tout d'un coup lâchée en pleine bacchanale civilisée,—en plein café de Paris un 24 décembre, à minuit.—Je m'avisai alors du cavalier. Il me tournait le dos. Mais au bout d'un moment, je réussis à l'entrevoir de profil. Et je le reconnus du premier coup: c'était Arif bey.
Sitôt que je pus, je me levai de ma table, et je parvins à me faufiler jusqu'à la sienne. Lui aussi me reconnut sur-le-champ. Il renversa sa chaise pour venir à moi plus vite. Et nous nous serrâmes la main comme si nous nous étions quittés la veille.
Après quoi, et tout de go, Arif voulut me présenter à sa compagne. Il me la nomma: Natiché hanoum. Elle était une cousine à lui, turque, bien entendu, et débarquée de l'Orient-express le matin même. Il avait trouvé plaisant la débaucher un peu dès son premier soir, pour qu'elle oubliât plus vite le harem. Moi, de rire, et je protestai: «Quoi donc? c'était ainsi qu'on quittait le voile? qu'était devenu le sévèretcharchaf,—la grande draperie noire, à peine transparente, dont les dames musulmanes s'enveloppent entières, des cheveux aux chevilles, sitôt qu'elles mettent le boutde leurs petits pieds hors de la maison?»
Mais Arif riait plus fort que moi:
—Eh! très cher! vous n'y songez donc plus? Nous sommes en Révolution, ne l'oubliez pas!
Rien n'était plus juste. Six mois plus tôt, le Sultan Abd-ul-Hamid avait octroyé une constitution à ses peuples. 1908, aux yeux des Turcs, c'était,—pour un temps, pour le temps d'alors!... pour un très petit temps!—1789. Et quand Arif bey, à propos du visage nu de sa belle cousine, prononça ce mot,—Révolution,—je ne pus m'empêcher de songer à nos propres révolutionnaires de l'avant-dernier siècle. Eux aussi l'avaient cru,—et de très bonne foi, la Bastille à peine prise!—que l'heure des libertés, de toutes les libertés, venait de sonner pour la France...
Le lendemain, 25 décembre 1908, je fis visite à mon ancien ami. Il s'était logé coquettement entre Passy et Auteuil. Son séjour à Paris pouvait se prolonger: le nouveau régime ottoman l'avait chargé d'une mission en France.
—D'une mission militaire, je suppose?
—Militaire, barbare que vous êtes? non, dieux! d'une mission agricole.
Qu'un soldat fût chargé d'acheter des moissonneuses, cela ne me surprit pas outre mesure. Les gouvernements révolutionnaires ont assez l'habitude de ne pas s'obstiner sottement à toujours mettre «the right man in the right place»,—l'homme qu'il faut où il faut. Les autres gouvernements aussi, pour être juste.
Mais je n'eus garde de souffler mot de ces réflexions à Arif bey, car j'avais déjà constaté qu'Arif bey, jadis aide de camp de Sa Majesté Impériale, était présentement révolutionnaire, Jeune-Turc. Il ne s'en cachait d'ailleurs pas.
—Très cher,—me dit-il le plus chaleureusement du monde,—la Turquie dormait, la Turquie se réveille. Nous étions un peuple arriéré, nous étions une nation de troisième ou quatrième ordre; nous serons demain à l'avant-garde de l'Europe, et l'Europe comptera avec la puissance ottomane comme elle compte avec la puissance anglaise ou avec la puissance allemande.
Malgré moi, je hochai la tête. Arif bey me saisit les deux mains:
—Vous n'y croyez pas!—s'écria-t-il.—Mais je sais que vous nous aimez! et alors,grâce à Dieu, vous aurez bientôt fait d'être convaincu... Réfléchissez seulement une minute: l'empire turc est-il moins vaste que l'Allemagne ou que la France?
—Certes non, tout au contraire.
—Ne sommes-nous pas vingt ou vingt-deux millions d'Ottomans? En 1789, vous n'étiez guère davantage de Français.
—C'est exact.
—Enfin, vous avez vécu parmi nous. Eh bien! répondez-moi en toute franchise: trouvez-vous les Turcs moins braves, moins honnêtes, moins intelligents qu'aucune autre race orientale, et même que n'importe quelle autre race d'Europe?
Pour lui répondre, je me levai:
—Arif, écoutez-moi bien...: ceci n'est pas une flatterie:—Sur mon honneur d'officier français, j'affirme que les Turcs musulmans, vos compatriotes, sont parmi les plus courageux, les plus loyaux, les plus probes de tous les hommes. J'affirme pareillement qu'ils sont doux et humains, contrairement aux monstrueuses légendes sans cesse répandues par vos ennemis, les chrétiens orthodoxes et les Arméniens, tous gens fourbes et menteurs.J'affirme encore que le Turc est intelligent et industrieux, au moins autant que le Serbe et que le Hongrois plus que le Russe et que le Bulgare...
—Alors, très cher?
—Alors... Alors, Arif, vous étiez hier encore un peuple moyenâgeux, égaré parmi les nations modernes; vous êtes, aujourd'hui encore, un peuple mahométan, égaré parmi les nations chrétiennes... Arif, au lieu d'acheter des moissonneuses en France, je regrette que vous n'achetiez pas des canons.
—Oh!—dit-il,—j'ai plus de confiance que vous dans la parole d'honneur de l'Europe[1]. L'Europe a garanti l'intégrité de la Turquie. Serait-ce donc au moment que nous tentons un effort vers une civilisation plus haute, que?...
—Bon, bon!—lui dis-je.—Vous avez sans doute raison. Parlez-moi plutôt de votre jolie cousine ... que pense-t-elle de Paris, et du souper de Noël?
Alors Arif oublia la révolution turque. Il meparla de sa cousine. Et lui, l'homme infiniment discret, qui jamais n'avait, par sa propre faute, compromis la moindre maîtresse, n'en ayant jamais aimé aucune, il bavarda cette fois, et me dit tant et tant de choses que j'eus vite fait de deviner la seule chose qu'il ne me disait pas.
Natiché hanoum, fille d'un demi-frère du pacha père d'Arif bey, avait été, à la mort de ses parents, confiée au harem[2]de son oncle. Arif l'avait alors connue et aimée. Mais le pacha, soucieux de vite caser une nièce aussi grande fille,—elle touchait à ses vingt ans,—l'avait mariée en trois mois, la consultant tout juste. Beau parti d'ailleurs; fortune, situation, jeunesse même et bonne grâce de l'époux, tout y était, sauf ceci que Natiché hanoum n'aimait pas, ne pouvait pas aimer cet époux, puisque déjà Arif l'aimait, et qu'elle aimait Arif...
Pour cet amour encore, la Révolution était survenue fort à point.
—Nos femmes peuvent à présent voyager.
Et ma cousine, qui, je vous l'ai dit, ne peut souffrir sa brute de mari, s'est découvert très à point une neurasthénie qu'il faut soigner en France. A titre de parent, je l'ai naturellement accompagnée!...
—Naturellement... Mais, dites-moi, Arif... quand Natiché hanoum retournera en Turquie, ne craignez-vous pas que le tcharchaf ne lui paraisse dur à reprendre, au sortir de la liberté parisienne?
—Pensez-vous, très cher!... le tcharchaf! Mais c'est ancien régime en diable, le tcharchaf! Quand nous retournerons en Turquie, la Révolution aura déchiré le tcharchaf depuis beau temps, et nos femmes, affranchies, marcheront par les rues comme marchent les vôtres, visage découvert et front haut!
—Arif bey ... heu ... ainsi soit-il!
Ils s'aimaient très passionnément, Arif bey et Natiché hanoum. J'eus maintes fois l'occasion de les rencontrer tous deux, seul à seule, ou s'imaginant qu'ils l'étaient. Et rien ne m'apparut jamais plus émouvant que la folle tendresse de ces deux êtres, d'ores et déjà condamnés à l'impitoyable et proche séparation.Le destin était suspendu sur leurs têtes comme une épée au bout d'un cheveu.
Or, l'épée tomba. Car voici la fin de cette histoire.
C'était hier. La rue Royale venait de me renvoyer du Ponant au Levant. Et, pour rallier du côté de Beyrouth mon nouveau croiseur, il m'avait fallu prendre passage à Marseille sur le courrier de Turquie, qui passe par Constantinople et s'y arrête trente-six heures.
Je profitai de cette escale pour revoir en grande hâte la vieille ville tant aimée. Et j'avais pris, au pont de Kara keuy, lechirket[3]à vapeur qui remonte le Bosphore en zigzags, de Stamboul à Cavak. Soudain,—nous venions de dépasser l'échelle de Candilli,—un Turc en uniforme s'approcha de moi et me salua. Je lui rendis son salut sans le reconnaître: il dut se nommer... C'était Arif encore. Mais changé! changé, oh! à n'y pas croire!... Sa moustache blonde était devenue grise. Sa tempe s'était creusée. Ses yeux bleus, assombris, brillaient de fièvre sous l'ombre dessourcils froncés. Il ne riait plus!... jamais plus...
Nous ne causâmes point, ni lui, ni moi.—Que dire? L'avant-veille, la confédération balkanique avait forcé la Turquie à la guerre, identiquement comme Bismarck, en 1870, y força la France. Arif n'avait, ni je n'avais la moindre illusion sur l'issue. Immobiles l'un et l'autre, nous regardions fuir le long du chirket les chères rives d'Europe et d'Asie, également merveilleuses...
Cependant, au bout d'une heure de silence, Arif, tout à coup, se retourna vers moi. Nous passions devant Thérapia, où sont groupés les palais d'été des grandes ambassades. Arif me les montra:
—C'est vous qui aviez raison!—dit-il:—la parole d'honneur de l'Europe ... pouah!...
Je lui demandai alors:
—Où allez-vous?
Il me répondit, avec un signe de tête vers l'Occident:
—Là-bas!
Et il expliqua:
—Je pars ce soir pour le front. Avant, j'ai voulu, comme vous, revoir tout le Bosphore...—ilbaissa la voix:—revoir tout le Bosphore ... avec elle...
Étonné, je regardai autour de nous, et je ne vis personne. Mais, des yeux, il me montra le salon des hanoums, le salon des dames turques voilées, le salon interdit aux hommes, à tous les hommes, musulmans aussi bien que chrétiens.
—Elle est là,—murmura-t-il.
Je me taisais. Que dire, cette fois encore? Une angoisse de pitié serrait ma gorge.
Lui reprit, un peu plus haut:
—Oui, très cher! elle est là!... Ah! dieux! quelle faillite!... Tous nos espoirs, toutes nos chimères, tous nos enthousiasmes, ils sont là, eux aussi: dans le salon clos, sous le tcharchaf!—Et ils n'en sortiront plus, plus jamais!... Vous vous rappelez, notre réveillon du café de Paris? Vous avez eu raison, encore, ce soir-là! Pauvre révolution turque, si noblement commencée! Pauvre nation chimérique, qui voulait vivre, respirer, être libre, être grande! Union, Progrès! Ah! l'Europe y a vite mis bon ordre...
Je lui pris la main droite, et je comptai sur ses doigts:
—Arif, de 1908 à 1912, quatre ans. De 1789 à 1793, quatre ans. Vous n'en êtes qu'à 1793. Patience! Ce ne fut qu'en 1796 que Bonaparte vint.
—Parbleu!—dit-il,—Bonaparte! Vous, on vous a laissé le temps de l'attendre! Nous, l'Europe n'aura garde!
Quand lechirketaccosta derechef le pont de Kara keuy, nous descendîmes ensemble. Le salon des hanoums se vidait aussi, et les dames turques, quittant le bateau, s'en allaient, chacune de leur côté, toutes impénétrablement voilées du sombre tcharchaf. En vérité, non! elle n'avait rien changé à rien, la révolution!
Arif et moi demeurions cependant sur le trottoir du pont, la main dans la main. Une hanoum, à mes yeux pareille aux autres, passa devant nous, plus lentement peut-être que les autres; son voile s'agita, très peu.
—C'est elle,—me souffla Arif bey.—A présent c'est comme cela que je la vois. Jamais mieux!...
Il serra fortement ma main:
—Et maintenant, adieu! La comédie est finie.
Je retenais sa main dans la mienne:
—Pas adieu, Arif!... Au revoir!
Il haussa les épaules:
—Non, très cher! pas au revoir: adieu! Après cette chose-là, que voulez-vous qu'il me reste à faire, sauf mourir?
Il mourut.
Méditerranée, an 1330 de l'hégire.
[1]Il est déshonorant d'être contraint à constater que, vingt fois, de 1830 à 1914, l'Europe entière, et spécialement la France et l'Angleterre, garantirent sur leur parole et sur leur signature l'intégritéde l'Empire Ottoman.—Chiffons de papier, sans doute?[2]Au harem de son oncle, c'est-à-dire aux dames qui habitaient la maison: épouse, mère, sœurs, cousines, etc. N'oublions pas que le Turcs d'aujourd'hui sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, monogames.[3]Chirket-i-haïrié, vapeurs à passagers qui faisaient le service des deux rives du Bosphore.
[1]Il est déshonorant d'être contraint à constater que, vingt fois, de 1830 à 1914, l'Europe entière, et spécialement la France et l'Angleterre, garantirent sur leur parole et sur leur signature l'intégritéde l'Empire Ottoman.—Chiffons de papier, sans doute?
[1]Il est déshonorant d'être contraint à constater que, vingt fois, de 1830 à 1914, l'Europe entière, et spécialement la France et l'Angleterre, garantirent sur leur parole et sur leur signature l'intégritéde l'Empire Ottoman.—Chiffons de papier, sans doute?
[2]Au harem de son oncle, c'est-à-dire aux dames qui habitaient la maison: épouse, mère, sœurs, cousines, etc. N'oublions pas que le Turcs d'aujourd'hui sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, monogames.
[2]Au harem de son oncle, c'est-à-dire aux dames qui habitaient la maison: épouse, mère, sœurs, cousines, etc. N'oublions pas que le Turcs d'aujourd'hui sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, monogames.
[3]Chirket-i-haïrié, vapeurs à passagers qui faisaient le service des deux rives du Bosphore.
[3]Chirket-i-haïrié, vapeurs à passagers qui faisaient le service des deux rives du Bosphore.