MADAME BARBE-BLEUE

Ouvrez tout, allez partout ; mais pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer.La Barbe-Bleue.

Ouvrez tout, allez partout ; mais pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer.

La Barbe-Bleue.

DÉCOR.—Le bungalow desGADSBYdans les plaines. Un dimanche matin, onze heures.LE CAPITAINE GADSBY, en manches de chemise, est penché sur un harnachement complet de hussard, depuis la selle jusqu’à la corde de bivouac, lequel est proprement rangé sur le plancher de son cabinet. Il fume une vieille bouffarde de bruyère, et la pensée lui ride le front.

LE CAP. G.(à lui-même, en maniant une têtière). — Jack est un âne. Il y a du cuivre là-dessus de quoi charger une mule — et si les Américains connaissent rien à rien, on peut faire tout sauter, sauf le mors. Pas besoin non plus du licol d’abreuvoir. De la blague ! — Une demi-douzaine de parures de chaînes et de porte-mousqueton pour un seul cheval ! Absurde ! (Se grattant la tête.) Voyons, réfléchissons à tout, en prenant les choses au commencement. Ma parole, j’ai oublié le barême des poids ! N’importe. Garderons le mors seulement, et éliminerons tous les cuivres, depuis la croupière jusqu’au poitrail. Pas de poitrail du tout. Une simple courroie… comme les Russes. Hi ! Jack n’aurait jamais pensé à cela !

MRS. G.(entrant précipitamment, la main bandée). — Oh ! Pip, je me suis brûlé la main avec ces horribles, horribles confitures de Tiparee !

LE CAP. G.(d’un air absent). — Hein ! Quo-oi ?

MRS. G.(l’œil tout grand de reproche). — Je me suis brûléeaf-freusement ! Cela ne vous fait rien ? Et moi qui tenais tant à ce que ces confitures confiturent comme il faut !

LE CAP. G.— Pauvre petite femme ! Laissez-moi embrasser la place et qu’il n’y paraisse plus. (Déroulant le bandage.) Petite farceuse ! Où est-elle, cette brûlure ? Je ne la vois pas.

MRS. G.— Au bout du petit doigt. Là !… C’est une grosse, grosse brûlure !

LE CAP. G.(baisant le petit doigt). — Bébé ! Laissez Hyder veiller aux confitures. Vous savez que je ne tiens pas aux chatteries.

MRS. G.— Vrai-ment ?… Pip !

LE CAP. G.— Pas de ce genre en tout cas. Et maintenant, sauvez-vous, Minnie, et laissez-moi à mes bas calculs. Je suis occupé.

MRS. G.(s’installant avec calme sur une chaise longue). — Je le vois. Quel gâchis vous faites ! Pourquoi avez-vous apporté toutes ces machines en cuir qui empestent la maison ?

LE CAP. G.— Pour faire joujou. Est-ce que cela vous ennuie, ma chère ?

MRS. G.— Laissez-moifaire joujou aussi. Cela me ferait plaisir.

LE CAP. G.— Je crains que non, chaton… Ne pensez-vous pas que ces confitures vont brûler, ou quoi que ce soit que font les confitures lorsqu’une adroite petite femme de ménage ne les surveille pas ?

MRS. G.— Je croyais vous avoir entendu dire que Hyder pouvait s’en occuper. Je l’ai laissé dans la verandah, en train de les remuer… quand je me suis fait tant de mal.

LE CAP. G.(l’œil revenant au harnachement). — Po-oovre petite femme !… Trois livres quatre onces et sept onces font trois livres onze onces, et on peut réduire cela à deux livres huit onces, rien qu’avec un peuu-tit peu de soin, sans rien affaiblir. La ferrure, c’est de la blague dans des mains incompétentes. Quel besoin d’une poche à fers quand un homme s’en va en éclaireur ? Il ne peut pas le coller d’un coup de langue… comme un timbre-poste… ce fer ! Balivernes !

MRS. G.— Qu’est-ce qui est des balivernes ? Puhh ! Avec quoi nettoie-t-on ce cuir ?

LE CAP. G.— Avec de la crème, du champagne et… Écoutez, chère amie, avez-vous vraiment besoin de me parler à propos de quelque chose d’important ?

MRS. G.— Non. J’ai fini mes comptes, et je pensais que cela m’amuserait de voir ce que vous faisiez.

LE CAP. G.— Eh bien, amour, maintenant vous avez vu et… cela ne vous ferait-il rien ?… c’est-à-dire… Minnie, je suisvraimentoccupé.

MRS. G.— Vous voulez que je m’en aille ?

LE CAP. G.— Oui, chère amie, pour un petit moment. Ce tabac va coller à votre robe, et des affaires de sellerie ne vous intéressent pas.

MRS. G.— Tout ce que vous faites m’intéresse, Pip.

LE CAP. G.— Oui, je le sais, je le sais, chère amie. Je vous dirai tout ce qui concerne cela à quelque jour, lorsque j’aurai tiré la chose au clair. En attendant…

MRS. G.— On va me renvoyer de la pièce comme un enfant ennuyeux ?

LE CAP. G.— No-on. Ce n’est pas exactement cela que je veux dire. Mais, vous comprenez, je vais être là à piétiner de côté et d’autre, à changer ces choses de place en place, et je serai toujours à vous gêner. Ne croyez-vous pas ?

MRS. G.— Est-ce que je ne peux pas le faire ? Laissez-moi essayer.

Elle étend la main vers la selle de cavalier.

LE CAP. G.— Bonté divine, enfant, pas touche ! Vous allez vous faire du mal. (Ramassant la selle.) Lesnumdahsne sont pas faits pour se voir maniés par des petites filles. Voyons, où voulez-vous que je le mette ?

Il tient la selle levée au-dessus de sa tête.

MRS. G.(la voix altérée). — Nulle part. Pip, comme vous êtes bon… et fort ! Oh ! qu’est-ce que c’est que cette vilaine barre rouge à l’intérieur de votre bras ?

LE CAP. G.(baissant vivement la selle). — Rien. C’est une marque quelconque. (A part.) Et Jack qui vient à l’heure du tiffin[23]avecsesidées toutes faites !

[23]Second déjeuner, dans l’Inde.

[23]Second déjeuner, dans l’Inde.

MRS. G.— Je sais bien que c’est une marque, mais je ne l’avais pas vue encore. Elle court tout du long du bras. Qu’est-ce que c’est ?

LE CAP. G.— Une coupure… si vous voulez savoir.

MRS. G.— Si je veux savoir ! Naturellement que je le veux ! Je ne tiens pas à voir mon mari taillé en morceaux de cette façon-là. Comment est-ce arrivé ? Est-ce un accident ? Racontez-moi, Pip.

LE CAP. G.(d’un air renfrogné). — Non, ce n’est pas un accident. J’ai reçu cela… d’un homme… en Afghanistan.

MRS. G.— A la guerre ? Oh ! Pip, et vous ne me l’avezjamaisdit !

LE CAP. G.— Je l’avais complètement oublié.

MRS. G.— Tenez votre bras en l’air ! Quelle horrible, vilaine cicatrice ? Êtes-vous sûr que cela ne fait plus de mal maintenant ? Comment cet homme vous a-t-il fait cela ?

LE CAP. G.(regardant d’un air désespéré à sa montre). — Avec un coutelas. Je suis tombé… le vieux Van Loo plutôt… qui me tomba sur la jambe, de sorte que je ne pouvais pas me sauver. Et alors cet homme s’en vint et se mit en devoir de me tailler en tranches pendant que j’étais les quatre fers en l’air.

MRS. G.— Oh ! taisez-vous ! C’est assez !… Eh bien, qu’arriva-t-il ?

LE CAP. G.— Je ne pouvais atteindre à ma fonte, et c’est alors que Mafflin arriva fort à propos pour mettre fin à la petite fête.

MRS. G.— Comment ? Un paresseux comme lui ; je ne crois pas cela.

LE CAP. G.— Non ? Je ne pense pas que l’homme eut beaucoup de doute à cet égard. Jack lui trancha la tête.

MRS. G.— Tran-cha-la-tête ! « D’un seul coup », comme on dit dans les livres ?

LE CAP. G.— Je ne suis pas sûr. J’étais trop intéressé à moi-même pour en savoir long à ce propos. N’importe comment, la tête était tranchée, et Jack donnait au vieux Van Loo des coups de poing dans les côtes pour le faire se lever. Maintenant vous savez tout, chère amie, et maintenant…

MRS. G.— Vous voulez que je m’en aille, naturellement. Vous ne m’aviez jamais parlé de cela, quoique nous soyons déjà depuissi longtempsmariés ; vous ne mel’eussiezjamais dit si je n’avais pas découvert la chose ; vousne me ditesjamais quoi que ce soit sur vous, ou ce que vous faites, et ce qui vous intéresse.

LE CAP. G.— Chérie, je suis toujours avec vous, dites-moi ?

MRS. G.— Toujours dans mes jupes, alliez-vous dire. Je sais que vous y êtes ; mais votrepenséeest toujours ailleurs.

LE CAP. G.(essayant de dissimuler un sourire). — Vraiment ? Je ne m’en doutais pas. Je suis horriblement fâché.

MRS. G.(piteusement). — Oh ! ne vous moquez pas de moi ! Pip, vous savez ce que je veux dire. Quand vous lisez une de ces choses sur la cavalerie, par cet idiot de prince… Pourquoi ne reste-t-il pas prince, celui-là, au lieu de faire le garçon d’écurie ?

LE CAP. G.— Le prince Kraft, un garçon d’écurie !… Oh ! ma mère ! Ne faites pas attention, chère amie. Vous alliez dire ?

MRS. G.— Peu importe ; vous ne vous inquiétez pas de ce que je dis. Seulement… seulement vous vous levez pour arpenter la pièce, en regardant devant vous, et alors Mafflin arrive pour dîner, et une fois que je suis dans le salon, je vous entends, vous et lui, causer, causer, causer, de choses que je ne peux pas comprendre, et… oh ! je devienssilasse et me senssiseule !… Je ne cherche pas à me plaindre ni à être un sujet d’ennui, Pip ; mais c’est comme cela… oui, c’est comme cela !

LE CAP. G.— Ma pauvre chérie ! Je n’y ai jamais pensé. Pourquoi n’invitez-vous pas à dîner quelques gens agréables ?

MRS. G.— Des gens agréables ! Où donc les trouver ? D’horribles toupies ! Et si je lefaisais, cela ne m’amuserait pas. Vous savez que je ne veux quevous.

LE CAP. G.— Et vous m’avez à coup sûr, amour ?

MRS. G.— Je ne vous ai pas ! Pip, pourquoi ne me faites-vous pas entrer dans votre existence ?

LE CAP. G.— Plus que je ne fais ? Ce serait difficile, chère amie.

MRS. G.— Oui, je le suppose… à vos yeux. Je ne vous suis d’aucune aide… nullement un compagnon ; et vous aimez mieux qu’il en soit ainsi.

LE CAP. G.— N’êtes-vous pas quelque peu déraisonnable, chaton ?

MRS. G.(frappant du pied). — Je suis la femme la plus raisonnable du monde… lorsqu’on me traite d’une façon convenable.

LE CAP. G.— Et depuis quand vous ai-je traitée d’une façon qui ne fût pas convenable ?

MRS. G.— Toujours… et depuis le commencement. Vous lesavezbien.

LE CAP. G.— Non, je ne le sais pas ; mais je ne demande qu’à être convaincu.

MRS. G.(désignant le harnachement). — Là !

LE CAP. G.— Que voulez-vous dire ?

MRS. G.— Qu’est-ce que toutcelaveut dire ? Pourquoi ne m’en parle-t-on pas ? Est-ce si précieux ?

LE CAP. G.— J’oublie sa valeur exacte pour le gouvernement quant à présent. Ce que cela veut dire, c’est ce que c’est beaucoup trop lourd.

MRS. G.— Alors pourquoi y toucher ?

LE CAP. G.— Pour le rendre plus léger. Écoutez-moi, petit amour, j’ai une idée et Jack en a une autre, mais nous sommes tous deux d’accord que tout ce harnachement est d’environ trente livres trop lourd. La question est de savoir comment le réduire sans en affaiblir aucune partie, et en même temps comment permettre au cavalier de porter tout ce dont il a besoin pour son propre confort — chaussettes, chemises et choses de ce genre.

MRS. G.— Pourquoi ne les emballe-t-il pas dans une petite malle ?

LE CAP. G.(l’embrassant). — Oh ! petit ange ! Les emballer dans une petite malle, vraiment ! Les housards ne trimbalent pas de malles, et c’est une chose on ne peut plus importante que de faire opérer au cheval tout le transport.

MRS. G.— Mais pourquoi avez-vous besoin, vous, de vous tracasser à ce sujet ? Vous n’êtes pas un simple cavalier.

LE CAP. G.— Non ; mais je commande à quelques douzaines d’entre eux ; et le harnachement est presque tout, à l’heure qu’il est.

MRS. G.— Plus quemoi?

LE CAP. G.— Petite sotte ! Naturellement non ; mais c’est une affaire dans laquelle je suis terriblement intéressé, attendu que si moi ou Jack, ou moi et Jack, venons à bout de quelque espèce de selle plus légère et tout cela, il est possible que nous arrivions à la faire adopter.

MRS. G.— Comment ?

LE CAP. G.— Sanctionner en Angleterre, où l’on fera un modèle poinçonné, un modèle que tous les selliers doivent copier ; et de la sorte, elle sera employée par tous les régiments.

MRS. G.— Et cela vous intéresse ?

LE CAP. G.— Cela fait partie de ma profession, vous savez, et ma profession est beaucoup pour moi. Tout, dans l’équipement d’un soldat, est important, et si nous pouvons l’améliorer, cet équipement, tant mieux pour le soldat et pour nous.

MRS. G.— Qui « nous » ?

LE CAP. G.— Jack et moi ; seulement les idées de Jack sont trop radicales. Pour quel motif ce gros soupir, Minnie ?

MRS. G.— Oh ! rien… Et vous avez fait de tout cela un secret pour moi ?

LE CAP. G.— Pas un secret, exactement, ma chère amie. Je ne vous en ai rien dit parce que je ne pensais pas que cela vous amuserait.

MRS. G.— Et suis-je faite seulement pour qu’on m’amuse ?

LE CAP. G.— Non, naturellement. Je veux dire simplement que cela ne pouvait pas vous intéresser.

MRS. G.— C’estvotretravail et… et si vous vouliez me le permettre, je ferais tous les calculs. Si ces choses sont trop lourdes, vous savez de combien, et il vous faut avoir une liste de choses dressée d’avance pour arriver à l’allègement souhaité, et…

LE CAP. G.— J’ai bien mes deux listes de comparaison quelque part dans la tête ; mais il est difficile de dire la légèreté que l’on peut donner à une têtière, par exemple, avant d’en avoir fait faire vraiment un modèle.

MRS. G.— Mais si vous lisiez tout haut la liste, je pourrais l’écrire sous votre dictée, et l’épingler là en face, juste au-dessus de votre table. Cela ne ferait-il pas l’affaire ?

LE CAP. G.— Ce serait tout ce qu’il y a de plus charmant, chère amie, mais ce serait aussi vous donner de l’ennui pour rien. Je ne peux pas travailler de cette manière-là. Je fais cela à vue de nez. Je connais l’échelle de poids actuelle, et l’autre — celle à laquelle je tâche de travailler — montera et descendra au point que je ne pourrais être certain, même si je la couchais par écrit.

MRS. G.— Je suissidésolée. Je pensais que je pourrais vous aider. N’y a-t-il rien autre en quoi je pourrais être utile ?

LE CAP. G.(faisant du regard le tour de la pièce). — Je ne vois rien. Vous êtes pour moi d’une aide constante, vous savez.

MRS. G.— Oui ? Comment ?

LE CAP. G.— Vous êtes vous, naturellement, et tant que vous êtes près de moi… je ne saurais expliquer exactement… mais c’est dans l’air.

MRS. G.— Et c’est pourquoi vous vouliez me renvoyer ?

LE CAP. G.— C’est seulement quand j’essaie de faire du travail… du travail de manœuvre comme ceci.

MRS. G.— Mafflin est préférable, alors, n’est-ce pas ?

LE CAP. G.(sans réfléchir). — Naturellement oui. Jack et moi avons passé deux ou trois années penchés sur le même sillon à propos de ce harnachement. C’est notre dada, et cela peut, à quelque jour, rendre de réels services.

MRS. G.(après une pause). — Et c’est tout ce dont vous me tenez écartée ?

LE CAP. G.— Vous n’en êtes pas très écartée maintenant. Prenez garde que l’huile de ce mors ne passe sur votre robe.

MRS. G.— Je voudrais… je voudrais tant pouvoir effectivement vous aider. Je crois que je le pourrais… en quittant cette pièce. Mais ce n’est pas cela que je veux dire.

LE CAP. G.(à part). — Que Dieu m’accorde patience ! Je voudrais qu’elle s’en aille. (Haut.) Je vous assure que vous ne pouvez rien pour moi, Minnie, et il faut absolument que je m’y mette. Où est ma blague ?

MRS. G.(se dirigeant vers la table à écrire). — La voilà, ours. Dans quel gâchis vous tenez votre table !

LE CAP. G.— N’y touchez pas. Il y a de l’ordre dans mon désordre, aussi étrange que cela puisse vous paraître.

MRS. G.(à la table). — Je veux voir… Est-ce que vous tenez des comptes, Pip ?

LE CAP. G.(se penchant sur le harnachement). — Si vous voulez. Êtes-vous en train de ravager dans les papiers de service ? Faites attention.

MRS. G.— Pourquoi ? Je ne vais rien déranger. Bonté divine ! Je n’avais pas idée que vous eussiez quoi que ce soit à faire avec tant de chevaux malades.

LE CAP. G.— Je voudrais bien qu’il en soit autrement, mais ils insistent pour tomber malades. Minnie, à votre place, je ne mettrais vraiment pas le nez dans ces papiers-là. Il se peut que vous tombiez sur quelque chose qui ne vous plaise pas.

MRS. G.— Pourquoi voulez-vous toujours me traiter en enfant ? Je sais que je ne dérange rien de toutes ces sales choses-là.

LE CAP. G.(avec résignation). — Très bien ; alors, ne m’accusez pas s’il vous arrive quoi que ce soit. Amusez-vous avec la table et laissez-moi continuer avec le harnachement. (Glissant la main dans la poche de son pantalon.) Oh ! diable !

MRS. G.(le dos tourné). — Pourquoi cela ?

LE CAP. G.— Rien. (A part.) Cela ne dit pas grand’chose, mais je voudrais bien l’avoir déchiré.

MRS. G.(examinant tout ce qu’il y a sur la table). — Je sais que je vais me faire détester par vous, mais je veux voir à quoi cela ressemble, votre travail. (Une pause.) Pip, qu’est-ce que c’est que des « boutons de farcin » ?

LE CAP. G.— Ha ! Vous voulez vraiment savoir ? Ce n’est rien de joli.

MRS. G.— CeJournal de Science Vétérinairedéclare que c’est d’un « intérêt palpitant ». Expliquez-moi.

LE CAP. G.(à part). — Il se peut que cela détourne son attention.

Il donne une description longue, et dégoûtante à dessein, de la morve et du farcin.

MRS. G.— Oh ! cela suffit. Ne poursuivez pas !

LE CAP. G.— Mais vous vouliez savoir… Alors ces machines-là suppurent, coulent et se propagent…

MRS. G.— Pip, vous me faites mal au cœur ! Vous n’êtes qu’un horrible et dégoûtant écolier.

LE CAP. G.(à genoux parmi les brides). — C’est vous qui me l’avez demandé. Ce n’est pas ma faute si vous êtes là à me tracasser pour vous raconter des horreurs.

MRS. G.— Pourquoi n’avez-vous pas dit non ?

LE CAP. G.— Juste Ciel, enfant ! Êtes-vous venue ici simplement pour me tyranniser ?

MRS. G.— Moi, vous tyranniser ? Comment le pourrais-je. Vous êtes si fort. (A deux doigts d’une crise.) Assez fort pour me prendre dans vos bras et me mettre à la porte pour m’y laisser pleurer, n’est-ce pas ?

LE CAP. G.— Il me semble que vous êtes un petit bébé déraisonnable. Allez-vous tout à fait bien ?

MRS. G.— Est-ce que j’ai l’air malade ? (Retournant à la table.) Qui est cette amie à la grande enveloppe grise avec le gros monogramme dessus ?

LE CAP. G.(à part). — Ce n’était donc pas sous clef, saperlipopette ! (Haut.) « Dieu l’a faite, qu’elle passe donc pour une femme[24]. » Vous vous rappelez ce que c’est que les boutons de farcin ?

[24]Shakespeare.Le Marchand de Venise.

[24]Shakespeare.Le Marchand de Venise.

MRS. G.(montrant l’enveloppe). — Ceci n’a rien à faire aveceux. Je vais l’ouvrir. Le puis-je ?

LE CAP. G.— Certainement, si vous y tenez. Je préférerais que non, cependant. Je ne demande pas à voir vos lettres à la petite Deercourt.

MRS. G.— Vous faites aussi bien, monsieur. (Elle tire la lettre de l’enveloppe.) Maintenant, puis-je regarder ? Si vous dites non, je vais pleurer.

LE CAP. G.— Vous n’avez jamais pleuré à ma connaissance, et je ne crois pas que vous le puissiez.

MRS. G.— Je m’en sens tout près aujourd’hui, Pip. Ne soyez pas dur avec moi. (Elle lit la lettre.) Cela commence au milieu, sans « Cher capitaine Gadsby », ou quoi que ce soit. Comme c’est drôle !

LE CAP. G.(à part). — Non, ce n’est pas « Cher capitaine Gadsby », ou quoi que ce soit, maintenant. Comme c’est drôle !

MRS. G.— Quelle étrange lettre ! (Elle lit.) « Ainsi, le papillon a fini par s’approcher trop près de la chandelle, et s’est vu passer de la flamme dans la… dirai-je respectabilité ? Je le félicite, et j’espère qu’il aura tout le bonheur qu’il mérite. » Qu’est-ce que cela veut dire ? Vous félicite-t-elle à propos de notre mariage ?

LE CAP. G.— Oui, je le suppose.

MRS. G.(lisant toujours la lettre). — On dirait que c’est une de vos amies particulières.

LE CAP. G.— Oui. C’était une excellente brave dame… une Mrs. Herriott… femme d’un certain colonel Herriott. J’ai connu quelques-uns de ses parents au pays, il y a de cela longtemps… avant de venir par ici.

MRS. G.— Il y a des femmes de colonel qui sont jeunes… aussi jeunes que moi. J’en ai connu une qui était plus jeune.

LE CAP. G.— Alors, ce ne pouvait être Mrs. Herriott. Elle était assez âgée pour être votre mère, ma chère amie.

MRS. G.— Je me rappelle maintenant. Mrs. Scargill parlait d’elle au tennis chez les Duffin, avant que vous ne veniez me chercher, mardi. Le capitaine Mafflin disait que c’était une « bonne vieille dame ». Savez-vous, je crois que Mafflin est très maladroit de ses pieds.

LE CAP. G.(à part). — Ce brave Jack ! (Haut.) Pourquoi, chère amie ?

MRS. G.— Il avait posé sa tasse à terre, et il a littéralement marché dedans. J’ai eu ma robe toute éclaboussée de thé… la grise. Je voulais vous le dire déjà auparavant.

LE CAP. G.(à part). — Il y a en Jack l’étoffe d’un stratégiste, bien qu’il emploie des moyens un peu rudes. (Haut.) Vous ferez bien de faire faire une nouvelle robe, alors. (A part.) Prions pour que cela détourne son attention.

MRS. G.— Oh ! elle n’est pas tachée le moins du monde. Je croyais seulement devoir vous le dire. (Revenant à la lettre.) Quelle extraordinaire personne ! (Elle lit.) « Mais ai-je besoin de vous rappeler que vous avez assumé une charge de tutelle » — qu’est-ce que cela peut bien être, qu’une charge de tutelle ? — « qui, vous le savez vous-même, peut aboutir à des Conséquences… »

LE CAP. G.(à part). — C’est le plus sûr de les laisser voir tout au fur et à mesure qu’elles mettent le nez dessus ; mais il me semble qu’il y a des exceptions à la règle. (Haut.) Je vous ai dit qu’il n’y avait rien à tirer de bon du fait de remettre de l’ordre sur ma table.

MRS. G.(d’un air absent). — Queveutdire cette femme ? Elle continue de parler de Conséquences — de « presque inévitables Conséquences » avec un grand C — pendant une demi-page. (Devenant écarlate.) Oh ! bonté divine ! Mais c’est abominable !

LE CAP. G.(promptement). — Croyez-vous ? Cela ne montre-t-il pas une sorte d’intérêt maternel à notre égard ? (A part.) Dieu merci, Harrie enveloppait toujours prudemment ce qu’elle voulait dire ! (Haut.) Est-il absolument nécessaire de continuer la lettre, ma chérie ?

MRS. G.— C’est de l’impertinence — c’est simplement horrible. Queldroitavait cette femme de vous écrire de cette façon ? Elle n’eût pas dû le faire.

LE CAP. G.— Quand vous écrivez à la petite Deercourt, je remarque que vous remplissez trois ou quatre feuillets. Ne pouvez-vous pas laisser une vieille femme babiller sur du papier une fois par hasard ? Elle n’a que de bonnes intentions.

MRS. G.— Cela m’est égal. Elle n’eût pas dû écrire, et si elle l’a fait, vous eussiez dû me montrer sa lettre.

LE CAP. G.— Ne pouvez-vous pas comprendre pourquoi j’ai gardé la lettre pour moi seul, ou faut-il entrer dans de longues explications… comme j’ai fait pour les boutons de farcin ?

MRS. G.(d’un ton furieux). — Pip, je vousdéteste! C’est aussi mal que ces idiotes de sacoches, là, sur le plancher. Peu importe si cela m’eût plu ou non, vous eussiez dû me la donner à lire.

LE CAP. G.— C’est tout un. Vous l’avez prise vous-même.

MRS. G.— Oui, mais si je ne l’eusse pas prise, vous n’en eussiez soufflé mot. Je crois que cette Harriet Herriott — c’est comme un nom dans un livre — est une vieille fouine qui vient s’immiscer dans ce qui ne la regarde pas.

LE CAP. G.(à part). — Tant que vous resterez bien persuadée qu’elleestvieille, je ne me soucie guère de ce que vous pensez. (Haut.) Fort bien, ma chère amie. Vous plairait-il de lui écrire pour le lui dire ? Elle est à sept mille milles d’ici.

MRS. G.— Je n’ai pas besoin d’avoir rien à faire avec elle, mais vous eussiez dû m’en parler. (Tournant à la dernière page de la lettre.) Et elle prend des airs protecteurs à mon égard aussi. Je ne l’ai jamais vue, moi ! (Elle lit.) « Je ne sais pas comment il en retourne avec vous ; selon toute probabilité humaine jamais je ne le saurai ; mais quoi que j’aie pu dire jadis, je prie pourelleplus que pour vous, afin que tout aille bien. J’ai appris ce que c’est que la souffrance, et je n’ose souhaiter que quiconque vous est cher partage ma science. »

LE CAP. G.— Bon Dieu ! Ne pouvez-vous laisser cette lettre tranquille, ou, tout au moins, ne pouvez-vous vous abstenir de la lire à haute voix ? Je l’ai déjà parcourue. Remettez-la sur le bureau. M’entendez-vous ?

MRS. G.(d’un air irrésolu). — Je… je n’en ferai rien ! (Elle regardeG.en face.) Oh ! Pip,je vous en prie! Je ne voulais pas vous fâcher… Non, vraiment, je ne voulais pas. Pip, je suis si désolée, je sais que je vous ai fait perdre votre temps…

LE CAP. G.(d’un air renfrogné). — Oui, vous me l’avez fait perdre. Maintenant, voulez-vous être assez bonne pour vous en aller… s’il n’y a plus rien dans mon cabinet où vous ne soyez impatiente de fourrer le nez ?

MRS. G.(étendant les mains). — Oh ! Pip, ne me regardez pas comme cela ! Je ne vous ai jamais encore vu regarder comme cela et cela me fai-ait mal ! Je suis si désolée. Je n’aurais pas dû venir ici du tout, et… et… et… (Sanglotant.) Oh ! soyez-moi bon ! Soyez-moi bon ! Il n’y a que vous… au monde !

Elle s’abandonne sur la chaise longue, en se cachant le visage dans les coussins.

LE CAP. G.(à part). — Elle ne sait pas comme elle m’a fouetté au sang. (Haut, se penchant sur la chaise.) Je n’ai pas eu l’intention d’être dur, ma chère amie… non, vraiment. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que voulez et faire ce que vous voulez. Ne pleurez pas comme cela. Vous allez vous rendre malade. (A part.) Que diable a-t-il pu lui arriver ? (Haut.) Ma chérie, qu’est-ce que vous avez ?

MRS. G.(le visage toujours caché). — Laissez-moi m’en aller… laissez-moi m’en aller dans ma chambre. Seulement… seulement dites-moi que vous n’êtes pas fâché contre moi.

LE CAP. G.— Fâché contrevous, amour ! Cela va sans dire que non. C’était contre moi-même que j’étais fâché. C’est le harnachement qui m’avait fait sortir de mon caractère… Ne vous cachez pas le visage, chaton. Il faut que je l’embrasse.

Il se penche plus près,MRS. G.lui glisse le bras droit autour du cou. Plusieurs intermèdes et beaucoup de sanglots.

MRS. G.(tout bas). — Ce n’était pas des confitures que je voulais vous parler quand je suis entrée pour vous dire…

LE CAP. G.— Peste soit des confitures et du harnachement ! (Intermède.)

MRS. G.(encore plus faiblement). — Mon doigt n’était pas brûlédu tout. Je… je voulais vous parler de… de… de quelque chose autre, et… je ne savais pas comment.

LE CAP. G.— Dites, alors. (La regardant au fond des yeux.) Hein ? Quo-oi ? Minnie ! Voyons, ne vous en allez pas ! Vous ne voulez pas dire ?

MRS. G.(hors d’elle, reculant jusqu’à la portière et se cachant le visage dans ses plis). — Les… les Presque Inévitables Conséquences !

Elle s’enfuit par la portière tandis queG.essaie de l’attraper et s’en va se verrouiller dans sa chambre.

LE CAP. G.(les bras pleins de la portière). — Oh ! (Tombant lourdement sur la chaise longue.) Je ne suis qu’une brute… un cochon… un tyran et un galopin. Ma pauvre, pauvre petite chérie ! « Faite seulement pour qu’on l’amuse…? »


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