Voilà ce que veut Jean Grave : l’expropriation par la révolution. Il veut faire aux bourgeois ce que les bourgeois firent naguère aux nobles et aux bourgeois.
Mais le vol !… Vous voyez comment laRévoltele traite ? et vous dites que sa propagande enfanta les voleurs ?…
Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction ! elle s’est nettement séparée de l’autre doctrine anarchiste qui veut faire desdistinguo; et c’est à cause de cela que, d’après une pièce même du dossier, une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier, sinon brouillé, du moins en froid avec Jean Grave, à la suite des discussions qui s’élevèrent sur le vol.
Quelleentente! Et dire que l’on présente Paul Reclus et Jean Grave comme formant à eux deux le comité directeur de l’anarchie !… (Mouvement prolongé).
Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande par le fait ! Voilà comment il a approuvé les propagandistes ! Voilà comment il en a fait l’apologie !
Ah ! Cette apologie, je la trouve bien mieux faite dans un journal conservateur, leNouvelliste de Bordeaux, que les griffes de vos lois nouvelles ne manqueraient pas.
Écoutez :
Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et pourrie, et quelques barbares audacieux qui se dressent devant elle pour la détruire, c’est pour les barbares que sont mes sympathies.… Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants qui se remplacent de période en période, sans changer rien à leur bêtise initiale et à leur routinière incapacité.Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, des républiques ; et tous, qu’ont-ils fait ? Rien, rien, moins que rien. Ils ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis, tracassé les valets des autres, jetant partout des ferments de discorde, esquissé des semblants de lois populaires, et clamé beaucoup de discours où l’on parlait d’une certaine liberté, d’une lointaine égalité et, je crois même, d’une vague fraternité.Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres ; des barbus à des moustachus ; mais, à part ce léger détail de toilette, c’est toujours la même chanson. Les réformes sont toujours « prochaines », les sacrifices toujours « provisoires ». — Il existe un code qui est le plus sordide monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant les grands chemins ; toutes les exactions y peuvent creuser impunément leur caverne.— Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans leurs livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la violence et consacré la révolte. Ah ! ils sont vraiment bien plaisants, tous ces massacreurs en chambre, ces terroristes de brasserie, ces autoritaires de boulevard, dont toute la vie se passe à célébrer de hauts faits révolutionnaires, et qui poussent des cris d’oie embrochée quand c’est contre eux que se tournent les révolutions !Ouais ! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter vos maisons ! Croyez-vous par hasard que les guillotinés de 1793 trouvaient la plaisanterie de leur goût ?Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient pas rêvé un sort meilleur ? Poussons plus loin : Croyez-vous que les protestants et les catholiques, massacrés de part et d’autre durant les guerres du seizième siècle, prenaient un plaisir extrême à ce genre de propagande ?Ah ! la superbe ironie ! On ne peut faire un pas sans se cogner la tête à la statue d’un beau rôtisseur de foules ; de doux universitaires à lunettes vont bêler des périodes à panaches devant le socle de tous les Dantons, et quand des inconnus ont la prétention de suivre ces nobles traces :« Le monstre ! l’horrible monstre ! tuez-le ! » C’est bon dans l’histoire, n’est-ce pas ? Cela procure aux cuistres de tous les temps quelques amples développements de rhétorique, mais cela vous gêne qu’on s’avise de continuer la tradition ! — O comédiens ! toute votre histoire n’est que l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et vous vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement parce que c’est vous qui la vivez ? — O imbéciles !
Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et pourrie, et quelques barbares audacieux qui se dressent devant elle pour la détruire, c’est pour les barbares que sont mes sympathies.
… Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants qui se remplacent de période en période, sans changer rien à leur bêtise initiale et à leur routinière incapacité.
Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, des républiques ; et tous, qu’ont-ils fait ? Rien, rien, moins que rien. Ils ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis, tracassé les valets des autres, jetant partout des ferments de discorde, esquissé des semblants de lois populaires, et clamé beaucoup de discours où l’on parlait d’une certaine liberté, d’une lointaine égalité et, je crois même, d’une vague fraternité.
Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres ; des barbus à des moustachus ; mais, à part ce léger détail de toilette, c’est toujours la même chanson. Les réformes sont toujours « prochaines », les sacrifices toujours « provisoires ». — Il existe un code qui est le plus sordide monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant les grands chemins ; toutes les exactions y peuvent creuser impunément leur caverne.
— Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans leurs livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la violence et consacré la révolte. Ah ! ils sont vraiment bien plaisants, tous ces massacreurs en chambre, ces terroristes de brasserie, ces autoritaires de boulevard, dont toute la vie se passe à célébrer de hauts faits révolutionnaires, et qui poussent des cris d’oie embrochée quand c’est contre eux que se tournent les révolutions !
Ouais ! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter vos maisons ! Croyez-vous par hasard que les guillotinés de 1793 trouvaient la plaisanterie de leur goût ?
Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient pas rêvé un sort meilleur ? Poussons plus loin : Croyez-vous que les protestants et les catholiques, massacrés de part et d’autre durant les guerres du seizième siècle, prenaient un plaisir extrême à ce genre de propagande ?
Ah ! la superbe ironie ! On ne peut faire un pas sans se cogner la tête à la statue d’un beau rôtisseur de foules ; de doux universitaires à lunettes vont bêler des périodes à panaches devant le socle de tous les Dantons, et quand des inconnus ont la prétention de suivre ces nobles traces :
« Le monstre ! l’horrible monstre ! tuez-le ! » C’est bon dans l’histoire, n’est-ce pas ? Cela procure aux cuistres de tous les temps quelques amples développements de rhétorique, mais cela vous gêne qu’on s’avise de continuer la tradition ! — O comédiens ! toute votre histoire n’est que l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et vous vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement parce que c’est vous qui la vivez ? — O imbéciles !
Ah ! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent la bourgeoisie !
Je comprends que laRévoltereproduise leurs articles !… (Longue sensation dans l’audience).
Maintenant vous connaissez, Messieurs les Jurés, lapropagande écritede laRévolte? Vous savez si elle masque lapropagande par le fait?
Est-ce à dire qu’elle soit sans responsabilité ?
Ah ! Messieurs les Jurés, écoutez-moi bien : anarchistes ou non, nous autres penseurs, nous en avons tous une dans l’histoire des choses humaines !
Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions, n’en ont-ils pas assumé une plus terrible que celle de Jean Grave ? L’œuvre de Jean Grave est-elle aussi meurtrière que la leur ?
Comment ! on a le courage de requérir contre un homme vingt ans de travaux forcés, de flétrir son idée sous prétexte qu’elle n’a pas été bien sage, qu’elle a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires, manqué de respect à l’armée ; — comment ! on a ce courage, quand on est le fils de la pensée jacobine dont les rapacités dépouillèrent la vieille France, dont les fureurs la rougirent de sang ; quand on est l’officielle incarnation d’un régime qui, dans nos rues et sur nos places, grandit la statue de Danton : la statue du crime ; celle de Jean-Jacques : la statue du vol ; celle de Voltaire : la statue de la révolte ; celle d’Étienne Marcel : la statue de la trahison ; et, le plus carrément du monde, on soutient au jury qu’il faut déporter Jean Grave, parce que les écrits de Jean Grave dynamitent la bourgeoisie !
Pas plus, Monsieur l’Avocat général, que les écrits de Voltaire n’ont guillotiné Marie-Antoinette — peut-être autant, pas davantage !…
Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant ironiste, vous pourriez, avec lui, chanter la ronde macabre :
« Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des Tuileries !
« Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les spectres d’autrefois !
« Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore !
« Dames de cour en toilette !
« Leur taille est fine ! Les jupes à panier bouffent !
« Ah ! si seulement elles avaient des têtes !…
« Mais voilà ! Elles n’ont pas de têtes !… Voltaire les a coupées !… »
Ah ! Messieurs les Jurés, quel que soit leur nom, ce sont de terribles dynamiteurs que les penseurs !
Oui ! Leur rêve d’avenir dynamite le présent !
L’Idée, quels que soient son but, sa physionomie, son allure — l’Idée haute, pure, sainte, comme l’Idée troublée, égarée, dévoyée, — l’Idée n’est jamais, ne peut être une pacifique. L’Idée est une guerrière. L’Idée s’indigne des ténèbres, des tyrannies, des turpitudes ambiantes. L’Idée veut sauver, émanciper, régénérer, illuminer. L’Idée a l’horreur du présent ; le présent est son ennemi. L’Idée rêve l’avenir. L’Idée veut changer le monde. L’Idée est une révoltée !…
Le rêveur — cet amant de l’Idée — est quelquefois un halluciné.
Mais c’est quelquefois aussi un visionnaire ! Et l’avenir seul peut nous dire ce qui est une vision ou une hallucination.
Le penseur ressemble à Moïse :
Devant les multitudes souffrantes, altérées de bonheur, il découvre les champs duFutur, un peu comme Moïse, du haut de la montagne, découvrait à son peuple les splendeurs de la Terre Promise !
Et il arrive que, dans la hâte de la douleur, des miséreux se précipitent sur la fraîcheur des oasis qui, hélas ! quelquefois, ne sont que des mirages !
Mais, parce qu’il peut y avoir des mirages dans les lointains de l’avenir, croyez-vous arrêter le bras de Moïse ? Croyez-vous, par le bagne, par le cachot, par l’épouvante, glacer le geste ardent de la Pensée humaine ?
Vous êtes le pouvoir social, Messieurs les Jurés, et, comme pouvoir social, vous avez le droit d’endiguer les élans de l’Idée frémissante.
Mais l’Idée, elle aussi, a des droits contre vous, et si vous l’enchaînez, l’Idée vous engloutira !
Vous est-il arrivé quelquefois d’errer le long des grèves, et de promener vos regards sur l’immensité des flots ?
La vague vient mordre le roc ! Et le roc brise la vague ! Et, souriant, vous dites : « Jamais la vague ne détruira le roc ! »
Et puis, le bruit des houles dissipe votre rêverie. Vous regardez à vos pieds, et l’effritement des roches vous apprend la victoire des vagues ; vous regardez à vos côtés, et vous voyez que leur courroux creusa de larges avalures !
Eh bien, le roc c’est vous ; c’est, messieurs, le pouvoir social. La vague, c’est l’Idée, c’est la Pensée humaine ! Le pouvoir social, qui est fait d’intérêts, de possessions et d’égoïsmes, arrête pour quelque temps les fièvres de l’Idée ; mais les frissons, les ardeurs de l’Idée finissent par briser la digue sociale !
Ne vous en inquiétez pas ! et ne maudissez pas les tempêtes de l’Idée ! Les tempêtes, c’est vrai, causent quelques naufrages ; mais savez-vous le rôle et le but de la tempête ? Il est un péril plus sinistre que l’agitation de la houle, c’est le miasme du marais ! Et, si la mer cessait d’être la grande agitée, elle deviendrait la grande empoisonneuse…
Songez à cela, messieurs, oubliez les spectres qu’on agite sous vos yeux.
Ne collaborez pas à des œuvres innommables ! Ne jetez pas Jean Grave en pâture aux appétits !
Ils ne sont pas associés, ces hommes ! Vous le savez, messieurs ! Ne dites pas qu’ils le sont ! Vous parlez sous la foi du serment !
Aucune considération n’excuserait votre parjure !
Jadis, un danger se dressa devant le monde féodal, comme le danger anarchiste menace le monde bourgeois. Mais c’était un danger plus terrible.
Les Albigeois soutenaient les principes qui devinrent plus tard ceux de la Révolution. Le monde féodal se leva, épouvanté ; il revêtit son casque et sa cuirasse ; mais il ne dérangea pas les Parlements ; il ne jugea pas : il tua ; il massacra, il inonda de sang la terre ; mais il ne commit pas cette infamie qui pèse lourd, je vous l’assure, sur les épaules de ceux qui s’en rendent responsables : essayer de donner la couleur d’une sentence de justice à ce qui n’est, au fond des choses, que la brutalité d’une exécution !
La justice ! Messieurs les Jurés !… Elle est l’âme des sociétés humaines !
Un corps sans âme est un corps mort ; si vous voulez sauver votre société branlante, ah ! je vous en supplie, ne tuez pas la justice !
Quand on vous dira : « Ces hommes sont des anarchistes, cela suffit, coupables ou non, frappez-les ! », répondez :
« Non, ce sont là des propos de fusilleurs et non des phrases de justiciers ! Si la justice est impuissante, s’il faut faire encore autre chose, eh bien, faites cette besogne : elle ne nous regarde pas !… » (Applaudissements).