INTRODUCTION

La Parole est un acte. C’est pourquoi j’essaye de parler.Hello,L’Homme.

La Parole est un acte. C’est pourquoi j’essaye de parler.

Hello,L’Homme.

Ceci n’est pas un livre d’éloquence, mais un livre d’histoire. Les événements l’ont dicté ; ma franchise l’a écrit. Il n’a rien de commun avec d’autres recueils célèbres. Dans ces recueils, la plaidoirie illustre des faits le plus souvent sans importance ; ici, tout au rebours, ce sont des faits d’une importance capitale qui illustrent la plaidoirie. Chez des avocats immortels, dont je n’imite pas la gloire (loin de moi ce ridicule), on ne peut admirer que la forme : la forme crée le fond ; l’intérêt du fond, sans la forme, s’évanouirait aussitôt. Ici, la forme est accessoire ; elle n’a d’autre mérite que de refléter le fond ; le fond est tout : c’est le fond qu’on doit méditer.

J’ai le sentiment très net de n’avoir jamais cherché à grandir le débat par l’ampleur de la parole. Ma parole n’a point ces prétentions. D’ailleurs le débat se grandissait tout seul ; il n’avait pas à se grandir : il avait la taille de l’Histoire.

Mon objectif unique a toujours été la défense de mon client ; parfois j’ai plaidé juste et j’ai pu le faire acquitter : c’est un des bonheurs de ma vie. Mais, en plaidant pour mon client, je plaidais, malgré lui et malgré moi, pour autre chose. C’est que mon client était un être symbolique : il incarnait une indignation, une idée, une tristesse ou un espoir ! Partant, pour le défendre, je devais philosopher, méditer, sonder le cœur des gens et l’abîme des choses ; je devais soulever des voiles redoutables, ouvrir de terribles dossiers ; je devais contempler, avec l’œil du psychologue, la bassesse des appétits, le désarroi des consciences, le mirage des illusions.

Il n’est pas nécessaire que le philosophe soit avocat ; mais l’avocat, pour rester avocat, doit quelquefois devenir philosophe. C’est alors qu’en plaidant sa cause il documente l’Avenir. L’Avenir peut oublier la cause ; il peut oublier l’avocat ; mais il profite de son œuvre et retient le document.

L’orateur, discutant ces affaires qui touchent l’intérêt public, ressemble au chœur de la tragédie antique. Il ne crée pas le drame : il l’écoute et le commente ; son rôle est de le sentir plus vivement que les autres et de le traduire pour tous. Il est un cristal limpide où se mirent des idées : il les reflète et les projette. Il n’est pas un imaginatif qui invente, il est un voyant qui raconte.

Prenez donc ces discours, non pour des jeux de ma fantaisie, mais pour des morceaux de la vie contemporaine. Ils sont les portraits fidèles de choses vécues par vous. Peut-être ont-ils gardé le frémissement de la lutte et ce je ne sais quoi de naïf qu’enregistrent les sténographes : en devenant un livre, ils n’ont pas voulu se farder.

Ils apparaissent, d’abord, comme autant d’œuvres distinctes, produit de conjonctures et de milieux différents. Tel n’est pas leur vrai caractère. Ils sont les éléments d’un tout indivisible. Ils sont les actes d’un seul drame. Ils marchent tous au dénouement. Cette unité fait leur mérité, leur puissance et leur vigueur. Ils ne m’en sont pas redevables ; ils la doivent à l’enchaînement rigoureux, à l’impérieuse logique des luttes qui les engendrèrent.

« Pour un livre, — a écrit Hello dans la préface de l’Homme, son immortelle conception — pour un livre, comme pour une société, comme pour une famille, comme pour un monde, et comme pour l’Art, il y a deux sortes d’unités : l’unité organique et l’unité mécanique.

« L’unité mécanique résulte de certaines règles observées ou éludées, de certaines règles factices au milieu desquelles l’auteur se débat à demi révolté, à demi soumis, jusqu’à ce qu’il ait conclu avec elles une paix honteuse. Si j’avais tenu à cette unité, j’aurais fait subir aux articles très divers et très semblables, qui composent ce volume, un travail deremaniement. Ce mot misérable indique un travail aussi misérable que lui, par lequel on essaye de pratiquer l’art heureux des transitions. Le mot :artdans cette phrase doit être écrit sans majuscule.

« L’unité qui résulte du travail de remaniement est l’unité mécanique, celle qui colle ensemble des fragments juxtaposés. Les collections que l’unité mécanique agrège paraissent se tenir et ne se tiennent pas.

« Tout au contraire, les parties d’un tout que l’unité organique vivifie et consacre se tiennent en vérité. Mais quelquefois elles ne paraissent pas se tenir.

« Les travaux qui composent ce volume vont tous au même but, par des routes différentes. Inspirés par un souffle unique, ils n’ont qu’à suivre ce souffle, pour aller en leur lieu, et c’est à ce souffle-là que je les abandonne. Ce lieu, c’est l’unité… L’unité véritable et vivante a droit au chant et au cri, car elle est le battement même du cœur. L’unité, tel est donc dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre estunessentiellement, etdiversaccidentellement. Son unité consiste à présenter partout les applications de la même vérité… »

Si j’osais marcher sur des traces aussi géniales, je dirais que, moi aussi, méprisant l’unité mécanique, j’ai dédaigné de faire subir à mes discours, « très divers et très semblables », un travail de remaniement. Je les ai trouvés allant au même but par des routes différentes, inspirés par un souffle unique, et c’est à ce souffle-là que je les ai abandonnés. Je crois qu’ils composent un livre, «diversaccidentellement, maisunessentiellement ». Mon esprit reconnaît en eux les signes de l’« unité organique », de l’« unité vivante » qui consacre et vivifie les parties d’un même corps. S’ils sont un peu de l’Art, c’est à cette unité-là qu’ils le doivent ; et c’est à elle qu’ils doivent d’être, en vérité, de l’Histoire. Et c’est pourquoi je les publie : ils ont droit au « chant » et au « cri », parce qu’ils sont le battement même de mon cœur. C’est pourquoi, aussi, je les nomme : l’Histoire sociale au Palais de Justice, — titre vaste et ambitieux que je prie qu’on me pardonne, parce que, seul, il m’exprimait.

L’Histoire au Palais !… Elle n’y est pas toujours consolante ; mais où donc est-elle plus dramatique, plus suggestive et mieux documentée ?

Depuis dix ans, l’Histoire au Palais, c’est presque toute l’Histoire. Les notables péripéties adoptent ce théâtre ; elles viennent s’y dénouer, ou tout au moins s’y agiter.

Les sujets que traite l’Histoire varient selon les époques. Elle est diplomatique, artistique, guerrière, procédurière. Elle change de thème et d’acteurs. Avec son répertoire, elle renouvelle sa troupe. Tantôt elle joue des noblesses, et tantôt des vilenies.

Le début du siècle fut essentiellement militaire. Sa fin est essentiellement judiciaire. On a copié son début dans des journaux d’état-major ; on copiera sa fin dans des grosses d’arrêts. Tout événement qui compte aboutit à un procès — ou devrait y aboutir. Il faut que la Psychologie aille s’installer dans les greffes, si elle veut comprendre les consciences actuelles.

Aujourd’hui, trois acteurs se partagent les premiers rôles : le Financier, le Politicien, l’Anarchiste. Tout le reste n’est que comparses, machinistes ou figurants.

Le vrai premier rôle revient sans conteste au Financier. En vérité, il est plus qu’un acteur : il est celui qui tire les fils des marionnettes sur la scène des grands Guignols.

Rien ne bouge que par son ordre.

Il tient l’argent ; il tient l’autorité.

Le peuple ajoute : il tient la justice.

Expliquons-nous.

On dit : il tient les magistrats. — Quelques exceptions, c’est possible : je n’en sais rien. De telles exceptions sont, hélas ! de tous les régimes. — Mais l’ensemble des magistrats, la magistrature : non. Il tient mieux que les magistrats : il tient la loi. C’est bien plus grave : s’il ne tenait que les hommes, on ferait le procès des hommes. Mais il tient les institutions ! Et la loi lui deviendra de moins en moins applicable, car c’est lui qui de plus en plus la fera. Il a consacré le Jeu ; il a légitimé l’Usure ; des modifications récentes au régime des sociétés suppriment, ou peu s’en faut, les recours de l’épargne publique. Son omnipotence est fondée sur des bases indestructibles. Toutes sortes de privilèges, de conventions renouvelées lui livrent le pays pour qu’il en jouisse à son gré.

Cela, remarquez-le, est parfaitement logique. La loi est l’expression de la force régnante. Cette force légifère pour elle et non contre elle — quoi de plus naturel et quoi de plus humain ? Le Féodal, quel qu’il soit, n’a jamais accordé au Vilain qu’un bâton contre sa cuirasse. Or, la force du siècle est l’or. Comment l’or se condamnerait-il ? Il a le droit de s’écrier, pareil au César antique :Legibus vivimus, sed supra leges sumus !

Si l’époque jugeait la Finance, elle cesserait d’être l’époque ; un âge finirait, un autre âge commencerait. On peut arrêter la Finance, l’envoyer à Mazas, la traîner en Correctionnelle ; le juge aura beau la maudire : la force des choses l’absoudra. La loi saluera très bas la fourrure de sa pelisse ou sa grave redingote tachée de rouge à la boutonnière par le signe de l’honneur, et dès qu’il l’apercevra de loin, l’article 405 ira, clopin-clopant, se cacher au fond du Code. Le texte est ainsi conçu que, dans notre Démocratie, un gros monsieur ne peut être un escroc.

Le Financier est roi. Quand il est doublé d’un Juif, sa royauté est invulnérable. Rien ni personne ne le peut détrôner. Jadis, parfois, l’acier d’un glaive perçait la cuirasse de fer ; aujourd’hui, tous les textes s’émoussent contre la cuirasse d’or.

Le Politicien — forcément — tend, chaque jour davantage, à devenir le chargé d’affaires du Financier. Il le devient fatalement. La force régnante l’envoûte.

Quand il n’épouse pas la corruption, il flirte avec elle, au point que les foules se disent : il doit être son amant ! Du reste, plus on va, plus la Finance et la Politique se pénètrent l’une l’autre, pour former un produit bâtard, à l’instar de ces métaux dont les combinaisons chimiques donnent la matière mixte qu’on appelle un alliage. Cet alliage politico-financier sera bientôt la monnaie courante du Parlementarisme jacobin. Combien a-t-il déjà réglé de marchés inavouables et de louches compromissions ? Demandez-le au juif Arton, au docteur Cornélius Herz, à M. le baron Von Reinach !… Mais Arton est atteint de la monomanie des voyages ; le docteur Cornélius Herz souffre d’une agonie chronique ; quant au baron Von Reinach, il n’est plus qu’une ombre juive plongée dans la nuit du Schéo !…

Ce désordre moral, favorisé par la Finance pour les besoins de la spéculation, et qui est le fruit nécessaire de la domination de l’or, a dû pousser de profondes racines pour produire de pareils fruits. Ce n’est pas d’hier qu’il est né. Ses origines sont lointaines. Dès 1885, une voix s’écriait au Palais-Bourbon :

« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés abusent de leur mandat,qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels; cela fatigue le pays et cela peut compromettre l’avenir de la République[1]. »

[1]V. infrà,La Finance et la Politique: affaire Numa Gilly-Savine-Salis, p.137.

[1]V. infrà,La Finance et la Politique: affaire Numa Gilly-Savine-Salis, p.137.

Deux ans plus tôt, au cours d’un débat solennel, une voix plus hardie encore avait, dans le même lieu, jeté des mots terribles à son auditoire tremblant :République pourrie ! Putréfaction des consciences !Ces épouvantes oratoires avaient jailli d’une poitrine ! Et le discours vengeur grandissait la vision des Tibères et des Césars qui, au jour des détresses morales, dévorent les états gangrenés[2]!…

[2]V. infrà,Les Grandes Conventions de 1883: affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p.73.

[2]V. infrà,Les Grandes Conventions de 1883: affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p.73.

Ces putréfactions et ces pourritures, un matin, brutalement, elles s’étalèrent dans la petite enceinte de la dixième chambre du tribunal correctionnel de la Seine. Ce fut l’incident décisif duFiligraneauquel s’attache le nom de MeMarcel Habert. Le scandale éclata le 10 novembre 1887. J’en emprunte le compte rendu à mon confrère Albert Bataille, le distingué rédacteur judiciaire duFigaro[3]:

[3]Causes criminelles et mondaines, année 1887-1888, p. 52.

[3]Causes criminelles et mondaines, année 1887-1888, p. 52.

MeHabert. — On a saisi chez MmeLimousin deux lettres de M. Wilson datées de 1881.La préfecture de police les a gardées un certain temps avant de remettre les scellés au Parquet.MmeLimouzin prétend que ces deux lettres ont été changées. (Longue agitation dans l’auditoire). Je demande que les deux lettres existant actuellement dans la procédure soient montrées au témoin, fournisseur de la Chambre des députés.M. le Président fait passer ces deux lettres au témoin :MeHabert. — Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien celui de votre maison ?Le témoin.— Parfaitement.MeHabert. — A quelle époque, exactement, avez-vous commencé à vous en servir ?Le témoin(après avoir examiné attentivement). — Au mois de septembre ou d’octobre 1885.MeHabert. — Pas avant ?Le témoin.— Oh ! non, pas avant, bien certainement.Avant l’automne de 1885, ce filigrane n’existait pas.MeHabert. —Et ces deux lettres de M. Wilson portent la date de mai et de juin 1884 !Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution est patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés à M. Wilson. Que s’est-il donc passé ? Il est trop facile de le deviner.M. le substitut Lombard (très ému). — C’est très grave. Il s’agit-là de pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet.Elles lui ont été apportées par la Préfecture…

MeHabert. — On a saisi chez MmeLimousin deux lettres de M. Wilson datées de 1881.

La préfecture de police les a gardées un certain temps avant de remettre les scellés au Parquet.

MmeLimouzin prétend que ces deux lettres ont été changées. (Longue agitation dans l’auditoire). Je demande que les deux lettres existant actuellement dans la procédure soient montrées au témoin, fournisseur de la Chambre des députés.

M. le Président fait passer ces deux lettres au témoin :

MeHabert. — Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien celui de votre maison ?

Le témoin.— Parfaitement.

MeHabert. — A quelle époque, exactement, avez-vous commencé à vous en servir ?

Le témoin(après avoir examiné attentivement). — Au mois de septembre ou d’octobre 1885.

MeHabert. — Pas avant ?

Le témoin.— Oh ! non, pas avant, bien certainement.Avant l’automne de 1885, ce filigrane n’existait pas.

MeHabert. —Et ces deux lettres de M. Wilson portent la date de mai et de juin 1884 !

Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution est patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés à M. Wilson. Que s’est-il donc passé ? Il est trop facile de le deviner.

M. le substitut Lombard (très ému). — C’est très grave. Il s’agit-là de pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet.Elles lui ont été apportées par la Préfecture…

On devine la stupeur !

Le Parquet demanda à la Chambre l’autorisation de poursuivre MM. Wilson, Gragnon et Goron pour détournement et substitution de pièces[4].

[4]On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre, dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et suiv.

[4]On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre, dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et suiv.

La Chambre autorisa. On ouvrit une instruction.

Ce fut alors un branle-bas tragi-comique ! Lorsqu’on écrira notre histoire, il faudra, pour le peindre, la palette d’un Michelet. Un siècle après la Révolution française, sous le règne duPeuple-Roi, après tant de sang et de larmes versés pour l’Égalité, il semblait que l’État dût crouler, si le Code atteignait nos maîtres ! L’administration, le droit, l’éloquence, l’autorité, tout se ligua pour les sauver. On rédigea de superbes mémoires où, une fois de plus, l’on démontra par A plus B que la colère de nos lois ne foudroie que les pauvres diables. Le ministère public conclut à un non-lieu. Le non-lieu fut prononcé. Par une de ces ironies procédurières, qui aux uns donnent un mauvais rire, aux autres donnent le frisson, la victime des relâchés fut condamnée à tous les frais !

Voici comment M. Albert Bataille résume et apprécie l’arrêt rendu le 13 décembre 1887 par la chambre des mises en accusation :

La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin, son arrêt dans l’affaire des fausses lettres fabriquées par M. Wilson, avec la complicité de M. Grognon, ancien préfet de police.M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la cour.Le détournement des lettres saisies est établi à la charge de M. Grognon.La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste à l’encontre de M. Wilson.L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le juge d’instruction des justifications mensongères.Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables échappent à la cour d’assises.La loi n’a prévu que le détournement d’acteset detitres. Or, les lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres particulières, la chambre d’accusation estime que l’action commise, si hautement réprouvée qu’elle puisse être, ne peut donner lieu à aucune poursuite.C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code permettent aux criminels de marque de se glisser à travers les mailles, alors que la loi pénale est parfois si dure aux humbles.Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse impunis, faute de les avoir prévus, de telles falsifications, de tels tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police vole des pièces et qu’une main inconnue les détruise, la main d’un personnage qui n’a pas été désigné, mais que tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui était tout puissant alors, et qui a été chassé du pouvoir après la plus triste des déchéances.Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il.

La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin, son arrêt dans l’affaire des fausses lettres fabriquées par M. Wilson, avec la complicité de M. Grognon, ancien préfet de police.

M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la cour.

Le détournement des lettres saisies est établi à la charge de M. Grognon.

La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste à l’encontre de M. Wilson.

L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le juge d’instruction des justifications mensongères.

Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables échappent à la cour d’assises.

La loi n’a prévu que le détournement d’acteset detitres. Or, les lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres particulières, la chambre d’accusation estime que l’action commise, si hautement réprouvée qu’elle puisse être, ne peut donner lieu à aucune poursuite.

C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code permettent aux criminels de marque de se glisser à travers les mailles, alors que la loi pénale est parfois si dure aux humbles.

Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse impunis, faute de les avoir prévus, de telles falsifications, de tels tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police vole des pièces et qu’une main inconnue les détruise, la main d’un personnage qui n’a pas été désigné, mais que tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui était tout puissant alors, et qui a été chassé du pouvoir après la plus triste des déchéances.

Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il.

Telle est dans ses principaux traits l’édifiante épopée duFiligrane. Je prie l’intellectuel, le penseur, de n’y pas voir les personnes, mais d’en extraire les idées. Qu’ils laissent tranquille ce pauvre Wilson, bouc émissaire devenu presque sympathique à force d’avoir payé pour tous ceux que couvrit son étrange silence. Que, seulement, ils considèrent, s’ils veulent comprendre et voir, la dégradation morale révélée par cet épisode où très cyniquement s’affichent de lamentables compromis. Pour l’avenir, quel effroyable résumé de nos anarchies jacobines !…

De plus documentaire que l’incident duFiligrane, je ne connais que les motifs de l’arrêt qui acquitta Wilson.

On a malmené cet arrêt ; on a maudit les magistrats. Une telle colère est excusable ; mais elle n’est pas juridique. Les magistrats ont bien jugé : Wilson était accusé d’escroquerie ; or, Wilson n’était pas un escroc. Un escroc dupe le monde ; Wilson ne dupait personne. Lorsqu’il touchait le prix, il livrait la marchandise. Il vendait : il ne trompait pas. Son crédit n’avait rien de chimérique ; son crédit était trop réel ; il opérait à l’Élysée, dans l’officielle maison de la troisième République ; il tenait les fonctionnaires ; les ministres étaient les siens ; il gouvernait les gouvernants. Il obtenait ce qu’il voulait pour lui et pour ses créatures.

En affirmant cela, les juges n’ont pas menti ; ils ont flétri toute une époque, mais ils ont dit la vérité[5].

[5]V. infrà,Les trafics de l’Élysée: affaire Wilson-Ratazzi, p.39et suiv.

[5]V. infrà,Les trafics de l’Élysée: affaire Wilson-Ratazzi, p.39et suiv.

Après l’affaire Wilson, tous les soupçons étaient possibles. On soupçonna avec fureur ; et, quand parut la brochure de M. Numa Gilly,Mes Dossiers, on la prit, d’abord, au sérieux. On y trouvait des accusations ridicules à force d’énormité ; mais rien ne semblait plus énorme que les corruptions entrevues.

Devant le jury de Bordeaux, auquel M. David Raynal déféra le livre[6], un avocat général distingué essaya de réagir contre l’irrespect grandissant.

[6]V. infrà,Les Grandes Conventions de 1883; affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p.73.

[6]V. infrà,Les Grandes Conventions de 1883; affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p.73.

— « Non, s’écria-t-il au cours d’un beau réquisitoire, un ministre ne se vend pas ! La concussion n’est pas possible ! »

Mon oreille a gardé l’écho de sa voix indignée, et je me souviens de son geste. Il s’était retourné vers la salle et regardait éloquemment un officiel personnage, comme pour le prendre à témoin de la vérité de son dire. Le personnage était M. Baihaut…

Le 11 janvier 1893, à la première chambre de la Cour d’appel de Paris, M. Charles de Lesseps révélait à tous cette honte :

— « En 1886, nous étions en instance auprès du gouvernement au sujet de notre émission des obligations à lots.

« M. le ministre Baihaut nous a fait demander par un intermédiaire qu’il fût mis à sa dispositionUN MILLIONpayable par acomptes depuis le dépôt du projet jusqu’au vote de la loi. 375.000 francs furent remis à l’intermédiaire. L’entreprise ayant avorté, le reste n’a pas été payé ! »

Un autre avocat général se levait et, d’un ton solennel, proférait ces paroles :

— « Je tiens, dès à présent, et avant toute discussion, à constater le crime qui a été commis ! »

Et son bras se tendit, comme pour maudire le criminel. Ce bras tendu me rappela le grand geste de Bordeaux…

De tels spectacles ont singulièrement énervé les consciences et très gravement compromis le principe d’autorité.

Il est clair que, à l’heure actuelle, ce principe est fort malade. Il traverse une de ces crises où la vie du patient est en jeu. Dieu le tire du mauvais pas !

Un matin, je déjeunais avec un homme d’État suisse. Des écrivains de toutes les opinions, des parlementaires de tous les groupes, des mondains de toutes les tendances, se trouvaient réunis par un aimable amphitryon. Nous causâmes, selon la mode à table,de omni re scibili et inscibili et quibusdam aliis, et il faut croire qu’en causant nous ne respectâmes guère, car notre hôte, dont nos parisiennes vivacités avaient un peu effarouché le flegme helvétique, résuma d’un mot la conversation : « Comme dans ce pays, où tant d’apparences divisent, on est, au fond, d’accord, pour mépriser l’autorité ! »

Eh ! non, monsieur, vous l’avez compris et votre logique en est vite convenue : nous ne méprisons pas l’autorité ; nous méprisons qui la détient. Ce n’est point la même chose.

Ou plutôt si, hélas ! pour beaucoup, c’est presque la même chose : voilà le péril.

La tendance fatale des esprits ordinaires est de confondre le principe avec l’homme qui l’incarne. Le dégoût provoqué par l’homme rejaillit sur le principe ; tellement que viser l’un c’est risquer d’éborgner l’autre. L’homme est campé sur le principe un peu comme la pomme sur la tête de Jemmy ; le polémiste ressemble à Guillaume Tell : il doit enlever la pomme sans crever les yeux à Jemmy. Fâcheuse alternative ! Que faire ? Tirer sur l’homme au risque de frapper le principe ? Ou permettre au principe de se galvauder avec l’homme ? Mieux vaut encore égratigner le principe — pourvu, bien entendu, que ce soit une égratignure. Mais il est des égratignures qui sont des blessures mortelles…

L’intelligent — et encore ! suffit-il d’être intelligent ? Je devrais dire l’intellectuel, espèce différente et plus rare — distingue : s’il voit passer la trahison en uniforme ou l’indignité en robe, il flétrit l’indignité, il maudit la trahison, et, après désinfection, il raccroche au vestiaire national la robe ou l’uniforme avec l’espoir d’en revêtir plus digne de les porter. Mais la brutalité simpliste des foules, aigries par le venin des désillusions répétées, ne prend plus la peine de déshabiller les turpitudes : elle les pousse aux gémonies, affublées de leurs oripeaux. Si les turpitudes endossent un costume respectable, tant pis pour le costume respectable : la boue des dédains vulgaires l’éclaboussera lui aussi.

Regardez autour de vous. Un curé fait ou défait la religion d’un village. Le curé est-il bon : Dieu en profite. Le curé est-il mauvais : Dieu en pâtit.

De même pour le ministre. De même pour le magistrat. Pilate ne déshonore pas seulement Pilate : il déshonore le Prétoire ; il salit la toge ; il lui imprime une tache que rien n’effacera jamais. Une légion de bons juges aura beau, chaque jour, à midi, venir s’asseoir au tribunal et y siéger jusqu’à six heures pour soigner vos murs mitoyens ; ces laborieux modestes, grâce auxquels, malgré tout, la machine judiciaire continue de rouler — un peu comme la machine administrative roule, en dépit des ministres, grâce à l’humble effort des employés de ministères — ces laborieux modestes, le public ne les voit pas : le public ne voit que Pilate.

Voilà pourquoi le scandale causé par l’homme public est plus qu’une abomination : il est une catastrophe. Le dépositaire d’un principe, en le tuant, tue le principe. C’est le pire des assassins : l’assassin d’une idée. Je me trompe : une idée ne meurt pas ; mais une idée peut se voiler, et, ne la voyant plus, les foules la croient morte jusqu’au jour des résurrections.

Or, l’idée d’autorité sombre aujourd’hui dans le scandale. Le scandale bave partout. Il est le honteux leitmotiv de nos drames parlementaires, le refrain ignominieux du vaudeville officiel. Pour qualifier notre histoire, l’avenir se contentera d’un adjectif ; il dira : elle futscandaleuse.

Ces commerces hideux qui débitent les croix d’honneur, cet argent international qui trafique de la Patrie, ces prostitutions de pensées qui changent à la vue d’un coffre, ces concentrations impudiques où la peur a raison des haines, ces ligues déshonorées, vraies assurances mutuelles contre la divulgation des turpitudes, cette usure impitoyable qui dans notre ciel nébuleux grandit son vol plein d’épouvantes comme les oiseaux de proie des cauchemars, les Panamas grands ou petits, toutes ces choses lamentables qui grimacent et qui menacent, qui sentent la ruine et la mort, ne sont pas seulement, hélas ! des boutons accidentels. Ce sont les chancres ravageurs où éclatent les pus concentrés. A travers ces plaies béantes, la terreur de nos regards aperçoit l’infamie des gangrènes qui pourrissent le corps social : le Monde presque entier prosterné devant la Bourse, le Vol déguisé en Propriété, la Probité réduite à l’état de cadavre, de ce je ne sais quoi dont parle Bossuet, et qui n’a plus de nom dans aucune langue.

L’autorité humaine fut toujours sujette aux vertiges. Il y a disproportion trop grande entre notre faiblesse et le Pouvoir. Pour se mêler de gouverner les hommes, il faudrait commencer par n’être pas des hommes — et il faudrait être des Dieux pour oser les juger. — Aussi l’histoire politique du monde est-elle, en général, une pénible histoire que la Pensée contemple avec mélancolie ; à peine, çà et là, quelque bienfaisante oasis égaye-t-elle de sa fraîcheur l’aridité des noirs déserts ou l’horreur des houles sanglantes ; et, parfois, la méditation en détresse conçoit le rêve audacieux caressé par la gaillarde joie d’un Rabelais, ou la savoureuse ironie d’un Voltaire, ou la doctrinale vigueur d’un Proudhon, le rêve d’une abbaye de Thélème, d’un Eldorado, où l’on ne plaiderait pas, où l’on ne tyranniserait pas, où l’on n’enchaînerait pas, où l’on ne se battrait pas, où l’on s’ouvrirait largement aux radiances du soleil, où librement l’on humerait le parfum des vastes brises, où l’on grandirait, s’épandrait, où l’on aimerait, vibrerait, où le tumulte impie des fratricides concurrences viendrait s’assoupir et s’éteindre dans le beau sein mélodieux de l’universelle harmonie…

Mais je crois que jamais, à aucune époque, l’autorité humaine ne s’égara comme aujourd’hui.

Jadis, notre terroir enfanta des colosses qui dominaient la Patrie à l’instar du grand Chêne dominateur de la forêt.

Vous savez, le grand Chêne — le grand Chêne de la forêt ? En lui fermentent les sèves accumulées par les printemps. Il est le résumé des vigueurs ambiantes. Toutes les racines du voisinage apportent à ses racines le tribut de leurs sucs débordants. Son ombre caresse le sol ; il est la beauté et la force, la splendeur, la fraîcheur des bois. Il n’est pasun arbre; il estl’arbre: à lui seul il est la forêt.

Eh bien, le grand Chêne est dans la nature l’image de l’être élu, du prédestiné, du héros, du Capet ou du Romanoff, du maître des nations, du conducteur de peuples chanté par le vieil Homère, de l’incarnation magnifique de l’idée d’Autorité !

Mais la vie détruit tout. Naître, c’est mourir ; dans l’ombre de chaque berceau se profile la nuit d’une tombe, et ce qui monte vers l’azur dormira forcément sous la terre. Végétal ou humain, le grand Chêne vieillit ! Mordu par la dent des siècles, il périt insensiblement. Sa verte chevelure tombe et ne repousse plus. La liqueur de ses veines s’épuise. Au dedans, le tronc se creuse comme un poumon de poitrinaire. La vermine le mange. L’aspect reste solide et plein de majesté. Le colosse demeure debout, et les oiseaux du ciel le saluent encore au passage. On dirait qu’il vit toujours ; mais déjà il est mort ; et un jour de rafale effondre le géant qui emporte avec lui l’énergie des vieilles sèves.

Nos grands Chênes sont morts. La tourmente les brisa. Leurs branches étaient vermoulues : l’ouragan des révolutions vainquit leur décrépitude. Et rien ne les a remplacés : la Forêt veuve attend son Chêne…

En attendant, les broussailles les plus rampantes, les plus basses, essayent de la gouverner. Semences juives, graines rastaquouères, pollens empoisonnés, qu’apportent de funestes vents pervers comme des maléfices, viennent l’on ne sait d’où — ou, plutôt, l’on sait trop d’où — se terrent dans nos sillons, y germent, s’y développent et poussent, montent, montent, engendrent des végétations baroques qui étouffent le tronc des ancêtres, exhalent des odeurs sinistres qui corrompent le parfum national.

O sainte Forêt Celtique ! Qu’est devenu le gui sacré dont le symbole s’enlaçait au mystère de tes ramures, que berçait le chant de tes brises, et que la vierge religieuse, armée de la serpette d’or, s’en allait, mystique et pensive, cueillir sous la mélancolie des soirs ?

Aujourd’hui, égarés dans un jardin bizarre où fleurissent le vol et la prostitution, où les plantes les plus vénéneuses sont cultivées avec le plus d’amour, absorbent tous les sucs, épuisent le terroir, faut-il donc s’étonner si l’irrespect nous envahit ?

Quant le métier de gouvernant se trouve monopolisé d’une certaine manière, faut-il s’étonner si, de plus en plus, selon la remarque de Chamfort, « un heureux instinct semble dire au peuple : je suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens de choisir moi-même » ?

Faut-il s’étonner si — pour rappeler le mot du même Chamfort — « en voyant les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs dont les plus dangereux sont les archers préposés à la garde des autres » ?

Faut-il s’étonner si l’on doute d’une Propriété salie par la Spéculation et si l’on nie une Patrie livrée à la Haute Banque ?

Faut-il s’étonner si des imaginations perverties par le désespoir, assombries par l’athéisme, si des esprits qui, selon le mot de Montaigne, ont la colique parce que les ventres ont faim, ressuscitent et reprennent, en les défigurant au gré des appétits en rut, les très vieux rêves qui chantaient dans le cerveau des Philosophes ?

Bref, faut-il s’étonner si de tant d’anarchies bourgeoises est née l’Anarchie doctrinale ?

Devant l’Autorité souillée devait — c’était fatal — se dresser, enfiévrée par les colères fin de siècle, la calme conception de Proudhon, le terrible penseur. Ceci enfante cela : lorsque le rideau de l’Histoire est tombé sur un Wilson, le même rideau, sûrement, se lèvera sur un Jean Grave…

Ne voyez donc dans mes cinq plaidoiries précédentes que le prologue de celles pour laSociété mourante et l’Anarchie. Les cinq premières sont déjà laSociété mourante; elles portent en germe les deux autres : l’Anarchie. La dernière, court épilogue, montre la foi dans la justice déracinée par la tempête qui, dans l’espace démonté, fait tournoyer tous les principes comme les grains d’une poussière affolée par un ouragan. Ainsi, mes huit plaidoiries, distinctes au premier abord, sont les actes d’un même drame ; et c’est ici que, dans toute sa force, éclate le verbe d’Hello : Les parties d’un tout que l’unitéorganiquevivifie et consacre se tiennent en vérité, même quand elles ne semblent pas se tenir. L’unité, tel est donc, dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre estunessentiellement, etdiversaccidentellement…

La Société mourante et l’Anarchierestera comme une des productions à la fois les plus inquiétantes et les plus curieuses de l’époque. M. Clemenceau a trouvé pour la définir un joli mot d’impressionniste ; il l’a qualifiée : unebousculade intellectuelle. Très juste ! Le bourgeois qui sait lire éprouve, après l’avoir lue, la sensation que doit laisser un souvenir de bastonnade. Il lui semble qu’on vient de battre son esprit. Il a le front endolori. D’instinct, il se frotte le crâne, comme, après une raclée, il se frotterait les côtes.

La Société mourante et l’Anarchien’est qu’un rameau poussé sur un tronc redoutable : le journalLa Révolte.

La collection du journalLa Révolteappartient à la catégorie de ces monuments qu’on fait peut-être bien de cacher au regard des foules, mais dont la structure nouvelle sollicite l’œil du chercheur. Elle restera comme le répertoire intellectuel de l’Anarchie contemporaine. Le style en est souvent remarquable, toujours robuste et lumineux. Sans doute, Kropotkine et Jean Grave en étaient-ils les principaux rédacteurs.

Imaginez la pensée de Proudhon mise au point des appétits, des impatiences de l’époque. C’est une rudebousculadequ’elle aussi, je vous assure, administre au cerveau du lecteur ! Une impitoyable analyse, une cruelle précision, une logique aiguë, acharnée, implacable : tels sont les traits qui la caractérisent. Çà et là, au milieu de visions étonnantes, sortes de jours ouverts sur une autre planète habitée par d’autres humains, s’affirment de hardis syllogismes ouvrés d’une main solide, d’impressionnantes nettetés, des sincérités attirantes comme le noir des précipices, tout cela égaré dans un tumulte cérébral qui se passionne et qui bouillonne, à l’instar des paillettes d’or roulées par l’effroi des torrents.

Une brutalité pensante, une violence intellectuelle qui devient parfois savoureuse à force d’intensité, qui tranche tous les nœuds gordiens, qui supprime tous les problèmes, qui coupe toutes les amarres pour lancer follement le navire sur les océans inconnus, qui ne parle plus politique, qui supprime la politique, qui ne discute plus la forme des lois ni de l’État, qui abroge l’État et les lois, qui, si elle triomphait, bifferait, dans le cerveau, une longue série d’images et purgerait le dictionnaire d’une infinité de vocables : telle est la révolte soufflée par l’anarchisme doctrinal.

Et, plus ou moins exaspéré, aussi plus ou moins avoué, cet esprit de révolte intégrale anime, à l’heure actuelle, tous les rêves prolétariens. M. Alexandre Dumas a noté ce nouveau couplet, ce récentleitmotivde l’imagination humaine :

« Ce ne sont plus les conséquences et les effets des principes qui ont dominé durant des siècles, ce sont les principes eux-mêmes, c’est le fond même des choses, qui vont être appelés à la barre… On ne se demandera plus si les riches font bon ou mauvais emploi de leurs biens, on se demandera s’il doit y avoir encore des riches… Il ne sera plus question de savoir s’il vaut mieux être soldat trois ans ou cinq ans, si tout le monde doit être soldat, il sera question de savoir si l’on doit être soldat et si ce qu’on appelle la Patrie n’est pas une légende, une erreur, une duperie comme le reste… »

L’anarchisme, et d’autres systèmes, qui feignent de le répudier, mais se bornent à voiler d’hypocrisie la franchise de ses conclusions, veulent faire du monde ce que, au XVIIIesiècle, le Sensualisme a fait de l’âme : une table rase. Sur le sol défoncé, nivelé, que poussera-t-il ? Quels arbres remplaceront l’ancienne forêt humaine ? Quelles végétations nouvelles surgiront ? Je ne crois pas que l’anarchisme ait encore catalogué ces fleurs de l’avenir. Mais il tâche. Il affirme ne pas aller au néant, mais à l’être : à ses yeux, quand la société qu’il mine sera morte, l’homme vivra. Sur les futurs décombres il édifie son idéal, et, l’on trouve dans laRévolteles rudiments de ses reconstructions éventuelles. C’est la partiepositivede l’Anarchie dont nos inquiétudes bourgeoises ne connaissent guère, en général, que les terribles négations. Quelque jour, avec le lorgnon du psychologue, j’examinerai ces embryons d’architectures, ces esquisses d’Eldorados qui, dans leur nimbe de brouillard, sourient comme les palais qu’entrevoient les fumeurs d’opium, témoignant, jusque dans le songe, de l’infatigable effort vers le bonheur et l’harmonie ; du regard, je scruterai ces déformations d’espérances, ou ces ébauches de systèmes qui s’enfièvrent et frémissent dans le tréfonds de la cervelle, comme, dans le tréfonds des mers, lentement s’organisent, s’affirment, les cellules primitives et les chaotiques poussées de l’impétueuxDevenir.

Ne dites pas à l’anarchiste : « Ta vision est un délire ; tu dévasteras le sol, tu ne le féconderas pas ; tu feras de la terre un désert, tu n’en feras pas un Éden. » A l’accablement des raisons, des ironies, des évidences, l’anarchiste opposera ses fantômes de Paradis. Car — et c’est là, d’après moi, son aspect le plus curieux — l’anarchiste est un mystique, un dévot, un fils de l’extase, un sensitif qui croit plus qu’il n’argumente et qui, volontiers, remplace le raisonnement par la foi. Oui, cet athée est un croyant ; il appartient aux religions plutôt qu’aux philosophies : son dieu, dit-il, est la force latente qui de l’universel désordre tirera la concorde infinie, la brise mystérieuse qui, d’après lui, tient en réserve des trésors de pollens ignorés, pour les précipiter à flots dans la fraîcheur des sillons vierges, et répandre partout les semences d’où germera la moisson inconnue. Et c’est par là, par son vague parfum, par sa silhouette indécise et ses incertaines lueurs, que la chimère, prise esthétiquement, épurée de ses réalismes, entrevue sur les hauteurs, a flatté — c’est incontestable — le méditatif et l’artiste, l’homme de lettres, le songeur et toute l’inquiète armée d’assoiffés intellectuels que n’assouvissent pas les flots bourbeux de nos ruisseaux et qui cherchent, dans le mirage, des limpidités jaillissantes…

M. Clemenceau l’a dit dans son très remarquable article[7]: si effrayante qu’elle soit, on ne poursuit pas une conception doctrinale ; on la réfute.

[7]V. infrà,L’Anarchie doctrinale: le procès de Jean Grave, p.207.

[7]V. infrà,L’Anarchie doctrinale: le procès de Jean Grave, p.207.

Mais il est moins facile de réfuter que de poursuivre : pour réfuter, il faut être un cerveau ; pour poursuivre, il suffit d’être procureur de la République. On poursuivit.

On poursuivit deux fois. La première, on donna au livre de Jean Grave la couleur d’une excitation criminelle. La seconde, pour habiller laRévolte, on lui passa la chemise d’un dossier d’association de malfaiteurs. Les deux fois, je dis aux jurés :

— Ce n’est pas un homme qu’on traque, c’est une idée. On vous requiert de condamner la société anarchique, de même qu’au XVIesiècle, on eût requis le Parlement de condamner la société bourgeoise. Peu importe la valeur du système de Jean Grave :c’est un système; à ce titre, il peut s’affirmer. C’est pour qu’il puisse s’affirmer qu’on a fait la Révolution française ; c’est pour qu’il puisse s’affirmer, que le Jacobin proclama la liberté de conscience et rougit notre sol national. Ou le Jacobin s’est trompé, ou il nous a trompés. Il mentait ou il se parjure : je ne sortirai pas de là.

Le 25 février 1894, le jury ne vit dans le livre que la menace : il condamna. Le 9 août suivant, il y aperçut l’idée : il acquitta.

Des deux verdicts, quel fut le plus utile ? De bons bourgeois que je connais, le premier avait presque fait des anarchistes ; je sais des anarchistes dont le second a presque fait des bourgeois. On raconte que l’un d’eux s’en est allé trouver le préfet de police et lui a dit :

— Voulez-vous me laisser tranquille ? Je laisserai tranquille votre société.

— Entendu ! aurait riposté le préfet.

Un autre, tout joyeux, imprima sur sa carte :ex-anarchiste.

J’ai encore devant les yeux la mine stupéfaite des acquittés : des bourgeois leur rendaient la justice ! On ne rend que ce qui existe ! La justice existait donc !… Cela leur brouillait la cervelle…

Ah ! la justice ! Si, carrément, l’on essayait de l’appliquer à tous les maux ? Ne serait-elle pas le bienfaisant dictame, la salutaire panacée ?

Par malheur, trop d’improbités, trop de lâches complaisances opposent leur rempart aux assauts de l’équité, et le vieil arbre social, miné par les parasites, tremblera, chaque jour davantage, sur sa base déracinée. Sa masse résiste encore, et son poids le maintient debout : gare la chute !…

Par quoi le remplacera-t-on ?


Back to IndexNext